‹ La PaixChapitre 44 sur 75 · II · texte numérisé non relu

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L'indépendance de la Rhénanie, seule garantie effective que cette région deviendrait, entre l'Allemagne et les démocraties occidentales, une barrière et un tampon — car son autonomie dans le Reich l'eût mise tout juste dans la même situation que la Bavière, que ses « libertés » théoriques n'ont empêchée ni en 1870, ni en 1914 de participer à l'agression contre la France — l'indépendance de la Rhénanie et son occupation par les forces alliées nous apparaissaient, en un mot, comme possibles politiquement et possibles économiquement. C'était une solution de liberté, non d'impérialisme. Sécurité contre une Allemagne toujours plus peuplée que la France, garantie de l'exécution d'un traité qui devait fonder en Europe un ordre nouveau : c'est ainsi que, dès le début, la France a posé le problème. Et si une partie seulement de sa thèse a triomphé, c'est encore à titre de sécurité et à titre de garantie que le traité de Versailles a imposé à l'Allemagne l'occupation par les Alliés d'une Rhénanie maintenue sous sa souveraineté, — mais fermée à son armée.

Dès la fin de décembre, M. Clemenceau et moi-même avions présenté nos arguments à M. House qui en appréciait la portée. Au cours de la traversée d'Amérique en France, notre ambassadeur à Washington, M. Jusserand, en avait entretenu le président Wilson, qui avait paru en reconnaître la valeur et qui, deux mois après, au début de mars, ne leur avait, au témoignage de ses collaborateurs les plus intimes, opposé aucune objection. Du côté anglais, au contraire, une forte résistance se dessinait et le ton amical dont elle s'enveloppait n'en diminuait pas la fermeté.

La politique rhénane, définie par la France, avait été, dès le début, hicomprise des ministres britanniques. Là où la France voyait une garantie nécessaire, garantie

- d'exécution et garantie de sécurité, M. Lloyd George et ses collègues — obsession du souvenir napoléonien ; intempérance d'une partie de notre presse — redoutaient, dès 1917, un péril pour la paix de l'Europe. C'est en novembre 1917 que, par deux discours répétés, M. Balfour avait énergiquement répudié l'idée d'un État autonome du Rhin, suggérée au mois de janvier précédent par M. Aristide Briand dans une lettre confidentielle à M. Paul Cambon (1). Le ministre des Affaires étrangères de la Grande-Bretagne avait démenti qu'aucun accord entre Alliés eût prévu la création, sur la rive gauche du Rhin, d'États indépendants. Il avait ajouté : « Une telle solution n'est jamais entrée dans la politique du gouvernement britannique ». M. Lloyd George, de son côté, avait souvent répété : « Il ne faut pas créer de nouvelle Alsace-Lorraine ». Il disait aussi : « Dans mon premier voyage à Paris, ma plus forte impression a été la statue de Strasbourg dans son voile de deuil ; ne permettons pas que l'Allemagne puisse construire une telle statue ».

[ Discours et propos révélaient, sous des forme sdiverses,

(1) Dans cette lettre du 12 janvier 1917, M. Briand écrivait : « Il est une question qui se posera nécessairement, c'est celle de la rive gauche du Rhin. De bons esprits, en France, attachés aux plus vieilles traditions de notre politique nationale, la revendiquent comme l'héritage perdu de la Révolution française, nécessaire pour former ce que Richelieu appelait « notre pré carré ». Il est à craindre cependant que la reprise des provinces rhénanes, qui nous ont été enlevées, il y a un siècle, ne soit considérée comme une conquête et qu'elle ne soit de nature à nous créer de grandes difficultés. Ce qui importe plus qu'un avantage glorieux, c'est de créer un état de choses qui soit une garantie pour l'Europe autant que pour nous et qui fasse couverture devant notre territoire. A nos yeux, l'Allemagne ne doit plus avoir un pied au delà du Rhin. L'organisation de ces territoires, leur neutralité, leur occupation provisoire, sont à envisager dans des échanges de vues entre les Alliés. Mais il importe que la France, étant la plus directement intéressée dans le statut territorial de cette région, ait voix prépondérante dans l'examen de la solution de cette grave question. »

une crainte dont le gouvernement britannique ne s'est jamais libéré.

Les premiers entretiens nous apportèrent l'écho de ççtte crainte. On reconnaissait sans réserve que nous avions besoin de garanties. Mais les moyens que nous proposions causaient de l'alarme. Toute séparation politique entre l'Allemagne et la rive gauche, toute occupation militaire de celle-ci, toute participation à cette occupation inspiraient à nos interlocuteurs une vive répugnance. Et, dès le principe, on faisait valoir que d'autres sécurités étaient possibles : désarmement de l'Allemagne; Société des Nations; au besoin, démilitarisation complète de la rive gauche du Rhin. Notre mémoire, ci- dessus publié, avait répondu à ces objections. Malgré la réponse, les objections renaissaient. Ce fut le cas, le 6 février, dans une conversation entre MM. Lloyd George, Balfour, Clemenceau, F'ichon et moi-même ; le 10 et le 17 février, dans deux entrevues entre M. Balfour et moi. A chaque rencontre, nous laissions à nos interlocuteurs des notes inspirées du mémoire détaillé qu'on a lu plus haut. A la rencontre suivante, tout était à recommencer. La Grande-Bretagne demeurait en défiance.

C'est au début de mars que la discussion s'engage à fond. Le président Wilson est, à ce moment, sur mer, en route pour la France. M. Lloyd George vient de rentrer à Paris. On décide de préparer le travail des chefs de gouvernements par une Conférence à trois. J'y représente la France ; M. Philippe Kerr, la Grande-Bretagne ; M. Mezes, les Etats-Unis. Nous nous réunissons à deux reprises, les 11 et 12 mars, dans l'appartement de M. Lloyd George, 23, rue Nitot. J'expose verbalement, dans tous ses détails, la thèse de mon mémoire du 25 février.

A mesure que se poursuit mon exposé, je sens se dresser l'obstacle psychologique dont je parlais tout à l'heure. On m'offre de renforcer les clauses de désarmement. On me propose d'aggraver celles de démilitarisa-

tion. Dès que j'en reviens à F occupation, la résistance s'accentue.

M. Mezes parle peu. Ces huit heures de discussion sont un dialogue entre M. Kerr et moi. Par la voix de son principal collaborateur, c'est le premier ministre britannique, invisible et présent, qui parle, — avec quelque réserve dans la première réunion, plus carrément dans la seconde. Est-il possible, m'objecte mon contradicteur, d'occuper une terre allemande peuplée, têtes de ponts comprises, de 7 millions d'Allemands? Est-il possible de séparer de l'Allemagne ces Allemands, sans les consulter, et de manquer ainsi aux principes pour lesquels les Alliés se sont battus? La tradition française? Mais des années ont passé et l'argument historique a trop abusivement servi aux Allemands contre la France pour que la France puisse vouloir l'employer contre eux. Aussi bien, dans ses déclarations officielles, gouvernementales ou parlementaires (30 décembre 1916, 10 janvier, 5 et 6 juin 1917, 4 novembre 1918), la France n'a rien demandé de tel. Donc, impossibilité de participer à une telle occupation. Donc aussi regret très, vif, si la France voulait s'en charger seule et M. Kerr de résumer comme suit ses objections :

— En un mot, nous sommes d'accord avec la France sur le but à atteindre. Nous ne sommes pas d'accord sur la méthode.

» Nous ne sommes pas d'accord sur l'occupation militaire. L'Angleterre est hostile à la fois à l'armée permanente et à l'emploi des troupes britanniques hors du territoire anglais. En outre, l'occupation risque de créer, non seulement sur la rive gauche du Rhin, mais dans toute l'Allemagne, une irritation nationaliste. Elle peut du même coup favoriser, dans les pays anglo-saxons, une propagande défavorable aux AlUés et particulièrement à la France. Au surplus, l'Allemagne étant désarmée, l'occupation est-elle nécessaire ?

» Nous ne sommes pas non plus d'accord sur la

création d'un État indépendant de la rive gauche du Rhin. Nous y voyons une source de complications et de faiblesse. Si, dans un délai plus ou moins long, cet État indépendant affirme sa volonté de se réunir à l'Allemagne, que fera-t-on? Si, sur son territoire, se poursuit, dans ce sens, une propagande de presse ou de réunions publiques, se servira-t-on, pour l'interdire, des troupes d'occupation? Si des conflits locaux surgissent, où peuvent-ils mener? Si de ces conflits la guerre résulte, ni l'Angleterre, ni les Dominions n'éprouveront le sentiment profond de solidarité pour la France qui les a animés dans la dernière guerre.

» Il nous est, en conséquence, impossible d'accepter la solution que vous proposez.

Je réplique. Je rappelle que les Rhénans ne sont pas des Prussiens. Je montre que la solution française, excluant l'annexion, est le contraire d'une solution impérialiste ; que le contrôle de la Société des Nations donne, pour l'avenir, toutes facilités d'évolution ; que la France, après de si incomparables souffrances, a le droit de faire prévaloir les moyens de son choix. Il y a des opinions publiques rebelles? On les instruira : elles ont appris beaucoup pendant la guerre, et ceci d'abord que la France est la sentinelle des démocraties d'outremer. D'ailleurs, faute d'occupation, quelle garantie aura-t-on de l'exécution du traité ? Et j'ajoute :

— Vous dites que l'Angleterre n'aime pas que les troupes anglaises soient employées au loin. C'est une question de fait. L'Angleterre a toujours eu des troupes dans l'Inde et en Egypte. Pourquoi? Parce qu'elle sait que sa frontière n'est pas à Douvres. Or la dernière guerre lui a appris que sa frontière européenne est sur le Rhin et que le Rhin est encore plus important pour elle que le canal de Suez et l'Himalaya.

» Vous dites que le public anglais ne comprend pas cette question. C'est au gouvernement britannique de la lui faire comprendre. Le public anglais ne comprenait

pas, non plus, en 1914, la nécessité de la conscription. La guerre lui a appris bien des choses.

» Vous dites qu'on risque de provoquer en Allemagne une irritation nationaliste. La défaite allemande a créé déjà ce sentiment. D'où le besoin de se protéger contre un risque qui existera de toute façon.

» Vous dites que la Rhénanie se révoltera. Nous répondons que la peur du bolchevisme et la crainte des taxes de guerre dominent les Rhénans et qu'au surplus nous ne les menaçons pas d'une annexion. Nous leur offrons l'indépendance. D'autres populations — par exemple, les Allemands de Bohême — auront, de par le traité, à accepter une souveraineté étrangère.

» Si l'on nous oppose une résistance possible de l'opinion anglaise, nous invoquons la révolte certaine de l'opinion française contre une paix qui exclurait l'occupation du Rhin. L'Angleterre n'a pas cru que la livraison totale de la flotte allemande lui permît de supprimer la sienne. La France n'admet pas que le désarmement partiel de l'Allemagne sur terre — car pour vingt ans, elle disposera de 3 millions d'hommes instruits — la dispense de prendre des garanties.

)) Nous demander de renoncer à l'occupation, c'est comme si nous demandions à l'Angleterre et aux Etats- Unis de couler leur flotte de guerre. Nous refuserons.

» Nous ne voulons pas d'annexion. Mais nous voulons notre sécurité. Nous considérons la question comme vitale et je n'ai pas besoin de consulter M. Clemenceau pour déclarer, en son nom, que nous maintenons notre demande.

Je remets en conséquence à mes interlocuteurs un projet de clauses en sept articles et je tombe d'accord avec eux que, notre Conférence n'ayant pu aboutir à une entente, la question devra être tranchée par les chefs de gouvernements. Le projet, remis par moi, était le suivant :

12 mars 1919,

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