‹ La paix chez les bêtesChapitre 5 sur 27 · LA CHIENNE BULL · texte numérisé non relu

LA CHIENNE BULL

EN quoi est-elle? en bronze, en vieux bois de Chine, noir, dur et huilé? Ou en grès flammé, som.bre, cuit très longtemps? Dans la pleine lumière, on distingue sur ses flancs des « bringes » allongées, un peu rousses, comme des léchures de feu...

Elle est chaude quand on la touche, et plus dure qu'un meuble. Ses cuisses courtes sont toutes cordées de muscles, ni plus ni moins qu'à un lutteur japonais.

Pour la figure, chacun en prend ce qu'il veut, et libre à vous d'y retrouver, comme moi, la gueule en tire-lire d'un crapaud, un front bossu de dauphin au-dessus de deux trous d'évent pour chasser Teau, — et ces yeux de cochon, futés, bridés, et ce sourire d'enfant nègre ! Deux grandes oreilles de chauve-souris coifiPent le monstre, aptes à s'ouvrir, se fermer, se plier en coquilles, s'orienter en avant, en arrière...

C'est Poucette qu'on la nomme, parce qu'elle est très petite. « Petite, mais costaude ^ : elle porte avec orgueil la même devise que Bubu de Montparnasse.

Quand elle marche, elle a l'air de nager, tant elle meut délicatement ses courts et légers petits pieds d'éléphant. Mais quand elle nage, elle a l'air de se noyer, verticale et les pattes battant Teau comme des palettes d« moulin, avalant la vague par le nez, par la gueule, par les yeux et les

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oreilles. Chaque fois, on se demande :

€ En réchappera-t-elle ? > et son bain volontaire ressemble à un suicide.

Goinfre, elle attrape au vol tout ce qui tombe. Elle avale — plouc î — les gros morceaux, mais mâche longuement les petits, et boit cinquante fois le jour, en pensant à autre chose : elle boit par désœuvrement, pour tuer le temps et l'ennui, comme un terrassier se saoule quand il n'a pas d'ouvrage.

L*oisiveté la ronge. Car elle se refuse à dormir pendant que nous veillens. Si je lis, si j'écris, si je flâne au soleil à demi assoupie, Poucette s'astreint à imiter mon silence, mon immobilité. Mais je sens, j'entends tous ses muscles trembler d'impatience et elle ne ferme les yeux que pour cacher le feu guetteur de son regard. Je ne me tiens pas de lui crier, agacée :

— Dors! ou prends un livre! ou brode au point de croix !

Mais rien ne l'intéresse — que moi.

Elie me regarde vivre, elle m'écoute penser, elle méjuge — elle me gêne.

Il lui arrive de jouer avec un chien, de l'affoler par une rapidité, une brutalité qui lui assurent presque toujours la victoire, mais c'est pour revenir vers moi et me dire :

— Hein? tu as vu comme je l'ai arrangé, ce... chien!

Elle chasse le moineau, le canard sauvage, le crabe, le lapin et la courtilière — mais c'est pour parader devant moi, trempée d'eau, engluée de vase, et se pavaner orgueilleusement, un crabe tourteau pendu à sa lèvre, sans crier, avec le sourire !

Que craint-elle? Ni moi, ni vous, ni le feu du ciel, ni la cravache, ni le fouet. Elle est toute orgueil, bravoure aveugle, jalousie, amour caché. Elle m'interroge avidement, quand je rentre :

— D'où te vient cette odeur que je ne

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connais pas? Tu es seule, bien seule? Tu ne ramènes pas une bête nouvelle, qui s'installera dans notre maison? Avec toi, sait-on jamais?... Surtout tu ne rapportes pas un chien, un petit chien caché dans ton manchon, dans ce paquet, dans ce sac? un petit chien qui vivrait sur tes genoux et que tu embrasserais? Gare !

regarde mes dents !-..

Je marmotte tout bas les mots de « crampon 2> et de « sale caractère >. Et puis je hausse les épaules et je caresse la dure tête ronde, toute chaude, qui se glisse sous ma main, et je la plains, et je la console. Je la console de m'aimer, et d'avoir, en m'aimant, perdu le repos...

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