‹ La paix chez les bêtes [par] Colette (Colette Willy) Front. de SteinlenChapitre 21 sur 71 · AUTOMNE · texte numérisé non relu

AUTOMNE

brcs borné de murs hauts et tristes ?

La vie aimable et provinciale qui s'épanouit ici l'été abandonne les jardins et se resserre, comme intimidée, derrière les fenêtres closes. En dépit du soleil revenu, il n'y aura plus, renversées au dossier des fauteuils de paille, les jeunes filles dont je devinais, entre les branches, les corsages clairs et les cheveux brillants.

Je les écoutais vivre, toutes proches, derrière un rideau de feuilles. J'entendais tinter, sur une table de fer, les ciseaux à broder, et le dé rouler sur le sable, et les pages froissées du magazine... Un bruit gai de cuillers et de tasses me disait qu'il était cinq heures, et je bâillais d'appétit... Il ne reste, autour de moi, que la desserte d'un long été : un hamac vide oscille au vent, la grenouille d'un jeu de tonneau happe la pluie. Sous les arbres dépenaillés tournent des allées sans mystère.

et les murs dévêtus découvrent les limi-

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tes de nos paradis chichement mesuré^.

J'ai peur de savoir, à présent, que la jeune fille en rose, la svelte jardinière qui taillait les rosiers de l'autre coté de la charmille, est laide... Je voudrais douter, jusqu'aux verdures prochaines, si le couple uni. dont j'entendais la promenade lente, deux fois le jour, est jeune ou vieux...

Les trois enfants qui chantent sur les marches d'un perron, chez la dame en deuil, se taisent brusquement si je les regarde. Je les gêne. Ils n'ignoraient pourtant pas, cet été. que j'étais ici ; mais je ne savais pas lequel criait « Merci » quand je rejetais, à travers la haie d'acacias taillés, une balle égarée... Je les gêne, à présent, et ils m'embarrassent — je ne vais plus oser, couverte d'un kimono et les cheveux encore humides, traverser le jardin...

La maison, le feu. la lampe. — un bouquet de dahlias couleur de sang noir —

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les livres. — les coussins. — les courts après-midi, le soir vite venu qui bleuit la baie vitrée, — allons ! il faut s'enfermer. Déjà, sur la crête des murs, sur l'ardoise encore tiède des toits, paraissent, queue en panache, oreilles circonspectes, la patte précautionneuse et l"œil arrogant, les nouveaux maîtres de nos jardins — les chats.

In long matou noir garde à toute heure le toit du chenil vide, et la nuit douce, bleue d'un brouillard immobile qui sent la fumée de bois vert et le potager, se peuple de petits fantômes veloutés. Des griffes cardent l'écorce, une voix féline, basse, rauque, commence une plainte saisissante et ne l'achève pas...

Le chat persan, jeté comme une écharpe de marabout sur le bord de ma fenêtre, s'étire et chante, en l'honneur de sa femelle qui somnole en bas, devant la cuisine. Il chante à la cantonade, à mi-voix. et semble s'éveiller d'un sommeil de six

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mois. Il hume le vent à petits coups de nez, la tète en arrière, et le jour n'est pas loin où ma maison va perdre sa parure, ses deux hôtes fidèles* et magnifiques, mes angoras argentés comme la feuille de la sauge velue et du tremble gris, comme la toile d'araignée sous la rosée, comme la Heur naissante du saule...

Déjà ils refusent de manger à la même assiette. En attendant le périodique, l'inévitable délire, ils paradent l'un pour l'autre, comme pour le seul plaisir de se rendre l'un à l'autre méconnaissables.

Le mâle déguise sa force, marche les reins bas, la frange floconneuse de ses flancs balaye la terre. La chatte feint de l'oublier et ne lui accorde plus, au jardin, la faveur d'un regard. Dans la maison, elle devient protocolaire, intolérante, grimace haineusement s'il hésite à lui céder le pas sur l'escalier. S'il s'installe sur le coussin qu'elle convoite, elle éclate comme

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une châtaigne jetée au feu et le griffe au visage, en vraie petite femelle lâche, visant les yeux et le tendre velours du nez.

Le mâle subit les dures règles du jeu et purge sa peine, dont le temps est secrètement fixé. Ecorché, humilié, il attend. Il faut quelques jours encore, il faut que le soleil descende un peu vers l'horizon, que l'acacia se décide à jeter, pièce à pièce, l'or voltigeant de ses monnaies ovales, — il faut quelques nuits sèches, une bise d'est qui effraye les dernières feuilles digitées des marronniers...

Sous une froide faucille de lune, ils partiront tous deux, non plus couple fraternel, compagnons de sommeil et de jeu, mais ennemis passionnés que l'amour déguise... Lui, chargé de ruse neuve, de coquetterie sanguinaire ; elle, menteuse, pleine de cris tragiques, prête à la fuite autant qu'aux sournoises représailles... Il suffira qu'une heure, mystérieusement

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