LA PETITE TRUIE DE M. ROUZADE
grenue, froide, la surprenante chose qui pousse sans racines, se nourrit mystérieusement, et qui semble aussi étrangère au sol que le silex rond, son voisin.
— Allons, allons, cave!...
Mais il faut d'abord que la truie recueille jusqu'au dernier grain de maïs, et son maître patiente, en homme sage qui dépend de la bête avisée et qui respecte son caprice divinateur. Caprice, car la truie malicieuse essaye, souvent, d'abuser l'homme sans flair...
— Ah ! tu me trompes, tu me trompes, coquine !
La tranchée d'où émerge, cette fois-ci, le groin terreux, est vide, le bâton ferré y tâtonne sans blesser la peau croquante d'une truffe. Surprise en flagrant délit de mensonge, la petite truie éclate en bavardages compliqués, glapit et proteste en reprenant sa tâche... Tout à coup elle fonce en avant, traînant rudement son
i«o IJi. FAIX CHEZ LES BÊTES
maître, elle écorche son dos sous des églantiers bas, fouit avec rage et découvre une merveille, une truffe grosse comme une pomme, sans ver et sans trou, digne d'èlre cuiie et m.ontrée seu'.e, d'être mangée « pcmr elle-même î » Le coin est bon, la petite truie travaille, déployant une ardeur comique et bougonne, elle parle à demi-voix, s'interrompt, flaire le vent, repart... Elle montre un peu de la sensibilité hargneuse des grands artistes, il lui arrive de laisser sa besogne d'inspirée pour dire des choses abominables — appuyées de quel regard bleu, spirituel et vindicatif! — à la chienne qui nous accompagne...
Nous l'escortons, dociles, les pieds trempas, les mains gelées. L'ardeur de la recherche, la joie de la trouvaille, nous rend indifîérents à la bruine qui tombe en givre ; nous espérons, à chaque arrêt, la ru fte fabuleuse, le monstre inégalé... On
LA PETITE TRUIE DE M. ROUZADE i8i
g^gnt vite, à ce fructueux et hasardeux métier de trouveur de pépites, Tàpreié du chercheur d'or. Nous apprenons comniunt on dégage la trulîe sans la meurtrir, nous savons à présent que les fibrilles rouges, sur son écorce noire, révèlent sa maturité insuffisante; nous excitons la petite truie de M. Rouzade :
— Cave, allons, cave !...
La bruine tourne en pluie et bleuit Thorizon pelé des truffières; aussi bien, le panier est plein et le punch nous attend près du pocle, dans la petite auberge du village. 11 y fait bon se rôtir les jambes, en écoutant quatre paysans graves qui jcment le poker en patois limousin, tandis que, du panier tenu entre nos genoux, monte le précieux, Tapéritif et frais arôme de la trutfe nouvelle, à peine arrachée à la rouge terre Umousine...