LES CHIENS SANITAIRES
neiçe, au galop, un képi aux dents ; l'eau d'un ruisseau traversé gèle sur lui et colle ses poils, un glaçon coupant a fendu la peau de sa patte, mais il exulte, il ne sent ni le froid, ni le mal, il remet le képi, la « preuve » à son maître, et l'emmène vers rhomme gisant...
— EtNeliy?... Ah! la voilà!
La doyenne retraverse le même pré, franchit les mêmes flaques gelées; à chaque saut, on voit danser son dos de louve engraissée...
— Mais... elle ne porte rien? Elle n*a rien trouvé? Oh ! Nelly !
L'honnête travailleuse ne couche pas les oreilles sous le blâme, et dépose dans la main du capitaine X... une petite croûte de fromage de gruyère. Car son homme, à elle, n'avait ni képi, ni mouchoir, et le museau habile, plongeant dans une poche de l'homme inerte, n'a trouvé que cette preuve, tentante, mais sacrée.
236 LA PAIX CHEZ LES Bi^TES
OÙ les dents de Nelly ont à peine marqué.
Et malgré nos rires et ceux des « blessés > qui reviennent poudrés à frimas, chacun de nous songe probablement au jour où le jeu, la leçon seront la vérité sombre, où cent, où mille hommes couchés sentiront leur sang tiède se refroidir sur la neige — l'attente... la nuit qui vient... l'espoir de la bête intelligente, du brancardier à quatre pattes qui n'a jamais peur, qui n'est jamais fatigué, qui voit et flaire à travers l'ombre... L'attente... la vie qui s'en va — et soudain l'haleine canine, le museau frais, la langue amicale qui essuie ensemble le sang et les larmes de faiblesse — le secours, toute la chaude vie qui revient..
Au front des armées, les bêtes sauvages partagent le sort de l'homme :
les terriers tremblent, croulent et sautent, la branche foudroyée tombe avec l'oiseau qu'elle portait. Mais dans nos bois préservés, le gibier qu'on oublie se rassure et peut croire que la terre est revenue à rinnocence, et les bêtes goûtent enfin l'illusion de la paix.
Nulle parure de fleurs ou de feuilles n'adoucit encore leur domaine, ces beaux
bois sévères qui environnent Paris, les forêts de Marly, de Saint-Germain, et les champs labourés où la perdrix n'ignore pas qu'elle est couleur de glèbe. Le bourgeon des chênes dort, et le soleil glisse sur l'argent soyeux des châtaigniers nus. Au-dessus du parc, un pêcher rose, un amandier blanc s'effeuillent de froid. En cherchant des violettes sous les feuilles sèches et sous l'herbe morte de l'an dernier, nous trouvons seulement des glands germes, rouges comme des cerises et qui lancent, hors de leur coque crevée, un délié, un tenace et vivant fil qui plonge, aveugle, intelligent, dans la terre humide... Il n'y a pas d'enfants cueilleurs d'anémones, ni de fagoteuses, et pourtant la forêt vivante crépite de pas légers, de claquements de becs, de cris printaniers, de battements d'éventail : voici sur nos têtes, à nos pieds, partout, les êtres qui n'ont pas cessé, malgré nous, d'espérer en nous.
Pour une trêve de quelques mois, quelle confiance ! Une mésange nous suit, nous dépasse, revient, nous parle. Pendant chacune de ses pauses, elle ouvre et ferme ses ailes, tout près de nos visages, par coquetterie, et ses yeux brillent sous sa petite coiffe de velours. Une colonie de pinsons ne fuit pas à notre approche, appelle interrogativement, dialogue, s'occupe de nous, et deux rouge-gorges s'échappent sans hâte des basses branches, courent sur le sol devant nous comme deux souris...
Un lapin, deux lapins, dix lapins!...
Mais ce n'est pas la fuite éperdue des autres années, le derrière blanc aperçu et évanoui dans la même seconde. C'est seulement l'émoi, et surtout Tindécision :
faut-il fuir? faut-il rester?... S'arrêter dans
sa course, et regarder derrière soi, n'estce pas déjà une grande hardiesse, pour un petit lapin de garenne sans cervelle ? Le
plus aventureux se tient debout, en kangourou. Il est couleur de froment mûr, et ioint les oreilles. Il serre ses pattes de devant contre sa poitrine, humainement.
Peut-être qu'il va s'écrier : « Ah ! que vous m'avez fait peur ! » Peut-être qu'il va rire....
Au premier tournant de la route forestière, il faut, lorsque nous repartons, que la voiture s'arrête court, car ses roues ont bien failli écraser, rouges et or comme le soleil qui se couche, majestueux sous leur manteau à traîne pointue, ronds et cossus comme des bouquets de campagne, cinq faisans qui traversent la voie sans hâte, dédaigneux famiHers, et qui semblent nous dire, sur le rythme de leur petit pas dandiné de poules grasses : « Vous êtes bien pressés... C'est notre tour.
Attendez... aiten-dez... at-ten-dez... »
Ur.lversTfcS* BIBUOTHECA