CHAPITRE XIII
LA MUTILATION DU TRAITÉ. — H. LES RESPONSABILITÉS, m. LES REMÈDES. — IV. « LA JEUNE ESPÉRANCE FRANÇAISE»
Un an passé depuis que la paix est en vigueur a suffi, par la faute de ses bénéficiaires, à en compromettre les fruits : voilà le fait qu'illumine l'évidence. L'Allemagne, qui se prétend irresponsable et qui se proclame insolvable, avait perdu la première manche en 1919 : elle a gagné la seconde en 1920. Les Alliés, qui avaient maintenu à la table de Versailles leurs principes solidaires, les ont. Tannée suivante, désertés. La France, qui s'était demandé, à l'heure de la signature, si la paix lui assurait tout ce à quoi elle avait droit, a mis son nom au bas d'avenants qui lui refusent ce que la paix lui donnait. L'application rigoureuse du traité, réclamée par les plus âpres adversaires de ses clauses, s'est muée en revision au détriment de la France. Le contrat taxé de faiblesse s'est révélé supérieur aux capacités d'exécution des hommes qui en avaient dénoncé l'excessive modération. On revendiquait le plus : on a eu le moins. Paradoxe qui, dans son achèvement d'abdication, se déduit des surenchères dont on était parti pour y aboutir.
Sans attendre la date officielle de l'entrée en vigueur du traité, le Conseil suprême des Alliés, sous la présidence de M. Clemenceau, avait arrêté toutes dispositions pour que les clauses immédiatement exécutables prissent force sans retard ni délai. Quelques mois plus tard, il en était ainsi. J'en ai ci-dessus donné la liste (1). Mais, à côté de ces clauses, il y en avait d'autres dont l'exécution devait demander plus de temps : celles, par exemple, relatives au châtiment des coupables, au désarmement, aux réparations. Pour ces dernières, parce que le total des ruines de la guerre dépasse 1 000 milliards ; parce que la valeur des dommages à l'heure de la reconstitution représente quatre et cinq fois leur valeur en 1914 ; parce qu'enfin, l'Allemagne ne pouvant se hbérer en une fois, le poids des intérêts va s'ajouter à celui du capital, un terme de trente ans avait été prévu. Tous ces articles avaient été minutieusement discutés en 1919, une fois avant la remise du traité au comte Brockdorff, une fois après ses contre-propositions. L'accord avait été solennellement proclamé par la note aUiée du 16 juin 1919 et par la signature du traité. L'engagement n'était pas moins impérieux du fait que l'exécution devait s'échelonner sur des années. Cependant qu'est-il advenu?
En paroles, nul fléchissement. Ce que veulent les Alliés, ce qu'exige la France, c'est toujours l'exécution intégrale du traité de Versailles. Au long de 1920, les discours succèdent aux discours ; les déclarations aux déclarations (2). Les uns et les autres sont d'une inat-
(1) Voir ci-dessus, Chapitre XII, page 457.
(2) Voici le relevé des plus importantes de ces déclarations :
1«> Déclaration ministérielle du cabinet Millerand (22 janvier 1920) :
« L'exécution de toutes les clauses du traité de Versailles sera notre loi. Nous la poursuivrons sans violence, ni sans faiblesse, avec une inébranlable fermeté. »
2° Discours de M. Lloyd George (25 mars 1920) :
« Mon très honorable ami, M. Asquith, m'a dit que l'heure est venue de reviser les conditions de paix. Ces conditions, il n'est nullement besoin de les reviser... Il faut avant tout que l'Allemagne prouve clairement
taquable correction. Mais, après les mots, les actes?... Le 10 janvier 1920, le traité est en force. Le 16, M. Paul Deschanel l'emporte sur M. Clemenceau. Le 18, ce dernier donne sa démission de Président du Conseil. Le 20, M: Lloyd George quitte Paris pour Londres, qui devient
qu'elle a l'intention d'exécuter le traité jusqu'à l'extrême limite de ses ressources. >
3<> Discours de M. Millerand (26 mars 1920) :
« Parce que les engagements de l'Allemagne sont inscrits au traité de Versailles, qui constitue notre titre, nous avons un devoir impérieux, au-dessus de toute discussion, c'est de ne pas tolérer qu'il y soit porté la main. »
40 Ordre du four voté à la Chambre française par 500 voix contre 70 (27 mars 1920) :
« La Chambre, approuvant les déclarations du gouvernement et confiante en lui pour assurer, d'accord avec les puissances alliées et associées, la stricte exécution du traité de Versailles. »
50 Discours de M. Millerand (13 avril 1920) :
« Le traité qui constitue pour la France l'unique garantie de réparation et de sécurité... »
Et plus loin :
« En défendant le traité de Versailles, en sauvegardant son intégrité, la France a protégé, avec ses intérêts, ceux de ses alliés. »
6° Déclaration des gouvernements alliés à San Remo (26 avril 1920) :
« Les gouvernements alliés ont unanimement décidé de^maintenir intégralement les clauses du traité de Versailles. »
70 Discours de M. Millerand (28 avril 1920) :
« La première condition (mise à la Conférence de Spa), c'est que toute idée de reviser le traité de Versailles devait être formellement exclue. Ce n'est pas de reviser le traité qu'il s'agit, mais de l'appliquer. »
8° Discours de M. Millerand (28 mai 1920) :
« I^a déclaration de San Remo portait notamment ceci que je vous ai lu et qu'il faut que je vous rappelle : « Les Alliés sont unanimes à déclarer que le traité de Versailles doit être exécuté et demeure la base des relations de l'Allemagne et des Alliés. » Et au début des conversations de Lympne,il a été rappelé que, en effet, si nous allions à Spa, c'était pour poursuivre l'application du traité et, à aucun égard, pour le reviser. »
9° Ordre du four voté à la Chambre française par 501 voix contre 63 (28 mal 1920) :
« La Chambre... confiante dans le gouvernement pour sauvegarder, en prenant toutes garanties, sur les bases du traité, les droits et intérêts de la France... ■
10° Notes adressées de Boulogne par les gouvernements alliés au gouvernement allemand (22 juin 1920) :
« Les gouvernements alliés confirment purement et simplement leurs décisions antérieures ; les clauses militaires du traité de Versailles sont intégralement maintenues ; elles doivent être strictement exécutées. »
11° Message de M. Millerand, élu présidenVde la République (25 septembre 1920) :
« Le traité de Versailles constitue, avec les instruments diplomatiques qui l'ont accompagné et suivi, la charte nouvelle de l'Europe et du
désormais le siège du Conseil suprême. Le 13 février, j)iemière capitulation. Il s'agit du châtiment des coupables. Le 16 juin 1919, les Alliés s'étaient refusés à les laisser juger par ceux qu'ils appelaient « les complices de leurs crimes », Le 13 février 1920, ils y consentent en remettant ce jugement à la cour de Leipzig — qui, un an durant, ne jugera personne — et en renonçant à l'extradition de Guillaume IL Huit jours plus tard, j'écrivais : « La même manœuvre va se reproduire soit contre la Commission de contrôle militaire, soit contre la Commission des réparations (1) ». Me trompais-je? Les événements répondent.
Le 10 mars et le 10 avril 1920, sonneront pour le désarmement de l'Allemagne deux échéances d'intérêt capital. Le 10 mars, toutes les armes, toutes les munitions, tout le matériel en excédent des nombres autorisés, tout l'outillage servant à leur fabrication doivent être livrés aux Alliés pour destruction. Le 10 avril, l'armée allemande sera réduite à 200 000 hommes de Reichswehr (et à 100 000 deux mois plus tard), en même temps que seront supprimées les formations de camouflage créées par No^^ke (gardes d'habitants, police de sûreté, etc.) (2). En janvier et février 1920, le Conseil suprême siège à Londres : pas un geste, pas un mot pour rappeler à l'Allemagne ces deux dates cardinales. Le
monde. Notre diplomatie tiendra la main à ce qu'ils soient strictement exécutés. »
120 Déclaration ministérielle du cabinet Georges Leygaes (25 septembre 1920) :
« Au point de vue extérieur, exiger la stricte application des traités; ne laisser prescrire aucun de nos droits. »
13° Déclaration ministérielle da cabinet Briand (20 janvier 1921) :
« La France réclame son dû, tout son dû.»
140 Discours de M. Lloyd George (5 février 1921) :
«Le traité de Versailles doit être exécuté... Un traité violé est une menace de guerre. »
(1) Voir l'Illustration du 21 février 1920: Au bord de Verreur. Je refusai, à la môme date et pour la même raison, la Présidence delà Commission des réparations,
^"?(2) Le 1«' décembre 1919, M. Clemenceau, au nom du Conseil suprême, avait adressé à l'Allemagne une note impérative exigeant, dès la mise en vigueur, la suppression de toutes ces formations maquillées.
terme du 10 mars d'abord, celui du 10 avril ensuite, passent, sans qu'on fasse rien, sans qu'on dise rien, sans qu'on tente rien pour rappeler l'Allemagne au respect d'un devoir sur lequel en 1919 tout le monde s'était trouvé d'accord. Sans doute, les Commissions militaires de contrôle, que M. Clemenceau a envoyées à Berlin dès le mois d'octobre précédent, sont sur place. Mais, non soutenues par les gouvernements, insultées sans que soit exigée aucune sanction effective, que peuvent-elles? A Spa, en juillet 1920, le résultat éclate aux yeux. La conscription n'a pas été supprimée. Les obligations des réserves demeurent inscrites dans les lois. Les gardes d'habitants et la police de sûreté se montent à 800 000 hommes. Il reste à livrer plus de 15 000 canons et plus de 9 000 avions. Va-t-on sévir? Non. On accorde à l'Allemagne un nouveau délai jusqu'au 1®' janvier 1921, avec menace, à cette date, de sanctions « automatiques » (occupation de la Ruhr), si tout n'est pas en règle. Le l^r janvier 1921, on constate que les livraisons de matériel accusent un progrès, mais qu'en revanche les formations camouflées, qui sont le vrai danger, existent toujours. Les sanctions jouent-elles? Non. La Ruhr est-elle occupée? Non. On se réunit à Paris le 24 janvier 1921 et, de nouveau, pour la troisième fois, on octroie à l'Allemagne un délai de six mois en se référant aux mêmes sanctions dont vient de s'affirmer le caractère illusoire. Après un an perdu, voilà la face perdue.
Le même système d'omission s'apphque aux réparations. Pour faire payer l'Allemagne, il faut que la Commission créée par la partie VIII du traité fonctionne sur son sol comme Commission de la dette et contrôle, dans son ensemble, sa vie financière et économique, seul gage adéquat d'une créance de 350 milhards : une année passe sans un essai d'organiser ce contrôle. Pour faire payer l'Allemagne, il faut se servir des moyens de paiement que le traité a prévus et prescrits. Or qu'arrive-
t-il? Privilège de premier rang sur tous les biens et ressources de l'Empire et des États allemands (art. 248)? Pas un effort pour le faire jouer. Affectation en priorité de tous les revenus allemands au paiement des réparations (art. 12 de l'annexe II)? Rien. Droit de provoquer à cet effet des mesures législatives ou réglementaires (art. 241)? Rien. Liquidation des avoirs allemands (13 à 15 milliards) en Russie, Autriche, Turquie, Bulgarie, Hongrie et Chine (art. 260)? Rien. Construction de tonnage pour les Alliés (annexe III de la partie VIII)? Rien. Livraisons de bétail pour les régions dévastées en équivalence de Tor (art. 2 de l'annexe IV) ? La Commission perd dix mois avant de notifier à l'Allemagne les hstes élaborées par le gouvernement français. Livraisons en nature (charbon excepté)? Sur 1 500 millions d'offres allemandes, 20 milHons seulement sont retenus (annexes II et IV). État des versements effectués par l'Allemagne à titre d'acompte (art. 235)? En janviei 1921, cet état n'est pas encore étabh. Remise des 60 milliards de mafks-or en bons au porteur ? Dix mois perdus. Fixation de la dette allemande (art. 233)? Rien non plus jusqu'en avril 1921. La Commission des réparations n'est pas d'ailleurs la principale responsable de cette situation ; car, avec quatre présidents en six mois, de janvier à juin 1920, elle a vu les gouvernements se substituer à elle et, par les dessaisissements qu'ils lui infligent, donner à son inertie l'excuse de leurs initiatives.
C'est par une de ces initiatives qu'en juillet 1920, l'un des moyens de paiement essentiels, le charbon, est destitué pour six mois de sa valeur Ubératoire. Le traité obligeait l'Allemagne à livrer aux Alliés 3 500 000 tonnes de charbon par mois : l'accord de Spa réduit ce chiffre à 2 000 000 (soit 43 p. 100 de moins). Le traité voulait que le charbon livré fût évalué au prix de revient sur le carreau de la mine : l'accord de Spa majore ce prix tant par des primes fixes que par des
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avances variables. Primes fixes? Elles seront de 5 marksor par tonne (13 fr. 75). Avances? Leur montant sera égal à la différence entre le prix du marché intérieur allemand majoré de la prime de 5 marks et le prix d'exportation F. 0. B. port allemand ou port anglais (1). Le coût de l'opération s'établit comme suit :
Prix d'exportation anglais 240 f r.
Prix intérieur allemand 70 —
Prime fixe de Spa 13 75
Prix intérieur total après Spa 83 75
Différence entre les deux prix 156 25
En d'autres termes, les piimes représentaient par mois 27 millions et demi de francs et les avances 312 millions et demi, dont la France payait 61 p. 100, c'est-à-dire 206 millions par mois. En regard de ce décaissement, elle recevait une valeur de charbon de 112 millions de francs, qui aurait dû, aux termes du traité, lui être livrée sans bourse délier. C'est un marché léonin. Mais> dans ce marché, les conséquences sont pires encore que les chiffres. Le traité de Versailles, par l'annexe V de sa partie VIII, disposait que, jusqu'à concurrence de 20 minions de tonnes, la compensation due à la France devait primer les besoins allemands : l'accord de Spa reconnaît à l'Allemagne le droit à une aide spéciale en priorité. Le traité de Versailles entendait que le charbon fût, surtout au début, le principal moyen de paiement : les primes et les avances de Spa, en obhgeant les Alliés à décaisser par tonne reçue une somme deux fois supérieure à la valeur du charbon, tuent le moyen de paiement. Le traité de Versailles, par l'évaluation des livraisons au prix intérieur allemand, avait mis la France à l'abri du chantage exercé sur elle avant la guerre par l'industrie westphalienne : la prime de 5 marks-or nous handicape, en face de cette industrie, de 80 p. 100. Le
(1) Voir ci-dessus, Chapitre XII, page 442.
traité de Versailles, par cette même évaluation, avait établi la concurrence contre les prix excessifs d'exportation grâce auxquels la Grande-Bretagne fournissait ses usines et ses foyers domestiques au-dessous du prix de revient : les avances de Spa calculées par rapport au prix d*exportation britannique consolident ce prix contre la France. Sur chacun de ces points, l'effort heureux des négociateurs fraj;içais de 1919 est par conséquent ruiné. Un des rouages essentiels des réparations va manquer au jeu du mécanisme.
Aussi bien, le mécanisme lui-même est, dès ce moment, menacé tout entier et, après les moyens, c'est aux principes qu'on s'attaque. A San-Remo d'abord, en avril 1920, ptiis à Hythe et à Boulogne de mai à juiDet, les idées de M. Keynes, reflet des thèses allemandes de 1919, ont repris faveur. C'est alors que M. Poincaré donne sa démission de Président de la Commission des réparations. De nouveau, on reparle de ce forfait qui n'est, je l'ai montré et je n'y reviens pas, qu'une réduction de la dette allemande, telle que la définit l'article 232 du traité de Versailles Un chiffre total de 100 milliards — celui-là même qu'avait suggéré en 1919 le comte de Brockdorff-Rantzau — est mis en avant. Au lieu de l'écarter, le gouvernement français le discute et commet l'imprudence d'écrire, dans une note, celui de 120 miUiards. Rien n'est signé. Mais les Anglais gardent l'impression que nous acceptons les bases de la solution. Les Chambres françaises s'alarment. M. Loucheur au Palais-Bourbon, M. Ribot au Sénat, montrent qu'avec 66 milliards de marks-or, la France ne pourra pas faire face à ses dommages et à ses pensions, soit 210 milhards de francs. Ils prouvent qu'il est vain d'espérer aucune facihté du fait de la différence entre le franc-or et le francpapier : car, dès les premiers paiements, le franc reviendra au pair. M. Loucheur crie : « Casse-cou 1 » et M. Ribot : a N'allez pas à Genève I » siège annoncé de la prochaine conférence. Le gouvernement hésite. Il suspend
la conversation. Il ne va pas à Genève. Mais, après cinq mois de détours, il se laisse ramener au pied du mur, c'est-à-dire à la revision : c'est la Conférence de Paris de janvier 1921. Désormais, les principes du traité de Versailles sont irrémédiablement mutilés. C'est la France, au lieu de l'Allemagne, qui portera le plus gros poids de ses réparations. M. de Brockdorfî a sa revanche.
Le traité de Versailles disait : « L'Allemagne remboursera, quel qu'en soit le montant, les catégories de dommages inscrites à l'annexe H: » L'accord de Paris ne mentionne plus ces catégories. Le traité de Versailles disait : « Pour payer la somme ainsi définie, l'Allemagne mettra trente ans ou plus ». Aux termes de l'accord de Paris, l'Allemagne, quel que soit le montant de ses versements, sera quitte en quarante-deux ans. Le traité de Versailles disait : « La Commission des réparations fixera, avant le 1^^ mai 1921, le montant total de la dette et le montant des paiements. » L'accord de Paris, sans fixer le montant de la dette, établit l'état des paiements en dehors de la Commission. Donc, forfait dans le sens théorique du mot, c'est-à-dire libération à une date déterminée sans égard au total des dommages, mais forfait aussi dans le sens pratique du mot, c'est-à-dire amputation de la créance française ; amputation formidable que j'ai évaluée à plus de 65 p. 100 (1) et que le gouvernement, par la bouche du Président du Conseil et du ministre des Finances, a reconnu n'être pas inférieure à 35 p. 100 ; amputation brutale, inique, telle que les plus fortes garanties de recouvrement risqueraient de ne pas suffire à la compenser.
Voyons les chiffres, en effet, de l'accord de Paris — non pas ceux des orateurs qui, en février 1921, ont interpellé le gouvernement de M. Briand, mais ceux du gouvernement lui-même dans leur évident optimisme :
(1) Voir Journal officiel des 4 et 5 février 1921.
42 annuités fixes 226 milliards marks-or.
42 annuités variables 126 — —
Total des annuités fixes et variables. . 352 — —
Valeur actuelle à 5 p. 100 148 — —
Part de la France (52 p. 100) 77 — —
En face de ces 77 milliards de marks-or (95 milliards de francs-or) que la France aurait ainsi à toucher d'après les évaluations de M. Doumer, ministre des Finances (1), quel est le montant du dommage à couvrir? M. Briand, président du Conseil, et M. Loucheur, devenu ministre de M. Briand, ont dit 137 milliards de francs (2), avouant ainsi, dans leur système même, une amputation de notre créance de 42 milliards, c'est-à-dire de plus de 30 p. 100. Mais cette évaluation de 137 milliards, qu'ils n'ont étayée d'aucune preuve, que vaut-elle? Elle est inférieure de 80 milliards de francs à celle qui, jusqu'à la fin de janvier 1921, a été invariablement produite par le gouvernement français. En juillet 1920, M. Millerand, président du Conseil, disait : « Pensions, 58 milliards ; dommages, 152 ; total, 210 milliards ». En novembre 1920, M. Ogier, ministre des Régions libérées, remettait, au nom de la France, à la Commission des réparations, un mémoire détaillé de 400 pages, qui chiffrait la valeur de reconstruction des biens particuliers à 140 milliards, non compris les pensions, les dommages des chemins de fer et ceux de la marine marchande : total, 218 miUiards, dont 77 de pensions et 141 de dommages. M. Loucheur, le 8 février 1921, a affirmé que le montant des dommages ne dépasse pas 80 milliards et a tourné en dérision le chiffre qu'il avait produit à la tribune le 20 juillet 1920 (3) ; mais le mémoire du gouvernement français de novembre 1920 condamne le démenti que le
(1) Chiffres fournis par M. Doumer, ministre des Finances, à la séance du 9 février 1921.
(2) Discours de M. Briand du 5 février 1921 et de M. Loucheur du 8 février 1921.
(3) « Si nous ne touchons pas, disait-il, les 210 milliards que nous devons toucher de l'Allemagne, qui peut et qui doit les payer, le résultat sera que le contribuable français les paiera. » (Applaudissements.)
ministre des Régions libérées s'est ainsi infligé à luimême.
En effet, ce mémoire qui, catégorie par catégorie et département par département, évalue les dommages à leur valeur 1914 et à leur valeur 1920, n*est pas fondé sur le calcul simpliste jusqu'à Tabsurde que caiicaturait M. Loucheur en disant : « On a pris le nombre des maisons démolies avec leur valeur 1914 en le multipliant par 5 ». C'est au contraire un travail minutieux de recoupements qui, partant d'une valeur 1914 de 34 milliards pour les dommages aux biens particuliers, arrive à 140 milliards pour la valeur de reconstruction de ces biens, en tenant compte des conditions locales et des variations du coefficient. Retenez d'ailleurs que jusqu'au 20 janvier 1921, cette évaluation a été constamment acceptée pour vraie. Retenez que c'est au moment où s'élaborait l'accord d'amputation de Paris que l'évaluation de la créance s'est trouvée soudainement et opportunément réduite de plus de 80 milliards : vous jugerez la valeur d'une opération dont la brutalité arbitraire abat le coefficient de reconstruction de 4,3 en moyenne à 2,3 ou même, pour certaines catégories, à 1,7 ; d'une opération sur le papier qu'aucun commencement de preuve n'appuie, et dont le trop visible objet est, en faisant « cadrer », de masquer les capitulations consenties. Il reste donc que même en acceptant, pour les paiements allemands, les évaluations optimistes du gouvernement (95 milliards de francs), la France renonce sur sa créance de 218 milliards, à 123 milliards, soit une mutilation de 57 p. 100. Il reste qu'aux teimes de l'accord de Paris, la France accepte de garder à sa charge toutes ses pensions (77 milliards) et le tiers de ses dommages (46 milliards), ce qui équivaut à une charge annuelle de 7 milliards, au minimum (1) — « accord
(1) A la Chambre les 4 et 5 février 1921, j'avais abouti aux chiffres suivants : réduction de la créance française ; 130 milliards ; charges annuelles, 8 milliards. 216 députés (114 votes contre et 102 abstentions)
mortel», a dit M. Pierre Forgeot, aux applaudissements de la Chambre, s'il n'apporte pas, en face de ces sacrifices inouïs, des compensations positives.
Mais ces compensations, où sont-elles? Le gage spécial constitué par le produit des douanes résultait déjà des articles 248 et 12 de l'annexe II du traité qui affectent aux réparations tous les biens, ressources et revenus de l'Empire et des États allemands. Le prélèvement de 12 p. 100 sur la valeur des exportations était aux mains des Alliés, de par l'article 241 qui oblige l'Allemagne à faire promulguer toutes lois, tous décrets, tous règlements nécessaires à la complète exécution de ses paiements. Le droit d'interdire à l'Allemagne des opérations de crédit à l'étranger était inclus, lui aussi, dans les pouvoirs généraux conférés par l'annexe II de la partie VIII à la Commission des réparations. Aux termes de l'accord de Paris, la France payait donc de la mutilation de sa créance des gages qui lui appartenaient déjà. Il en est de même pour les sanctions. Les articles 17 et 18 de l'annexe II et l'article 241 permettaient et la saisie des douanes et leur perception directe et même la création d'une ligne de douane en Rhénanie prévue, à un autre titre, par l'article 270, comme aussi l'occupation de la Ruhr. Quant à la prolongation des délais d'occupation de la Rhénanie et à la non-admission de l'Allemagne dans la Société des Nations, elles étaient inscrites en toute clarté dans les articles 429 et 1 du traité de Versailles. Il est donc impossible de prétendre qu'aucune sanction nouvelle ait atténué la réduction infligée au droit de- la France par l'accord de Paris. Cet accord ne lui a apporté d'autre part ni une réduction de sa dette envers ses alliés, ni une améhoration du pourcentage adopté à Spa en juillet 1920 pour la répartition des paiements allemands, ni une possibilité d'emprunt sur un marché
ont refusé, à la suite de ce débat, leur confiance au gouvernement. Les autres ne lui ont accordé la leur que sous condition d'améliorer l'accord par une négociation nouvelle.
allié. La France seule fait les frais de T arrangement. Aucun des lourds sacrifices qu'il lui impose n'obtient de contre-partie. Pis encore, l'énorme abattement des obligations allemandes se répercute directement sur les garanties territoriales que la paix assurait à notre pays : car il est trop clair que, dès lors que ces obligations diminuent, l'efficacité des sanctions d'occupation qui leur étaient corrélatives, diminue du même coup (1).
Telle est l'œuvre d'une année. Que la France victorieuse et saignante ait pu, dans les douze mois qui ont suivi la mise en vigueur de la paix, accepter semblable mutilation de ses droits les plus certains ; que des articles fondamentaux du tiaité, discutés six mois durant en 1919, puissent être en 1921 aussi simplement déchirés ; que l'Allemagne puisse proclamer que ses engagements ne la lient pas tant qu'un accord nouveau ne les a pas modifiés ; que de telles revisions, directement inspirées des mémoires du comte de Brockdorfî-Rantzau, aient été présentées par le gouvernement français et par la presse française comme des succès de notre politique, c'est un sujet de surprise auquel le temps n'enlèvera rien et dont il faut s'expliquer.
(1) L'audace du gouvernement allemand, au cours de la conférence tenue à Londres, dans la première semaine de mars 1921, a seule sauvé les gouvernements alliés et la France en particulier, des conséquences immédiates de cette détestable politique. L'Allemagne ayant refusé d'accepter les termes de l'accord de Paris, cet accord n'a pas pu entrer en vigueur et les Alliés ont décidé de prendre un certain nombre de sanctions économiques, dont l'efficacité est d'ailleurs douteuse et d'occuper simultanément les trois ports fluviaux de la Ruhr. Mais en vue des tractations ultérieures, les abandons consentis à Paris en janvier 1921 n'en constituent pas moins un affaiblissement définitif du droit des vainqueurs et une mutilation sans remède du traité de Versailles. Ce sont là fautes sur lesquelles on ne revient pas et dont les efîets demeurent acquis.
Cette faillite a des causes allemandes, des causes alliées, des causes françaises. Ne dissimulons ni les unes ni les autres.
Des causes allemandes, que dire que chacun ne sache? L'Allemagne qui, en 1914, ne croyait qù*à la force, ne croit plus qu'à la fraude. Son insolvabilité est systématiquement organisée. Son budget? Un alibi où les gaspillages et les.postes fictifs sont les défenses avancées de la résistance. Sa prospérité économique se réveille. Ses industries distribuent des dividendes. Ses usines marchent. Mais elle ne veut pas payer et, pour ne pas payer, tous les moyens sont bons. L'énormité de sa dette, avec l'inévitable conséquence des annuités, est son arme maîtresse. Hésite-t-on par faiblesse à énoncer le montant total? Elle proteste qu'elle ne peut pas commencer à payer sans savoir ce qu'elle doit. Prononce-t-on un chiffre? Elle le déclare démesuré. Lui demande-t-on des livraisons en nature? Elle répond qu'on va tuer ses exportations. Des paiements en espèces? Elle consomme, affirme-t-elle, plus qu'elle ne produit et n'a pas d'excédent disponible. Le traité inexécutable, voilà le réduit de la défense allemande. Ce traité cependant, bien que mollement apphqué, a déjà obligé l'Allemagne à effectuer des versements qui se montent à plus de 12 milhards pour les restitutions de l'article 238 et à une dizaine de milhards pour l'acompte de 20 milhards de l'article 235. Qu'en conclure, sinon qu'en faisant jouer les moyens d'action si longtemps néghgés, on obhgerait l'Allemagne à payer? L'Ahemagne le sait et c'est pour cela qu'elle veut la revision. Elle prétend n'avoir détruit que pour 8 milhards de marks-or. Elle entend ne pas payer un
SOU de plus. Encore faut-il, pour qu'elle paye, qu'on lui laisse la Haute- Silésie. Rien de tout cela n'est nouveau. Relisez le factum du comte de Brockdorff-Rantzau du 29 mai 1919 : tous les arguments de 1921 y sont déjà développés. Mais en 1919 les Alliés ont résisté. Résultat : MM. Muller et Bell sont venus donner, au nom de l'Allemagne, la signature que refusait le comte de Brockdorff-Rantzau. En 1920, au contraire, les Alliés, chaque mois, ont cédé quelque chose. Dès lors, l'Allemagne attend tout de son impudence même. Prudente encore au printemps de 1920, larmoyante et insinuante, elle devient arrogante après San-Remo, après Hythe, après Boulogne. A Spa, c'est M. Hugo Stinnes qui brave les vainqueurs. Plus tard, c'est le chancelier Fehrenbach qui vient en Rhénanie dénoncer les hontes du traité. En février 1921, c'est le ministre allemand des Affaires étrangères qui accuse les gouvernements alliés de violer le traité de Versailles. Ainsi la provocation tolérée se porte à l'absurde. L'Allemagne, convaincue que, quand elle menace, on cède, trouve dans chaque apaisement qu'on lui offre un motif nouveau d'insolence.
Voilà, dans les responsabilités, la part du vaincu : chacun la pouvait prévoir. Que dire de celle des vainqueurs? Le Sénat américain, d'abord, en refusant par six voix de ratifier le traité de Versailles et en laissant en suspens le traité spécial avec la France, a apporté à l'Allemagne le plus involontaire, mais le plus décisif des encouragements. Les Français n'ont pas à prendre parti dans les querelles intérieures des États-Unis. Mais ils ont le droit de penser qu'aucun traité ne peut, en pays démocratique, porter atteinte aux prérogatives parlementaires qui sont la base même des institutions. Ils ont le droit de se souvenir que, le 3 août 1914, un vote négatif de la Chambre française eût rendu inopérant le traité franco-russe, si formel qu'il fût. Ils ont le droit d'en conclure que les réserves de M. Lodge n'étaient ni indispensables ni inacceptables. Dans l'appréciation,
leur droit ne va pas plus loin. Par contre, la France ne peut pas s'abstenir d'enregistrer les effets d'un acte qui échappe à sa critique. Elle sait que l'Allemagne croit volontiers ce qu'elle souhaite. Elle sait que l'Allemagne n'a jamais rien souhaité plus fortement que la division des AUiés. Elle sait que l'Allemagne s'était flattée de provoquer cette division pendant la guerre par les intrigues Czernin et les propositions Lancken ; qu'elle avait cru la tenir en 1919, lorsque M. de Brockdorff est arrivé à Versailles. Comment la sécession des États-Unis n'eûtelle pas développé à Berhn et à Munich l'espoir de ne pas livrer les coupables, de ne pas désarmer, de ne pas payer? Et j'entends bien que ceux des sénateurs américains qui ont rejeté le traité de Versailles ne désiraient pas un tel résultat, ni n'ont eu dessein de le préparer. Mais il y a des résultats qui dépassent les intentions : c'est ici le cas. Le rédacteur en chef de la Gazette de Vos s, M. Alexandre Redlich, me disait au printemps de 1920 :
— L'Allemagne n'exécute pas le traité : c'est vrai. Mais si elle ne l'exécute pas, c'est la faute des États- Unis qui ont refusé de le ratifier.
La lutte des républicains contre les démocrates suffitelle à exphquer l'isolement où l'Amérique s'est ruée? Je ne le pense pas. J'ai vécu, d'un seul cœur et d'une seule volonté avec les États-Unis, leur admirable effort de guerre. Je les ai vus, gouvernement et peuple, venir à la lutte pour des motifs purement américains ; y porter ensuite un magnifique esprit de soUdarité ; regagner à coups de milliards le retard de leur entrée en ligne ; créer en quelques mois une armée de cinq millions d'hommes ; disciphner leurs ressources au service de l'intérêt commun et tout spécialement de l'intérêt français (1). Nul, niieux que moi, ne sait que, sans eux, la guerre n'eût pas été gagnée et que leur rôle, bien que court, a été décisif. Mais je sais aussi que, le feu de l'action tombé,
(1) Voir ci-dessus, Chapitre II, page 48.
des froissements se sont produits. Au xix® siècle, la France et les États-Unis s'aimaient sans se connaître et l'absence de contact évitait les heurts. Ce contact, la guerre Ta créé avec les risques qu'il comporte entre peuples de traditions et de tempéraments divers. Tant que la guerre a duré, j'ai pu, par les moyens puissants en ressources et en hommes dont je disposais à Washington, maintenir le plein accord et éviter les frictions. La paix signée, une détente s'est produite comme partout, et l'heure des malentendus a sonné. Tantôt c'étaient les soldats rapatriés qui se plaignaient des mercantis de France, sans se souvenir que les Français en avaient souffert comme eux. Tantôt c'étaient de jeunes recrues, envoyées en renfort à l'armée d'occupation du Rhin avant d'avoir eu le temps de se battre, qui se laissaient prendre aux flatteries allemandes. D'autres encore ajoutaient foi à d'absurdes légendes, comme « la location des tranchées ». Beaucoup, dans le juste témoignage de notre gratitude, trouvaient une raison de croire qu'ils ne s'étaient battus que pour nous et d'oublier que, si l'Amérique a déclaré la guerre, ce fut pour sa propre défense. Les attaques grossières et injustifiables d'une partie de notre presse contre M. Wilson irritaient, dans leur fierté nationale, ceux mêmes de ses compatriotes qui n'étaient point ses amis. Les hommes d'affaires étaient déçus de se voir tenus à l'écart de la reconstruction de la France. En octobre 1918, j'avais obtenu du ministre des Finances, M. Mac Adoo, le dépôt d'un projet de loi nous ouvrant, à cet effet, de larges crédits : jamais nos ministères techniques, désireux de protéger l'industrie nationale, ne consentirent à établir le programme d'achats en Amérique qui devait correspondre à ces crédits et, après quelques mois, le projet fut retiré. De là est né ce détachement, dont la France s'est plainte sans cherchera le comprendre; de là ce besoin de solitude, inspiré d'ailleurs des plus vieilles traditions de l'esprit américain. M.Roosevelt me disait au printemps de 1908 :
— Ce qui nous manque le plus, c'est le sens et l'intelligence de nos intérêts mondiaux.
Cela n'a pas cessé d'être vrai. Après la grande tourmente, l'Amérique s'est demandé si la sagesse n'était pas dans l'ancienne solitude, dans le testament de Washington, dans la doctrine de Monroë. Keep off l L'américanisme, dans sa forme négative et répulsive, a repris le dessus. On n'a pas cessé d'aimer la France. On a parlé quelquefois de l'aider économiquement, ou plutôt d'aider l'Europe. Mais on n'a pas compris que l'exécution de la paix victorieuse exigeait les mêmes moyens de solidarité qu'avait exigés le gain de la guerre. On n'a pas compris qu'avant d'aider l'Europe, il fallait restaurer le vainqueur ravagé qui avait fourni le champ de bataille. On n'a pas compris que cette restauration n'était possible que si l'Allemagne tenait ses engagements. Le traité non ratifié n'imphquait certes, dans la pensée de ceux qui lui 'ont refusé leurs suffrages, aucune adhésion aux thèses allemandes. Mais l'Allemagne a affecté de trouver dans leur vote cette adhésion. C'en était assez pour que se déclenchât chez elle le processus psychologique de rébellion contre le traité : il s'est, depuis lors, logiquement développé.
La Grande-Bretagne aussi y a contribué et, pour la sauvegarde d'une amitié sacrée, il faut qu'elle le comprenne. Parce que les réflexes britanniques ne concordent pas avec les nôtres ; parce que l'Anglais, derrière le rempart de la mer, est fermé à l'état d'esprit du Français avec sa frontière ouverte deux fois violée en cinquante ans ; parce que l'Anglais, jamais attaqué dans son île, tient la guerre pour un sport et, quand c'est fini, conclut : « N'en parlons plus I »; parce que l'Anglais, qui a dit: « L'Allemagne paiera jusqu'au dernier sou », mais qui n'a pas été dévasté, peut se passer des réparations sans se condamner à la f aiUite ; pour toutes ces raisons, l'entente a été et sera difîicile entre nos deux pays. Dans le passé, soixante et une années de guerre en cent vingt-
sept ans ; pendant Teffort commun de 1914 à 1918, des appréciations divergentes sinon sur les principes, du moins sur les moyens ; pendant la discussion de la paix, des conceptions contraires, dont ce livre retrace le choc, voilà le cadre de la solidarité franco-britannique. Il faut s'y reporter pour ne pas s'alarmer à l'excès des désaccords récents. Mais il faut retenir aussi que, de 1914 à la fm de 1919, l'harmonie a été maintenue sans que fût sacrifiée aucune des revendications essentielles de la France. Si en 1920, si en 1921 il en a été autrement, il en faut chercher la cause. Car, seule, la cause trouvée nous révélera le remède.
Cette cause est d'abord dans les erreurs commises par la Grande-Bretagne. Aucun Français n'oubhe, ni n'oubhera le rôle immense qu'elle a tenu dans la guerre et, dans ce rôle immense, le rôle immense de son premier ministre. Mais aucun Français non plus ne se résignera à souscrire à la façon dont M. Lloyd George a conçu l'exécution de la paix. Passionnément amoureux des solutions rapides, impatient des longs efforts, M. Lloyd George s'est laissé prendre en 1920 aux formules de moindre énergie qu'il avait répudiées en 1919. De ce fait, l'Angleterre est apparue à la France comme moins soucieuse que celle-ci d'imposer à l'Allemagne le respect de ses devoirs. Trop d'Anglais ont oubhé que leur pays, si magnifiquement qu'il ait travaillé pour la victoire, n'a été ni envahi ni saccagé. Trop d'Anglais ont méconnu qu'à la France saignante et luinée autre chose était dû que le conseil quotidien de renoncer à son droit. L'immense majorité du peuple britannique, ni, j'en ai l'assurance, M. Lloyd George lui-même, n'ont varié dans leurs sentiments de loyale fraternité à l'égard du peuple français. Mais tant de gens ont affirmé que la France seule retarde l'avènement de la paix, en léclamant l'exécution d'un traité qui lie les vainqueurs entre eux, comme les vaincus par rapport aux vainqueurs ; si peu ont expliqué notre inéluctable nécessité d'obtenir
réparation sous peine de plier, pour un demi-siècle, sous le faix injuste d'une charge écrasante que l'équivoque morale dressée entre les deux pays a irrité les neris et troublé les esprits. Réduit à ses éléments de base, le problème est simple. Si les chefs responsables de la politique britannique, infligeant un démenti aux engagements souscrits par eux en 1919, pensent que les clauses de réparations sont inexécutables, ils avaient, en conseillant à la France de réduire une revendication sanctionnée par leur signature, le devoir de lui offrir les compensations financières en leur pouvoir et la garantie du minimum auquel ils la pressaient de se résigner. Ils ne l'ont point fait. Et dès lors qu'ils ne le faisaient pas, ils ont commis une faute — dangereuse pour l'Angleterre comme pour la France — en adjurant celle-ci de mutiler elle-même son inattaquable créance. Ainsi la campagne de revision, montée des sphères inférieures aux conseils du gouvernement, a provoqué, dans l'âme française, de la surprise et de la tristesse : surprise et tristesse où se mesurent l'estime et l'amitié dont, après la victoire commune, notre pays demeure animé pour ses grands alliés d'outre-Manche.
Anglais et Américains ont pourtant une excuse — et qui leur vient de France. Considérez les faits que j'ai groupés dans ce volume ; tout ce que la France a subi en 1920 et en 1921, elle l'avait repoussé en 1919 tout en conservant l'amitié de ses alliés. Cela seul juge les fautes de notre politique récente. Car nul n'admettra que ce qui fut possible hier ne l'est plus aujourd'hui. Quand, en 1917, la Grande-Bretagne voulait évacuer Salonique; quand, en 1918, elle prétendait, par une myope politique d'effectifs, réduire le nombre de ses divisions en France de 60 à 40 ; lorsque, dès les premiers mois de 1919, M. Lloyd George, déjà obsédé de politique intérieure, disait : « Il faut, pour que l'Allemagne signe, la ménager » et que M. Clemenceau répondait : a Nous n'avons pas, en face d'un agresseur vaincu, à nous faire
pardonner la victoire » ; lorsque, à la même époque, l'Angleterre ne voulait ni de l'occupation du Rhin, ni de l'abandon par l'Allemagne de la Haute-Silésie et de Dantzig ; quand, après avoir dit : « L'Allemagne paiera tout », elle suggérait, au mois de juin suivant, un forfait mutilateur des créances de réparation ; ou lorsqu'elle recommandait de convoquer à Paris les envo^^és de Lénine, — à cette époque, je le demande, était-ce une autre Angleterre, était-ce un autre Lloyd George? Non : c'étaient les mêmes et cependant, sans rupture, la France, parce qu'elle avait raison, faisait prévaloir son point de vue. Si, plus tard, elle n'y a pas réussi, c'est qu'ayant en mains les mêmes cartes, elle a cessé de savoir les jouer.
D'abord, nous-mêmes, et par notre faute, nous avons, dans les huit jours qui ont suivi la mise en vigueur du traité, porté un coup au crédit dont nos vertus de guerre nous avaient investis. Quand, le 16 janvier 1920, le vote du Parlement fiançais a chassé des affaires l'homme sans qui la guerre n'eût pas été gagnée, les États-Unis et la ■ Grande-Bretagne ont sévèrement jugé notre ingratitude. J'ai dans le souvenir le mot de Lloyd George : « Maintenant ce sont les Français qui brûlent Jeanne d'Arc ». Les commentaires de la presse américaine n'ont pas été moins durs. C'est le New York Times du 17 janvier, écrivant : « Les représentants du peuple français ont commis une erreur qui leur fera plus de tort qu'à M. Clemenceau ». Le New York Herald du même jour : « Parce qu'il ne songea qu'au bien de l'État, M. Clemenceau s'attira les haines politiques sous lesquelles il succombe ». Le New York Evening Post du 18 : « Dans sa défaite inattendue, Clemenceau reste la plus grande figure de la guerre ». Le New York World du 17 : « Le vieux Tigre est abattu, au moment où la France aurait ajouté à sa propre gloire en l'appelant à la présidence. La défaite de Clemenceau ne fait pas honneur à la France ». Le Philadelphia Public Ledger du lende-
main : « Toutes les raisons données ne disculperont pas le Parlement français d'avoir agi avec une noire ingratitude ». Après la presse de l'Est, les grands journaux locaux. Le Springfield Republican du 19 : « Les Américains sont stupéfaits ». Le Charleston Gazette du 17 : « Clemenceau n'avait nul besoin d'être président pour être immortel ». Le Cleveland Plain Dealer du 18 : « L'Amérique refuse d'admettre que les sentiments qui ont animé le Congrès de Versailles puissent refléter fidèlement l'opinion du peuple français. L'échec de Clemenceau est une tache dans l'histoire de France ». Le Des Moines Capital du 22 : « La défaite du vieux Tigre a frappé de stupeur la plupart des Américains ». Le Colombus Dispatch du 18 : « L'échec du Tigre a aboh une part de l'estime ressentie pour la France ». Et je sais bien que la France ne mérite pas le jugement ainsi porté sur certains de ses élus. Je sais qu'il est injuste d'étendre à la nation la condamnation encourue par quelques politiciens pressés de profiter d'une victoire qu'ils n'avaient pas su gagner. Mais je sais aussi que c'est la France entière qui a pâti du triste scrutin du 16 janvier 1920. Je sais que c'est son autorité morale qui en a été partout diminuée. Je sais qu'à douter de sa reconnaissance, on s'est pris, chez ses meilleurs amis, à douter de sa constance.
Cette irréparable erreur n'a pas seulement changé l'atmosphère du débat : elle en a modifié les conditions techniques. Contrairement aux accords passés en décembre 1919, c'est à Londres qu'a été transporté le siège du Conseil suprême. C'est le premier ministre britannique, non le premier ministre français, qui a présidé et dirigé. C'est par interprète que M. Lloyd George a dû prendre contact avec M. Millerand. M. Clemenceau inspirait à M. Lloyd George de l'affection et du respect. Quand, aux heures difficiles de la paix, il évoquait pour lui les heures difficiles de la guerre, il était entendu. Il était entendu non point <ians des débats officiels glacés
par l'intervention nécessaire d'un traducteur, mais d'homme à homme dans des prises directes, où la brutalité de l'argument se mêlait à l'appel du cœur et où, à la flamme du vieux Celte, l'intraitable Gallois se dégageait des partis pris britanniques et se^wdésinsularisait». L'intimité avec nos interlocuteurs était étroite et permanente. La famiharité d'un long efîort commun nous permettait de les aborder à toute heure, de préparer, dès le matin, le travail de la journée, d'en consolider le soir les résultats. En 1920, ces moyens font défaut. La « voie diplomatique », avec son cortège de lenteurs et de chicanes, revient en honneur. Jamais plus M. Lloyd George ne connaîtra cette vue immédiate, cette sensation physique de la France et de l'Europe qu'en deux phrases, à l'instant décisif, M. Clemenceau lui donnait. Les quelques Français auxquels une collaboration de plusieurs mois assurait le droit de di^uter hbrement avec le premier ministre, ont en-k. aussi disparu, suivant M. Clemenceau dans sa retraite. L'isolement insulaire est rétabh : insularisme commercial ; insularisme électoral ; insularisme doctrinal ; campagne pour la revision du traité. Une fois de plus, on peut répéter le mot mélancohque de Michelet : « L'Angleterre est une île ; cela explique toute son histoire ». Et si l'on m'objecte que, ce disant, j'attribue aux questions de personnes trop d'importance, je réponds que la politique, c'est de l'action et que l'action, c'est les individus.
Venez aux faits d'ailleurs et comptez les fautes. Aux Anglo-Saxons, on peut tout dire, à condition de parler en fkce. Discutez jusqu'au bout ; affirmez quelques grands principes de conscience et d'honneur qui commandent les solutions ; toutes les fois qu'il le faut, dites non; ne marchandez jamais : si la justice est de votre côté, vous l'emporterez. Ce fut le cas en 1919 pour les réparations ; pour la rive gauche du Rhin ; pour la Sarre ; pour l'union austro-allemande. MaiSj l'accord signé, ne revenez point sur ce qui est acquis et ne vous plaignez
pas. En 1919, nous avons fait le contraire : faiblesse dans la discussion ; récrimination après Taccord ; pas de résistance sur les principes ; maquignonnage sur les chiffres ; protestations rétrospectives. Des exemples? Quand, en février 1920, M. Lloyd George, à la suite d'une élection partielle favorable aux travaillistes, a cru expédient de renoncer à la livraison des coupables, qui donnait au traité sa valeur de sanction, lui a-t-on rappelé que ces clauses étaient son œuvre propre ; que c'était lui qui, en signe de ralliement, avait jeté à ses concitoyens le cri : Hang the Kaiser, réponse au cri allemand : Gott strafe England I Lui a-t-on rappelé que c'était le représentant de la Grande-Bretagne, Sir Ernest PoUock, qui, dans les onze séances de la Commission des responsabilités du 3 février au 29 mars 1919, avait inlassablement soutenu contre la délégation améiicaine la thèse intégrale de la livraison des coupables ; que c'était le premier ministre britannique qui, dans sept réunions du Conseil des Quatre du l^r avril au 5 mai, avait demandé et obtenu l'aggravation des conclusions présentées par la Commission ; que c'était M. Philippe Kerr, son principal secrétaire, qui, le 16 juin 1919, avait rédigé la lettre par laquelle, en réponse aux protestations du comte deBrockdorff-Rantzau, les Alliés avaient refusé de faire juger les coupables par « les complices de leurs crimes »? Non; on a ^édé sans discuter et sans prévoir la suite* Quand, en répUque à l'invasion de la Ruhr par la Reichswehry les troupes françaises ont occupé Francfort, a-t-on demandé à la Grande-Bretagne ce qu'elle aurait fait si, sous prétexte de poHce, les restes de la flotte allemande étaient venus croiser à l'entrée de la Tamise et y tirer des coups de canon? Non : on a biaisé, on a rusé et c'est par les journaux que M. Lloyd George a appris l'occupation. Quand, à Boulogne, la Grande-Bretagne a proposé cette réduction de la dette allemande repoussée en 1919, qui mettra sur les épaules de la France ravagée les charges imposées par le traité de Versailles à l'Aile*
magne intacte, a-t-on répondu par un refus de principe qui, comme Tannée d'avant, eût fixé les décisions? Non ; on a ergoté sur les chiffres et, six mois plus tard, on a capitulé. Quand, à la même époque, la France a reconnu le général Wrangel, a-t-elle franchement annoncé à l'Angleterre sa résolution? Non ; et le surlendemain de l'entrevue de Hythe où Ton n'avait parlé de rien, c'est par la presse encore que la nouvelle est parvenue au gouvernement britannique. Ce sont faits qu'il faut rappeler, si l'on veut comprendre comment chaque décision prise en 1920 fut l'occasion d'amères controverses ; comment des solutions contraires au traité, discutées et écartées au cours de sa négociation, prévalurent si souvent ; comment aussi, en l'absence des États-Unis retenus loin des débats par le vote négatif de leur Sénat, la France et la Grande-Bretagne ont eu tant de fois figure d'antagonistes.
Mais il y a plus. Si la France a beaucoup perdu depuis le 10 janvier 1920, ce n'est pas seulement pour s'être mal servie de ses armes ; c'est parce que, de ses mains, elle les a brisées. Le traité ratifié, l'Allemagne s'est dressée contre lui. La France, contre cet assaut, n'avait qu'un devoir : fortifier le contrat où se fondait son droit. Au lieu de le fortifier, elle l'a affaibli. J'ai rappelé, dans le chapitre précédent, les critiques contre le traité. Qui ne connaît la féroce campagne à laquelle, dès 1919, ces critiques ont servi de base? Dans son rude labeur pour la victoire, M. Clemenceau n'avait épargné personne. Contre lui des rancunes anciennes, des rancunes complexes, nées les unes de ses actes judiciaires, les autres de ses actes politiques, se sont Hguées. Ceux-ci pour venger les condamnations qu'ils avaient subies ou redoutées ; ceux-là en représailles de l'éloignement où ils avaient été relégués ; d'autres pour montrer que la Répubhque ne peut pas négocier un bon traité; d'autres encore, que la bourgeoisie ne peut pas conclure une paix durable ; d'autres, que M. Clemenceau ne pouvait faire qu'une
paix détestable ; beaucoup enfin pour l'empêcher de présider aux élections générales, tous ont concouru au même but : discréditer le traité en même temps qu'au delà des frontières l'Allemagne et ses amis travaillaient à le détruire. Ces hommes, qu'ils l'aient ou non voulu, ont troublé la confiance pubUque, désarmé la paix, anémié la France. Leur action s'est développée par larges ondes successives. Elle a commencé à la fin du printemps de 1919. Elle s'est poursuivie pendant les mois suivants et ses répercussions se sont multipliées. Relisez les journaux d'Amérique : vous y verrez les réquisitoires sans mesure et sans justice prononcés à la tribune française^ les attaques passionnées contre « la paix Wilson » devenir une arme aux mains des adversaires de la ratification. Lisez, à une date plus récente, les journaux anglais : ces mêmes critiques continentales ont étayé la thèse naissante de la revision. Lisez les journaux allemands : à sentir l'opinion française disjointe du traité par tant de paroles violentes, l'Allemagne a conçu l'espoir d'avoir plus aisément raison du texte qui a scellé sa défaite. A l'heure même où, convaincue de son efficacité, elle le dénonçait comme inexécutable pour échapper à ses prises, elle a recueilli de France un écho approbatif . A l'heure où, en vertu de ce traité, elle restituait ou versait plus de 20 milUards de marks-or, elle a trouvé en France d'inattendus concours pour prétendre, avec elle, qu'elle ne paierait rien. Ce sont des Français qui, pour satisfaire des passions pohtiques, ont apporté à la manœuvre allemande le plus précieux des appuis. Ce sont des Français qui, en démolissant la paix pour l'usage interne des partis et des personnes, l'ont démantelée en face de l'Allemagne. Ce sont des Français qui, par leur jeu de surenchère, ont servi le jeu d'évasion du pangermanisme. Il était de mode de railler le traité sans prendre d'ailleurs la peine de le hre : l'Allemagne en a profité. Il était de mode de déclarer qu'on n'en pouvait rien tirer : l'Allemagne a suren-
chéri. La France, en se désavouant, s'est dépouillée de sa force et livrée à l'adversaire.
Cet aveuglement s'est, hélas I rencontré jusqu'aux sommets de l'échelle gouvernementale. Pour des commodités passagères de majorité et de presse, on a vu des présidents du Conseil discréditer à la tribune le contrat que, le lendemain, ils allaient invoquer dans les conférences internationales. M. Millerand, en dépit de son habituelle prudence, n'a pas évité l'écueil. Au moment où, de toute la puissance des engagements souscrits en 1919, il avait à résister à l'offre renaissante du forfait, il a dit que le traité de Versailles « était plus lourd de promesses que de réalités » (1). A Theure où, par l'accord de Spa, on demandait à la France de renoncer au plus essentiel des moyens immédiats de paiement, il a prétendu, sans le démontrer d'ailleurs, que muni d'un « instrument diplomatique qui affirme tout et ne règle rien », il était obhgé de « l'interpréter pour en faire sortir les réalités tangibles » (2). Cinq mois plus tard, M. Aristide Briand, allant plus loin, a dénoncé comme « la tare du traité » les clauses de réparations, œuvre de son collègue M. Loucheur et base de l'argumentation française à la Conférence de Paris. Il a professé, aux applaudissements immédiats du ministre allemand des Affaires étrangères, que le contrat qu'il avait charge d'appUquer était « dépourvu de vie intérieure » (3). Suivant la forte expression de M. Clemenceau, c'est le mauvais ouvrier qui se plaint de son outil. Ces récriminations, en face de vaincus arrogants et d'aUiés hésitants, ont porté leurs fruits. Tous les champions de la revision s'en sont saisis, comme aussi des acclamations de commande dont, à chaque mutilation nouvelle des droits de la France, après Boulogne, après Spa, après Paris, la presse officieuse française saluait le progrès
(1) Chambre des députés, 28 mai 1920.
(2) Ibid,, 20 juiUet 1920.
(3) Ibid., 5 février 1921.
LES RESPO NSABILITÉS 503
de la revision (1). Revision unilatérale ; revision qui se manifeste toujours aux dépens de la France ; revision qu'on excuse, en dernière analyse, par la nécessité de sauver l'entente des Alliés, mais revision qui, après chaque rencontre et en dépit des discours, laisse cette entente, objet de tant de sacrifices, moins confiante et moins assurée : car l'équivoque est à la base.
Ainsi les gouvernements français, qui se sont succédé au pouvoir depuis le 10 janvier 1920, ont compromis les droits que leur prédécesseur avait fait reconnaître à la France. Ainsi un malentendu fondamental s'est développé entre le peuple français qui ne veut pas payer à la place de l'Allemagne et les gouvernements alliés à qui les ministres français, trop prompts à de vains marchandages, n'ont jamais exprimé la volonté de la France de ne pas subir en 1921 ce qu'elle a refusé en 1919. Ainsi l'exécution de la paix d'une part, la solidarité nécessaire des vainqueurs d'autre part, ont été mises en un péril qui ira toujours en s'aggravant. Il est cruel de le constater. Il serait dangereux de l'ignorer.
(1) Voici quelques extraits de la presse du 30 janvier 1921 au sujet de l'accord de Paris : « Disons-le bien haut, le résultat égale nos espérances ( Gallois). L'accord sera salujé avec jçie : ses principes représentent un progrès sensible sur le traité de Versailles {Liberté). Nous avons le droit de féliciter nos délégués (Figaro). C'est à notre actif une grande victoire morale (Eclair), ha politique inaugurée et définie par M. Miljerand aboutit à un succès complet (Matin). C'est un heureux résultat dont le monde entier appréciera la haute signification (Petit Journal). La France touchera 209 milliards or (Chicago Tribune). Il n'y a plus d'incertitude (Intransigeant). C'est peut-être la plus heureuse journée depuis l'armistice (Petit Parisien). » En même temps, par un procédé inhabituel, des communiqués ofDciels annonçaient que les ministres d'abord, ensuite le Président de la République avaient présenté au président du Conseil leurs félicitations pour ses succès. Huit jours plus tard, à la Chambre, le gouvernement était obligé de réduire les proportions de ce succès. M. Briand confessait : « La réduction de notre créance est de 30 ou 35 p. 100. » M. Loucheur : « Vous dire que nous n'avons pas fait certains sacrifices, ce serait mentir. » Et M. Doumer, le lendemain, chiffrait à 95 milliards de francs au maximum les sommes à attendre de l'Allemagne pour une créance française qu'il évaluait à 137 et qui est, je l'ai démontré, de plus de 200.
Le mal est fait. Est-il réparable? En totalité, non. Par exemple, il est à craindre que la mutilation de la créance française ne soit irrémédiable. Mais, sur d'autres points, on peut réagir. On peut surtout éviter que le mal ne s'aggrave. Si on le peut, on le doit. Pour les États-Unis, pour la Grande-Bretagne, pour la France, c'est le devoir commun.
A l'heure où j'écris, l'Amérique n'est pas dans le jeu. Quand ce livre paraîtra, elle aura défini son attitude. Il est donc vain de la préjuger et l'on doit se borner à des constatations sur le présent. Le Sénat de Washington a refusé par six voix de ratifier le traité de Versailles, alarmé qu'il était par certains articles du Pacte de la Société des Nations. Les Allemands en ont profité pour proclamer que l'Amérique répudiait non seulement ces articles, mais la paix tout entière. C'est cette équivoque qu'il faut dissiper. Équivoque : car le Sénat américain, en écartant le Pacte, n'a pas entendu répudier le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, le droit qui a libéré l'Alsace, la Lorraine, les cantons wallons, le Sleswig, la Bohême, la Transylvanie, Trente et Trieste, les Croates, les Slovènes, les Hellènes de Thrace et d'Asie Mineure. Le Sénat américain n'a pas entendu répudier le droit des victimes à être indemnisées des ruines que l'agression leur a infligées ; le droit en vertu duquel les vainqueurs, injustement attaqués par le vaincu, se sont bornés à lui réclamer les dommages et les pensions en lui remettant les 700 milliards que la guerre leur a coûtés. Cela, le Sénat américain, comme l'Amérique entière, le reconnaît juste aujourd'hui, de même qu'hier il le reconnaissait juste. Mais s'il le reconnaît juste et s'il veut que justice
se fasse, il a le devoir, par un acte, de notifier à l'Allemagne son sentiment et sa volonté. Quel sera cet acte? C'est à l'Amérique elle-même d'en décider dans sa souveraineté. Il serait à craindre que le rétablissement pur et simple de la paix, suivant la motion du sénateur Knox, n'eût l'effet inverse de celui que nous souhaitons. Mais entre cette motion et la ratification pure et simple, il y a mille moyens d'apaiser les scrupules de l'américanisme. Il y a mille moyens, mais il n'y a qu'un but. Et ce but, c'est d'aider au rétablissement de l'ordre en Europe en aidant à l'exécution de la paix. Il n'est pas d'ordre sans loi et la seule loi est le traité que l'Allemagne a signé. Au respect de la paix par l'Allemagne, le concours de l'Amérique est nécessaire. Seul, ce concours fera comprendre à un vaincu rebelle qu'il ne peut pas se dérober à l'exécution de ses engagements. Seul, il assurera les règlements financiers sans lesquels la France ne peut pas vivre. Seul, il permettra entre l'Amérique et la France la coopération pacifique, dont tout le monde proclame le principe, sans que personne en donne la formule.
Je pose le problème dans sa difficulté totale ; car il n'est pas aisé pour l'Amérique d'exiger l'exécution d'un contrat qu'elle-même n'a pas ratifié. C'est difficile, mais c'est indispensable et les concours matériels, qu'assez vaguement d'ailleurs on nous a proposés en remplacement de ce concours politique , seraient en l'espèce inopérants. On connaît notre situation. La France a une dette tant intérieure qu'extérieure de 221 milliards au pair. Elle a la charge de pensions et allocations dont le capital est de 77 miUiards ; d'une reconstruction pour laquelle elle a dépensé déjà plus de 20 milliards et qui exige 120 autres miUiards. Il n'est point d'aide américaine pour couvrir un tel besoin. L'unique solution, c'est que les coupables payent et que, pour les obliger à payer, les vainqueurs de la guerre se groupent autour de la France. Qu'on ne parle pas de
reconstruire l'Europe : il faut reconstruire d'abord le champ de bataille et, pour cela, maintenir l'union disons le mot : l'union politique et morale par laquelle, seule, la guerre a été gagnée.
J'entends bien que, parmi les raisons de la retraite américaine,' il en est qui ne fléchiront pas. Les États- Unis répugnent à des engagements qui les obligeraient à intervenir dans, chaque incident balkanique, dans chaque conflit oriental. Le caractère abstrait du Pacte de la Société des Nations explique les résistances qu'il a rencontrées et qui ne désarmeront point. Mais, à l'inverse de ces litiges spéciaux, il est des questions générales où les États-Unis, qu'ils le veuillent ou non, sont obligés de prendre parti : on l'a bien vu en 1917. Lorsque la guerre a éclaté, Roosevelt, comme Wilson, tenait pour la neutralité. Moins de trois ans plus tard, l'Amérique était en ligne. Qu'est-ce à dire, sinon que de certaines situations européennes l'Amérique ne peut pas s'abstraire? Elle aspire à l'isolement. Mais les faits d'hier établissent que ni doctrine ni principe ne peuvent séparer ce qu'associe la communauté de l'idéal et de l'intérêt. Si les Américains souhaitent ne pas revivre les circonstances qui ont amené deux miUions des leurs sur la Marne et sur la Meuse, une seule politique : celle qui empêchera ces circonstances de renaître. Or d'où vient le danger? Non de la France, certes, qui a trop souffert de la guerre pour ne pas vouloir ardemment la paix, mais de l'Allemagne qui ne rêve que revanche ; du pangermanisme qui n'est pas mort. Pour se garer de lui et de ses conséquences, on a fait la guerre, on a fait la paix. Si l'on veut que la paix dure, il faut que l'Allemagne comprenne que la paix est chose sérieuse. Si l'Allemagne ne le comprend pas, si on ne l'obhge pas à le comprendre, tôt ou tard les mêmes causes produiront les mêmes effets. De nouveau, les boys devront passer la mer. Pour éviter cela, les États Unis — maintenant et non plus tard — doivent prendre, en face de l'Allemagne, leur position.
Tout encouragement de faiblesse aux impérialistes allemands est une prime aux complications ; toute divi^ sion des vainqueurs, un germe de guerre. Puisque, comme nous, l'Amérique veut la paix, qu'elle nous aide à l'exé' cuter : c'est la seule façon de la fortifier. Tant qu'elle restera à l'écart, sa puissance fera le jeu de l'ennemi qu'elle combattait hier. Si les Américains n'en sont pas convaincus, menons-les dans cette vallée d'Argonne, où 30 000 croix blanches témoignent de ce que l'Amérique a voulu dans le péril. Elle veut la même chose. Il lui reste à vouloir, en les choisissant, les moyens de ce qu'elle veut. C'est le problème présent. S'il n'était pas résolu, toute paix serait précaire ; les morts seraient morts pour rien.
La Grande-Bretagne, elle aussi, doit faire son éducation de paix, comme elle a fait son éducation de guerre. Avant qu'elle eût compris l'impérieuse exigence d'une direction unique, plus de trois ans de batailles ont passé. La paix n'est en vigueur que depuis quinze mois : donc, ne désespérons pas. Entre nos amis et nous, que faut-il? Retrouver la vue claire qu'à la fin de la guerre nous avions de nos relations. La France savait que, si l'Angleterre perdait le contrôle des mers, il n'y avait plus pour les Alliés ni ravitaillement, ni armement. L'Angleterre savait que, si les Français fléchissaient, les côtes anglaises . étaient découvertes. Peut-on, dans la paix» plus complexe que la guerre, traduire dans une formule semblable la loi des rapports anglo -français? Je le crois. La France a besoin de l'amitié anglaise? Pourquoi? Parce qu'en face d'un vaincu qui préfère la haine au repentir, elle doit, malgré la folie de certains Français ivres de solitude, compter sur l'appui d'un ami. De cette amitié, quelle doit être la forme? Pour les peuples comme pour les individus, il n'en est qu'une : loyauté et solidarité. Loyauté, c'est-à-dire respect des engagements ; solidarité, c'est-à-dire volonté de comprendre et de partager les aspirations de l'ami. Pour que la France ne doute
pas de r Angleterre, il faut qu'elle ait le sentiment que l'Angleterre n'attache pas à l'exécution de la paix moins de prix que la France elle-même. Dira-t-on que cette exécution est moins directement indispensable à la Grande-Bretagne qu'à la France? C'est pour cela que la Grande-Bretagne, si elle tient à l'amitié de la France, doit être en cette matière aussi vigilante que la France. Même si elle croit que la France se trompe en exigeant ce qu'elle a le droit d'exiger, elle est liée, comme amie, à ne point la désavouer, dût cette fidélité contrarier des plans commerciaux (1) qu'elle juge — parfois à tort — conformes à ses intérêts propres.
Pour que s'affirme un tel état d'esprit, la Grande-Bretagne doit s'imposer un effort de compréhension. Le Foreign Office est une noble maison de traditions. Parmi ces traditions, il en est qui peuvent être dangereuses : celle, notamment qui, de tout temps, a conduit la Grande- Bretagne à considérer avec défiance la puissance qui dispose en Europe de la primauté militaire. C'est cette tradition qui, il y a quinze ans, a préparé l'Entente cordiale contre une Allemagne dominatrice : à ce titre, elle nous est sacrée. Craignons cependant que, mal interprétée, elle ne se retourne contre l'œuvre même qui demeurera son honneur. La France est, présentement, la première puissance militaire de l'Europe continentale. C'est assez pour que les excités de la sorte de M. Keynes l'accusent d'impérialisme. Je voudrais être sûr que ce n'est pas assez pour qu'à de certaines heures des réflexes de suçpicion se déclenchent dans le vieil organisme qui conserve à Downing Street les usages des siècles révolus. De tels réflexes, s'ils étaient possibles, seraient une injustice et une erreur ; car la France n'est pas l'Allemagne et sa victoire ne mérite pas l'outrage d'être comparée à la victoire bismarckienne. « L'Allemagne, disait
(1) Ceci s'applique aux relations commerciales avec la Russie et avec l'Allemagne, telles que les conçoivent certains hommes d'affaires anglais.
M. Clemenceau, s'asservit pour asservir. La France s'affranchit pour affranchir ». Une grande leçon de psychologie politique tient en cette brève formule. Puissent le Foreign Office et ses représentants au dehors en être pénétrés et comprendre que, pour la Grande-Bretagne, l'Allemagne, même vaincue, sera toujours plus à craindre que la France victorieuse. Le jour où cette vérité illuminera les esprits, l'aide politique, l'aide financière, l'aide économique, que notre pays blessé attend de la Grande-Bretagne, cessera d'être l'occasion d'âpres débats où, dans le duel des chiffres, s'émoussent les idées. Ce n'est pas pour dominer que la France a besoin de l'Angleterre : c'est pour sauvegarder l'œuvre édifiée par les soldats dans un sacrifice fraternel.
La France a besoin de l'Angleterre. Mais l'Angleterre aussi a besoin de la France. Elle en a besoin pour sa sécurité. Si quelque jour le relèvement agressif de l'Allemagne ou l'obscur développement des forces russes devait dresser contre la France et la Belgique une menace à l'Est, ce jour-là, en même temps et au même titre, la Grande-Bretagne serait menacée. Sans la Belgique et sans la France, la Grande-Bretagne n'a pas sur le continent de champ de bataille où employer ses forces et couvrir ses côtes. Quand la route de Paris est ouverte à l'invasion, ni Calais ni Douvres ne sont en sûreté. L'Angleterre a besoin de la France pour sa prospérité. Parce que nos industries du Nord sont ses meilleurs clients ; parce que les 20 millions de quintaux de blé que nos régions dévastées ne peuvent plus produire font de nous les concurrents des acheteurs anglais sur tous les marchés de céréales ; parce que la ruine de nos mines, si cher que soit vendu le charbon anglais, pèse en dernière analyse sur la production réduite des mines anglaises ; parce que, sur tous les points du globe, nos empires coloniaux en contact subissent la répercussion réciproque des crises qui les agitent, l'Angleterre a besoin que la France se relève. Politiquement, 1 Angle-
terre a besoin de la France comme d'un élément d'équilibre et de pondération dans les affaires du monde en Europe, en Afrique, en Asie, comme d'un élément de liaison et de stabilité dans les relations anglo-américaines. La dernière guerre a marqué, dans ces relations, une révolution et créé des liens que la France espère durables. Comment méconnaître cependant que le passé, pesant sur le présent, complique les collaborations les plus nécessaires? Comment méconnaître qu'entre les Dominions et les États-Unis, il peut survenir des frictions? Comment méconnaître, dans Tordre politique, les répercussions matérielles et morales de la concurrence économique dès maintenant ouverte entre les deux grandes branches de la race anglo-saxonne? Sur les chantiers anglais et américains, c'est la course à qui construira le plus* Sur les marchés de l'Amérique du Sud et de l'Extrême-Orient, les firmes anglaises et américaines se disputent les ordres. Pour que cette concurrence demeure un stimulant sans devenir un dissolvant, la Grande-Bretagne et l'Amérique ont besoin de la France comme d'un trait d'union et d'un régulateur. Et comment ne pai citer ici la question irlandaise? Je me souviens du jour où, en 1918, mon Collègue, le Haut Commissaire britan* nique aux États-Unis, me pria de mettre à sa disposition, pour parler de cette question aux milieux catholiques américains, un des aumôniers militaires attachés à mer, services. L'Amérique, demain comme hier, aura besoin d'être éclairée. Demain comme hier, il faudra que d'autres que des Anglais lui rappellent — sans préjuger les solutions possibles du problème irlandais — que, pendant la guerre, les sinn-feiners ont ravitaillé les sousmarins allemands et reçu de l'or allemand pour organiser la trahison de Gasement. Ici encore, la Grande-Bretagne a besoin de la France, de la France sur le sol de qui s'est scellée la fraternité d'armes anglo-américaine ; de la France, mieux qualifiée que quiconque pour rappeler l'intérêt de solidarité qui exige entre les trois pays
toujours plus de confiance, toujours plus d'harmonie*
Pour que la France joue ce rôle, il faut d'abord qu'elle ait conscience d'elle-même. Il faut qu'elle échappe aux entreprises des avocats de la paix blanche, dont les ardeurs hésitantes à l'heure de la bataille se sont réveillées pour stigmatiser la paix où s'exprime la victoire qu'ils avaient renoncé à gagner. Depuis 1918, on a vu se développer leur manœuvre à trois temps :
10 Le traité est insuffisant ;
2^ Nous réclamons son exécution intégrale ;
3° Nous souscrivons à sa mutilation.
Propos de soviets et propos de salons ; snobismes révolutionnaires et snobismes réactionnaires, sur quoi, hélas I a fini par se modeler la politique du pays I Pourtant, si la France veut que les autres respectent son droit, c*est à elle de l'affirmer au heu de s'en désintéresser. Pour défendre une cause, il faut y croire. La plus sûre façon de n'être pas payé, c'est de clamer qu'on ne le sera pas. Rendre à la France le sens de la victoire ; la convaincre que, si rien ne dispense un peuple de la vigilance, jamais elle n'a possédé les garanties de sécurité dont elle dispose aujourd'hui ; concentrer sa volonté sur l'objet vital de son action, au Heu de la disperser aux quatre coins du monde ; lui garder sa figure de guerre ; cesser les équivoques et stériles intrigues nouées en 1920 avec les Habsbourg et les Wittelsbach ; éviter les fausses manœuvres mal préparées et mal exécutées comme l'affaire de Francfort et l'affaire Wrangel ; savoir ce qu'on veut, lô dire et s'y tenir, — voilà la première condition d'une conversation utile avec nos alliés. La seconde sera de leur apporter des solutions positives et d'agir au lieu de se plaindre.
Ces solutions, elles existent. Elles sont inscrites, au prix du long débat que ce livre a retracé, dans le traité de Versailles. Dresser le plan des emprunts que l'article 245 permet de gager sur les biens domaniaux et sur les revenus des États allemands; proclamer que
ces emprunts, c'est T Allemagne intacte qui les émettra et non pas la France dévastée ; présenter l'état de liquidation des avoirs allemands à l'étranger (art. 265) qui se montent à près de 15 milliards ; organiser le programme des livraisons en nature par une analyse exacte des balances commerciales qui permettra d'exiger de l'Allemagne ce que ses créanciers ne produisent pas ; établir la liste des mesures qui, par le contrôle des importations, de la production ef de la consommation, prépareront les excédents d'exportations, source des annuités en espèces ; définir, en vertu de l'article 241, les actes législatifs et réglementaires indispensables à cette politique économique comme aussi à la sincérité du budget allemand ; démasquer par une statistique claire le scandale du contribuable allemand moins chargé que le contribuable français ; réunir, par une vaste enquête, les éléments du contrôle général que la Commission des réparations a mission d'exercer ; publier les évaluations motivées des dommages français ; énoncer le montant total delà dette avant de' souscrire à la mutilation de la créance; faire appel, pour cet ensemble d'initiatives, à l'appui de l'opinion publique, sous le bénéfice des sanctions que le traité de Versailles a mises en nos mains, n'était-ce pas une politique digne de la France? Cette politique, nous ne l'avons point faite. Nous n'avons pas tenté de la faire. Aujourd'hui comme hier, c'est la seule qui soit possible, si nous entendons que des spohations nouvelles ne s'ajoutent pas à celles que déjà nous avons subies (1). Cela requiert, dira-t-on, l'accord des AUiés. Oui : mais pour qu'on pût le prétendre impossible, il faudrait que cette politique se fût affirmée; or rien de tel ne s'est produit. L*accord des AUiés? Oubhe-t-on que, sur cette politique même, il a été réahsé en 1919? Oublie-t-on qu'en
(1) Est-il besoin d'observer que les tractations de 1920 et de janvier et février 1921 ont, sur bien des points, définitivement mutilé le programme que je viens d'exposer et gravement compliqué le retour nécessaire aux principes du traité?
1920 et en 1921 il ne s'agit pas, hélas ! d'obtenir pour la France des avantages supplémentaires, mais de lui conserver ceux qui lui ont été garantis en 1919.En 1919 aussi, on était quatre. En 1919 aussi, on a discuté. Mais, après avoir discuté, on a conclu et cette conclusion, c'est le traité qui lie ses signataires. On demande à la France de renoncer à ce que le traité lui assure. On la convie à abandonner son droit. Pour résister, elle est plus forte aujourd'hui qu'elle n'était en 1919, alors que ce droit n'était pas encore reconnu. Or c'est en 1919 qu'elle a triomphé ; c'est en 1920, c'est en 1921 qu'elle a cédé. Voilà le paradoxe douloureux. Et certes la France admet que des clauses de paix exécutables en trente ans et plus comportent des ajustements de modahtés prévus par le traité de Versailles. Mais elle refuse, son titre en mains, d'être seule à faire les frais de ces ajustements. Elle refuse de subir en 1921 ce qu'on a renoncé à lui infliger en 1919. Elle veut que, si on lui demande des sacrifices, oTï lui apporte des compensations tant par des gages nouveaux pris sur l'Allemagne que par des accords interalliés augmentant ses rentrées et diminuant ses charges. Elle veut que cette vérité de justice soit érigée en pleine lumière par les gouvernements qui la représentent : rien de plus, mais rien de moins.
La thèse française ainsi posée provoquera de longs débats? Peut-être, parce qu'on a tardé quinze mois à la poser. Mais si la France sait ce qu'elle vaut et sait ce qu'elle veut, au lieu de suivre, elle mènera et, comme en 1919, au lieu de céder, elle convaincra. Illusion? Non, certitude qui ressort lumineuse de l'histoire des négociations de paix. On discutera. Il y aura des heures dures. Mais la vie est une lutte en paix comme en guerre et les explications promptes sont préférables aux malentendus accumulés d'où sortent les crises aggravées. Il y aura bataille d'arguments : si nous ne brisons pas les nôtres avant de nous en servir, en proclamant inopérantes les clauses que nous ne tentons même pas d'exécuter ; si
nous venons à cette bataille avec toutes nos armes, alors, comme en 1919, nous la gagnerons. On a reproché naguère à M. Painlevé, quand il était président du Conseil, d'avoir un jour annoncé à la tribune qu'il n'y aurait plus de grandes offensives. Que penser d'un chef de gouvernement qui, à la veille d'une conférence internationale, laisse voir sa résolution de conclure à tout prix? Le 2 juin 1919, quand M. Lloyd George, remettant en question les clauses du traité communiquées aux Allemands le 7 mai précédent, déclara ne plus accepter l'occupation delà Rhénanie, M. Clemenceau lui répondit :
— S'il en est ainsi, je donnerai ma démission. J'irai devant la Chambre et je lui dirai pourquoi. Mais après cinq ans d'efforts communs, je me refuse à penser que nous allons nous déclarer incapables de garder, devant l'Allemagne, une attitude commune.
Deux jours plus tard, M. Lloyd George était convaincu et l'occupation maintenue. Pourquoi? Parce qu'il y avait alors une politique française. C'est faire tort à nos alhés que de les croire incapables d'estimer notre fermeté. C'est faire tort à la France que de lui interdire la fermeté.
Ceux qui, aux côtés de M. Clemenceau, ont mené les affaires du pays pendant les douze derniers mois de la guerre et les douze mois de la paix, ont le droit de parler ce langage : car ils ne peuvent être suspectés de sousestimer ni la force matérielle ni la valeur morale de nos grands alhés. Ils ont dit toujours — et ils continuent à dire — que la France ne peut pas plus se passer de ses alhés que ceux-ci ne peuvent se passer de la France. Ils ont tenu toujours — et ils continuent à tenir — l'union de la France avec eux comme la base nécessaire de la paix. Mais, pensant cela et disant cela, ils ont la fierté d'ajouter que, de leur temps, lorsque se sont produits des conflits d'idées ou d'intérêts, ce n'est pas sur les seules épaules de la France qu'on a mis le fardeau
de tous les sacrifices. Depuis que la paix est en vigueur, cette tradition est perdue. Il est temps de la restaurer.
Au fil des faits, le regard se détache des idées : revenons à leur trace lumineuse. « Vous croyez, disait M. Viviani, le 16 septembre 1919, avoir assisté à une guerre : vous avez assisté à une révolution. » Toute révolution comporte une réaction, qui discute ses conquêtes avant de les consolider. Cette vague passe sur nous. Les hommes qui, à la tête des peuples, ont gagné la guerre et la paix
— Clemenceau, Wilson, Orlando, Venizelos, Paderewski
— connaissent le splendide isolement de Fingratitude. C'est l'heure de ne pas désespérer.
Quel temps fut jamais plus propice aux artisans d'erreur et d'équivoque? Tous nos concepts de politique et d'histoire se référaient au cadre étroit de l'Europe : et c'est le monde entier qui s*est battu. On avait des idées toutes faites sur les guerres, les victoires, les traités : un cataclysme les a culbutées. Il a fallu, en six mois, reconstruire l'univers, avec ses forces matérielles et morales dominées par des traditions divergentes, secouées d'aspirations contraires ; l'univers coupé en deux par une idée simple que les simples avaient comprise : duel des puissances de hberté contre les puissances de domination. Chaos de nationalités inaptes à se former en États, dogmatisent les docteurs de l'archéologie politique? Si TAllemagne avait vaincu, son Sic volo eût satisfait aux exigences de la tradition. Dès lors qu'elle était battue, c'est le droit qui régnait. On ne brise pas ce dont on sort. L'idée nationale avait armé les peuples. La paix ne pouvait pas la renier. Le plan de reconstruction mondiale résultait de l'ordre de bataille. Des miUions de morts
dictaient une paix qui ne pouvait ressembler à aucune autre. Est-ce la première fois que Thistoire est créatrice? Le christianisme, lui aussi, a été une révolution que ses martyrs ont nourrie de leur sang.
La France, dans cet ordre nouveau, n'avait pas le choix. Car c'est de chez elle qu'étaient parties les idées qui triomphaient. Les peuples sont comme les hommes : leur physionomie ne se refait pas. La France, par un privilège séculaire, signifie justice et liberté : c'est la flamme de son rayonnement. A l'heure où le sort des combats la rendait, avec ses alliés, maîtresse des décisions, elle eût perdu son honneur et sa force à se faire une âme bismarckienne. Y eût-elle réussi d'ailleurs? Pour le monde, elle est et elle reste le pays des Droits de l'Homme, Nous sommes le peuple qui risque pour une idée. Au premier jour de la guerre, nous avons risqué la défaite en écartant de nos frontières, pour nous affirmer pacifiques, nos troupes de couverture. Mais ce risque accepté a préparé notre victoire par le prestige de probité dont il a paré nos fronts. A l'heure de la paix, vingt-six nations alliées se groupaient à nos côtés. Quand on représente un principe, on lui doit des sacrifices. Mais il y a des sacrifices qui paient.
A cette paix de droit, que la France avait définie dès 1916 et qu'elle a signée en 1919, à cette paix qui ne fait pas de Français malgré eux, quelle paix de force pouvait-on préférer? L'Alsace et la Lorraine revenues, quittes de toutes dettes et charges, au fo}/er national ; les Français de la Sarre hbérés du joug prussien ; le Rhin tenu pour quinze ans ou plus par la France et par ses aUiés ; l'Allemagne livrant 30 000 canons, 160 000 mitrailleuses, des miUions de fusils, subissant contrôle militaire et contrôle financier, abohssant la conscription, dissolvant son État-Major, perdant le minerai de Lorraine et les provinces de l'Est, berceau de ses hobereaux ; l'Allemagne restituant d'un seul coup les conquêtes de Bismarck et celles de Frédéric II ; le Congo récupéré.
le Maroc affranchi, le Togo, le Cameroun, la Syrie sous notre contrôle ; brisé le bloc de 120 millions d'hommes que le vainqueur de 1871 avait scellé contre nous ; la Belgique alliée ; la Bohême et la Pologne ressuscitées ; les mines de la Sarre passant en nos mains ; notre production doublée pour le minerai et la fonte, augmentée d'un tiers pour les textiles ; notre agriculture enrichie de la potasse alsacienne; notre flotte accrue de 410 000 tonnes de bateaux allemands ; notre politique du pétrole inaugurée ; notre commerce dégagé des chaînes du traité de Francfort, voilà les résultats dès maintenant acquis. Où sont les traités qui nous ont donné plus? Si nos soldats mourants avaient connu ce prix de leur sacrifice, un apaisement de fierté française aurait fermé leurs yeux.
Que reste-t-il à faire? Une seule chose, d'importance, mais une seule. Obhger l'Allemagne à payer. Les restitutions qu'elle a opérées se montent pour la France à 9 milliards de francs, pour la Belgique à 2 1/2. Les versements qu'elle a effectués à la caisse des réparations représentent 10 milliards. Mais dommages et pensions s'élèvent à plus de 200 milliards et de nos 600 000 maisons détruites, 33 000 seulement sont reconstruites. L'argent que l'Allemagne possède, qu'elle possédera de plus en plus, qu'elle cache pour ne le point livrer, il faut le faire sortir. Est-ce donc au-dessus de nos forces? « Voyons nos bras », écrit M. Clemenceau et c'est aussi la voix de M. Viviani qui nous convie à ne pas douter de nos énergies :
Si cette guerre doit avoir pour nous une importance, si nous devons en faire sortir une dure leçon, je voudrais que tous les Français de tous les partis en profitent. Je voudrais que, en gardant Tindépendance de leur conscience et leur esprit critique, tout de même ils ne portent pas à tout instant atteinte à ce patrimoine inaltérable d'espérance auquel chaque génération vient ranimer sa volonté et son courage.
Depuis quelques mois nous entendons des voix lamentables. Les unes nous disent que la France est étourdie sous le choc.
qu'elle ne peut pas reconquérir son niveau, qu'elle ne peut pas reprendre sa marche, et les autres nous annoncent que par la violence elle va vers l'anarchie. Messieurs, est-ce que les professeurs de pessimisme, que pendant cinq ans, sous nos yeux, nous avons Mis défiler durant la guerre, voudront tien se souve;iir que la guerre est close et faire l'honneur à la nation française de lui apporter enfin un traité de paix? (Applaudissements.)
J'entends dire depuis bien des semaines que la tâche est surhumaine. Oui, il y a là les difficultés d'ordre social, les difficultés d'ordre financier, des emprunts auxquels il faut parer, des tourmentes possibles, des conflits sociaux et politiques possibles, une route très dure, avec un ciel assombri, avec un horizon incertain. Tout cela est vrai. Et après? (Applaudissements répétés.) Est-ce que vous vous imaginez que c'est la première crise qu'ait subie la France?...
Pensons un peu. Messieurs, à la nation française. Et si au lendemain de la victoire, avec ce traité dont elle peut user, quelques-uns vont déclarer qu'il y aura dans quelques années la guerre et que jusque-là la France ne sera pas payée, je vous demande en présence de quelle nation vous vous trouverez et comment, du pessimisme dégradant où elle aura été précipitée, vous pourrez la faire sortir pour l'œuvre de travail et pour l'œuvre de rénovation. (Applaudissements.)
Allons, dès aujourd'hui, sans amertume et sans critique, conduire la nation au-devant de ses destinées (1) î
Il ne suffit pas d'être fort : il faut savoir qu'on est fort, La puissance d'un peuple n'est pas faite seulement de ce qu'il peut : elle est faite aussi de ce qu'il veut. La France, depuis 1919, a donné trop souvent l'impression qu'elle avait peur de l'Allemagne : qu'y gagne-t-elle? Après le grand effort, les nerfs ont fléchi : c'était inévitable. La guerre avait été longue, dure : immense fut la joie de la victoire et trop vite oubliée la mortelle difficulté de la veille. Oublié le long cheminement jusqu'à la décision finale ; oubliée la complexité d'une guerre qu'aucun des vainqueurs n'aurait pu gagner seul ; oubliée la nécessité de compromis résultant de l'énormité des
(1) Chambre des députés, 16 septembre 1919.
ruines et de la pluralité des parties prenantes ; oubliés les engagements de guerre qui excluaient les vieilles solutions de brutalité. C'était assez pour que, d'un premier mouvement, on considérât la paix dans un esprit de messianisme déçu. Il appartenait aux gouvernements, au Parlement, à la presse, d'apaiser cette impression par le rappel objectif des vérités directrices. Au contraire, les haines politiques s'en sont saisies pour l'exploiter : ce fut un beau travail dont on voit le résultat 1 A détacher le pays de la paix qui codifiait la victoire, on a châtré ses énergies pour la poursuite des achèvements qui exigeaient un effort nouveau. Mois après mois, les capitulations ont suivi les surenchères. Tel qui, en 1919, s'indignait que le traité ne réclamât point les frais de guerre, a voté en 1921 l'approbation d'accords qui mutilent de 60 p. 100 notre créance dommages et pensions.
Ce livre porte témoignage. Les hommes dont j'y retrace les actes ont la fierté d'avoir prévu et d'avance dédaigné les assauts que leur réservait l'intrigue politique. Quand ils ont pris le pouvoir à la fin de 1917, où en était la France? Échec d'avril 1917 suggérant à certains le désir d'une paix immédiate ; mutineries mihtaires au front, défaitisme à l'arrière, la trahison en marche ; la Roumanie, son pétrole et ses blés hvrés à l'ennemi par une catastrophe trop certaine; l'avènement de Lénine jetant sur nos Hgnes des centaines de bataillons allemands ; l'inévitable lenteur des préparatifs américains ; le manque d'essence immobihsant nos armées ; enfin, quelques semaines après, le désastre anglais de mars 1918, le désastre français du Chemin des Dames, l'Allemand sur la Marne et Paris bombardé... Nous avons tenu la partie et nous l'avons gagnée. En six mois, l'ordre rétabli; la trahison frappée à la tête; le commandement unique organisé; notre ravitaillement en essence augmenté en cinq semaines de 200000 tonnes; le renfort américain porté de 30 000 hommes à 300 000 hommes par mois ; l'attaque ennemie brisée
par r armée du général Gouraud ; la contre-offensive du maréchal Foch implacablement développée, — et ce furent l'armistice du 11 novembre et la paix du 28 juin, dont je viens de montrer quels fruits nous portons en nos mains. Qui peut produire un tel actif attend sans impatience le temps de la justice.
Qu'importent les hommes, d'ailleurs? Le pays seul compte et le pays est sauvé. Depuis 1919, il est soumis à une dure épreuve de mensonge et de dissociation. Mais, lui aussi, pour rester fort, n'a qu'à considérer son œuvre. Quasi seul, à la Marne, il a fait reculer la ruée allemande. Après cinquante-deux mois de guerre, malgré ses 1 364 000 tués, ses 740 000 mutilés, ses 3 miUions de blessés, ses 490 000 prisonniers, il avait en hgne 360000 hommes de plus qu'en 1914. Il avait, malgré la perte de 85 p. 100 de ses ressources métallurgiques, augmenté de 1 500 p. 100 sa production de matériel. Depuis la paix, malgré le poids d'une dette passée de 35 milliards à 221, il a, sans aide extérieure, consacré 25 milliards à sa reconstruction, ramené à ses villages détruits 75 p. 100 de la population chassée par l'invasion, rétabh toutes ses voies ferrées, 84 p. 100 de ses canaux et 52 p. 100 de ses routes, rouvert 99 p. 100 de ses écoles, rendu à la culture 68 p. 100 de ses terres saccagées, remis en marche 26 p. 100 de ses usines. Ce peuple, qui a su punir les défaitistes de la guerre, saura maîtriser les défaitistes de la paix. Il n'est ni déprimé, ni impérialiste. Mais il veut son droit et les fautes commises en son nom ne le décideront pas à y renoncer. « Nos soldats nous ont rendu la jeune espérance française : qu'elle reprenne son vol aux cimes de la destinée (1). »
13 février 1921.
(1) Georges Clemenceau, Discours du 26 septembre 1919.
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