‹ La paix chez les bêtesChapitre 7 sur 27 · LES COULEUVRES · texte numérisé non relu

LES COULEUVRES

CE sont deux pauvres sauvagesses, arrachées, il y a quatre jours, à leur rive d'étang, à leurs joncs frais, au tertre chaud, craquelé sous le soleil, dont elles imitent les couleurs fauves et grises... Elles ont fait un voyage maudit, avec deux cents de leurs pareilles, étouffées dans une caisse, mêlées, bruissantes, et le marchand qui me choisit celles-ci brassait ce vivant écheveau, ces cordages vernissés, démêlait d'un doigt actif les lacets

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minces, les fouets robustes, les ventres clairs et les dos jaspés...

— Ça, c'est un mâle... Et ça c'est une grosse femelle... Elles s'ennuieront moins, si vous les prenez toutes les deux...

Je ne saurais dire si c'est d'ennui qu'elles s'étirent, contre les vitres de leur cage. Les premières heures, je faillis les lâcher dans le jardin, tant elles battaient de peur les parois de leur prison. L'une frappait sans relâche, de son dur petit nez, le même joint de vitres ; l'autre s'élevait d'un jet jusqu'au toit grillagé, retombait molle comme une verge d'étain en train de fondre, et recommençait...

Leur offrir, à toutes deux, la liberté, le jardin, le gazon, les trous du mur... Mais les chattes veillaient, gaies et féroces, prêtes à griffer les écailles vulnérables, à crever les vifs yeux d'or...

J'ai gardé les couleuvres, et je plains

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en elles, encore une fois, la sagesse misérable des bêtes sauvages, qui se résignent à la captivité, mais sans jamais perdre l'espoir de redevenir libres. La secrète horreur, l'horreur occidentale du reptile ressuscite en moi, si je me penche longtemps sur elles, et je sais que le spectacle de leur danse obstinée, le mot sans fin qu'elles écrivent contre la vitre, le mouvement mystérieux d'un corps qui progresse sans membres, qui se résorbe, se projette hors de soi, ce spectacle dispense la stupeur...

Mais le mauvais charme s'évanouit dès que je touche et saisis les couleuvres. Sèches, froides, suaves, elles désobéissent à la main et on a plaisir à jouer avec letr force. Le mâle, le plus mince, darde de tous côtés sa tête agile, à petite coiffe jaune et noire, la flamme subtile de sa langue. Il se tord, noue au bras son long corps au ventre niellé de bleu, d'argent

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de blanc verdi, se déroule, palpe avec précaution, du menton et de la gorge, la tiédeur de la main, s'y arrête indécis, et je sens dans ma paume palpiter son froid petit cœur...

Dans l'autre main, je retiens la forte femelle autour de laquelle se rejoignent à peine mes doigts. Elle est irritée, fouette de la queue et de la tète, siffle comme un jars, et je ne sais comment apaiser cette colère inoffensive d'une bête qu'on a oublié d'armer... Un rayon piquant de soleil tombe sur mes genoux, juste à point pour que j'y couche, malgré elles, les couleuvres. Un long instant de lutte, de silence, de chaleur — l'immobilité, puis la détente — le vivant ressort révolté qui, tout à coup, cède — plaisir, espoir d'atoir, mieux que vaincu, séduit...

Elles sont là, sur mes genoux, immobiles et aux aguets. L'une se retient de la queue au bras du fauteuil, laisse pen-

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dre sa tête le long de ma jupe, et tâte l'air et l'étofte des bouts de sa vibrante langue. L'autre, roulée en corde molle, souffre à présent que ma main la soulève. la guide comme le cordonnet d'une passementerie ; mais elle tressaille et se bande, au moindre mouvement de la chienne couchée à quelques pas. N'importe, c'est entre nous la première trêve, l'heure ambiguë et calme où nous pouvons, les couleuvres et moi, escompter celles qui suivront : il me semble déjà qu elles s'humanisent, et elles croient que je m'apprivoise.

LE petit homme attendait la fin de la pluie, et moi la fin de la panne, dans le petit café de X.-sur-X. De temps en temps, l'un de nous deux soulevait le rideau et découvrait un coin de la rue villageoise en pente, des pavés en tète de chat, bleus de pluie, un jardinet tendre et vert, fouetté par l'averse, un ruisseau qui charriait des fleurs de lilas... Et nous soupirions ensemble. À ia fin, il me dit :

— Riche temps pour une matinée. Les

FoV-Berg' de Pans font au moins sept mille, un dimanche comme ça.

Etonnée, je regardai le petit homme, en m'avisant qu'il n'avait rien de rural et qu'une valise fatiguée s'étayait au pied de sa chaise. Il souriait, d'une laide bouche étrange, violacée et détendue, et toute sa figure souriante était, des yeux injectés aux lèvres tuméfiées, celle d'un homme qui vient de sangloter violemment. Il continua, heureux de parler, d'entendre sa voix grasse, facile et râpée de bonisseur :

— J'attends mon train de 5 heures et demie, qui me met à Z... à 7 heures. Oh ! ce n'est pas que mon bagage craigne l'eau...

Il eut un coup d'œil sur sa valise, se pencha de l'autre côté sur un colis invisible qu'il ramassa et posa sur la table : un seau de verre où tournaient trois poissons rouges.

— Ça, c'est mes poissons, dédara-t-iU

Napoléon eût dit avec moins d'emphase : «c Mes soldats ! » Et je commençai à penser soudain qu'il nV a pas de fous inofïensifs,

Le petit homme se tut quelques instants, comme s'il jouissait de mon malaise, avant de s'expliquer :

— Aies poissons, madame ! Et quand je dis qu'ils sont à moi, il ne peut pas y en avoir de plus à moi. Ils me connaissent, par dedans comme par dehors, ils savent comment je suis fait, pour cette bonne raison que je les avale une moyenne de deux fois par jour.

— Vous les.,, quoi?

— Je les avale, madame. Oh ! soyez sans inquiétude, je les rends !... Je suis artiste, ajouta-t-il plus bas, sur le ton modeste et vaincu d'un grand homme qui renonce à l'incognito. J'avale mes trois poissons et je les rends vivants, après les avoir conservés une demi-heure dans mon

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estomac. Il leur faut deux litres d'eau, que j'avale en même tem.ps, pour leur satisfaction. Je pourrais même les conserver plus longtemps, mais le public s'impatienterait, et puis le poisson rouge n'aime pas l'obscurité. Tel que vous me voyez, je m'en vais de ville en ville avec mes poissons, mes mêmes poissons depuis trois ans, madame.

« Autrefois, je faisais des engagements dans les music-halls. J'ai passé à Lyon, à Bordeaux, partout. Et puis je me suis fatigué de penser que les managers gagnaient des fortunes sur mon dos — pensez, un numéro unique au monde! — et je me suis mis à mon compte. Je vois du pays, en petit touriste, sans me presser. Ma valise d'une main, mes poissons de l'autre. J'arrive dans une ville, je m'informe du café le mieux fréquenté. Deux affiches contre les vitres, un roulement de tambour au besoin, et j'opère. J'avale mes

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deux litres d'eau et houp!... mes trois poissons comme vous goberiez troisfraises. Pendant une demi-heure, j'occupe le public avec un peu de prestidigitation, des petites bêtises, des tours de cartes, et à l'heure fixée, bloup !... voilà mes poissons ressortis comme ils étaient entrés ! Après quoi je fais la quête autour de l'assistance, et je vous garantis qu'un billet de quinze francs ou même un louis est vite ramassé. Hein?... vous en êtes comme les autres, vous en restez assise ?

— J'avoue que...

Et je regardais tour à tour, sans trouver de paroles, les trois poissons tournoyants, la bouche violacée aux lèvres molles, puis les poissons, puis la bouche...

— Et je vais encore vous en dire une plus forte ! continua V « artiste >.

— Mais... je ne voudrais pas vous retarder... votre train...

— J'ai le temps, j'ai le temps! La gare

est à deux pas, et voilà le soleil. Une

plus forte que tout : mon estomac, vous m'entendez bien, mon estomac, eh bien, il est acheté, après ma mort, par la Faculté de médecine! A preuve...

Il ouvrit son pardessus, atteignit un portefeuille vert, orné d'un trèfle en faux rubis.

— Tenez, voilà la carte, regardez les timbres, l'en-tète, et tout. Cette carte-là, je la fais passer dans l'assistance après mon exercice, moyennant deux sous: mais nous sommes ici entre voyageurs... Mon cas est une poche stomacale, reprit le petit homme sur son ton de bonisseur, une poche stomacale dont la présence fut révélée par la radiographie; j'ai trentedeux ans, je jouis d'une bonne santé, je peux manger toutes choses réputées lourdes et même du ragoût, à cette seule condition de ne faire qu'un repas par jour.

— Ah ! vous ne faites qu'un...

— Un seul ! Dame, chuchota l'artiste en inclinant vers moi un insoutenable sourire, vous concevez, si je ne...

— Oui, oui, m'écriai-je, j*ai compris. N'ajoutez rien, n'ajoutez rien !...

Il éclata de rire, me salua rondement et s'en alla portant d'une main sa valise, de l'autre le seau d'eau un peu trouble, et je demeurai seule dans le petit café, devant un verre de bière où je m'obstinais à voir tournoyer trois poissons rouges...

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