‹ La PaixChapitre 74 sur 75 · I. — Action contre V Allemagne · texte numérisé non relu

I. — Action contre V Allemagne

a. Réunion rapide dans la région de Belgrade d'un nombre aussi élevé que possible de divisions d'infanterie françaises et anglaises destinées à être portées vers la zone de concentration Salzbourg-Brunau pour y être fusionnées dans les groupements visés au paragraphe 2.

b. Prise de possession immédiate, en vue de son utilisation comme ligne de transport, de la grande voie ferrée Belgrade- Budapest- Vienne, ainsi que de tous les moyens de transport fluviaux sur le Danube.

c. Renforcement progressif du nombre des divisions cidessus visées par les forces successivement disponibles.

Et plus loin :

Adressez-moi télégraphîquement un plan d'action sur les bases ci-dessus définies en faisant ressortir nettement les possibilités et le délai d'exécution en ce qui concerne les opérations contre l'Allemagne.

Du 6 au 10 novembre, ces ordres sont exécutés. Mais on est loin du but, loin des bases. La route sera longue. Le 10, on n'est qu'à Temesvar : ce n'est encore ni Vienne, ni Munich. Dans la nuit du 10 au 11, le niaréchal Foch signe l'armistice de Rethondes. De ce fait, le plan d'opérations du 5 novembre est sans objet. Voilà la vérité. Que devient la légende?

La négociation de paix commence. Les chefs militaires, dit-on, ont été tenus à l'écart et n'ont pas été consultés : c'est inexact. Qu'ils n'eussent pas à décider, M. Louis Barthou, dans son rapport général sur le traité de Versailles, l'a montré irréfutablement : « Si grande, a-t-il dit, que fût l'autorité d'un chef illustre, un problème tel que celui-ci ne peut être traité par les militaires que d'un point de vue spécial, isolé et trop exclusif. Pour les gouvernements, ce même problème s'offre dans son ensemble, avec toutes ses parties qui se contrarient ou s'accordent, mais dont aucune n'est indifférente ou négligeable. » Le commandement, par contre, devait

être entendu : il Ta été et très largement. C'est le maréchal Foch qui a dirigé tous les débats préparatoires sur le désarmement de l'Allemagne et les gouvernements ne sont intervenus que pour aggraver les clauses proposées. C'est le maréchal Foch qui a été invité à formuler la doctrine stratégique française sur l'occupation de la rive gauche du Rhin. C'est lui qui l'a exposée dans trois mémoires des 27 novembre 1918, 10 janvier et 31 mars 1919, communiqués aux États-Majors aUiés. Ce sont ses idées que le gouvernement a fortement développées dans sa note du 25 février 1919 (1). A trois reprises, le commandant en chef a été appelé à soutenir verbalement ses thèses. Il les a défendues le 31 mars 1919 au Conseil des Quatre, en présence des généraux en chef aUiés qui, d'ailleurs, ne les ont pas appuyées; le 25 avril, au Conseil des Ministres, qui, à l'unanimité, a approuvé la solution du traité ; le 6 mai, en séance plénière de la Conférence. Je les ai moi-même reproduites à la tribune de la Chambre et M. Louis Barthou les a commentées dans son rapport général avec la conclusion que j'ai citée plus haut. C'est la revendication même du maréchal Foch que M. Clemenceau a fait triompher en obtenant le droit de prolonger, en cas de besoin, l'occupation au delà de quinze ans. C'est M. Clemenceau qui a couvert le maréchal Foch, lorsqu'en juin 1919 plusieurs chefs de gouvernements se sont élevés contre son attitude. C'est lui qui, au mois de décembre suivant, lui a fait, après un long débat, confier la direction de l'organisme militaire interallié de Versailles. De la fable savamment ourdie, rien ne demeure.

Mais voici un grief plus direct : la France, dans la négociation, a toujours cédé. Toujours sa thèse, mal et tardivement présentée, s'est inchnée soit devant la thèse anglaise, soit devant la thèse américaine. Certains, allant plus loin, ont tranché qu'à aucun moment la

(1) Voir ci-dessus, Chapitre V, page 165.

France n'avait été défendue, ni verbalement ni par écrit. A Taudace de ces derniers, les lecteurs de ce livre répondront avec les pièces sous les yeux. A l'erreur des autres, j'offre ce relevé des principales demandes de la France, de l'accueil qu'elles ont reçu, du débat qu'elles ont provoqué, du résultat finalement obtenu.

1° Société des Nations. — La France, dès le premier jour, déclare que l'Allemagne n'y peut être admise avant que, par l'exécution de ses engagements, elle ait prouvé sa bonne foi. Les deux pays anglo-saxons sont favorables, au contraire, à une admission quasi immédiate. La formule française est finalement inscrite dans l'article 1^^ du traité.

2° Occupation de la rive gauche du Rhin. — La France demande que cette occupation dure au moins autant que les obligations du traité et que la Rhénanie devienne indépendante. La Grande-Bretagne, bientôt suivie par les États-Unis, refuse et l'indépendance de la Rhénanie et l'occupation prolongée. Après trois mois de discussion, le traité assure à la France l'occupation pour quinze ans avec droit de la maintenir au delà de ce terme, soit que l'Allemagne n'exécute pas ses engagements, soit que les garanties contre une agression allemande non provoquée paraissent insuffisantes (1).

3° Alsace-Lorraine. — Il ne suffît pas à la France de retrouver les provinces que l'Allemagne lui a arrachées. Elle entend que toutes les clauses relatives aux personnes et aux biens souhgnent le caractère unique de la restitution. Les experts anglais s'y opposent ; ils demandent notamment que la France prenne à sa charge la dette alsacienne et lorraine; qu'elle acquière à titre onéreux les biens pubHcs ; ils refusent l'union provisoire du port de Strasbourg avec le port de Kehl.

(1) Voir ci-dessus. Chapitres V et VI.

Sur tous ces points, la France obtient gain de cause (1).

4® Mines de la Sarre. — La France en réclame la propriété. Le président Wilson la lui conteste et lui offre seulement un droit d'usage égal au tonnage de charbon détruit. La France obtient la pleine propriété, avec les plus minutieuses garanties d'exploitation (2).

5° Population de la Sarre. — La France demande que les Français de la Sarre, séparés de la France depuis 1815, lui soient rendus. La Grande-Bretagne et les États- Unis s'y opposent d'abord. A la fin du débat, toute la population du bassin de la Sarre, soustraite au gouvernement de l'Allemagne, aura dans quinze ans le droit de choisir sa souveraineté définitive. Et, dès avant quinze ans, tous ceux qui demanderont la naturalisation française l'obtiendront.

6° Autriche. — La France estime que l'Autriche doit rester séparée de l'Allemagne et que, en présence des menées pangermanistes, la séparation est la seule façon de sauvegarder le droit des peuples. La Grande- Bretagne et les États-Unis hésitent et discutent trois mois. Le traité interdit l'union sauf assentiment de la Société des Nations, ce qui suppose l'adhésion de la France, puisque le vote doit être unanime.

7° Montant des réparations. — La France demande que l'Allemagne rembourse, sinon tout ce que la guerre a coûté, du moins les dommages et les pensions. Les pays anglo-saxons recommandent le forfait qui, d'une part, baserait la dette allemande sur une prétendue capacité de paiement impossible à évaluer et qui, d'autre part, couvrirait moins de la moitié de nos dommages et de nos pensions. La France fait écarter le forfait et le traité impose à l'Allemagne l'obhgation de couvrir, quel qu'en

(1) Voir ci-dessus, Chapitre VII.

(2) Voir ci-dessus, Chapitre VIII.

soit le montant, le total des dommages et des pensions (1).

8° Durée de robligation allemande. — La France, en application de ce principe, demande que, si trente ans ne suffisent pas à l'acquittement de la dette, les paiements soient prolongés au delà de ce terme. Malgré la résistance des Alliés, qui proposent que l'Allemagne soit libérée à la fin d'une période fixe, quel que soit, à l'issue de cette période, le montant de ses paiements, la formule française est inscrite dans l'article 233 du traité.

9° Modalités de paiement — La France pose en principe que le seul moyen de paiement est l'or ou ses équivalents en matières premières. Les Alliés admettent que, jusqu'à concurrence de la moitié de sa dette, l'Allemagne puisse s'acquitter en papier. Le traité, conformément à la demande française, n'accepte que l'or comme moyen de paiement.

10° Charbon, • — La France entend obtenir des sécurités quant aux quantités et quant aux prix. Les délégués anglais suggèrent d'évaluer les livraisons allemandes aux prix anglais d'exportation, d'où résultera pour la France un double préjudice tant dans ses rapports avec l'Allemagne que dans ses rapports avec l'Angleterre. Le traité adopte comme base, conformément à la thèse française, le prix du marché intérieur allemand (carreau de la mine) pour tout le charbon livré par fer, fleuve ou canaux, c'est-à-dire pour l'immense majorité des livraisons.

11^ Tonnage marchand, — La France, n'ayant rien pu construire pendant la guerre, demande que ses pertes (900 000 tonnes) soient compensées en priorité. Les Alliés proposent soit la répartition au prorata des pertes qui donnerait 100 000 tonnes à la France, soit la conservation

(1) Voir ci-dessus. Chapitre IX.

individuelle des prises et saisies qui lui donnerait 40 000 tonnes. Au terme des négociations, la France reçoit 410 000 tonnes, soit 45 p. 100 de ses pertes, au lieu de 4 p. 100 ou de 11 p. 100 que lui eussent respectivement assuré les deux autres solutions.

12° Clauses économiques, — La France demande que des mesures spéciales empêchent l'Allemagne de concurrencer, grâce à l'intégrité de ses moyens industriels, les vainqueurs dévastés. Invoquant le principe d'égalité économique affirmé dans les Quatorze points, les Alliés s'opposent à ce régime spécial transitoire. Le traité décide cependant que, pendant une période de cinq ans prolongeable, l'Allemagne, en vertu des exigences de l'équité, sera exclue du bénéfice de la réciprocité économique.

13° Surveillance militaire de V Allemagne. — La France avait, dès le début, signalé que le désarmement de l'Allemagne n'aurait de valeur durable qu'autant que les Alliés tiendraient du traité le droit de vérifier qu'elle ne réarmerait pas. Les États-Unis, n'ayant pas accepté pour le Conseil de la Société des Nations le droit général de vérification des armements proposé par la France, refusèrent pendant plusieurs semaines d'admettre le droit spécial que revendiquait la France à l'égard de l'Allemagne. Après une longue discussion, ce droit a été inscrit dans le traité.

L'évidence parle. Non seulement il est faux que la France ait toujours cédé, mais encore il est établi que c'est son point de vue qui, non sans lutte, a généralement prévalu. Qui donc d'ailleurs, dans cette paix précédée d'une si formidable destruction, a obtenu réparation complète? La Grande-Bretagne? L'Allemagne lui avait coulé 8 millions de tonnes : elle n'a pu en recevoir que 2 millions; sa plus forte créance portait sur les frais delà guerre : cette créance^ a été écartée. Les Dominions?

Ces admirables pays, dont l'effort proportionnel vient tout de suite après celui de la France, ne récupéreront que leurs pensions. La Belgique? Elle est, par exception, assurée du remboursement de ses frais de guerre : mais elle n'a pas les sécurités qu'elle réclamait dans la Flandre zélandaise et dans le Limbourg ; elle garde à sa charge le lourd fardeau de la perte sur les marks. L'Italie? Elle a dû renoncer à la Dalmatie et à la plupart des Iles adriatiques ; elle n'a pas obtenu réparation du préjudice causé à son change pendant la guerre par les dépenses du ravitaillement. La Pologne? On lui a refusé Dantzig. Les États-Unis? Hormis les paquebots saisis dans leurs ports et dont ils rembourseront le prix à la caisse des réparations, ils n'ont rien demandé ni rien reçu. Soutenir que la France seule a renoncé pendant que les autres étaient comblés ; que la France n'a été munie que de satisfactions à terme quand les autres se payaient au comptant ; oubher les gains réalisés par elle, soit en Europe, soit aux colonies ; ne retenir que les sacrifices qu'elle a, comme tout le monde, mais moins que d'autres, consentis au maintien de l'union, c'est un jeu politique qui a servi des intérêts, mais qui ne prévaudra pas contre la vérité. Que reste-t-il de tant de réquisitoires? A défaut des faits articulés, dont aucun ne subsiste, le procès de tendance : paix chimérique ; paix idéologique ; paix sans sanction, qui a peidu la proie pour l'ombre. Si cela signifie que la paix n'est pas une paix d'annexion, je remarque que personne n'avait osé recommander une telle paix ni conseiller à la France les mesures de brutalité qui eussent amené dans nos Chambres des députés protestataires. Et si l'on entend par là que, dans ses principes généraux, la paix diffère de ce que le peuple français avait conçu qu'elle serait, je dis que l'on méconnaît et l'histoire de la guerre et l'histoire de la France. On parle avec dédain de la Bohême, de la Pologne, de la Yougo-Slavie, de la Grande-Roumanie, « alhés incommodes qu'il faut porter à bout de bras ». On ne disait pas

cela pendant la guerre quand on les appelait à se battre avec nous et, dès lors qu'on ne Tavait pas dit en faisant la guerre, on ne pouvait pas le dire en faisant la paix. On prétend que cette paix a « balkanisé » l'Europe : des mots. La réalité, c'est qu'après une telle guerre, on ne pouvait pas plus décréter que le Tchèque de Prague et le Polonais de Varsovie se proclameraient austro-hongrois qu'on ne pouvait obliger le Saxon de Dresde ou le citoyen de Hambourg à cesser de se dire allemands. Les vainqueurs auraient pu gagner d'autres batailles encore : leur force n'eût pas suffi à défaire ou à refaire artificiellement ces entités morales qui s'appellent les nations. Il n'y a pas de « système wilsonien », ni de « paix anglo-saxonne » qui vaillent pour expliquer ce phénomène. Il résultait de la guerre elle-même et de la paix qui en cristallisait le mouvement. Quant aux garanties et aux sanctions, nous avons, en vertu du traité, toutes celles qu'il était possible de prendre dès lors qu'on ne procédait pas à des annexions pures et simples. Nous tenons la rive gauche du Rhin et les têtes de pont. Nous les garderons tant que l'Allemagne ne se sera pas complètement exécutée (1). Nous avons titre à procéder à toutes mesures territoriales ou autres que les infractions allemandes pourront rendre nécessaires (2). Notre droit, à cet égard, n'a d'autre Hmite que notre capacité d'agir.

Paix anglo-saxonne? Après le rôle joué dans la guerre par les peuples anglo-saxons, qui ne savait que leurs idées, leurs conceptions, leurs vœux seraient pris en considération? Mais après l'exposé qui précède, qui peut prétendre que le droit de la France ait été, à aucun moment, sacrifié à leurs exigences? Me sera-t-il permis d'ajouter que la politique anglo-saxonne, telle qu'elle se comportait en 1919, n'était pas mauvaise pour la France. On a vu quels résultats positifs elle nous a permis d'ob-

(1) Voir ci-dessus. Chapitres VI et X.

(2) Voir ci-dessus, Chapitre X

tenir. La Grande-Bretagne, en ce temps-là, ne nous imposait pas la mutilation de notre créance. La « paix Wilson », comme on a dit dédaigneusement, nous maintenait, pour les réalisations de la reconstruction politique, l'aide qui nous avait aidés à gagner la guerre. Et ceux d'entre les Français dont les applaudissements ont soutenu la campagne anti-wilsonnienne du parti américain qui voulait l'isolement de l'Amérique, ont-ils donc témoigné d'une si grande clairvoyance? La France, en 1919, a fait la paix d'accord avec les Anglo-Saxons, comme, d'accord avec eux, elle avait fait la guerre. Mais elle a défendu avec succès tous ses intérêts vitaux. Je ne veux, de tant d'exemples qui le démontrent, en retenir ici qu'un seul : quand nous avons souscrit des concessions en échange des traités d'alliance, nous avons su nous prémunir contre tout risque de défaillance et l'article 429 nous a assuré, pour le cas où manquerait cette double garantie, la prolongation des sécurités territoriales qu'on nous avait d'abord priés d'abandonner (1). Est-ce là de l'abdication? Est-ce là de l'imprévoyance? Pouvait-on faire plus? A-t-on fait plus depuis?

Une campagne de haine s'est déchaînée qui n'a pas servi la France. Beaucoup de ceux qu'elle a impressionnés ont été de bonne foi, — d'autant plus aisément que, pour la plupart, ils n'avaient pas lu le traité. D'autres, à défaut d'une documentation meilleure, avaient des raisons personnelles de ne point rechercher la vérité. Tous ont critiqué au détail tels ou tels articles de la paix, sans songer aux répercussions ni se préoccuper des ensembles. Personne n'a proposé ni solution complète, ni plan positif. On a démoli sans reconstruire, sans comprendre ce qu'on démolissait. Personne n'a dit, la guerre étant née comme elle est née, s' étant développée comme elle s'est développée, ayant fini comme

(1) Voir ci-dessus, Chapitre VI, page 233.

elle a fini, par quelles méthodes on eût pu faire une paix meilleure, ni quelle paix. On s'est borné à clamer que « ce n'était pas assez ». Après quoi, ayant dénoncé cette insuffisance, au lieu de la corriger, on l'a aggravée. C'est l'histoire du lendemain de la paix, inséparable, hélas I de celle de ses origines.

Page 1