LA PAIX CHEZ LES BE I
rire. Vous riez encore, mais déjà je vous inquiète. Vous riez, quand j'apporte auprès de vous, à l'heure du repas, un gros hanneton des dunes, jaspé comme un œuf de vanneau. Mais je le mange — croc, croc, — avec une telle férocité, je vide son ventre gras avec tant d'immonde gourmandise que vous éloignez l'assiette où refroidit votre potage... Je déroule pour vous, en serpentins gracieux, les entrailles du poulet que vous mangerez ce soir, et je joue au salon, dédaignant le ruban qui pend au lequet, avec un beau lombric vivant, élastique et souple !...
« Je mange tout : la mouche verte et le crabe, la sole morte sur le sable, l'orvet vivant qui brille dans l'herbe comme une gourmette d'acier. Je tue la salamandre au bord de la fontaine, pour entendre, quand elle meurt, sa suffocation émouvante. Je carde, du bout des griffes, la peau suintante du crapaud. J'ai sucé le
lait de la chatte grise, en la mordant exprès, et celui de la chienne colley, pêlemêle avec ses petits, ses énormes petits tout laineux.
c Depuis ce jour-là, les tétines de la chienne sont devenues noires. Je suis malingre, malveillant, fétide. Quand je crache de colère : « Khh !... », ma gueule fume, et vous reculez !
f Vous reculez, mais j'avance, dévastateur et sociable. Pourquoi me cacheraisje? Je ne suis pas de ces démons pusillanimes, terrés dans la cave, embusqués sous l'auvent du toit, ou grelottants dans le puits. Trois paroles pieuses, une goutte d'eau bénite, et les voilà en déroute. Mais moi ! je vis au grand jour, actif, dormant peu, voleur, macabre et gai.
« L'heure de midi, qui pâlit les yeux des chats, dessine à mon côté, sur la terrasse chaude, une ombre cornue, courte, presque sans pattes. J'ouvre les bras, je me dresse
debout et je danse avec elle. Infatigables tous deux, nous joutons de légèreté.
Quand je saute, elle s'éloigne, et nous retombons embrassés, pour recommencer plus fort, comme deux noirs papillons qui s'accolent, puis se disjoignent, puis s'accolent...
« Vous riez, sans comprendre. Les arabesques de ma danse, les signes maléfiques que j'écris dans l'air, les hiéroglyphes de ma queue qui se tord en serpent coupé, qu'y pouvez-vous lire? Vous riez, au lieu de trembler, quand j'écrase sous moi, d'un bond définitif, l'ombre cornue, la démone jumelle que je sens palpiter et se débattre, l'ombre qui grandirait comme un nuage et couvrirait, d'une aile effrayante, cette terrasse, et le pré. et la plaine, et votre maison fragile...
« Ce soir, tandis que le jardin arrose sent la vanille et la salade fraîche, vous errez, épaule contre épaule, heureux de
vous taire, d'être seuls, de n'entendre sur le sable, quand vous passez tous deux, que le bruit d'un seul pas...
« L'un de vous étend le bras vers l'ouest et désigne, au-dessus de la mer, une trace longue, d'un rose obscur, un peu de cendre du soleil éteint...
« L'autre lève la main et montre les étoiles, les arbres, la faible lueur des fleurs pâles qui bordent l'allée... Pauvres gestes humains de possession et d'embrassement !... Immobiles, vous joignez vos doigts pour goûter mieux le délice d'être seuls.
« Seuls? de quel droit? Cette heure m'appartient. Rentrez ! La lampe vous attend. Rendez-moi mon domaine, car rien n'est vôtre, ici, dès la nuit close. Rentrez ! Ou bien « poum! >/ je jaillis du fourré, comme une longue étincelle, comme une flèche invisible et sifflante.
« Faut-il que je frôle et que j'entrave
vos pieds, mou, velu, humide, rampant, méconnaissable?... Rentrez! le double feu vert de mes prunelles vous escorte, suspendu entre ciel et terre, éteint ici, rallumé là. Rentrez en murmurant : c II fait frais » pour excuser le frisson qui désunit vos lèvres et desserre vos mains enlacées.
Fermez les persiennes, en froissant le lierre du mur et l'aristoloche.
c Je suis le diable, et je vais commencer mes diableries sous la lune montante, parmi l'herbe bleue et les roses violacées. Je conspire contre vous, avec l'escargot, le hérisson, la hulotte, le sphinx lourd qui blesse la joue comme un caillou.
« Et gardez-vous, si je chante trop haut, cette nuit, de mettre le nez à la fenêtre : vous pourriez mourir soudain de me voir, sur le faîte du toit, assis tout noir au centre de la lune !... »