‹ La PaixChapitre 37 sur 75 · ET SUCCÈS DE M. CLEMENCEAU · texte numérisé non relu

ET SUCCÈS DE M. CLEMENCEAU

Ce fut un des gros débats de la Conférence. Il n'en est pas qui, plus clairement, ni plus gravement, ait fait éclater la diversité des psychologies nationales ; la difficulté qu'éprouvent à se comprendre des gouvernements et des peuples loyaux, alliés, unis par la victoire et par le sang versé. L'occupation de la rive gauche du Rhin et des têtes de pont, c'était pour nous. Français, en même temps qu'une indispensable garantie de l'exécution du traité, une sûreté nécessaire contre une effraction deux fois répétée en cinquante ans.' A d'autres, associés cependant de cœur et de corps à nos périls d'hier et de demain, cette occupation, quels qu'en fussent le mode et la durée, semblait, sous l'empire de l'histoire différemment interprétée, injustifiable, inutile et dangereuse.

Dès le 27 novehibre 1918, le maréchal Foch avait adressé à M. Clemenceau iwie note où il exposait la nécessité de fixer au Rhin la frontière occidentale de l'Allemagne et de faire entrer la population de la rive

gauche dans le système militaire occidental. Le 10 janvier suivant, dans une seconde note remise par lui aux généraux en chef des armées alliées, il avait développé ses arguments en les ramassant dans la conclusion suivante :

Le maréchal de Moltke plaçait au Rhin la frontière militaire de l'Allemagne et terminait certaine de ses études en écrivant : « On ne peut méconnaître la solidité extraordinaire de notre théâtre d'opérations du Rhin. Elle ne pourrait être compromise que si nous prenions sur la rive gauche une offensive prématurée et avec des forces insuffisantes^». Et ailleurs : « Le front de la défense de la Prusse contre la France est constitué par le Rhin avec ses forteresses. Cette ligne est si solide qu'elle est loin d'exiger toutes les forces de la monarchie. »

Cette situation est aujourd'hui retournée au profit de la Coalition. La Coalition ne peut renoncer aux avantages qu'elle assure, lâcher le bouclier de la défense dans cette région, le Rhin, sans compromettre gravement son avenir. La Wacht am Rhein doit être son cri de ralliement.

Dorénavant, le Rhin devra être la frontière militaire occidentale des peuples allemands"; l'Allemagne devra être privée de toute entrée et de toute place d'armes, c'est-à-dire de toute souveraineté territoriale, sur la rive gauche de ce fleuve, en un mot de toute facilité pour envahir rapidement, comme en 1914, la Belgique, le Luxembourg, pour gagner les côtes de la mer du Nord et menacer l'Angleterre, pour tourner les défenses naturelles de la France, le Rhin, la Meuse, conquérir ses régions du Nord et aborder celle de Paris.

C'est là, pour le présent et pour l'avenir proche, une garantie indispensable du maintien de la paix, en raison :

1° De la situation matérielle et morale de l'Allemagne ;

2° De sa supériorité numérique sur les pays démocratiques de l'Europe occidentale.

Le Rhin, frontière militaire indispensable au maintien de la paix que poursuit la Coalition, ne constitue aucun profit territorial pour aucun pays. Il ne s'agit pas, en effet, d'annexer la rive gauche du Rhin, d'augmenter le territoire de la France ou de la Belgique et de le protéger contre une revendication allemande, mais bien de tenir au Rhin la barrière commune de sécurité nécessaire à la Société des Nations démocratiques. Il ne s'agit pas de confier à une seule puissance la garde de cette barrière côtumune, mais l)ién d'assurer par le cbncburé, Soit mo-

ral, soit matériel, de toutes les puissances démocratiques, la défense de leur existence et de leur avenir, en interdisant une fois pour toutes à l'Allemagne de porter la guerre et son esprit de domination au delà du fleuve.

Bien entendu, il appartiendra au traité de paix de fixer le statut des populations de la rive gauche du Rhin non comprises dans les frontières françaises ou belges.

Mais cette organisation, quelle qu'elle soit, devra tenir compte de la nécessité militaire exposée ci-dessus, et par suite :

10 Interdire totalement à l'Allemagne l'accès militaire et la propagande politique dans les pays rhénans de la rive gauche, peut-être même couvrir ces pays par une zone de neutralisation sur la rive droite.

2° Assurer l'occupation militaire des pays rhénans de la rive gauche par des forces alliées.

3^ Garantir aux pays rhénans de la rive gauche les débouchés nécessaires à leur activité économique, en les associant aux autres Etats occidentaux par un régime douanier commun.

A ces conditions, et conformément au principe admis par tous de la liberté des peuples, on peut concevoir la constitution, sur la rive gauche du Rhin, d'États nouveaux autonomes s' administrant eux-mêmes sous les réserves développées cidessus, constitution qui, avec l'aide d'une frontière naturelle solide, le Rhin, sera seule capable d'assurer la paix à l'occident de l'Europe.

M. Clemenceau, après examen de ce document, décida d'en soutenir les conclusions. Il estima même qu'en présence des objections, que déjà permettaient de prévoir les coiiversations préliminaires, il était nécessaire de renforcer la thèse d'arguments historiques et politiques, en même temps que de répondre aux inquiétudes et aux suggestions contraires qu'elle semblait avoir éveillées. Je fus, en conséquence, chargé de préparer un mémoire général à l'appui de notre demande. Ce document a servi de base à toute la discussion.

Mémoire du gouvernement français sur la fixation au Bliin de la frontière occidentale de TAllemagne et Foccupation interalliée des ponts du fleuve.

Page 1