AVERTISSEMENT
A V heure où V homme déchire l'homme, *** il semble qu'une pitié singulière Vincline vers les bêles, pour leur rouvrir un paradis terrestre que la civilisation avait fermé. La bête innocente a le droit, — elle seule, — d'ignorer la guerre.
Dès le printemps de 1914, des passereaux nichèrent, respectés, dans la gueule èbrêchêe d'un canon. Entre deux combats, nos poilus ont élevé des merles, et
i LA PAIX CHEZ LES BÊTES
plus d'un sansonnet, retourné aux bois, y siffle Rosalie. Des zouaves ont donné leur part de lait à un renard nouveauné, qui se mourait dans le taillis ; et les ramiers, gorgés de riz, les faisans rassurés s'abattent sur les poings tendus qui, Vheure a" avant, jetaient la mort.
N'avez-vous pas ri comme moi de voir, au cinématographe, le petit chat noir qui joue à cache-cache de créneau en créneau, pendant le tir ? L'écureuil, le lapin, le rat même viennent s asseoir dans la tranchée, s'y nourrir, écouter sans crainte la voix humaine^ mendier un peu de chaleur...
J'ai rassemblé des bêtes dans ce livre, comme dans un enclos où je veux qiï « il n'y ait pas la guerre ». Quatre d'entre elles — Lola, Manette et Cora> et la chatte Nonoche, — ont parlé déjà, qui dans les Vrilles de la Vigne, qui dans l'Envers du Music-Hall. Qu'elles entrent
AVERTISSEMENT vu
quand même, celles-là résignées à leur besogne d'artistes foraines, celle-ci béate et traînant son nourrisson gavé. Je dédie ce livre à n'importe quel soldat inconnu que le printemps pourra revoir, sanguinaire, doux et rêveur comme le Premier Homme de la planète, étendu au long de sa bonne arme, une verte brindille' aux dents, avec une couleuvre enroulée au poignet et un louveteau docile contre ses talons.
Colette.
Je suis le diable. Le diable. Personne n'en doit douter. Il n'y a qu'à me voir, d'ailleurs. Regardez-moi, si vous l'osez ! Noir, — d'un noir roussi par les feux de la géhenne. Les yeux vert poison, veinés de brun, comme la fleur de la jusquiame. J'ai des cornes de poils blancs, raides, qui fusent hors de mes oreilles, et des griffes, des griffes, des griffes. Corn-
bien de griffes? je ne sais pas. Cent mille, peut-être. J'ai une queue plantée de travers, maigre, mobile, impérieuse, expressive, — pour tout dire, diabolique.
« Je suis le diable, et non un simple chat. Je ne grandis pas. L'écureuil, dans sa cage ronde, est plus gros que moi. Je mange comme quatre, comme six, — je n'engraisse pas.
« J'ai surgi, en mai, de la lande fleurie d'œillets sauvages et d'orchis mordorés.
J'ai paru au jour, sous l'apparence bénigne d'un chaton de deux mois. Bonnes gens ! vous m'avez recueilli, sans savoir que vous hébergiez le dernier démon de cette Bretagne ensorcelée. « Gnome /•.
« Poulpiquet », « Kornigaret », « Korrigan », c'est ainsi qu'il fallait me nommer, et non « Poum » ! Cependant, j'accepte pour mien ce nom parmi les hommes, parce qu'il me sied.
« Poum ! » le temps d'une explosion, et
je suis là, jailli vous ne savez d'où. « Poumî >/ j'ai cassé, d'un bond exprès maladroit, le vase de Chine, et « poum ! » me voilà collé, comme une pieuvre noire, au museau blanc du lévrier, qui crie avec une voix de femme battue... « Poum! »
parmi les tendres bégonias prêts à fleurir, et qui ne fleuriront plus... « Poum ! » au beau milieu du nid de pinsons, qui pépiaient, confiants, à la fourche du sureau... € Poum ! » dans la jatte de lait, dans l'aquarium de la grenouille, et « poum ! » enfin, sur l'un de vous.
« En trois secondes, j'ai tiré une mèche de cheveux, mordu un doigt, marqué quatre fleurs de boue sur la robe blanche, et je m'enfuis... N'essayez pas de me retenir par la queue, ou je jure un mot abominable, et je vous laisse dans la main une pincée de poils rêches, qui sentent le brûlé et donnent la fièvre !
« Les premiers jours, je vous faisais