LE MATOU
J'avais un nom. un nom bref et fourré, un nom d'angora précieux, je l'ai laissé sur les toits, au creux glougloutant des gouttières, sur la mousse écorchée des vieux murs : je suis le matou.
€ Qu'ai-je à faire d'un autre nom ? Celuilà suffit à mon orgueil. Ceux pour qui je fus autrefois « Sidi », le seigneur Chat, ne m'appellent pas : ils savent que je n'obéis à personne. Ils parlent de moi et disent : « le matou ». Je viens quand je veux, et les
maîtres de ce logis ne sont pas les miens.
€ Je suis si beau que je ne souris presque jamais. L'argent, le mauve un peu gris des glycines pâlies au soleil, le violet orageux de l'ardoise neuve jouent dans ma toison persane. Un crâne large et bas, des joues de lion, et quels sourcils pesants audessus de quels yeux roux, mornes et magnifiques !... Un seul détail frivole dans toute cette sévère beauté : mon nez délicat, mon nez trop court d'angora, humide et bleu comme une petite prune...
« Je ne souris presque jamais, même quand je joue. Je condescends à briser, d'une patte royale, quelque bibelot que j'ai l'air de châtier, et si j'étends cette lourde patte sur mon fils, infant irrévérencieux, il semble que ce soit pour le rejeter au néant... Attendiez-vous de moi que je minaude sur les tapis, comme la Shah, ma petite sultane que je délaisse >
« Je suis le matou. Je mène la vie in-