‹ La paix chez les bêtesChapitre 4 sur 27 · LA PETITE CHIENNE A VENDRE · texte numérisé non relu

LA PETITE CHIENNE A VENDRE

rabat un des côtés de la boîte noire et appelle:) Kiss! Kiss ! venez vite voir la dame, venez vite !

La PETITE CHIENNE, blottte au fond de la boîte, épouvantée. — J'ai peur, j'ai peur ! C'est encore l'homme...

Le marchand. — Elle est un peu déconcertée, mais ça va se passer... Kiss! Kiss!...

La PETITE CHIENNE. — C'est l'hommc de cette nuit! Dieu! ces mains!...

Le xMarchand, saisissant la petite chienne. — Prenez-la en mains, est-ce qu'elle les pèse, ses neuf cents grammes?

La PETITE CHIENNE. — La lumière m'aveugle. Où suis-je?

Le marchand. — Et nette! et gentille!

et gaie surtout ! un vrai petit singe pour la gaîxé ! Vous allez voir : Kiss ! Kiss ! (// fait des agaceries à la petite chienne, la pince un peu, la secoue par l'oreille.)

La PETITE CHIENNE, palpitante. — En-

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core!... Qu'ai-je commis? Je n'ai pas mordu, je n'ai pas crié : pourquoi me tourmente-t-il? Je me fais plus petite, et j'essaie, de mes yeux suppliants, d'attendrir l'homme... -

Le marchand. — ...Que non, qu'elle n'a pas peur de moi, allez! C'est une vraie petite commère. Elle sait faire la belle et donner la patte : vous allez voir, je vais la mettre sur la table...

La petite chienne. — Pitié, pitié î que vais-je subir encore? Il y a là une personne inconnue, dont la voix est plus douce que celle de l'homme... Est-ce pour elle que je suis ici? ou bien dois-je repartir dans la boîte noire, secouée au bras de l'homme affreux?... Je vais implorer rinconnue, en tremblant, presque sans espoir...

< Toi qui es là, et que je ne connais pas, toi qui as passé sur ma tête chaude une main légère, tu v^^, je suis là, toute

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petite, au milieu d'une table. Il n'y a rien de plus faible et de plus misérable que moi. Je n'ai pas de maître, je n'ai que des tounnenteurs. Je n'ai pas de maison, je n'ai que cette prison noire, après la case puante, mais parée de rubans bleus, dans la vitrine contre laquelle les passants riaient de moi... Mon seul ami fut pendant quelques jours un chaton angora, malade et frileux, qui a fini par mourir. J'ai faim. Je ne me souviens pas d'avoir mangé aujourd'hui. Mais ils m'ont donné une pilule, parce que mon ventre me faisait mal et que je souillais mon coussin sans pouvoir m'en empêcher. J'ai soif aussi : ils ont oublié de me donner à boire. Mais surtout j'ai froid, et je frissonne sans remède, tant il me semble que jamais plus je ne dormirai enfermée dans la chaleur de deux bras aimants... Je n'ai pas mêm.e de nom... Là-bas, d'où je viens, on me disait : « Mirette. . . >, mais l'hornme,

ici, appelle : « Kiss î Kiss !... > Je suis ce qu'il y a de plus abandonné, de plus triste au monde : une bête à vendre... Ma gorge se serre. Trouveras-tu ma robe assez belle, couleur de froment mûr, et mon masque de velours noir?... Ne fais pas attention à mes oreilles, qu'un méchant a taillées. Oublie-les. Ou bien crois que ce sont de petites cornes, une coiffure bizarre qui fait rire. Le méchant m'a coupé aussi la queue, et depuis ce tempslà je ne m'asseois plus de la même façon. Mais ces tortures-là sont anciennes et guéries : oublie-les...

« Regarde mes yeux. Ne regarde que mes yeux ! Ils sont si grands, tantôt bruns et dorés comme la noisette, tantôt noirs comme l'eau dans Tombre. Regrarde-les 1 Puisses-tu comprendre ce qu'ils promettent ! Si tu m'aimais un jour, ils te verseraient la chaleur fidèle d un cœur qui bat d'anxiété... Si tu voulais, je resterais là,

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dans cette chambre où le feu brille. ]c me cacherais sous un meuble, et on laisserait mourir en repos la petite chienne à vendre... Comment te séduire? Tu ne me trouves pas assez belle?... Une dernière fois, je lève sur toi mes yeux humides, et je te tends, comme on m'a appris, une petite patte mendiante...

Le marchand, achevant un panégyriqtie. — ... C'est vous dire qu'à ce prixlà elle n'est pas chère. C'est le prix que Mme Verdal m'a payé la sienne, qui pèse une bonne demi-livre de plus. Savezvous ce que je l'ai payée, moi ? le savezvous?... Non, je ne vous le dirai pas, parce que vous auriez le droit de me traiter de vieille bête ! On aime les chiens, ou on ne les aime pas, et moi, c'est ma passion. Je les garderais tous, si j'avais les moyens, mais je n'ai pas les moyens. Vous connaissez les chiens, vous savez aussi bien que moi ce qu'elle vaut,

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cette brabançonne-là. Vous le savez même mieux que moi... Combien que vous dites?... Oh! très bien. Très bien, très bien. Je vois que madame est de bonne humeur ce matin, mais j'ai autre chose à faire que de prendre du bon temps ! Ah ! si j'avais su. . . Je ne me serais pas dérangé si loin de mon quartier pour m'entendre traiter comme un petit commis. J'avais dans ridée, en venant, de me laisser rabattre cinquante francs, mais il y a des bornes... Allons, Kiss, revenez vite dans sa petite maison avec son père I (// prend la petite chienne.)

La petite chienne, raidie., les yeux fermés. — Ah ! je suis perdue !...

La petite chienne, revenant à elle. — Où est-il? où est-il? où va-t-on m'em porter? Ne me touchez pas! ne me touchez pas! Je puis encore mordre avant de succomber... Où est-il? Je n'entends plus

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sa voix terrifiante. Voici la chambre où il m'amena tout à l'heure. Qui me tient ? Deux bras précautionneux me bercent, et une douce main palpe ma fièvre... Je n'ose pas regarder... Une cuiller tinte contre une tasse... A boire! à boire!... Ah! ce lait tiède!... Encore, encore!..

Qui remplit une seconde fois cette soucoupe ? C'est donc toi, toi que j'ai sup^ pliée tout à l'heure ? As-tu donc deviné ce que disent les yeux d'une bête à vendre? Les tiens sont tristes, et comme tu secoues la tête! Permets que je caresse ta main qui m'a soignée... Chut! n'est-ce pas lui qui revient? S'il allait revenir et me prendre?... Non, cela n'est pas possible... Laisse que je consulte tes yeux?... Tu ne ris pas, tu ne pousses pas de petits cris autour de moi, avec des battements de mains et des baisers maladroits, comm.e celles qui se sont amusées de moi un instant, pour me rendre après à l'homme...

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Tu es triste, et tu me serres contre toi, c'est pour me défendre?... Garde-moi! je me donne. Nous sommes seules. Veille sur ma confiance, sur mon sommeil qui en est le gage. Ne me quitte pas ! Car je suis faible et malade, et je ne pourrais dormir aujourd'hui hors de ton sein, où j'ai retrouvé un peu de la chaleur maternelle...

LA CHIENNE, avec éclat. — Oui, c'est moi qui ai fait pipi sur le tapis! Et après?...

« C'est moi, et point une autre. Ce n'est pas la bull, ce n'est pas la colley jaune, ni la shipperke aux yeux sournois, ni la terrière farceuse, — c'est moi. Qu'est-ce que vous y pouvez ? Vous êtes là, tous, à dire : « Oh ! > autour de moi, et à joindre les mains d'indignation. Et puis?...

c J'ai fait pipi sur le tapis ! Je l'ai même

fait exprès, par désœuvrement, par bravade. Il n'y a pas une heure que je me promenais dans la rue, occupant tout le trottoir de mes jeux arrogants, et consternant, par mon effrayante petitesse, trois danois gris à colliers turquoise, veules au bout de leurs chaînes.

« Vous m'avez vue, tous I J*ai mordu le concierge, j'ai traversé la rue malgré vos cris, poursuivi un chat énorme, déchiqueté un vieux journal délicieux qui sentait le lard rance et le poisson, et pieusement rapporté à la maison un petit os verdâtre, odorant, rare... OùTai-je mis? Je ne sais plus. Me voici. Je viens de faire pipi sur le tapis !

< Vous ne me trouverez pas l'ombre d'une excuse ! Non, je n'ai pas mal au ventre. Non, je n'ai pas lappé trop d'eau dans la tasse bleue. Non, je n'ai pas froid, ni chaud, ni la fièvre, et mon nez est plus frais qu'un grain de raisin sous la rosée d'octobre...

« Qu'allez-vous m'infliger? J'attends !

« Fourrez-moi le nez dedans, si vous pouvez. Je n'ai pas de nez... Ou battezmoi, si vous osez. Il n'y a pas de place pour la moitié d'une claque surtout mon corps.

« Je suis trop petite, voilà, je suis trop -petite. Je suis plus petite que tous les chiens, plus petite que le chat, que le perroquet dans la cage, que la tortue bombée qui raye en grinçant la mosaïque de la terrasse. N'espérez pas que je grossirai i Deux étés ont passé déjà sur ma tête sans ajouter une once à mon poids risible. Je suis légère dans la main comme un oiseau, mais dure et toute cordée de muscles. Une outrecuidance d'insecte est en moi. J'ai la bravoure d'une fourmi batailleuse, sur qui le danger passe énorme et négligeable. Je ne le vois pas, je suis trop petite. Myope, je brave un petit morceau de tous les risques, j'aboie autour d'une patte de gros chien, je me fâche

contre un fragment de jambe. Une roue de voiture m'a frôlée, mais je n'ai pas vu la voiture — je suis trop petite.

« Que vous êtes grands autour de moi, penchés comme des arbres, et lourds, et lentement agités d'un scandale à demi feint ! Déjà, la mare minuscule sèche sur le tapis, et vous n'avez pas encore pris un parti? Ce n'est plus ma faute que vous voyez, mais moi seule. Une responsabilité écrasante pèse sur vous tous, — celle de protéger, de prolonger, d'embellir ma scintillante, ma précieuse petite vie d'elfe.

« Comme vous craignez de me perdre !

Une superstition amoureuse vous incline vers moi. Ah ! ah ! quand je suis entrée ici, vous ne saviez pas qui j'étais? Une chienne à reflet, de poil de taupe, et minuscule, voilà tout ce que vous aviez vu d'abord?

« Le temps de guérir mon abattement d'arrivée, le temps de dépouiller cette en-

veloppe anonyme de tristesse, de défiance, de fièvre nerveuse, que toute bête à vendre porte comme une lugubre chemise — et je me suis révélée à vous !

« Avouez-le : vous avez pu croire, les premières semaines, que le démon était entré chez vous? Point de repos, point de repos pour personne ! Une humeur fureteuse et grognon de marcassin me menait de chambre en chambre, le moindre frôlement contre la porte m'arrachait des cris râpeux de chauve-souris... Tentiez-vous de me laisser seule? vous me retrouviez à demi étouffée de rage, — mais deux d'entre vous portent les cicatrices dont je récompensai leur zèle à me secourir avec sollicitude...

Point de repos!... C'est le temps où je m'évadais, comme par magie, chaque fois que s'ouvrait la porte de la rue. Je me glissais, d'une course aplatie de rat, dans l'entrebâillement* ou ie rampais, grise,

dans l'ombre d'une jambe, sous l'ourlet d'une jupe.

« M'avez-vous cherchée ! Je vous ai vus haletants, oubliant de dîner, et criant les yeux pleins de larmes : «: Mirette ! » Vous m'avez repêchée dans un ruisseau plein, dénichée sous l'établi du menuisier d'en .face, et chez le tapissier, et dans la maison du terre-neuve, et dans le giron de la crémière qui m'abreuvait de lait chaud.

4: Point de repos 1... Je me suis noyée, presque, dans un tub, j'ai brûlé mon nez à la bouilloire; un morceau d'épongé, avalé en secret, m'a mise à deux doigts de ma fin... Souvenez-vous, en soupirant de fatigue, de ces jours empoisonnés !

« Ce n'était point assez : je voulus vos nuits sans sommeil. Vers deux heures du matin, je m'éveillais — vous vous rappelez > — pour exiger ma balle en caoutchouc, la patte de lapin, le vieux gant de peau déchiré... Jamais douce, jamais câline, je

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jouais comme on se bat, à en mourir, et mon sommeil fourbu n'assurait pas votre quiétude, car je tombais de rêve en cauchemar, de cauchemar en convulsions nerveuses...

€ Vous n'avez pas oublié ce temps d'épreuve, ni la veilleuse allumée sous le lait parfumé de fleur d'orange, ni la potion au bromure que je recrachais en râlant, ni le sirop Rami que j'acceptais dans une cuillère, mais que je refusais dans une soucoupe ?

€ Toute autre que moi vous eût lassés. Vous me berciez avec angoisse dans vos bras : « Mon Dieu ! elle est si petite ! »

€ Si petite ?... j'emplissais déjà votre univers...

« O vous, mes maîtres souples et bien dressés, je vous rends ici justice, devant ce pipi qui sèche sur le tapis : vous avez longuement mérité votre récompense! Je vous l'ai donnée, et telle qu'elle combla,

en une heure, des semaines de patience. Souvenez-vous, quand je ne serai plus avec vous, du jour où mon regard, appuyé sur l'un de vous, ne fut plus celui d'une chienne trop petite, enragée d'un orgueil de naine et d'une allégresse de farfadet, mais celui d'une amie qui se donne ! Je me souviens, moi, de m^a soudaine gravité, et de cette suavité accablante qui me couchait toute sur une de vos mains tendues !... C'en était fait rje vous aimais. Je savourais l'irrémédiable mélancolie de chérir qui vous aime, et, par avance, l'amertume des séparations nécessaires, la crainte affreuse de perdre ce que l'on a douté de posséder jamais...

« Usez de moi, à présent, comme j'use de vous. Vous ne pouvez me demander trop. Mon cœur, gros comme un cœur de rossiL>nol, bat et se consume d'aimer. J'ai cr^rdé. p ur vous plaire, ma gaieté d'in- }- .c pn >antet le goût d'une tyrannie

bénévole. Je fais parfois pipi sur le tapis, par désœuvrement. Je cours encore sur le bord des tables, pour vous entendre crier : « Ah ! > tandis que vous tendez tous les mains vers moi ; — je feins de m'elancer dans la pièce d'eau, pour vous voir pâlir un peu; — mais c'est pour vous reconquérir, après, d'un regard où rayonne mon âme de lutin tendre, léger comme une flamme, trop petit pour toaîber, trop petit pour mourir... *

DANS ma loge, tous les soirs, j'entendais, sur les marches de fer qui conduisent au plateau, un tic-tac de grosses béquilles. Pourtant, le programme ne comportait aucun « numéro d'amputé... > J'ouvrais ma porte, pourvoir le petit cheval nain grimper l'escalier, de ses pieds adroits, non ferrés. L'àne blanc le suivait, sabotant sec, et puis le danois bringé, aux grosses pattes molles, et puis le caniche beige, et les fox-terriers.

La Viennoise rondelette, qui régissait le « cirque miniature », veillait, ensuite, à l'ascension du petit ours, toujours récalcitrant et comme désespéré, qui étreignait les montants de l'échelle et gémissait sourdement, en enfant qu'on mène au cachot. Deux singes suivaient, en falbalas de soie et de paillettes, fleurant le poulailler mal tenu. Tous montaient avec des soupirs étouffés, des grognements contenus, des jurons à voix basse ; ils s'en allaient attendre l'heure du travail quotidien.

Je ne voulais plus les voir là-haut, captifs et sages ; le spectacle de leur résignation m'était devenu intolérable. Je savais que le petit cheval, martingale, essayait en vain d'encenser et détendait sans cesse une jambe de devant, avec un gesie ataxique. Je savais qu'un ues singes, mélancolique et faible, appuyait enfantincment sa tête à l'épaule de son compagnon.

« LOLA > jb

enfermant les yeux; que le danois slupide regardait devant lui, sombre et fixe; que le vieux caniche battait de la queue avec une bienveillance sénile ; que Tours, surtout, le petit ours, prenait sa tête à deux mains en geignant et pleurait tout bas, parce qu'une courroie très fine, bouclée autour de son museau, lui coupait presque la lèvre.

J'aurais voulu oublier ce groupe misérable harnaché de cuir blanc et de grelots, paré de rubans, ces gueules haletantes, ces haleines âpres de bêtes à jeun, je ne voulais plus voir, ni plaindre, cette douleur animale que je ne pouvais secourir. Je restais en bas, — avec Lola.

Lola ne venait pas me rejoindre tout de suite. Elle attendait que le sourd travail d'ascension se fût tu, que le dernier foxterrier eût caché, au tournant de l'échelle, son derrière blanc de lapin. Puis elle poussait ma pv^rte entre-bàillée, du bout de son museau insinuant.

Elle était si blanche que ma loge sordide seclairait. Un long, long corps de lévrier, blanc de neige, — la nuque, les coudes, les cuisses et la queue hérissés d'un argent fin, d'un flottant poil brillant comme du fil de verre. Elle entrait et levait vers moi ses prunelles mêlées de brun et d'orange, dont la rare couleur eût suffi à émouvoir. Sa langue rose et sèche pendait un peu, et elle haletait doucement, de soif...

— 4r Donne-moi à boire... Donne-moi à boire, quoiqu'on l'ait défendu... Mes compagnons ont soif aussi, là-haut, on ne doit pas boire avant le travail... Mais, toi, donne-moi à boire... >

Elle lappait l'eau tiédie, dans la cuveUe de zinc que je rinçais pour elle. Elle lappait avec une distinction qui semblait, comme tous ses gestes, affectée, et j'avais honte, devant elle, du bord écaillé de la cuvette, du broc cabossé, du mui grai qu'elle évitait de frôler...

Pendant qu'elle buvait, je regardais ses petites oreilles en forme d'ailes, ses pattes dures comme celle d'un cerf, ses reins sans chair, et ses beaux Oiigles, blancs comme son poil...

Désaltérée, elle détournait de la cuvette son pudique museau effilé, et me livrait un peu plus longtemps son regard où je ne pouvais rien lire, sinon une vague inquiétude, une sorte de prière farouche... Puis, elle montait toute seule vers le plateau, où son rôle se bornait, d'ailleurs, à une figuration honorable, à quelques sauts de barrière qu'elle accomplissait élégamment, avec une puissance dissimulée et paresseuse. La rampe avivait l'or de ses yeux, et elle répondait à chaque claquement de la chambrière par une grimace nerveuse, un menaçant sourire qui découvrait des gencives roses et des dents parfaites.

Pendant presque un mois, elle ne me

demanda rien, que l'eau fade et tiède dans la cuvette d'émail. Chaque soir, je lui disais, sans paroles : <c Prends. Je voudrais te donner tout ce qui t'est dû. Car tu m'as reconnue, et tu m'as demandé à boire, toi qui ne parles à personne, pas même à la dame viennoise qui noue, d'une main potelée et autoritaire, un collier bleu à toi. cou de serpent... >

Le vingt-neuvième jour, j'embrassai, chagrine,, la chienne sur son front satiné et plat, et, le trentième jour... je l'achetai.

« Belle, mais pas savante », me confia la dame viennoise. Elle gazouilla pour Lola, en manière d'adieu, des gentillesses austro-hongroises; la chienne se tenait debout auprès de moi, sérieuse, et regardait droit devant elle, avec un air dur, en louchant un peu. Et puis, je pris la laisse pendante, et je marchai, et les h ngs fuseaux secs, armés de griifes blaiichcs, mesurèrent leurs pas sur les miens...

Elle me suivit moins qu'elle ne m'accompagna, et je soulevais, pour qu'elle ne lui pesât point, la chaîne de cette princesse prisonnière. Sa rançon, que j'avais payée, suffirait-elle à la faire mienne?

Ce jour-là, Lola ne mangea pas et refusa de boire Teau fraîche que je lui offris dans un bol blanc acheté tout exprès. Mais elle tourna languissamment son cou onduleux, son museau fiévreux et fin, vers la vieille cuvette écaillée. Elle y but, et releva vers moi son généreux regard, pailleté comme une liqueur étincelante :

< Je ne suis pas une princesse enchaînée, mais une chienne, une vraie chienne, au cœur de chienne. Je suis innocente de toute cette beauté que l'on voit trop, et qui t'a fait envie. Est-ce pour elle seule que tu m'as achetée? Est-ce pour ma robe d'argent, mon ventre en arceau qui avale l'air, ma poitrine en carène, mes os secs et sonores, nus sous ma chair avare et

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légère? Ma démarche t'enchante, et aussi le bond harmonieux dont je semble franchir à la fois et couronner un portique invisible, et tu me nommes princesse enchaînée, chim.ère, beau serpent, chevalfée... et te voilà interdite devant moi !... Je ne suis qu'une chienne au cœur de chienne, orgueilleuse, malade de tendresse, et tremblant de se donner trop vite. C'est moi qui tremble, parce que tu m'as échangée, àjam.ais, contre ce peu d'eau tiédie que ta main versa, tous les soirs, au fond d'une cuvette écaillée... >

TIENS-LA ! Tiens-la î... Ah! la rosse, elle Ta encore mouchée ! Manette vient d'échapper au machiniste et de sauter sur Cora, qui s'y attendait. Mais la petite fox est douée d'une rapidité de projectile, et ses dents ont percé, à travers le poil épais de la colley, un peu de la peau du cou. Cora ne riposte pas tout de suite; l'oreille tendue vers la sonnette de scène, les babines retroussées jusqu'aux yeux, elle menace

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seulement sa camarade d'une grimace de renard féroce et d'un petit râle étranglé, doux comme un ronron de gros chat.

Dans les bras de son maître, Manette hérisse les poils de son échine comme des soies de porc et s'étrangle à dire des choses abominables.

— A' vont se bouffer ! dit le machiniste.

— Penses-tu r réplique Harry's. Elles sont plus sérieuses que ça. Les colliers, vite î

Il noue au cou de Cora le ruban bleu pâle qui fait valoir sa robe couleur de froment mûr, et le machiniste boucle sur le dos de Manette un harnais de carlin, en velours vert clouté d'or, alourdi de médailles et de grelots.

— Tiens-la serré, le temps que j'enfile mon dolman...

Le gilet de tricot cachou, bruni par la sueur, disparait sous un dolman saphir, matelassé aux épaules, qui étrangle la

taille. Cora, retenue par le machiniste, râle plus haut et vise, au-dessus d'elle, le train postérieur de Manette, de iVIanette convulsée, eSrayante, les yeux injectés et les oreilles coquillées en arrière.

— Une bonne tripotée, ça les calmerait pas? hasarde le garçon en cotte bleue.

— Jamais avant le travail ! tranche Harry's, catégorique.

Derrière le rideau baissé, il vérifie l'équilibre des barrières qui limitent une piste d'obstacles en miniature, consolide la haie et la banquette, passe un chiffon de laine sur les barres nickelées des tremplins où rebondira la colley jaune. C'est lui aussi qui remonte de sa loge une série de cerceaux de papier, humides d'un collage hàtif.

— Je fais tout moi-même! déclarc-t-il.

L'œil du maître î...

DjHs son dos, Taccessoirisie hausse les é[ ..uics :

— L'œil du maître, oui ! Et nib de pourboire à l'équipe!

L' € équipe », composée de deux hommes, n'en garde pas rancune à Harry's, qui touche dix francs par jour.

— Dix francs pour trois gueules et dix pattes, c'est pas gras ! concède l'accessoiriste.

Trois gueules, dix pattes et deux cents kilos de bagages. Tout ça tourne, toute Tannée, à la faveur de demi-tarifs en troisième classe. L'an dernier, il y avait une € gueule » de plus, celle du caniche blanc qui est mort : un vieux cabot hors d'âge, routier fini, qui connaissait tous les « établissements > de France et de l'étranger. Harry's le regrette et vante encore les mérites de défunt Chariot.

— Il savait tout faire, madame. La valse, le saut périlleux, le tremplin, les trucs du chien calculateur, tout! 11 m'en aurait appris, à moi qui en ai dressé quel-

ques-uns, pourtant, des chiens pour ies cirques! Il aimait son métier, et rien que ça, et ii était bouché pour le reste. Les derniers temps, vous n'en auriez pas donné quarante sous, si vous l'aviez vu dans la journée, tout vieux, quatorze ans au moins, tout raide de rhumatismes, avec les yeux qui pleuraient et son nez noir qui tournait au gris. Il ne se réveillait qu'à rhcure de son travail, et c'est là qu'il fallait le voir! Je le maquillais comme une jeune première : et le cosmétique noir au nez, et le crayon gras pour ses pauvres yeux chassieux, et la poudre d'amidon tout partout pour le faire blanc de neige, et les rubans bleus! xMa parole, madame, il ressuscitait ! Pas plutôt maquillé, il marchait sur ses pattes de derrière, il éternuait, il n'avait pas de cesse qu'on frappe les trois coups... Sorti de scène, je l'enveloppais dans une couverture et je le frictionnais à l'alcool. Je

l'ai bien prolongé, mais ça ne peut pas durer éternellement, un caniche savant... « Ces deux-là, mes chiennes, elles vont bien ; mais ce n'est plus ça. Elles aiment leur maître, elles craignent la cravache ; elles ont de la tête et de la conscience, mais l'amour-propre n'y est pas. Elles font leur numéro comme elles tireraient une voiture, pas plus, pas moins. C'est des travailleuses, c'est pas des artistes. A leur figure, on voit qu'elles voudraient avoir déjà fini, et le public n'aime pas ça. Ou bien il pense que les bêtes se moquent de lui, ou bien il ne se gêne pas pour dire : « Pauvres bêtes! ce qu'elles sont tristes! Ce qu'on a dû les martyriser pour leur apprendre tant de singeries ! » Je voudrais les voir, tous ces messieurs et ces dames de la Protectrice, en train de dresser des chiens ! Ils feraient comme les camarades. Le sucre — la cravache — la cra- Aache — le sucre — et une bonne dose

de patience : il n'y a pas à sortir de là... »

Les deux « travailleuses », à cette heure, ne se quittent pas de Toeil. Manette tremble nerveusement, perchée sur un billot de bois bariolé; Cora, en face d'elle, couche les oreilles comme un chat fâché...

Sur un trille de timbre, l'orchestre interrompt la lourde polka qui trompait l'attente du public, et commence une valse lente; comme obéissant à un signal, les chiennes rectifient leur attitude : elles ont reconnu leur valse. Cora bat mollement de la queue, dresse ses oreilles et prend cette expression neutre, aimable et ennuyée qui la fait ressembler aux portraits de l'impératrice Eugénie. Manette, insolente, luisante, un peu trop grasse, guette la montée pénible du rideau, puis l'entrée d'Harry's, bâille, et halète déjà, d'agacement et de soif...

L.C travail commence, sans incident, sans révolte. Cora, avertie par un cinglement de mèche sous le ventre, ne triche pas au saut des barrières. Manette marcha sur les pattes de devant,* valse, aboie, et saute aussi les obstacles, debout sur le dos de la colley jaune. C'est de l'ouvrage banal, mais correct ; il n'y a rien à redire.

Les gens grincheux reprocheraient peut-être à Cora son indifférence princière, et à la petite fox son entrain factice... On voit bien qu'ils n'ont pas, les gens grincheux, des mois de tournée dans les pattes, et qu'ils ignorent le fourgon à chiens, l'auberge, la pâtée au pain qui gonfle et ne nourrit pas, les longues heures d'arrêt dans les gares, les trop brèves promenades hygiéniques, le collier de force, la muselière — l'attente surtout, l'attente énervante de l'exercice, du départ, de la nourriture, de la raclée... Ils

ignorent, les spectateurs difficiles, que la vie des bêtes savantes se passe à attendre, et qu'elles s'y consument...

Les deux chiennes n'attendent, ce soir, que la fin du numéro. Mais dès la chute du rideau, quelle belle bataille ! Harry's arrive juste à temps pour les arracher l'une à l'autre, mouchetées de morsures roses et leurs rubans en loques. . .

— C'est un genre, madame, un genre qu'elles ont pris ici ! crie-t-il, furieux. Elles camaradent bien, d'habitude, elles couchent ensemble, dans ma chambre, à Thôtel. Seulement, ici, c'est une petite ville, n'est-ce pas? On n'y fait pas comme on veut. A l'hôtel, la patronne m'a dit : € Je veux bien d'un chien, mais pas de deux! > Alors, comme je suis juste, je laisse tantôt l'une, tantôt l'autre de mes chiennes passer la nuit au théâtre, dans le panier cadenassé. Elles ont compris tout de suite le roulement. Et c'est tous

les soirs la comédie que vous venez de voir. Dans la journée, elles sont douces comme des moutons; à mesure que l'heure de boucler approche, c'est à qui des deux ne restera pas dans le panier grillé ; elles se mangeraient de jalousie! Et vous ne voyez rien! Ce qui est un vrai spectacle, c'est la tète de celle que j'emmène avec moi, qui fait exprès de japper, de sauter à côte du panier où j'enferme l'autre! Je n'aime pas l'injustice avec les bêtes, moi. Je pourrais faire autrement que je le ferais, mais quand on ne peut pas, n'estce pas?...

Je n'ai pas vu Manette ce soir, partir, arrogante et radieuse; mais j'ai vu Cora, enfermée, figée dans un désespoir contenu. Elle froissait contre l'osier sa toison blonde et tendait hors des barreaux son doux museau de renard.

Elle écoutait s'éloigner le pas de son maître et le grelot de Manette. Quand la

porte de fer se referma sur eux, elle enfla sa poitrine pour jeter un cri; mais elle se souvint que j étais là encore, et je n'entendis qu'un profond soupir humain. Puis elle ferma les yeux fièrement, et se coucha.

NONOCHE

LE soleil descend derrière les sorbiers, grappes de fruits verts qui tournent çà et là au rose aigre. Le jardin se remet lentement d'une longue journée de chaleur dont les molles feuilles du tabac demeurent évanouies. Le bleu des aconits a certainement pâli depuis ce matin, mais les reine-claudes, vertes hier sous leur poudre d'argent, ont toutes, ce soir, une joue d'ambre.

L'ombre des pigeons tournoie, énorme,

sur le mur tiède de la maison et éveille, d'un coup d'éventail, Nonoche qui dormait dans sa corbeille...

Son poil a senti passer l'ombre d'un oiseau ! Elle ne sait pas bien ce qui arrive. Elle a ouvert trop vite ses yeux japonais, d'un vert qui met l'eau sous la langue. Elle a l'air bête comme une jeune fille très jolie, et ses taches de chatte portugaise semblent plus en désordre que jamais: un rond orange sur la joue, un bandeau noir sur la tempe, trois points noirs au coin de la bouche, près du nez blanc fleuri de rose... Elle baisse les yeux et la mémoire de toutes choses lui remonta au visage dans un sourire triangulaire; contre elle, noyé dans elle, roulé en escargot, sommeille son fils.

€ Qu'il est beau ! se dit-elle. Et gros I Aucun de mes enfants n'a été si beau.

D'ailleurs je ne me souviens plus d'eux... Il me tient chaud. »

NONOCHE 95

Elle s'écarte, creuse le ventre avant de se lever, pour que son fils ne s'éveille pas. Puis elle bombe un dos de dromadaire, s'assied et bâille, en montrant les stries fines d'un palais trois fois taché de noir.

En dépit de nombreuses maternités, Nonoche conserve un air enfantin qui trompe sur son âge. Sa beauté solide restera longtemps jeune, et rien dans sa démarche, dans sa taille svelte et plate, ne révèle qu'elle fut, en quatre portées, dixhuit fois mère. L'extrémité de son poil court et fourni brille, s'irise au soleil comme fait l'hermine. Ses oreilles, un peu longues, ajoutent à l'étonnement gracieux de ses yeux inclinés et ses pattes minces, armées de brèves griffes en cimeterre, savent fondre confiantes dans la main amie.

Futile,rêveuse, passionnée, gourmande, caressante, autoritaire, Nonoche rebute le profane et se donne aux seuls initiés

qu'a marqués le signe du Chat. Ceux-là même ne la comprennent pas tout de suite et disent: « Quelle bête capricieuse ! > Caprice ? point. Hyperesthésie nerveuse seulement. La joie de Nonoche est tout près des larmes, et il n'y a guère de folle partie de ficelle ou de balle de laine qui ne finisse en petite crise hystérique, avec morsures, griffes et feulements rauques. Mais cette même crise cède sous une caresse bien placée, et parce qu'une main adroite aura effleuré ses petites mamelles sensibles, Nonoche furibonde s'effondrera sur le flanc, plus molle qu'une peau de lapin, toute trépidante d'un ronron qu'elle file trop aigu et qui parfois la fait tousser...

€ Qu'il est beau!» se dit-elle en contemplant son fils. « La corbeille devient trop petite pour nous deux. C'est un peu ridicule, un enfant si grand qui tette encore, il tette avec des dents pointues,

NONOCHE Ç7

maintenant... Il sait boire à la soucoupe, il sait rugir à l'odeur de la viande crue, il gratte à mon exemple la sciure du plat, d'une manière anxieuse et précipitée où je me retrouve toute... Je ne vois plus rien à faire pour lui, sauf de le sevrer. Comme il abîme ma troisième mamelle de droite! C'est une pitié. Le poil de mon ventre, tout autour, ressemble à un champ de seigle versé sous la pluie ! Mais quoi? quand ce grand petit se jette sur mon ventre, les yeux clos comme un nouveau-né, quand il arrange en gouttière autour de la tétine sa langue devenue trop large... qu'il me pille et me morde et me boive, je n'ai pas la force de l'en empêcher ! » Le fils de Nonoche dort dans sa robe rayée, pattes mortes et gorge à la renverse. On peut voir sous la lèvre relevée un bout de langue, rouge d'avoir teté, et quatre petites dents très dures taillées dans un silex transparent.

Nonoche soupire, bâille et enjambe son fils avec précaution. La tiédeur du pep ron est agréable aux pattes. Une libellule grésille dans l'air, et ses ailes de gaze rêche frôlent par bravade les oreilles de Nonoche qui frémit, fronce les sourcils et menace du regard la longue béte en mosaïque de turquoises...

Les montagnes bleuissent. Le fond de la vallée s'enfume d'un brouillard blanc qui s'effile, se balance et s'étale comme une onde. Une haleine fraîche monte déjà de ce lac impalpable, et le nez de Nonoche s'avive et s'humecte. Au loin, une voix connue crie infatigablement:

« AUons-v'nez — allons-v'nez — allonsv'nez. . . mes vaches ! Allons-v'nez — allonsv'nez... » Des clarines sonnent, le vent porte une paisible odeur detable, et Nonoche pense au seau de la traite, au seau vide dont elle léchera la couronne d'écume... Un miaulement de convoitise

NONOCHE 99

et de désœuvrement lui échappe. Elle s'ennuie. Depuis quelque temps, chaque crépuscule ramène cette mélancolie agacée, ce vide et vague désir...

La première chauve-souris nage en zigzag dans l'air. Elle vole bas et Nonoche peut distinguer deux yeux de rat, le velours roux du ventre en figue... C'est encore une de ces bêtes où on ne comprend rien et dont la conformation inspire une inquiétude méprisante. Par association d'idées, Nonoche pense au hérisson, à la tortue, ces énigmes, et passe sur son oreille une patte humide de salive...

Mais quelque chose arrête court son geste, quelque chose oriente en avant ses oreilles, noircit le vert acide de ses prunelles...

Du fond du bois où la nuit massive est descendue d'un bloc, par-dessus l'or immobile des treilles, à travers tous les bruits familiers, n'a-t-elle pas enteiidu

loo LA PAIX CHEZ LES BÊTES

venir jusqu'à elle, traînant, sauvage, musical, insidieux, — Tappel du Matou?

Elle écoute... Plus rien. Elle s'est trompée... Non ! L'appel retentit de nouveau, lointain, rauque et mélancolique à faire pleurer, reconnaissable entre tous. Le cou tendu, Nonoche semble une statue de chatte, et ses moustaches seules remuent faiblement, au battement de ses narines. D'où vient-il, le tentateur ?

Qu'ose-t-il demander et promettre ? Il multiplie ses appels, il les module, se fait tendre, menaçant, il se rapproche et pourtant reste invisible ; sa voix s'exhale du bois noir, commelavoixmêmede l'ombre...

« Viens !... Viens !... Si tu ne viens pas ton repos est perdu. Cette heure-ci n'est que la première, mais songe que toutes les heures qui suivront seront pareilles à celles-ci, emplies de mia voix, messagères de mon désir... Viens !...

€ Tu le sais, tu le sais que je puis me

NONOCHE 101

lamenter durant des nuits entières, que je ne boirai plus, que je ne mangerai plus, car mon désir suffit à ma vie et je me fortifie d'amour !... Viens !...

« Tu ne connais pas mon visage et qu'importe ! Avec orgueil, je t'apprends qui je suis : je suis le long Matou déguenillé par dix étés, durci par dix hivers. Une de mes pattes boite en souvenir d'une vieille blessure, mes narines balafrées grimacent et je n'ai plus qu'une oreille, festonnée par la dent de mes rivaux.

€ A force de coucher sur la terre, la terre m'a donné sa couleur. J'ai tant rôdé que mes pattes semellées de corne sonnent sur le sentier comme le sabot du chevreuil. Je marche à la manière des loups, le train de derrière bas, suivi d'un tronçon de queue presque chauve... Mes flancs vides se touchent et ma peau glisse autour de mes muscles secs, entraînés au rapt et au viol... Et toute cette laideur me

joa LA PAIX CHEZ LES BÊTES

fait pareil à T Amour ! Viens !... Quand je paraîtrai à tes yeux, tu ne reconnaîtras rien de moi, — que l'Amour f

« Mes dents courberont ta nuque rétive, je souillerai ta robe, je t'infligerai autant de morsures que de caresses, j'abolirai en toi le souvenir de ta demeure et tu seras, pendant des jours et des nuits, ma sauvage compagne hurlante... jusqu'à l'heure plus noire où tu te retrouveras seule, car j'aurai fui mystérieusement, las de toi, appelé par celle que je ne connais pas, celle que je n'ai pas possédée encore... Alors tu retourneras vers ton gîte, afl*amée, humble, vêtue de boue, les yeux pâles, réchine creusée comme si l'enfant y pesait déjà, et tu te réfugieras dans un long sommeil tressaillant de rêves où ressuscitera notre amour... Viens!... »

Nonoche écoute. Rien dans son attitude ne décèle qu'elle lutte contre elle-même, car le mensonge est la première parure

NONOCHE ro3

d'une amoureuse... Elle écoute, rien de plus...

Dans sa corbeille, l'obscurité éveille peu à peu son fîlsqui se déroule, chenille velue. et tend des pattes tâtonnantes... 11 se dresse, maladroit, s'assied, plus large que haut, avec une majesté puérile. Le bleu hésitant de ses yeux, qui seront peutêtre verts, peut-être vieil or, se trouble d'inquiétude. Il dilate, pour mieux crier, son nez chamois où aboutissent toutes les rayures convergentes de son visage... Mais il se tait, malicieux : il a vu le dos bigarré de sa mère, assise sur le perron.

Deboutsur ses quatre pattes courtaudes, fidèle à la tradition qui lui enseigna cette danse barbare, il s'approche, les oreilles renversées, le dos bossu, l'épaule de biais, par petits bonds de joujou terrible, et fond sur Nonoche qui ne s'y attendait pas... La bonne farce! Elle en a presque

ro4 LA PAIX CHEZ LES BÊTÉS

crié. On va sûrement jouer comme des fous jusqu'au dîner!

Mais un revers de patte nerveux a jeté l'assaillant au bas du perron, et maintenant une grêle de tapes sèches s'abat sur lui, commentées de fauves crachements et de regards en furie!... La tête bourdonnante; poudré de sable, le fils de Nonochc se relève, si étonné qu'il n'ose pas demander pourquoi, ni suivre celle qui ne sera plus jamais sa nourrice et qui s'en va très digne, le long de la petite allée noire, vers U bois hanté...

Ua, deux, trois, quatre... Non, je me trompe. Un, deux, trois, quatre, cinq, six... Non, cinq. Où est le sixième? Un, deux, trois... Dieu, que c'est fatigant ! A présent, ils ne sont plus que quatre. J'en deviendrai folle. Petits! petits I Mes fils, mes filles, où êtes-vous ?

< Quel est celui qui se lamente entre le mur et la caisse de géraniums? Je ne dis pas cela parce que c'est mon fils, mais il crie bien. Et pour le seul plaisir de crier,

lOft LA PAIX CHEZ LES BÊTES

car il peut parfaitement se dégager à reculons. Les autres?... Un, deux, trois... Je tombe de sommeil. Eux, ils ont tété et dormi, les voilà plus vifs qu'une portée de rats. Je m'enroue à répéter le roucoulement qui les rassemble, ils ne m'obéissent pas. A force de les chercher, je ne les vois plus, ou bien mon souci les multiplie. Hier n'en ai-je pas compté, effarée, jusqu'à neuf ? Ce jardin est leur perdition. « Attention, vous, là-bas ! On ne passe pas, on ne passe jamais sous la grille du chenil : combien de fois faudra-t-il le redire? Quand comprendrez-vous, enfant de la gouttière, bâtard sans instinct, ce que vaut cette chienne? Elle vous guette derrière ses barreaux et vous goberait comme un mulot, quitte à s'écrier ensuite : « Oh! c'était un petit chat? Quel dom- € mage ! Je me suis trompée ! » Elle a des yeux doux, de velours orange, et souvenez-vous de ne vous fier jamais à son sau-

vage sourire ! ... Par contre, je vous accorde d'aller, tous,essayer vos griffes enfantines, encore flexibles et transparentes, sur le flanc coriace et le museau de la bouledogue. En dépit de sa laideur — j'ai honte pour elle quand je la regarde ! .,— elle ne ferait pas de mal à une mouche : c'est à la lettre, car les mouches se jouent de sa gueule en caverne, toujours béante, piège inoffensif dont le ressort, chaque fois, happe le vide. Celle-là, roulez sous ses pattes, sous son ventre, cardez-la comme un tapis, profitez de sa chaleur nauséabonde — elle est votre servante monstrueuse, la laide négresse de mes enfants princiers.

«Petits, petits!... Un, deux, trois...

Sincèrement, je voudrais être de deux mois plus vieille ou de trois semaines plus jeune. Il y a vingt jours, je les avais tous les six dans la corbeille, aveugles et pelucheux; ils ne savaient que ramper et, sus-

io8 LA PAIX CHEZ LES BÊTES

pendus à mes mamelles, onduler d*aisô comme des sangsues. Une fièvre légère égayait mon épuisement, j'étais une douce machine stupide et ronronnante qui allaitait, léchait, mangeait et buvait avec un zèle borné. Comme c'était facile ! Maintenant, ils sont terribles, et quand il faudrait sévir, ma sévérité désarme rien qu'à les voir. Il n'y a rien au monde qui leur ressemble. Si petits, et déjà pourvus des signes éclatants qui proclament la pureté d'une lignée sans mésalliance ! Si jeunes, et portant en cierge leur queue massive, charnue à la base comme une queue de petit mouton ! Azurés, bas sur pattes, le rein court, gais debout et mélancoliques assis, à l'image de leur glorieux père. Dans deux semaines, leurs prunelles d'un bleu provisoire vont se troubler de paillettes dor, d'aiguilles micacées d'un vert prer eux. Ils cesseront d'être pareils, l'œil g-rossier des hommes discernera les crânes

larges des jeunes matous, les nuques minces des chattes et leurs joues effilées; une susceptibilité hargneuse armera contre moi, et moi contre elles, ces petites femelles ingénues... Quant à leur pelage, je n'en dirai rien, pour ne me point louer moimême. Sur leur tête, dans ce duvet bleu d'orage, quatre raies plus foncées, capricieuses comme les ondes qui moirent un profond velours, s'irisent ou fondent selon la lumière...

« Où sont-ils? Où sont-ils? Un, deux... Deux seulement ! Et les quatre autres ? Répondez, vous deux, sottement occupés l'un à manger une ficelle, l'autre à chercher l'entrée de cette caisse qui n'a pas de porte! Oui, vous n'avez rien vu, rien entendu, laids petits chats-huants que vous êtes, avec vos yeux ronds !

« ... Ni dans la cuisine, ni dans le bûcher ! Dans la cave? Je cours, je descends, je flaire... rien... Je remonte, le jardin

no lA PAIX CHEZ LES BÊTES

m'éblouit... Où sont les deux que je gourmandais tout à l'heure ? Perdus aussi } Mes enfants, mes enfants ! Au secours, ô Deux-Pattes, accourez, j ai perdu tous mes enfants ! Ils jouaient, là, tenez, dans la jungle de fusains : je ne les ai pas quittés, tout au plus ai-je cédé, une minute, au plaisir de chanter leur naissante gloire, sur ce mode amoureux, enflé d'images, où ressuscitent mes origines persanes...

Rendez-les moi, ô Deux-Pattes puissants, dispensateurs du lait sucré et des queues de sardines! Cherchez avec moi, ne riez pas de ma misère, ne me dites pas qu'entre un jour et le jour qui vient je perds et retrouve cent fois mon sextuple trésor ! Je redoute, je prévois un malheur pire que la mort, et vous n'ignorez pas que mon instinct de mère et de chatte me fait deux fois infaillible!...

« Tiens!... D'où sort-il, celui-ci?... C'est, ma foi, mon lourdaud de premier,

LA MÈRE CHATTE m

tout rond, suivi de son frère sans malice, Et d'où vient celle-ci, petite femelle impudente, prête à me braver et qui jure, déjà, en râlant de la gorge ? Un, deux, trois... Trois, quatre, cinq... Viens, mon sixième, délicat et plus faible que les autres, plus tendre aussi, et plus léché, toi pour qui je garde l'une de mes lourdes mamelles d'en bas, inépuisable, dans le doux nid duveté de poil bleu que te creusent mes pattes de derrière... Quatre, cinq, six.... Assez, assez! Je n'en veux pas davantage ! Venez tous dans la corbeille, à l'ombre fine de l'acacia. Dormons, ou prenez mon lait, en échange d'une heure de répit — je n'ai pas dit de repos, car mon sommeil prolonge ma vigilance éperdue, et c'est en rêve que je vous cherche et vous compte : un, deux, trois, quatre... >

Un crépuscule d'hiver. Le feu s'éteint. Le chat est assis •t rêve. Grand silence.

ELLE. — Chat! Que regardes-tu dans ce coin?

Le Chat. — Rien. L« noir

Elle. — Tu t'ennuies?

Le Chat. — Non.

Elle. — Moi, je m'ennuie...

Le Chat. — Fais comme moi : regarde dans le noir.

Elle. — Oh! non... Veux-tu la balle de laine ?

Le Chat. — Ce n'est pas l'heure. Je joue à autre chose. Fais comme moi : joue. Ouvre tes yeux très grands, ne chgne pas, et regarde.

Elle. — Mais regarder quoi?

Le Chat. — Regarde ! Ne cherche pas, n'appelle rien : tout va venir devant toi... Que vois-tu?

Elle. — Presque rien... Un vase gris — je sais qu'il est là — et des roses couleur de brume, devant la fenêtre... Le col élancé d'une lampe... Un rideau de soie qui semble retenu et drapé par une main invisible.

Le Chat. — Invisible?

Elle. — Oui... Je veux dire qu'il n'y a pas de main.

Le Chat. — Pas de main? Je la vois.

Elle. — Ne me fais pas peur!

Le Chat. — Ce n'est pas pour t'effrayer, c'est pour t'apprendre le jeu. Vois la main qui soulève le rideau!

LE TENTATEUR Ii5

Elle. ~ Non...

Le Chat. — Une longue main, presque cachée par les plis du rideau, mais j'en^ tends le grincement léger des ongles dans la soie... Tu entends?

Elle. — Non...

Le Chat. — Tu vas entendre. Ecoute bien! Ecoute très fort! que tes oreilles remuent sous tes cheveux ! Tu entends ?

Elle. — J'entends... Mais c'est le bruissement de mes cheveux contre mes oreilles.

Le Chat. — Tu ne sais pas encore le jeu. Cela va venir... Ah ! le rideau a remué! Tu as vu?

Elle. — Je ne sais pas... Je ne suis pas sûre...

Le Chat. — Si! La main vient de relever un peu le rideau de soie. La fenêtre est plus grande à présent, et bleue comme la neige sous la lune...

Elle. — La neige... sous la lune...

ii« LA PAIX CHEZ LES BÊTES

Le Chat. — C'est la neige sous la lune... Tu vois, maintenant, la main sur le rideau?

Elle. — Oui...

Le Chat. — Et quoi encore?

Elle. —-Je vois aussi le col élancé de lai...

Le Chat. — Chut!... delà bête serpentine, dressée contre la baie pleine d'eau transparente...

Elle, faiblement. — Mais c'était de la neige...

Le Chat, impérieux, — C'est de Teau transparente et bleue, à présent ! Joue le ieu, ou je te laisse!

Elle. — Ne me laisse pas !...

Le Chat. — Joue le jeu, alors! Le col élancé de la bête serpentine, tu le vois qui se penche, se penche, et rampe vers...

Elle, docilement. — ...Vers le vase gris où trempent les roses... Mais où sontelles?

Le Chat. — Suis la bête! Tu peux la suivre ?

Elle. — Oui... attends... Elle rampe, elle est noire, mais, à chaque vague d'écaillés de son dos, s'allume un point de lumière mouillée...Viens!Les roses sont là.Tulesentends s'effeuiller ?Le glissement des pétales est si doux contre les tiges... Dans l'obscurité, on dirait qu'une main douce descend le long d'une jambe lisse...

Le Chat. — Tu joues mal. Ce n'est pas la rose qui s'effeuille, c'est le glissement soyeux d'une main douce, contre une jambe lisse.

Elle, en sursaut, — Non! je ne veux pas I Ou j'allume la lampe !

Le Chat, très doux. — Ne te fâche pas î je me trompais. Ce sont des roses... Tout un jardin de roses...

Elle. — Oui, mais si pâle ! Couleur de cendre, et laiteux... Es-tu sûr qu'il soit désert?

it8 LA PAIX CHEZ LES BÊTES

Le Chat. — Désert. Mais, au tournant de chaque allée, serpente le beau col de la bête vipérine.

Elle. — Que me parles-tu de la bête onduleuse? C'est un ruisseau. Si mince, tu vois? comme un bracelet. Et murmurant, adonner soif! Puis-je boire ^

Le Chat. — Ne bois pas ! C'est un serpent !

Elle. — A mon bras alors ! ou à mon cou... Ah! qu'il est doux! On dirait...

Le Chat. — ...La caresse d'une main lisse, au long d'une chair tiède qui tressaille...

Elle, suppliante. — Non, non! rendsmoi la lumière! J'ai peur!

Le Chat, très doux. — Comme tu es faible ! la nuit rassurante nous garde. Voile-toi de tes cheveux, si tu veux. Mais personne ne verra combien, égarée, tu semblés chérir ta crainte. Il n'y a personne dans les jardins où je te mène. Des allées

OÙ les pas ne marquent point, des fleurs sans visage, et pas d'autre miroir que ce vivier bleuâtre, là-bas...

Elle. — Mais c'était la fenêtre bleue?

Le Chat. — ... Que ce vivier bleuâtre, où les queues des poissons égratignent le reflet de la lune... Remue, du bout de ton pied nu, cette eau lourde où dort, fraternel, le serpent qui glissa de ton bras... Descends une marche... encore une marche... Tu veux te baigner?

Elle. — Que l'eau est douce!... Elle etreint mes chevilles comme deux bracelets tièdes, et monte à mes genoux...

Le Chat. — ...Comme deux mains soyeuses, dont la caresse tourne sur une chair lisse...

Elle. — Hélas!...

Le Chat. — Ne te défends pas.

Couche-toi,^parmi les moires de Teau et les anneaux du serpent. Je t'abandonne ici. Je vais à mes jardins, où tu ne me

suivras pas, toi que le crépuscule, le rêve et le sommeil rejettent, implacablement, au même voluptueux souvenir. Mais hésite, une autre fois, à troubler le songe éveillé d'un Chat assis, à la nuit tombante, auprès d'un rideau de soie, entre une lampe au col élancé et le vase où se fanent des roses...

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