‹ La paix chez les bêtes [par] Colette (Colette Willy) Front. de SteinlenChapitre 15 sur 71 · LA PAIX CHEZ LES BÊ I ES · texte numérisé non relu

LA PAIX CHEZ LES BÊ I ES

contre un fragment de jambe, lue roue de voiture m'a frôlée, mais je n'ai pas vu la voiture — je suis trop petite.

c Que vous êtes grands autour de moi.

penchés comme des arbres, et lourds, et lentement agités d'un scandale à demi feint! Déjà, la mare minuscule sèche sur le tapis, et vous n'avez pas encore pris un parti? Ce n'est plus ma faute que vous voyez, mais moi seule. Une responsabilité écrasante pèse sur vous tous, — celle de protéger, de prolonger, d'embellir ma scintillante, ma précieuse petite vie d'elle.

« Comme vous craignez de me perdre !

Une superstition amoureuse vous incline vers moi. Ah ! ah ! quand je suis entrée ici, vous ne saviez pas qui j'étais? Une chienne à reflet, de poil de taupe, et minuscule, voilà tout ce que vous aviez vu d'abord >

« Le temps de guérir mon abattement d'arrivée, le temps de dépouiller eette en-

veloppe anonyme de tristesse, de défiance, de fièvre nerveuse, que toute bête à vendre porte comme une lugubre chemise — et je me suis révélée à vous !

c Avouez-le : vous avez pu croire, les premières semaines, que le démon était entré chez vous? Point de repos, point de repos pour personne ! Une humeur fureteuse et grognon de marcassin me menait de chambre en chambre, le moindre frôlement contre la porte m'arrachait des cris râpeux de chauve-souris... Tentiez-vous de me laisser seule? vous me retrouviez à demi étouffée de rage, — mais deux d'entre vous portent les cicatrices dont je récompensai leur zèle à me secourir avec sollicitude...

Point de repos!... C'est le temps où je m'évadais, comme par magie, chaque fois que s'ouvrait la porte de la rue. Je me glissais, d'une course aplatie de rat, dans l'entrebâillement, ou je rampais, grise.

dans l'ombre d'une jambe, sous l'ourlet d'une jupe.

« M'avez-vous cherchée ! Je vous ai vus haletants, oubliant de dîner, et criant les yeux pleins de larmes : « Mirette ! » Vous m'avez repêchée dans un ruisseau plein, dénichée sous l'établi du menuisier d'en face, et chez le tapissier, et dans la maison du terre-neuve, et dans le giron de la crémière qui m'abreuvait de lait chaud.

« Point de repos !... Je me suis noyée, presque, dans un tub, j'ai brûlé mon nez à la bouilloire ; un morceau d'épongé, avalé en secret, m'a mise à deux doigts de ma fin... Souvenez-vous, en soupirant de fatigue, de ces jours empoisonnés !

« Ce n'était point assez : je voulus vos nuits sans sommeil. Vers deux heures du matin, je m'éveillais — vous vous rappelez ? — pour exiger ma balle en caoutchouc, la patte de lapin, le vieux gant de peau déchiré... Jamais douce, jamais câline, je

jouais comme on se bat, à en mourir, et mon sommeil fourbu n'assurait pas votre quiétude, car je tombais de rêve en cauchemar, de cauchemar en convulsions nerveuses...

« Vous n'avez pas oublié ce temps d'épreuve, ni la veilleuse allumée sous le lait parfumé de fleur d"orange, ni la potion au bromure que je recrachais en râlant, ni le sirop Rami que j'acceptais dans une cuillère, mais que je refusais dans une soucoupe ?

« Toute autre que moi vous eût lassés. Vous me berciez avec angoisse dans vos bras : « Mon Dieu ! elle est si petite ! »

« Si petite }... j'emplissais déjà votre univers...

« O vous, mes maîtres souples et bien dressés, je vous rends ici justice, devant ce pipi qui sèche sur le tapis : vous avez longuement mérité votre récompense! Je vous l'ai donnée, et telle qu'elle combla,

7o LA PAIX CHEZ LES BÊTI S

en une heure, des semaines de patience. Souvenez-vous, quand je ne serai plus avec vous, du jour où mon regard, appuyé sur l"un de vous, ne fut plus celui d'une chienne trop petite, enragée d'un orgueil de naine et d'une allégresse de farfadet. mais celui d'une amie qui se donne ! Je me souviens, moi, de ma soudaine gravité, et de cette suavité accablante qui me couchait toute sur une de vos mains tendues !... C'en était fait : je vous aimais. Je savourais l'irrémédiable mélancolie de chérir qui vous aime, et, par avance, l'amertume des séparations nécessaires, la crainte affreuse de perdre ce que l'on a douté de posséder jamais..'.

« Usez de moi, à présent, comme j'use de vous. Vous ne pouvez me demander trop. Mon cœur, gros comme un cœur de rossignol, bat et se consume d'aimer. J'ai gardé, pour vous plaire, ma gaieté d'insecte puissant et le goût d'une tyrannie

bénévole. Je fais parfois pipi sur le tapis, par désœuvrement. Je cours encore sur le bord des tables, pour vous entendre crier : « Ah ! /• tandis que vous tendez tous les mains vers moi ; — je feins de m'élapcer dans la pièce d'eau, pour vous voir pâlir un peu: — mais c'est pour vous reconquérir, après, d'un regard où ravonne mon àme de lutin tendre, léger comme une flamme, trop petit pour tomber, trop petit pour mourir... //

Dans ma loge, tous les soirs, j'entendais, sur les marches de fer qui conduisent au plateau, un tic-tac de grosses béquilles. Pourtant, le programme ne comportait aucun « numéro d'amputé... »

J'ouvrais ma porte, pour voir le petit cheval nain grimper l'escalier, de ses pieds adroits, non ferrés. L'àne blanc le suivait, sabotant sec, et puis le danois bringé, aux grosses pattes molles, et puis le caniche beige, et les fox- terriers.

74 LA PAIX CHEZ LES BÊTl S

La Viennoise rondelette, qui régissait le « cirque miniature », veillait, ensuite. à l'ascension du petit ours, toujours récalcitrant et comme désespéré, qui étreignait les montants de l'échelle et gémissait sourdement, en enfant qu'on mené au cachot. Deux singes suivaient, en falbalas de soie et de paillettes, fleurant le poulailler mal tenu. Tous montaient avec des soupirs étouffés, des grognements contenus, des jurons à voix basse; ils s'en allaient attendre l'heure du travail quotidien.

Je ne voulais plus les voir là-haut, captifs et sages; le spectacle de leur résignation m'était devenu intolérable. Je savais que le petit cheval, martingale, essayait en vain d'encenser et détendait sans cesse une jambe de devant, avec un geste ataxique. Je savais qu'un des singes, mélancolique et Faible, appuyait enfantinement sa tête à l'épaule de son compagnon.

en fermant les yeux; que le danois stupide regardait devant lui, sombre et fixe; que le vieux caniche battait de la queue avec une bienveillance sénile ; que l'ours, surtout, le petit ours, prenait sa tête à deux mains en geignant et pleurait tout bas, parce qu'une courroie très fine, bouclée autour de son museau, lui coupait presque la lèvre. J'aurais voulu oublier ce groupe misérable harnaché de cuir blanc et de grelots, paré de rubans, ces gueules haletantes, ces haleines âpres de bêtes à jeun, je ne voulais plus voir, ni plaindre, cette douleur animale que je ne pouvais secourir. Je restais en bas. — avec Lola.

Lola ne venait pas me rejoindre tout de suite. Elle attendait que le sourd travail d'ascension se fût tu, que le dernier foxterrier eût caché, au tournant de l'échelle, son derrière blanc de lapin. Puis elle poussait ma porte entre-bâillée, du bout de son museau insinuant.

■fo LA PAIX CHEZ LES mi

Elle était si blanche que ma loge sordide s'éclairait. Un long, long corps de lévrier, blanc de neige, — la nuque, les coudes, les cuisses et la queue hérissés d'un argent fin, d'un flottant poil brillant comme du fil de verre. Elle entrait et levait vers moi ses prunelles mêlées de brun et d'orange, dont la rare couleur eût suffi à émouvoir. Sa langue rose et sèche pendait un peu, et elle haletait doucement, de soif...

— < Donne-moi à boire... Donne-moi à boire, quoiqu'on l'ait défendu... Mes compagnons ont soif aussi, là-haut, on ne doit pas boire avant le travail... Mais, toi, donne-moi à boire... »

Elle lappait l'eau tiédie, dans la cuvette de zinc que je rinçais pour elle. Elle lappait avec une distinction qui semblait, comme tous ses gestes, affectée, et j'avais honte, devant elle, du bord écaillé de la cuvette, du broc cabossé, du mur gras qu'elle évitait de frôler...

Pendant qu'elle buvait, je regardais ses petites oreilles en forme d'ailes, ses pattes dures comme celle d'un cerf, ses reins sans chair, et ses beaux ongles, blancs comme son poil...

Désaltérée, elle détournait de la cuvette son pudique museau effilé, et me livrait un peu plus longtemps son regard où je ne pouvais rien lire, sinon une vague inquiétude, une sorte de prière farouche... Puis, elle montait toute seule vers le plateau, où son rôle se bornait, d'ailleurs, à une figuration honorable, à quelques sauts de barrière qu'elle accomplissait élégamment, avec une puissance dissimulée et paresseuse. La rampe avivait l'or de ses yeux, et elle répondait à chaque claquement de la chambrière par une grimace nerveuse, un menaçant sourire qui découvrait des gencives roses et des dents parfaites.

Pendant presque un mois, elle ne me

7* LA PAIX CHEZ LES Cl I ES

demanda rien. qUe l'eau fade et tiède dans la cuvette d'émail. Chaque soir, je lui disais, sans paroles : « Prends. Je voudrais te donner tout ce qui t'est dû. Car tu m'as reconnue, et tu m'as demandé à boire, toi qui ne parles à personne, pas même à la dame viennoise qui noue, d'une main potelée et autoritaire, un collier bleu à ton cou de serpent... »

Le vingt-neuvième jour, j'embrassai, chagrine, la chienne sur son front satiné et plat, et, le trentième jour... je l'achetai.

« Belle, mais pas savante », me conlia la dame viennoise. Elle gazouilla pour Lola, en manière d'adieu, des gentillesses austro-hongroises; la chienne se tenait debout auprès de moi, sérieuse, et regardait droit devant elle, avec un air dur, en louchant un peu. Et puis, je pris la laisse pendante, et je marchai, et les longs fuseaux secs, armés de griffes blanches, mesurèrent leurs pas sur les miens...

Elle me suivit moins qu'elle ne m'accompagna, et je soulevais, pour qu'elle ne lui pesât point, la chaîne de cette princesse prisonnière. Sa rançon, que j'avais payée, suffirait-elle à la faire mienne?

Ce jour-là. Lola ne mangea pas et refusa de boire l'eau fraîche que je lui offris dans un bol blanc acheté tout exprès. Mais elle tourna languissamment son cou onduleux. son museau fiévreux et fin, vers la vieille cuvette écaillée. Elle y but. et releva vers moi son généreux regard, pailleté comme une liqueur étincelante :

€ Je ne suis pas une princesse enchaînée, mais une chienne, une vraie chienne, au cœur de chienne. Je suis innocente de toute cette beauté que Ton voit trop, et qui t'a fait envie. Est-ce pour elle seule que tu m'as achetée? Est-ce pour ma robe d'argent, mon ventre en arceau qui avale l'air, ma poitrine en carène, mes os secs et sonores, nus sous ma chair avare et

8o LA PAIX CHEZ LES BEI

légère } Ma démarche l'enchante, et aussi le bond harmonieux dont je semble franchir à la fois et couronner un portique invisible, et tu me nommes princesse enchaînée, chimère, beau serpent, chevalfée... et te voilà interdite devant moi !... Je ne suis qu'une chienne au cœur de chienne, orgueilleuse, malade de tendresse, et tremblant de se donner trop vite. C'est moi qui tremble, parce que tu m'as échangée, à jamais, contre ce peu d'eau tiédie que ta main versa, tous les soirs, au fond d'une cuvette écaillée... /•

Tiens-la ! Tiens-la!. . Ah! la rosse,, elle l'a encore mouchée !

.Manette vient d'échapper au machiniste et de sauter sur Cora, qui s'y attendait. Mais la petite fox est douée d'une rapidité de projectile, et ses dents ont percé, à travers le poil épais de la colley, un peu de la peau du cou. Cora ne riposte pas tout de suite : l'oreille tendue vers la sonnette de scène, les babines retroussées jusqu'aux yeux, elle menace

Sa LA PAIX CHEZ LES BÊT1 s

seulement sa camarade d'une grimace de renard féroce et d'un petit râle étranglé, doux comme un ronron de gros chat.

Dans les bras de son maître, Manette hérisse les poils de son échine comme des soies de porc et s'étrangle à dire des choses abominables.

— A' vont se boulier ! dit le machiniste.

— Penses-tu? réplique Harry's. Elles sont plus sérieuses que ça. Les colliers, vite !

11 noue au cou de Cora le ruban bleu pâle qui fait valoir sa robe couleur de froment mûr, et Je machiniste boucle sur le dos de Manette un harnais de carlin, en velours vert clouté d'or, alourdi de médailles et de grelots.

— Tiens-la serré, le temps que j'enfile mon dolman...

Le gilet de tricot cachou, bruni par la sueur, disparaît sous un dolman saphir, matelassé aux épaules, qui étrangle la

taille. Cora, retenue par le machiniste, râle plus haut et vise, au-dessus d'elle, le train postérieur de Manette, de Manette convulsée, effrayante, les yeux injectés et les oreilles coquillées en arrière.

— Une bonne tripotée, ça les calmerait pas ? hasarde le garçon en cotte bleue.

— Jamais avant le travail ! tranche Harry's, catégorique.

Derrière le rideau baissé, il vérifie l'équilibre des barrières qui limitent une piste d'obstacles en miniature, consolide la haie et la banquette,, passe un chiffon de laine sur les barres nickelées des tremplins où rebondira la colley jaune. C'est lui aussi qui remonte de sa loge une série de cerceaux de papier, humides d'un collage hâtif.

— Je fais tout moi-même ! déclare-t-il. L'œil du maître !...

Dans son dos, l'accessoiriste hausse les épaules :

— L'œil du maître, oui! Etnibdepourboire à l'équipe!

L' c équipe », composée de deux hommes, n'en garde pas rancune à Hairy's, qui touche dix francs par jour.

— Dix francs pour trois gueules et dix pattes, c'est pas gras ! concède l'accessoiriste.

Trois gueules, dix pattes et deux cents kilos de bagages. Tout ça tourne, toute l'année, à la faveur de demi-tarifs en troisième classe. L'an dernier, il y avait une « gueule » de plus, celle du caniche blanc qui est mort : un vieux cabot hors d'âge, routier fini, qui connaissait tous les « établissements » de France et de l'étranger. Harry's le regrette et vante encore les mérites de défunt Chariot.

— Il savait tout faire, madame. La valse, le saut périlleux, le tremplin, les trucs du chien calculateur, tout! Il m'en aurait appris, à moi qui en ai dressé quel-

ques-uns, pourtant, des chiens pour les cirques! Il aimait son métier, et rien que ça, et il était bouché pour le reste. Les derniers temps, vous n'en auriez pas donné quarante sous, si vous l'aviez vu dans la journée, tout vieux, quatorze ans au moins, tout raide de rhumatismes, avec les yeux qui pleuraient et son nez noir qui tournait au gris. 11 ne se réveillait qu'à l'heure de son travail, et c'est là qu'il fallait le voir! Je le maquillais comme une jeune première : et le cosmétique noir au nez, et le crayon gras pour ses pauvres yeux chassieux, et la poudre d'amidon tout partout pour le faire blanc de neige, et les rubans bleus! Ma parole, madame, il ressuscitait ! Pas plutôt maquillé, il marchait sur ses pattes de derrière, il éternuait, il n'avait pas de cesse qu'on frappe les trois coups... Sorti de scène, je l'enveloppais dans une couverture et je le frictionnais à l'alcool. Je

Page 1