LE MATOU
quiète de ceux que Famour créa pour son dur service. Je suis solitaire et condamné à conquérir sans cesse, et sanguinaire par nécessité. Je me bats comme je mange, avec un appétit méthodique, et tel qu'un athlète entraîné, qui vainc sans hâte et sans fureur.
f C'est le matin que je rentre chez vous. Je tombe avec l'aube, et bleu comme elle, du haut de ces arbres nus, où tout à l'heure je ressemblais à un nid dans le brouillard. Ou bien, je glisse sur le toit incliné, jusqu'au balcon de bois ; je me pose au bord de votre fenêtre entr'ouverte, comme un bouquet d'hiver; respirez sur moi toute la nuit de décembre et son parfum de cimetière frais ! Tout à l'heure, quand je dormirai, ma chaleur et la fièvre exhaleront l'odeur des buis amers, du sang séché, le musc fauve...
€ Car je saigne, sous la charpie soyeuse de ma toison. Il y a une plaie cuisante à
ma gorge, et je ne lèche même pas la peau fendue de ma patte. Je ne veux que dormir, dormir, dormir, serrer mes paupières sur mes beaux yeux d'oiseau nocturne, dormir n'importe où, tombé sur le flanc comme un chemineau, dormir inerte, grumeleux de terre, hérissé de brindilles et de feuilles sèches, comme un faune repu...
« Je dors, je dors... Une secousse électrique me dresse parfois, — je gronde sourdement comme un tonnerre lointain, — puis je retombe... Même à l'heure où je m'éveille tout à fait, vers la fin du jour, je semble absent et traversé de rêves ; j'ai l'œil vers la fenêtre, l'oreille vers la porte...
« Hâtivement lavé, raidi de courbatures, je franchis le seuil, tous les soirs à la même heure, et je m'éloigne, tête basse, moins en élu qu'en banni... Je m'éloigne, balancé comme une pesante chenille, entre les flaques frissonnantes, en couchant mes
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oreilles sous le vent. Je m'en vais, insensible à la neige. Je m'arrête un instant, non que j'hésite, mais j'écoute les rumeurs secrètes de mon empire, je consulte l'air obscur, j'y lance, solennels, espacés, lamentables, les miaulements du matou qui erre et qui défie. Puis, comme si le son de ma voix m'eût soudain rendu frénétique, je bondis... On m'aperçoit un instant sur le faîte d'un mur, on me devine là-haut, rebroussé, indistinct et flottant comme un lambeau de nuée — et puis on ne me voit plus...
c C'est la sauvage saison de l'amour qui nous sèvre de toute autre joie et multiplie diaboliquement dans les jardins nos femelles maigries. Ce n'est pas celle-ci que je convoite, blanche et mince, plutôt que celle-là, flambée d'orange et de brun comme une tulipe, plutôt que cette autre, noire et brillante comme une anguille mouillée... Hélas! c'est celle-ci, et celle-
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là, et cette autre... Si je ne les terrasse, mes rivaux les prendront. Je les veux toutes, sans les préférer ni les reconnaître. Le sanglot de celle qui subit ma cruelle étreinte, je ne l'entends déjà plus...
J'écoute, par delà les toits, à travers le vent, la voix de la chatte qui m'appelle et que je ne connais pas.
c Qu'elle est belle, la bien-aimée lointaine, invisible et gémissante ! Entourezla de murs, dérobez-la-moi longtemps, que son parfum et sa voix seuls me possèdent!... Hélas ! il n'y a point pour moi d'amoureuse inaccessible, et celle-ci encore sautera les murailles pour me rejoindre. Peut-être que mes dents retrouveront, dans sa nuque touffue, les marques qu'elles y laissèrent l'an passé...
« Les nuits d'amour sont longues... Je demeure à mon poste, dispos, ponctuel et morose. Ma petite épouse délaissée dort dans sa maison. Elle est douce et bleue,
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et me ressemble trop. Ecoute-t-elle, du fond de son lit parfumé, les cris qui montent vers moi? Entend-elle, rugi au plus fort d'un combat par un mâle blessé, mon nom de bête, mon nom ignoré des hommes?
€ Oui, cette nuit d'amour se fait longue. Je me sens triste et plus seul qu'un dieu... Un souhait innocent de lumière, de chaleur, de repos, traverse ma veille laborieuse... Qu'elle est lente à pâlir, l'aube qui rassure les oiseaux et disperse le sabbat des chattes en délire! Il y a beaucoup d'années déjà que je règne, que j'aime et que je tue... Il y a très longtemps que je suis beau... Je rêve, en boule, sur le mur glacé de rosée... J'ai peur dé paraître vieux.
Chez moi. Le marchand de chiens entre, tenant à la main une boite noire, percée d'un étroit judas grillé. Il est gros, moustachu ; il sent le vin, le chenil et le phénol.
LE MARCHAND DE CHIENS. — Bonjour, madame, et la santé r J'apporte la petite bète que je vous ai parlé dernièrement. Une vraie miniature, vous allez m'en dire des nouvelles!... J'ai bien cru que je ne l'aurais pas, vous savez! Nous étions à trois dessus. Mais l'éleveur est
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un cousin de ma femme, et j'en ai fait pour ainsi dire une affaire de famille. Tel que vous me voyez, j'ai voyagé toute la nuit depuis Bruxelles avec ce petit bétaillà. Et quel vilain temps!...
La petite chienne, dans la boîte, pendant que le marchand parle. — Ouvrezmoi ! oh! ouvrez-moi!... je n'en puis plus... ouvrez-moi!... Depuis des heures et des heures mortelles, je suis dans cette boîte, et il me semble que je suis tout près de mourir... Ouvrez-moi! le fracas des roues roule encore dans ma tête, les secousses du voyage sans fin m'ont jetée contre les murs de ma cage; j'ai mal à mes oreilles, à mon museau fiévreux, à mes pattes grelottantes... Si vous vouliez m'ouvrir !...
Le marchand. — C'est une chienne, comme je vous l'avais dit. Treize mois, la maladie faite, les oreilles coupées, propre à l'appartement... Voilà l'objet. (//
rabat un des côtés de la boîte noire et appelle:) Kiss! Kiss ! venez vite voir la dame, venez vite !
La petite chienne, blottie au fond de la botte, épouvantée. — J'ai peur, j'ai peur ! C'est encore l'homme...
Le marchand. — Elle est un peu déconcertée, mais ça va se passer... Kiss ! Kiss!...
La petite chienne. — C'est Thomme de cette nuit! Dieu! ces mains!...
Le marchand, saisissant la petite chienne. — Prenez-la en mains, est-ce qu'elle les pèse, ses neufs cent grammes?
La petite chienne. — La lumière m'aveugle. Où suis-je?
Le marchand. — Et nette ! et gentille ! et gaie surtout ! un vrai petit singe pour la gaité ! Vous allez voir : Kiss ! Kiss ! (// fait des agaceries à la petite chienne, la pince un peu, la secoue par l'oreille.)
La petite chienne, palpitante. — En-
core!... Qu'ai-je commis? Je n'ai pas mordu, je n'ai pas crié : pourquoi me tourmente-t-il? Je me fais plus petite, et j'essaie, de mes yeux suppliants, d'attendrir l'homme...
Le marchand. — ...Que non, qu'elle n'a pas peur de moi, allez ! C'est une vraie petite commère. Elle sait faire la belle et donner la patte : vous allez voir, je vais la mettre sur la table...
La petite chienne. — Pitié, pitié ! que vais-je subir encore? 11 y a là une personne inconnue, dont la voix est plus douce que celle de l'homme... Est-ce pour elle que je suis ici? ou bien dois-je repartir dans la boîte noire, secouée au bras de l'homme affreux?... Je vais implorer l'inconnue, en tremblant, presque sans espoir...
« Toi qui es là. et que je ne connais pas. toi qui as passé sur ma tète chaude une main légère, tu vois, je suis la. toute
petite, au milieu d'une table. Il n'y a rien de plus faible et de plus misérable que moi. Je n'ai pas de maître, je n'ai que des tourmenteurs. Je n'ai pas de maison, je n'ai que cette prison noire, après la case puante, mais parée de rubans bleus, dans la vitrine contre laquelle les passants riaient de moi... Mon seul ami fut pendant quelques jours un chaton angora, malade et frileux, qui a fini par mourir. J'ai faim. Je ne me souviens pas d'avoir mangé aujourd'hui. Mais ils m'ont donné une pilule, parce que mon ventre me faisait mal et que je souillais mon coussin sans pouvoir m'en empêcher. J'ai soif aussi : ils ont oublié de me donnera boire. Mais surtout j'ai froid, et je frissonne sans remède, tant il me semble que jamais plus je ne dormirai enfermée dans la chaleur de deux bras aimants... Je n'ai pas même de nom... Là-bas, d'où je viens, on médisait : « Mirette... », mais Fhomme,
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ici, appelle : « Kiss ! Kiss !... » Je suis ce qu'il y a de plus abandonné, de plus triste au monde: une bête à vendre... Ma gorge se serre. Trouveras-tu ma robe assez belle, couleur de froment mûr, et mon masque de velours noir?... Ne fais pas attention à mes oreilles, qu'un méchant a taillées. Oublie-les. Ou bien crois que ce sont de petites cornes, une coiiïïire bizarre qui fait rire. Le méchant m'a coupé aussi la queue, et depuis ce tempslà je ne m'asseois plus de la même façon. Mais ces tortures-là sont anciennes et guéries: oublie-les...
« Regarde mes yeux. Ne regarde que mes yeux ! Ils sont si grands, tantôt bruns et dorés comme la noisette, tantôt noirs comme l'eau dans l'ombre. Regarde-les 1 Puisses-tu comprendre ce qu'ils promettent ! Si tu m'aimais un jour, ils te verseraient la chaleur fidèle d'un cœur qui bat d anxiété... Si tu voulais, je resterais là,
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dans cette chambre où le feu brille. Je me cacherais sous un meuble, et on laisserait mourir en repos la petite chienne à vendre... Comment te séduire? Tu ne me trouves pas assez belle?... Une dernière fois, je lève sur toi mes yeux humides, et je te tends, comme on m'a appris, une petite patte mendiante...
Le marchand, achevant un panégyrique. — ... C'est vous dire qu'à ce prixlà elle n'est pas chère. C'est le prix que Aime Verdal m'a payé la sienne, qui pèse une bonne demi-livre de plus. Savezvous ce que je l'ai payée, moi ? le savezvousr... Non. je ne vous le dirai pas, parce que vous auriez le droit de me traiter de vieille bête ï On aime les chiens, ou on ne les aime pas, et moi, c'est ma passion. Je les garderais tous, si j'avais les moyens, mais je n'ai pas les moyens. Vous connaissez les chiens, vous savez aussi bien que moi ce qu'elle vaut,
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cette brabançon ne-là. Vous le savez même mieux que moi... Combien que vous dites?... Oh! très bien. Très bien, très bien. Je vois que madame est de bonne humeur ce matin, mais j'ai autre chose à faire que de prendre du bon temps! Ah! si j'avais su... Je ne me serais pas dérangé si loin de mon quartier pour m'entendre traiter comme un petit commis. J'avais dans l'idée, en venant, de me laisser rabattre cinquante francs, mais il y a des bornes... Allons, Kiss, revenez vite dans sa petite maison avec son père ! (// prend la petite chienne.)
La petite chienne, raidie, les yeux fermés. — Ah ! je suis perdue ! . . .
La petite chienne, revenant à elle. — Où est-il? où est-il? où va-t-on m'emporter?Ne me touchez pas! ne me touchez pas ! Je puis encore mordre avant de succomber... Où est-il? Je n'entends plus
sa voix terrifiante. Voici la chambre où il m'amena tout à l'heure. Qui me tient ? Deux bras précautionneux me bercent, et une douce main palpe ma fièvre... Je n'ose pas regarder... Une cuiller tinte contre une tasse... A boire! à boire!... Ah! ce lait tiède!... Encore, encore!... Qui remplit une seconde fois cette soucoupe ? C'est donc toi, toi que j'ai suppliée tout à l'heure ? As-tu donc deviné ce que disent les yeux d'une bète à vendre? Les tiens sont tristes, et comme tu secoues la tête ! Permets que je caresse ta main qui m'a soignée... Chut! n'est-ce pas lui qui revient? S'il allait revenir et me prendre?... Non, cela n'est pas possible... Laisse que je consulte tes yeux?... Tu ne ris pas, tu ne pousses pas de petits cris autour de moi, avec des battements de mains et des baisers maladroits, comme celles qui se sont amusées de moi un instant, pour me rendre après à l'homme...
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Tu es triste, et tu me serres contre toi, c'est pour me défendre }... Garde-moi ! je me donne. Nous sommes seules. Veille sur ma confiance, sur mon sommeil qui en est le gage. Ne me quitte pas ! Car je suis faible et malade, et je ne pourrais dormir aujourd'hui hors de ton sein, où j "ai retrouvé un peu de la chaleur maternelle...
La chienne, avec éclat. — Oui. c'est moi qui ai fait pipi sur le tapis! Et après?...
c C'est moi, et point une autre. Ce n'est pas la bull. ce n'est pas la colley jaune, ni la shipperke aux yeux sournois, ni la terrière farceuse, — c'est moi. Qu'est-ce que vous y pouvez ? Vous êtes là, tous, à dire : c Oh ! » autour de moi, et à joindre les mains d'indignation. Et puis?-...
c J'ai fait pipi sur le tapis ! Je l'ai même