‹ La paix chez les bêtes [par] Colette (Colette Willy) Front. de SteinlenChapitre 16 sur 71 · B6 LA PAIX CHEZ LES BÊTES · texte numérisé non relu

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l'ai bien prolongé, mais ça ne peut pas durer éternellement, un caniche savant... « Ces deux-là, mes chiennes, elles vont bien ; mais ce n'est plus ça. Elles aiment leur maître, elles craignent la cravache ; elles ont de la tête et de la conscience, mais l'amour-propre n'y est pas. Elles font leur numéro comme elles tireraient une voiture, pas plus, pas moins. C'est des travailleuses, c'est pas des artistes. A leur figure, on voit qu'elles voudraient avoir déjà fini, et le public n'aime pas ça. Ou bien il pense que les bêtes se moquent de lui, ou bien il ne se gêne pas pour dire : « Pauvres bêtes ! ce qu'elles sont tristes ! Ce qu'on a dû les martyriser pour leur apprendre tant de singeries! » Je voudrais les voir, tous ces messieurs et ces dames de la Protectrice, en train de dresser des chiens ! Ils feraient comme les camarades. Le sucre — la cravache — la cravache — le sucre — et une bonne dose

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de patience : il n'y a pas à sortir de là... »

Les deux « travailleuses », à cette heure, ne se quittent pas de l'œil. Manette tremble nerveusement, perchée sur un billot de/ bois bariolé ; Cora, en face d'elle, couche les oreilles comme un chat fâché...

Sur un trille de timbre, l'orchestre interrompt la lourde polka qui trompait l'attente du public, et commence une valse lente : comme obéissant à un signal, les chiennes rectifient leur attitude : elles ont reconnu leur valse. Cora bat mollement de la queue, dresse ses oreilles et prend cette expression neutre, aimable et ennuyée qui la fait ressembler aux portraits de l'impératrice Eugénie. Manette, insolente, luisante, un peu trop grasse, guette la montée pénible du rideau, puis rentrée d'I lanv's, bâille, et halète déjà, d'agacement et de soif...

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Le travail commence, sans incident, sans révolte. Cora, avertie par un cinglement de mèche sous le ventre, ne triche pas au saut des barrières. Manette marche sur les pattes de devant, valse, aboie, et saute aussi les obstacles, debout sur le dos de la colley jaune. C'est de l'ouvrage banal, mais correct ; il n'y a rien à redire.

Les gens grincheux reprocheraient peut-être à Cora son indifférence princière, et à la petite fox son entrain factice... On voit bien qu'ils n'ont pas. les gens grincheux, des mois de tournée dans les pattes, et qu'ils ignorent le fourgon à chiens, l'auberge, la pâtée au pain qui gonfle et ne nourrit pas, les longues heures d'arrêt dans les gares, les trop brèves promenades hygiéniques, le collier de force, la muselière — l'attente surtout, l'attente énervante de l'exercice, du départ, de la nourriture, de la raclée... Ils

ignorent, les spectateurs difficiles, que la vie des bêtes savantes se passe à attendre, et qu'elles s'y consument...

Les deux chiennes n'attendent, ce soir, que la fin du numéro. Mais dès la chute du rideau, quelle belle bataille ! Harry's arrive juste à temps pour les arracher l'une à l'autre, mouchetées de morsures roses et leurs rubans en loques...

— C'est un genre, madame, un genre qu'elles ont pris ici ! crie-t-il, furieux. Elles camaradent bien, d'habitude, elles couchent ensemble, dans ma chambre, à l'hôtel. Seulement, ici, c'est une petite ville, n'est-ce pasr On n'y fait pas comme on veut. A l'hôtel, la patronne m'a dit : « Je veux bien d'un chien, mais pas de deux! » Alors, comme je suis juste, je laisse tantôt l'une, tantôt l'autre de mes chiennes passer la nuit au théâtre, dans le panier cadenassé. Elles ont compris tout de suite le roulement. Et c'est tous

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les soirs la comédie que vous venez de voir. Dans la journée, elles sont douées comme des moutons; à mesure que l'heure de boucler approche, c'est à qui des deux ne restera pas dans le panier grillé ; elles se mangeraient de jalousie! Et vous ne voyez rien ! Ce qui est un vrai spectacle, c'est la tête de celle que j'emmène avecmoi, qui fait exprès dejapper.de sauter à coté du panier où j'enferme l'autre! Je n'aime pas l'injustice avec les bêtes, moi. Je pourrais faire autrement que je le ferais, mais quand on ne peut pas, n'estce pas?...

Je n'ai pas vu Manette ce soir, partir, arrogante et radieuse; mais j'ai vu Cora, enfermée, figée dans un désespoir contenu. Elle froissait contre l'osier sa toison blonde et tendait hors des barreaux son doux museau de renard.

Elle écoutait s'éloigner le pas de son maître et le grelot de Manette. Quand la

porte de fer se referma sur eux. elle enfla sa poitrine pour jeter un cri; mais elle se souvint que j'étais là encore, et je n'entendis qu'un profond soupir humain. Puis elle ferma les veux fièrement, et se cou cha.

NONOCHE

Le soleil descend derrière les sorbiers, grappes de fruits verts qui tournent çàet là au rose aigre. Le jardin se remet lentement d'une longue journée de chaleur dont les molles feuilles du tabac demeurent évanouies. Le bleu des aconits a certainement pâli depuis ce matin, mais les reine-claudes, vertes hier sous leur poudre d'argent, ont toutes, ce soir, une joue d'ambre.

L'ombre des pigeons tournoie, énorme,

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sur le mur tiède de la maison et éveille, d'un coup d'éventail, Nonoche qui dormait dans sa corbeille...

Son poil a senti passer l'ombre d'un oiseau ! Elle ne sait pas bien ce qui arrive. Elle a ouvert trop vite ses veux japonais, d'un vert qui met l'eau sous la langue. Elle a l'air bète comme une jeune fille très jolie, et ses taches de chatte portugaise semblent plus en désordre que jamais: un rond orange sur la joue, un bandeau noir sur la tempe, trois points noirs au coin de la bouche, près du nez blanc fleuri de rose... Elle baisse les yeux et la mémoire de toutes choses lui remont" au visage dans un sourire triangulaire; contre elle, noyé dans elle, roulé en escargot, sommeille son fils.

« Qu'il est beau! se dit-elle. Et gros! Aucun de mes enfants n'a été si beau.

D'ailleurs je ne me souviens plus d'eux... Il me tient chaud. »

NONOCHE gb

Elle s'écarte, creuse le ventre avant de se lever, pour que son fils ne s'éveille pas. Puis elle bombe un dos de dromadaire, s'assied et bâille, en montrant les stries fines d'un palais trois fois taché de noir.

En dépit de nombreuses maternités, Nonoche conserve un air enfantin qui trompe sur son âge. Sa beauté solide restera longtemps jeune, et rien dans sa démarche, dans sa taille svelte et plate, ne révèle qu'elle fut, en quatre portées, dixhuit fois mère. L'extrémité de son poil court et fourni brille, s'irise au soleil comme fait l'hermine. Ses oreilles, un peu longues, ajoutent à l'étonnement gracieux de ses yeux inclinés et ses pattes minces, armées de brèves griffes en cimeterre, savent fondre confiantes dans la main amie.

l'utile, rêveuse, passionnée, gourmande, caressante, autoritaire. Nonoche rebute le profane et se donne aux seuls initiés

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