‹ La paix chez les bêtesChapitre 2 sur 27 · LA CHIENNE JALOUSE · texte numérisé non relu

LA CHIENNE JALOUSE

CETTE allée-là? Si tu veux... L'autre est plus belle, verte, humide, déserte — mais c'est toi qui choisis. Moi, je te suis.

« Je te suis, mais je ne t'aime pas.

« Je te suis, parce qu'il me Ta ordonné. Je te garde, parce que tu Lui es chère. Je Lui obéis avec un désespoir scrupuleux, icirche; goûte le matin de septembre^ rouge et doré comme une pêche de vigne, va sans crainte jusqu'au fond du bois : ta

gardienne est là, noire dans l'ombre de ta robe, prête à donner, pour obéir à son maître, tout le sang de son cœur fanatique.

<L Quoi? Que veux-tu? C'est pour traverser Taîlée que tu m'appelles? Tu crains que je ne me fasse écraser? Tu as l'air de croire, vraiment, que c'est toi qui me promènes ! Tu ne sais même pas te servir de moi : tu te retournes, tu me siffles, tu m'appelles, — tu ignores donc que je suis là, que je suis toujours là? Si tu cesses de me voir, c'est que je suis trop près. Je tourne autour de toi, comme ton ombre, comme Sa pensée à Lui, hélas !...

<L (Prends garde ! . . . cette voiture a failli t'atteindre. Ne peux-tu courir plus vite?)

« ... Comme la pensée de mon Maître, hélas! Ah! je ne puis t'aimer, ni oublier le soir où tu vins dans Sa maison. Quand tu songes à ce soir-là, toi, ta souris, et c-rs paupières descendent lentement...

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« Le premier soir, je n'ai presque pas souffert. J'étais couchée contre ses pieds, et j'écoutais sa voix. Il s'est penché vers moi en te parlant et m'a meurtri l'oreille d'une caresse un peu nerveuse. Il a joué avec m.oi pour te plaire. Il s'est vanté de ma beauté, de mon intelligence. Il a voulu te montrer le sursaut qui m'agite dès qu'il prononce m^on nom ; il a violenté mon regard qui, sous le sien, se dore et s'élargit... Je t'ai donné — sur Son ordre, sur Son ordre seulement ! — ma patte dans ta main, et tu feignais de m'admirer, tu disais : « Elle est belle », en Le regardant.

« Mais il y eut un second soir, un troi sième... Le troisième soir, tu t'en souviens? J'avais compris, et je luttais contre toi comme une rivale. Tu t'en souviens? Je te barrais la porte, et je hurlais, raidie, hérissée, avec de tels accents, avec des bonds d'une si féminine fureur que tu devins pâle.

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€ Et pourtant, ce n'est pas ce soir-là que tu faillis perdre la vie. Ce n'est pas non plus le jour où II t'appelait dans le jardin, pour le seul plaisir de crier ton nom, et où chacun de ses appels m'arrachait un gémissement. Gémir, moi, gémir, quand je me tais sous le fouet 1... Ce n'est pas le jour qu'il revint, après une semaine d'absence, et que je léchais, désespérée, ses mains couvertes de ton parfum... Non, tu ne sauras jamais à quelle heure j'ai voulu m'élancer, refermer mes dents sur ta gorge et ne plus bouger, et entendre ton sang murmurer comme un ruisseau...

« (Je n'aime pas la figure ae cet nomme qui marche derrière nous. Va devant. Je vais le regarder un instant, et il comprendra... Tu vois? c'est fait.)

« Et te voilà dans Sa maison, à présent. Et je vis encore. Il a continué de me demander, avec le despotisme de ceux qui

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se savent aimés uniquement, ma gaîté, ma force, ma vigilance de bergère. îl m'a demandé de t'aimer... Ah ! qu'il me pardonne! je ne puis...

€ Tu m'es sacrée, — mais je ne t'aime pas. Je te juge trop bien. Qu'as-tu de plus que m.oi? Je suis la plus belle, noire, haut chaussée de rouge brun, et coiffée de parlantes oreilles. J'ai des yeux à te faire envie, sommés de mouvants sourcils orange, des yeux qui voient la nuit et le jour, des yeux à faire crier : « Au loup î », des yeux, si je voulais, à brûler tes pensées derrière ton front... Tu sais que je te renverse sans effort, n'est-ce pas? et que ces dents-ci, ces dents incorruptibles, rafraîchies d'une claire salive et d'une haleine pure, ont tordu les barreaux d'une grille...

« Je suis la plus belle, et tu triomphes. Ce n'est pas assez : tu voudrais que je t'aime? Ne demande pas l'impossible...

€ (Pourquoi marches-tu si près de l'eau ? La rive est friable, et tu ne sais pas choisir, pour poser ton pied, une place sûre. Recule un peu. Laisse-moi passer entre toi et Peau. Là. C'est bien ainsi.. Il serait content de moi...)

« Ne demande pas l'impossible. Promène-toi, sous ma garde. Tu remplaces mon troupeau d'autrefois, mes moutons odorants dont les petits pieds grêlaient la route... Je vais, je viens, je te dépasse, je reviens, je t'environne, en cercles, en ellipses, en huit... Tu es la prisonnière de l'entrelacs magique que je dessine sans fin. Tu crois que je joue, et je travaille, e passe si près de toi que tu veux, chaque fois, me caresser; mais je t'évite, chaque fois, d'un mouvement si fuste que tu le penses involontaire.

« Rentrons à présent, le soir tombe.

Reviens vers la maison vide, où l'heure de minuit ramènera celui qui t'a confiée à

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moi. Ma tâche est finie pour aujourd'hui. Je vais me coucher et L'attendre. Je ne bougerai pas, je ne respirerai pas. Tu ne sauras plus qu'il y a, à tes pieds, une chienne jalouse qui ne veut pas t'aimer.

« S'il tarde à revenir, tu vas t'alarmer encore, et soupirer, et m'appeler, comme si je pouvais te porter secours... Ah 1 comment te cacher que c'est le moyen de me fléchir ? La nuit nous rapproche, anxieuses, le cœur agité, — la même couche nous reçoit côte à côte, accoudées, tendues vers la porte, — tu grondes de déception, et ma profonde voix menace le passant, — le même cri nous échappe quand Sa main, à Lui, frôle enfin la serrure, et son entrée dénoue, bras et pattes mêlés, une brève, une furtive et fraternel étreinte...

« PRROU >

QUAND j( un V

e l'ai connue, elle gîtait dans vieux jardin noir, oublié entre deux bâtisses neuves, étroit et long comme un tiroir. Elle ne sortait que la nuit, par peur des chiens et des hommes, et elle fouillait les poubelles. Quand il pleuvait, elle se glissait derrière la grille d'une cave, contre les vitres poudreuses du soupirail, mais la pluie gagnait tout de suite son refuge et elle serrait patiemment sous elle ses maigres pattes de

chatte errante» fines et dures comme celles d'un lièvre.

Elle restait là de longues heures, levant de temps en temps les yeux vers le ciel, ou vers mon rideau soulevé. Elle n'avait pas l'air lamentable, ni effaré, car sa misère n'était pas un accident. Elle connaissait ma figure, mais elle ne mendiait pas, et je ne pouvais lire dans son regard que l'ennui d'avoir faim, d'avoir froid, d'être mouillée, l'attenterésignée du soleil qui endort et guérit pass'agèrement les bêtes abandonnées.

Trois ou quatre fois, je pénétrai dans le vieux jardin, en râpant ma jupe entre les planches de la palissade. La chatte ne fuyait pas à mon approche, mais elle se dérobait comme une anguille, à la seconde juste où j'allais la toucher. Après mon départ, elle attendait héroïquement que la brise du vieux jardin eût emporté mon odeur et l'écho de mes pas; puis elle

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mang-eait la viande laissée près du soupirail, en ne trahissant sa hâte que par un mouvement avide du cou et le tremblement de son échine.

Elle ne cédait pas tout de suite au sommeil des bêtes repues ; elle essayait, avant, un bout de toilette, un lissage de sa robe grise à raies noires — une pauvre robe terne et bourrue, car les chats qui ne mangent pas ne se lavent pas, faute de salive...

Février vint, et le vieux jardin ressembla, derrière sa grille, à une cag-e pleine de petits fauves. Matous des caves et des combles, des fortifs et des terrains vagues, le dos en chapelet, avec des cous pelés d'échappés à la corde, — matous chasseurs, sans oreilles et sans queue, rivaux terribles des rats, — matous de l'épicier et de la crémière, allumés et L^^as, lourds, vite essouflés, matous noirs à collier de ruban cerise, et matous blancs à collier de perles bleues..

J'écoutais, la nuit, leurs chants d'amour et de combat... Une plainte musicale et faible, d'abord, longue, douce, lointaine. Puis un appel ironique, une provocation au rival, — et la réponse immédiate sur le même ton. Ceci pour amorcer un interminable dialogue, sans autre mimique que le jeu des oreilles couchées et ramenées, les yeux clos et rouverts, l'expressif sourire menaçant sur les dents visibles, et la soufflerie bruyante par les narines, entre deux répliques... Un crescendo brusque, imprévu, effroyable, des râles, la mêlée aérienne de deux voix furibondes, les voix de deux démons qu'apporte et roule un nuage aff*reux... Puis le silence, — le vent nocturne dans le petit jardin, — les griffes qui peignent l'écorce d'un arbre, — et la douce chanson de la chatte, la chatte indifférente pour qui les mâles viennent de se déchirer, la voix de ma pauvre chatte maigrie tout épuisée d'amour et d'inanition...

* PRROU » ai

La bourrasque tragique et voluptueuse se calma enfin. Je revis la chatte grise, étique, décolorée, plus farouche que jamais et tressaillant à tous les bruits. Dans le rayon de soleil qui plongeait à midi au fond du jardin noir, elle traîna ses flancs enflés, de jour en jour plus lourds, — jusqu'au matin humide où je la découvris, vaincue, fiévreuse, en train d'allaiter cinq chatons vivaces, nés comme elle sur la terre nue.

J'attendais cette heure-là, — elle aussi, car je n'eus qu'à prendre les petits dans ma robe, et la mère me suivit.

Elle s'appelle « Prrou >, — en roulant les r, s'il vous plaît. C'est elle qui nous a dit son nom. Elle le roucoule toute la journée, autour du chaton noir qu'on lui a laissé: « Prrou, prrou... >

a» LA PAIX CHEZ LES BÊTES

Elle vit en Bretagne, sur la terrasse cnaude, au bord du pré qui descend à la plage. Son domaine, qu'elle a borné ellemême, va du perron à la haie de troènes en fleurs qui masque le mur de briques. Elle ne dépasse pas les grands tilleuls qui versent l'ombre sur ma maison de pierre rousse. Sait-elle qu'au bas de la terrasse, une mer changeante, bleue et verte au soleil, violacée sous l'orage, mauve au lever du jour, s'agite sans repos ? J'en doute.

La Prrou enrobe modeste, à qui on ne demande rien, s'entête à nous donner l'exemple des plus grises vertus : elle est propre, douce, humble, elle élève dignement son fils unique. Elle fait mieux : elle nous roule. Elle demeure, avec un tact exquis et une roublardise jamiais en défaut, « celle qui a été si malheureuse >. Grasse et ronde, elle a gardé son regard de chat maigre, et la cuisinière l'appelle c pauvre créature ».

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Elle dort sur un coussin douillet, mais dans la pose frileuse des couche-dehors. Elle s'efîace pour nous laisser passer; aussi reculons-nous, le cœur fendu de pitié, en la suppliant de ne se déranger point! Il arrive qu'on lui marche un peu sur la patte, sur le bout de la queue, — elle pousse un cri rauque, bref, et ronronne stoïquement, avec des yeux de martyre, pendant que nous nous lamentons:

— Pauvre bète ! il lui fallait encore ça, ' elle qui a été si malheureuse!

Un bouchon, pendu au bout d'une ficelle, se balance au gré du vent, sous la basse branche d'un tilleul. La Prrou le guette et, parfois, se précipite, folle et joueuse ; mais qu'elle nous aperçoive, et sa ligure triangulaire se masque aussitôt de renoncement et d'amertume : « Que

is-je> A quels égarements frivoles Liilais-je céder, moi qui ai été si mal heu reuse ' Ces jeux ne sont point de ma

condition, — hélas, j'allais l'oublier... > Son fils noir, mal peigné et diabolique, elle le couve passionnément, le caresse du geste et du seul mot qu'elle sache :

« Prrou, prrou... » mais à notre vue elle s'élance, le terrorise d'une douzaine de taloches sévères, la patte sèche et le sourcil intransigeant : « Voilà comment on élève les enfants trouvés, chez nous! >

Admirez, comme je fais, la roublarde Prrou. Regardez combien sa robe, ajustée et rase, imite les couleurs de la limace grise, la rayure du papillon crépusculaire. Un triple collier de jais barre son jabot, sobre parure de dame patronnesse. Noirs aussi, les bracelets aux pattes fines et le double rang de taches régulières qui semblent boutonner sur le ventre la robe stricte. La Prrou est mieux que vêtue, elle est déguisée.

Le maintien est si modeste, la toison si sobrement nuancée, que vous n'avez peut-

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être pas remarqué la dureté cruelle du crâne large, la patte redoutable et nerveuse où s'enchâssent des griffes courbes, soignées, prêtes à combattre, la poitrine épanouie, les reins mouvants, — enfin toute la beauté dissimulée de cette bête solide, faite pour l'amour et le carnage...

CA?... C'est un vase cassé. Ma foi, oui, c'est un vase cassé. Qui l'a cassé? Vous me demandez qui l'a cassé?

Je n'en sais rien.

< Mais non, je n'en sais rien ! Quand vous me regarderez avec un air fin !... Suis-je le chat, pour vagabonder parmi les potiches ? Ai-je l'habitude de casser des vases ? Ai-je l'habitude de sauter sur les tables? Vous savez bien que je n'ai aucuae habitude — hors celle de mentir.

a8 LA PAIX CHEZ LES BÊTES

« Vous pouvez lever un doigt, et hocher la tête, et dire : « F^oucette, Poucette ! est-ce qu'il faut que je prenne la cravache ? > Franchement, ce n'est pas à moi de vous donner un conseil. Prenez la cravache, à tout hasard, et fouettez l'air, pour commencer... mais n'espérez pas que mon visage me trahisse, mon expressif et compliqué visage de chienne menteuse!

« J'offre à vos perquisitions, candide et plissé, le plus honnête museau de bouledogue. De la nuque à bourrelet jusqu'à mes fanons de petite vache, il n'y a pas une fronce, pas un caniveau, pas une gaufrure de ma peau qui n'inspire confiance. Et les yeux exorbités, jaunes comme l'or, francs comme lui ! Et la bonne lèvre pendante, laquée et noire î Et les fières oreilles qui disent la droiture, la vigilance, la domestique honnêteté !

A l'abri d'un si beau masque, je mens.

« Je mens le jour et la nuit, quand je

respire et quand je mange, quand je ris et quand je me fâche. Je mens depuis que mes yeux sont ouverts, depuis que mes courtes pattes peuvent courir sous mon ventre en tonnelet.

< Toutes les bêtes vous mentent, ô Deux-Pattes pesants ! Croyez-vous que la lévrière blanche, quand elle passe comme un jet de flamme au-dessus de la canne levée, donne toute la force de ses cuisses puissantes? Vous jetez la balle au chat, qui calcule mal son élan, exprès, et la laisse rouler sous le fauteuil. Et moi, je gémis contre la porte fermée, comme si je ne pouvais, d'un saut, atteindre et baisser le loquet...

« Toutes les bêtes vous mentent, par prudence, par sagesse, par crainte quelquefois. iMais moi, j'y mets plus de plaisir, plus d'intelligence et de perfection que mes pareils. On ne reconnaît plus, depuis que j'y habite, votre tranquille maison.

3o LA PAIX CHEZ LES BÊTES

Une inquiétude charmante l'anime, elle vit, elle murmure du grenier à la cave. Grâce à moi la journée s'écoule comme un long jeu : un vaudeville joyeux s'ébauche à la cuisine, se mue, dans la salle à manger, en pantomime sacrée, se corse d'un peu de drame au jardin, et se mouille de larmes, le soir, au coin du feu. Des ci-is variés, agréables coonme des chants, s'envolent par les fenêtres, tourbillonnent dans la spirale de l'escalier comme des fleurs éclatantes.

<L — Où est le petit balai du foyer? Il était là à l'instant ! — Le voici, mais sans crins, et tout rongé. Qui l'a rongé? — C'est le chien de berger. — Non, c'est la sournoise Lola. — Non, c'est Poucette !

— Poucette ! Poucette ! Où est Poucette ?

— Le tapis... oh! le tapis est mouillé! Qui a sali le tapis? encore le chat? — Non, le chat est en haut... C'est Poucette !

— Pourtant, je viens de la voir dans la

POUCETTE 3i

cuisine... — Et le vase chinois? Comment? on a cassé le vase chinois? — Que me parlez-vous de vase chinois? le poulet froid vient de disparaître!... Mais où est Poucette ? Poucette ? Poucette ? »

« O divin vacarme de cris, d'aboiements, de miaulements offensés, détalons légers qui galopent d'un étage à l'autre! Au plus fort de la fête, je parais, lente, les sourcils hauts, lourde d'un innocent sommeil, et caparaçonnée encore d'un bout de couverture traînante. Imprudente, étonnée, je flaire la tache ronde du tapis, les débris du vase chinois ; et quelles suspicions tiendraient contre ma danse soudaine, mon allégresse de chienne-enfant qui foule les décombres sans les voir?

« Parfois, dans le doute où je vous jette, vous inclinez à me punir, et vous partez sans moi pour la promenade...

Partez, partez 1... Je vous regarde partir.

Je ne me lamente point. Mon regard, qui vous suit, est celui d'un martyr, mais d'un martyr modeste, et non d'un ostentatoire crucifié... Tout au plus, au retour, me trouvez-vous dolente, désenchantée, et sans appétit... Ne faites pas attention à moi, je vous en conjure! Si j'ai refusé ma pâtée, ce soir, c'est pure coïncidence...

« Le lendemain, à l'heure de sortir, vous m'appelez comme si j'habitais à trois lieues de là : on n'entend que vous ! — « Poucette ! Poucette ! Promener! Prome-ner ! > Promener? vraiment? vous y tenez tant que ça? Allons, j'y consens. Mais pas trop loin. Jusqu'au coin de l'avenue, tenez, jusqu'au coin où... « Poucette ! Eh bien! traverse, voyons! qu'estce que tu attends ? >

€ Ce que j'attends? j'attends la mort.

Aplatie sur le trottoir, ni plus ni moins qu'une grenouille sur laquelle a passé la roue d'un tombereau, je gis, grelottante,

à VOS pieds. Un seul mouvement de votre bras m'arrache des cris étranglés. Si vous me tirez par mon collier, c'est une loque que vous traînez, une dépouille que la vie a quittée presque, la peau d'une chienne bull évanouie d'épouvante !

« — Poucette! Mais qu'est-ce qu'elle a, cette bête? Qu'est-ce qu'elle a?...

« Et la voix d'une foule indignée — le cocher en maraude, le mitron flâneur, le plombier vêtu de bleu, l'écolier en capuchon pointu, la vieille dame aux gants de fil reprisés et la petite-femme-qui-aimebien-les-bêtes, arrêtés, penchés sur moi — vous répond, sévère :

€ — Ce qu'elle a? Ce n'est pas malin à deviner, ce qu'elle a... Pauvre bête! Si ce n'est pas malheureux d'avoir des chiens pour les tuer de coups! En voilà une qui a la vie dure ! Il y a des gens qui n'ont pasde cœur !...

« Je suis vilaine, hein ? Vous m'en vou-

lez ? Allons ! ne faites pas des yeux tristes, ne hochez pas la tête : « Poucette, Poucette... » Acceptez-moi telle que je suis, toute bouillonnante de ténébreuse malice, et menteuse, menteuse, menteuse!...

«: Aimez-moi telle que je suis — je vous aime tels que vous êtes, vous... Non ? vous ne me croyez pas ? et ma chaude caresse vous paraît, elle aussi, suspecte?... Mais si je vous accueille, quand vous rentrerez, ce soir, par des aboiements hargneux, et si je boude longuement, si je vous donne, enfin, toutes les marques de la plus théâtrale aversion — croirez-vous au moins qu'elle vous aime, la chienne menteuse?...

CE chat'là? Mais bien entendu que c'est un mâle ! Ce n'est pas le premier que je vends, n'est-ce pas? Vous avez vu cette tête ronde? et ces oreilles écartées? et ce petit mufle de lion, déjà! Vous avez vu ces grosses pattes fortes?... Nous avons vu. Nous avons vu tout — sauf ce qu'il fallait voir. Si bien qu'au bout de quinze jours, le petit chat de Perse, le Seigneur-Chat, le « Shah ^ enfin, s'était métamorphosé en chatte

bleue délicate, pareille en couleur à la fumée des cigarettes et à la fleur argentée du chardon des sables.

— Une chatte I Qu est-ce que nous allons en faire?

— Que comptiez-vous donc faire d'un chat?

— Je ne sais pas... Rien... Nous voulions lui mettre un collier vert... et le gâter beaucoup... Et puis, il s'appelait < le Shah...»

— Rien n'est perdu. Vous l'appellerez « la Shah », vous lui mettrez un collier vert, et vous lui donnerez du lait sucré jusqu'à ce qu'elle s'en aille toute raide, gonflée comme une outre pleine, tomber endormie sur un coussin de soie jaune.

On se résigne à tout. « Le Shah > est devenu « la Shah >. Nous l'appelons tendrement : « Ma Shah, ma petite Shah »; nous constatons à grands cris qu' « elle est si belle, cette Shah! >, et les gens

raisonnables — j'entends ceux qui ne possèdent ni chiens bulls, ni colleys, ni Shah persane — nous considèrent avec une pitié méprisante.

C'est une Shah persane, en vérité, et il est facile de voir qu'elle n'est pas d'ici. Elle grossit très vite, en largeur plus qu'en hauteur, courte sur pattes, agile et molle, avec un panache de queue aussi long qu'elle, des oreilles basses, un nez bref velouté.

Elle joue un peu féroce, s'exaspère vite et semble savourer sa colère comme un plaisir, les yeux clos, les dents serrées, les pattes refermées violemment sur sa proie. Elle vise volontiers le visage et nous regarde aux prunelles sans faiblir, avec de doux yeux menaçants, verts comme la feuille cendrée du jeune saule...

Elle foule gaiement, comme on brasse la pâte à pain, la profonde toison de la grande chienne colley ; elle sympathise

avec des danois, des bouledogues, même avec des enfants bruyants. Mais certains sons musicaux, certains bruits sournois, à peine perceptibles, l'afFolent, et tout son pelage s'effare, se moire d épis nerveux... Elle bâille longuement, si l'on ouvre et ferme devant elle une paire de ciseaux. Elle est toute pénétrée de superstitions orientales : deux doigts, tendus en cornes, suffisent à la mettre en déroute — mais i'ai pendu à son collier, pour la rassurer, une petite fourche en corail rose...

Une Shah très maniérée, en somme.

Une princesse de harem, qui ne rêve pas d'évasion. Une Shah très femelle, coquette, pudibonde, occupée de sa beauté qui croît chaque jour. Fut-il jamais une plus magnifique Shah? Ardoisée le matin, elle devient pervenche à midi, et s'irise de mauve, de gris perle, d'argent et d'acier, comme un pigeon au soleil... Le soir, elle se fait ombre, fumée, nuage: elle flotte

impalpable et se jette, comme uneécharpe transparente, au dossier d'un fauteuil.

Elle glisse le long du mur comme le reflet d'un poisson nacré...

C'est l'heure où nous l'espérons fée, lutin d'Orient, gennia ou efrit... Nous lui dédions des supplications enfantines et tout empoisonnées de littérature : nous allons jusqu'à la nommer Shéhérazade !

Mais les temps ne sont point accomplis, et la Shah merveilleuse ne rejette pas encore sa robe électrique et soyeuse, ses moustaches en brins d'aigrette, sa queue d'écureuil bleu, ni ses grifi'es de jade poli.

— Faites bien attention I n'ouvrez pas son panier dans le train !

— Si, si ! ouvrez le panier dès que le train sera en marche. Autrement, la Shah aura une crise d'épilepsiel

— Donnez-lui du lait dans le wagon !

— Non, non ! ne lui donnez pas de lait en route! Elle aura le mal de mer!

— Et ne la lâchez, là-bas, qu'au bout de deux jours 1 Sans quoi, elle filera à travers champs, et vous ne la reverrez plus.

— Quelle plaisanterie ! N'en croyez rien, et làchez-la dès votre arrivée à la campagne : un chat — à plus forte raison une Shah — reconnaît toujours sa maison...

Lourds de responsabilités, accablés sous les recommandations contradictoires, nous emmenons le démon familier et tyrannique, le joyau fragile, la précieuse Shah, vers la mer grise et verte, vers le printemps de Bretagne, si pressé de fleurir qu'il devance parfois le printemps du Midi.

Mars commence à peine et déjà le chèvrefeuille accroché aux rochers, suspendu au-dessus de la va^e blanchissante,

ouvre ses feuilles brunes et vertes, comme autant de rondes oreilles guetteuses... 11 y a des primevères pâles, comme dédorées, et des fragons piquants à fruits rouges; il y a des violettes et du gazon d'Espagne, sec et rose, qui sent la fleur d'abricotier... Il y a...

Mais il y a aussi, sur le toit de notre maison, une équipe de couvreurs, et dans la chambre à coucher, des parqueteurs à demi nus ; et dans le cabinet de toilette, deux plâtriers goguenards font un puzzle avec des carreaux de faïence blanche et bleue. 11 y a aussi, dans la cour, de diaboliques jeunes garçons qui remuent un lait épais de chaux vive, une crème pralinée en ciment, qui activent la flamme d'une forge...

— Mon Dieul et la Shâhl La Shah avec tous ces gens ! Elle ne va plus manger, ni boire, ni dormir... Elle va mourir de peur, elle est si déhcate ! Et d'ailleurs.

OÙ est-elle? Où est la Shah? où est la Shah?

La Shah est perdue — naturellement!

Lamentons-nous, avant toute chose. Puis courons, volons, précipitons-nous. Interrogeons le puits, le bois profond, le grenier ténébreux, la cave moisie, Técurie, le garage, les rochers du Grand-Nez, ceux du Petit-Nez ! Promettons des récompenses aux mitrons plâtreux qui gâchent le mortier! Accusons le chien de garde, et lançons la buU sans flair sur une piste imaginaire! Ecoutons le vent, qui sèche nos larmes muettes ! Exhalons notre tourment en reproches amers :

— Je vous Tavais bien dit ! il ne fallait pas laisser sortir si tôt la Shah !

— Pourquoi crier? la Shah est perdue.

D'ailleurs, en venant ici, j'avais un pressentiment... Elle n'aurait pas dû quitter Paris, cette Shah d'une essence supérieure, cette Shah que tout blesse, une

lumière trop vive, un coup de vent, un éclat de voix... cette Shah qui mangeait dans un bol de Chine et qui buvait dans un verre de Venise...

— Assez! rentrons, et laissez-moi pleurer tranquillement ma Shah, ma belle Shah!

Revenons, en effet, vers la maison. Et taisons-nous soudain, au tournant de l'allée, taisons-nous, pour regarder « de tous nos yeux » l

Au milieu d'un cercle d'ouvriers qui déjeunent, assis par terre, — parmi les godillots empâtés de boue, les « grimpants » raidis de plâtre, les cottes bleues, les bourgerons déteints, — entre les litres de cidre et de vinasse, les papiers gras et les couteaux à manche de buis, — très à Taise, souriante, la queue en cierge et les moustaches en croissant, dans un vacarme de jurem.ents et de gros rires, — la Shah, la divine Shah, lestée de croûtes de fro-

mage, de lard rance et de peaux de cervelas, ronronne, vire après son panache et joue à épater les maçons.

J'avais un nom, un nom bref et fourré, un nom d'angora précieux, je l'ai laissé sur les toits, au creux glougloutant des gouttières, sur la mousse écorchée des vieux murs : je suis le matou.

4c Qu'ai-je à faire d'un autre nom ? Celuilà suffît à mon orgueil. Ceux pour qui je fus autrefois « Sidi >, le seigneur Chat, ne m'appellent pas : ils savent que je n'obéis a personne. Ils parlent de moi et disent : € le matou >. Je viens quand je veux, et les

maîtres de ce logis ne sont pas les miens.

« Je suis si beau que je ne souris presque jamais. L'argent, le mauve un peu gris des glycines pâlies au soleil, le violet orageux de l'ardoise neuve jouent dans ma toison persane. Un crâne large et bas, des joues de lion, et quels sourcils pesants audessus de quels yeux roux, mornes et magnifiques!... Un seul détail frivole dans toute cette sévère beauté : mon nez délicat, mon nez trop court d'angora, humide et bleu comme une petite prune...

« Je ne souris presque jamais, même quand je joue. Je condescends à briser, d'une patte royale, quelque bibelot que j'ai Tair de châtier, et si j'étends cette lourde patte sur mon fils, infant irrévérencieux, il semble que ce soit pour le rejeter au néant... Attendiez-vous de moi que je minaude sur les tapis, comme la Shah, ma petite sultane que je délaisse?

€ Je suis le matou. Je mène la vie in-

quîète de ceux que l'amour créa pour son dur service. Je suis solitaire et condamné à conquérir sans cesse, et sanguinaire par nécessité. Je me bats comme je mange, avec un appétit méthodique, et tel qu'un athlète entraîné, qui vainc sans hâte et sans fureur.

« C'est le matin que je rentre chez vous. Je tombe avec l'aube, et bleu comme elle, du haut de ces arbres nus, où tout à l'heure je ressemblais à un nid dans le brouillard. Ou bien, je glisse sur le toit incliné, jusqu'au balcon de bois ; je me pose au bord de votre fenêtre entr'ouverte, comme un bouquet d'hiver; respirez sur moi toute la nuit de décembre et son parfum de cimetière frais I Tout à l'heure quand je dormirai, ma chaleur et la fièvre exhaleront l'odeur des buis amers, du sang séché, le musc fauve...

€ Car je saigne, sous la charpie soyeuse de ma toison. Il y a une plaie cuisante à

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ma gorge, et je ne lèche même pas la peau fendue de ma patte. Je ne veux que dormir, dormir, dormir, serrer mes paupières sur mes beaux yeux d'oiseau nocturne, dormir n'importe où, tombé sur le flanc comme un chemineau, dormir inerte, grumeleux de terre, hérissé de brindilles et de feuilles sèches, comme un faune repu...

€ Je dors, je dors... Une secousse électrique me dresse parfois, — je gronde sourdement comme un tonnerre lointain, — puis je retombe... Même à l'heure où je m'éveille tout à fait, vers la fin du jour, je semble absent et traversé de rêves; j'ai l'œil vers la fenêtre, Toreille ver» la porte...

€ Hâtivement lavé, raidi de courbatures, je franchis le seuil, tous les soirs à la môme heure, et je m'éloigne, tête basse, moins en élu qu'en banni... Je m'éloigne, balanc^l comme une pesante chenille, entre les flaques frissonnantes, en couchant mes

oreilles 30us le vent. Je m'en vais, insensible à la neige. Je m'arrête un instant, non que j'hésite, mais j'écoute les rumeurs secrètes de mon empire, je consulte l'air obscur, j'y lance, solennels, espacés, lamentables, les miaulements du matou qui erre et qui défie. Puis, comme si le son de ma voix m'eût soudain rendu frénétique, je bondis... On m'aperçoit un instant sur le faîte d'un mur, on me devine là-haut, rebroussé, indistinct et flottant comme un lambeau de nuée — et puis on ne me voit plus...

€ C'est la sauvage saison de l'amour qui nous sèvre de toute autre joie et multiplie diaboliquement dans les jardins no»

femelles maigries. Ce n'est pas celle-ci que je convoite, blanche et mince, plutôt que celle-là, flambée d'orange et de brun comme une tulipe, plutôt que cette autre, noire et brillante comme une anguille

ouillée... Hélas! c'est celle-ci, et celle

là, et cette autre... Si je ne les terrasse, mes rivaux les prendront. Je les veux toutes, sans les préférer ni les reconnaître. Le sanglot de celle qui subit ma cruelle étreinte, je ne Tentends déjà plus...

J'écoute, par delà les toits, à travers le vent, la voix de la chatte qui m'appelle et que je ne connais pas.

« Qu'elle est belle, la bien-aimée lointaine, invisible et gémissante ! Entourezla de murs, dérobez-la-moi longtemps, que son parfum et sa voix seuls me possèdent!... Hélas ! il n'y a point pour moi d'amoureuse inaccessible, et celle-ci encore sautera les murailles pour me reoindre. Peut-être que mes dents retrouveront, dans sa nuque touffue, les marques qu'elles y pissèrent Tan passé...

« Les nuits d'amour sont longues... Je demeure à mon poste, dispos, ponctuel et morose. Ma petite épouse délaissée dort dans sa maison. Elle est douce et bleue,

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et me ressemble trop. Ecoute-t-elle, du fond de son lit parfumé, les cris qui montent vers moi? Entend-elle, rugi au plus fort d'un combat par un mâle blessé, mon nom de bête, mon nom ignoré des hommes?

« Oui, cette nuit d'amour se fait longue. Je me sens triste et plus seul qu'un dieu... Un souhait innocent de lumière, de chaleur, de repos, traverse ma veille laborieuse... Qu'elle est lente à pâlir, l'aube qui rassure les oiseaux et disperse le sabbat des chattes en délire! Il y a beaucoup d'années déjà que je règne, que j'aime et que je tue... Il y a très longten>ps que je suis beau... Je rêve, en boule, sur le mur glacé de rosée... J^ai peur de paraître vieux.

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