BEL-GAZOU ET BUCK
UNE plaie régulière et fine crible la capote relevée de la voiture d'enfant. Elle est embusquée là-dessous comme un petit douanier dans sa guérite, et plus éveillée qu'une potée de souris. Il y a sur ses joues brunes la buée transparente, le velours d'impalpable humidité qu'une nuit froide suspend aux fruits ; le tablier ciré, la peau d'agneau blanche ondulent sur la danse incessante de deux petites pattes chaussées de laines
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qui taquinent la boule d'eau chaude.
Ainsi Bel-Gazou regarde, du haut de la terrasse, venir la troisième saison de sa vie. Ses yeux vagues de nouvelle-née ont d'abord cligné sous le bleu insoutenable d'une fin d'été, puis les premières feuilles jaunes se sont posées sur son voile de tulle. A présent la voiture remplace le moïse, et Bel-Gazou y tient, entre dix heures et quatre heures, à peu près le même office que son voisin, Buck, le chien de garde.
Il a quinze mois, elle en a cinq. Comme lui, elle connaît les deux coups de cloche du déjeuner, et les salue par des cris variés. Elle sait, comme lui, que le va-etvient du jardinier ne mérite point d'attention : un demi-sourire, un frétillement amical, c'est assez. Le passage des bestiaux n'agite ni l'enfant ni le chien — les « ploc » des pieds larges dans le chemin djioncé, le lent dôfile des bêtes rousses.
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en frise au bord de l'horizon — cela ap- Dartient encore, pour Bel-Gazou, à un irdre d'événements irop amples, évidents et indistincts comme la course du nuage et la marche du soleil sur le mur. Si le ciel noircit, si l'averse choit soudain en rideau déroulé, il n'y a pas de quoi changer Thumeur des deux compagnons : Buck aime Teau et Bel-Gazou rit, tandis qu'on l'emporte, sous la bonne cinglée de pluie qui roule en larmes sur ses joues rondes... Trois longues heures calmes, après midi, donnent à Bel-Gazou et à Buck le repos* et le rêve. Une sagacité pareille commande à tous deux un loisir complet, durant lequel la bête repue abandonne Tatcitude correcte du chien de garde, pattes jointes et museau tourné vers la route; Bel-Gazou, rassasiée, bat des cils, et cesse d'éprouver, sur la dentelle de son coussin, la force neuve de ses mains destructrices. Elle est alanguie, embellie,
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comme fardée de chaleur et de bien-être. C'est l'heure où elle accueille les hommages par un regard sans âge, un regard de temme, condescendant et distrait. Elle ne réclame rien, qu'une paix rituelle et sacrée. Les ombres connues, les visages familiers apparaissent sur la terrasse, sans que Bel-Gazou pousse vers eux son appel de paon, sans que Buck daigne dresser l'oreille.
Mais le sable crie, mais une silhouette inconnue grandit au fond de l'allée, et l'odeur insolite offense les narines de Buck hérissé. L'intrus se penche sur la voiture où somnolait Bel-Gazou, Bel-Gazou maintenant éveillée, et qui regarde, au-dessus d'elle, Tassaillant penché... Elle a peur. Elle va suffoquer, battre son coussin de ses bras courts et éclater en cris suraigus... Non. Entre les deux attitudes que peut prendre un être menacé, elle a déjà choisi. Rassemblant toutes les armes de sa vivace
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faiblesse, elle abaisse ses sourcils, ses prunelles soutiennent fermement le regard de l'étranger et, sourdement, du fond de soii gosier, elle gronde.