‹ La paix chez les bêtes [par] Colette (Colette Willy) Front. de SteinlenChapitre 4 sur 71 · LA CHIENNE JALOUSE · texte numérisé non relu

LA CHIENNE JALOUSE

Cette allée-là? Si tu veux... L'autre est plus belle, verte, humide, déserte — mais c'est toi qui choisis. Moi. je te suis.

« Je te suis, mais je ne t'aime pas.

c Je te suis, parce qu'il me l'a ordonné. Je te garde, parce que tu Lui es chère. Je Lui obéis avec un désespoir scrupuleux.

xMarche; goûte le matin de septembre, rouge et doré comme une pêche de vigne, va sans crainte jusqu'au fond du bois : ta

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gardienne est là, noire dans l'ombre de ta robe, prête à donner, pour obéir à son maître, tout le sang de son cœur fanatique.

« Quoi? Que veux-tu? C'est pour traverser l'allée que tu m'appelles? Tu crains que je ne me fasse écraser? Tu as l'air de croire, vraiment, que c'est toi qui me promènes ! Tu ne sais même pas te servir de moi : tu te retournes, tu me siffles, tu m'appelles, — tu ignores donc que je suis là, que je suis toujours là? Si tu cesses de me voir, c'est que je suis trop près. Je tourne autour de toi, comme ton ombre, comme Sa pensée à Lui, hélas !...

« (Prends garde !... cette voiture a failli t'atteindre. Ne peux-tu courir plus vite?)

« ... Comme la pensée de mon Maître, hélas! Ah! je ne puis t'aimer, ni oublier le soir où tu vins dans Sa maison. Quand tu songes à ce soir-là, toi, tu souris, et tes paupières descendent lentement...

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« Le premier soir, je n'ai presque pas souffert. J'étais couchée contre ses pieds, et j'écoutais sa voix. Il s'est penché vers moi en te parlant et m'a meurtri l'oreille d'une caresse un peu nerveuse. Il a joué avec moi pour te plaire. Il s'est vanté de ma beauté, de mon intelligence. Il a voulu te montrer le sursaut qui m'agite dès qu'il prononce mon nom ; il a violenté mon regard qui, sous le sien, se dore et s'élargit... Je t'ai donné — sur Son ordre, sur Son ordre seulement ! — ma patte dans ta main, et tu feignais de m'admirer, tu disais : « Elle est belle », en Le regardant.

« Mais il y eut un second soir, un troisième... Le troisième soir, tu t'en souviens? J'avais compris, et je luttais contre toi comme une rivale. Tu t'en souviens? Je te barrais la porte, et je hurlais, raidie, hérissée, avec de tels accents, avec des bonds d'une si féminine fureur que tu devins pâle.

€ Et pourtant, ce n'est pas ce soir-là que tu faillis perdre la vie. Ce n'est pas non plus le jour où II t'appelait dans le jardin, pour le seul plaisir de crier ton nom, et où chacun de ses appels m'arrachait un gémissement. Gémir, moi, gémir, quand je me tais sous le fouet !... Ce n'est pas le jour qu'il revint, après une semaine d'absence, et que je léchais, désespérée, ses mains couvertes de ton parfum... Non, tu ne sauras jamais à quelle heure j'ai voulu m'élancer, refermer mes dents sur ta gorge et ne plus bouger, et entendre ton sang murmurer comme un ruisseau...

« (Je n'aime pas la figure de cet homme qui marche derrière nous. Va devant. Je vais le regarder un instant, et il comprendra... Tu vois? c'est fait.)

f Et te voilà dans Sa maison, à présent. Et je vis encore. Il a continué de me demander, avec le despotisme de ceux qui

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se savent aimés uniquement, ma gaîté, ma force, ma vigilance de bergère. Il m'a demandé de t'aimer... Ah ! qu'il me pardonne! je ne puis...

« Tu m'es sacrée, — mais je ne t'aime pas. Je te juge trop bien. Qu'as-tu de plus que moi ? Je suis la plus belle, noire, haut chaussée de rouge brun, et coiffée de parlantes oreilles. J'ai des yeux à te faire envie, sommés de mouvants sourcils orange, des yeux qui voient la nuit et le jour, des yeux à faire crier : « Au loup ! », des yeux, si je voulais, à brûler tes pensées derrière ton front... Tu sais que je te renverse «ans effort, n'est-ce pas? et que ces dents-ci, ces dents incorruptibles, rafraîchies d'une claire salive et d'une haleine pure, ont tordu les barreaux d'une grille...

€ Je suis la plus belle, et tu triomphes. Ce n'est pas assez : tu voudrais que je t'aime? Ne demande pas l'impossible...

c | Pourquoi marches-tu si près de l'eau ? La rive est friable, et tu ne sais pas choisir, pour poser ton pied, une place sûre. Recule un peu. Laisse-moi passer entre toi et l'eau. Là. C'est bien ainsi. Il serait content de moi...)

«c Ne demande pas l'impossible. Promène-toi, sous ma garde. Tu remplaces mon troupeau d'autrefois, mes moutons odorants dont les petits pieds grêlaient la route... Je vais, je viens, je te dépasse, je reviens, je t'environne, en cercles, en ellipses, en huit... Tu es la prisonnière de l'entrelacs magique que je dessine sans fin. Tu crois que je joue, et je travaille. Je passe si près de toi que tu veux, chaque fois, me caresser; mais je t'évite, chaque fois, d'un mouvement si juste que tu le penses involontaire.

« Rentrons à présent, le soir tombe.

Reviens vers la maison vide, où l'heure de minuit ramènera celui qui t'a confiée à

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moi. Ma tâche est finie pour aujourd'hui. Je vais me coucher et L'attendre. Je ne bougerai pas, je ne respirerai pas. Tu ne sauras plus qu'il y a, à tes pieds, une chienne jalouse qui ne veut pas t'aimer.

« S'il tarde à revenir, tu vas t'alarmer encore, et soupirer, et m'appeler, comme si je pouvais te porter secours... Ah ! comment te cacher que c'est le moyen de me fléchir ? La nuit nous rapproche, anxieuses, le cœur agité, — la même couche nous reçoit côte à côte, accoudées, tendues vers la porte, — tu grondes de déception, et ma profonde voix menace le passant, — le même cri nous échappe quand Sa main, à Lui, frôle enfin la serrure, et son entrée dénoue, bras et pattes mêlés, une brève, une furtive et fraternelle étreinte...

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uand je l'ai connue, elle gîtait dans un vieux jardin noir, oublié entre deux bâtisses neuves, étroit et long comme un tiroir. Elle ne sortait que la nuit, par peur des chiens et des hommes, et elle fouillait les poubelles. Quand il pleuvait, elle se glissait derrière la grille d'une cave, contre les vitres poudreuses du soupirail, mais la pluie gagnait tout de suite son refuge et elle serrait patiemment sous elle ses maigres pattes de

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chatte errante, fines et dures comme celles d'un lièvre.

Elle restait là de longues heures, levant de temps en temps les yeux vers le ciel, ou vers mon rideau soulevé. Elle n'avait pas l'air lamentable, ni effaré, car sa misère n'était pas un accident. Elle connaissait ma figure, mais elle ne mendiait pas, et je ne pouvais lire dans son regard que l'ennui d'avoir faim, d'avoir froid, d'être mouillée, l'attenterésignée du soleil qui endort et guérit passagèrement les bêtes abandonnées.

Trois ou quatre fois, je pénétrai dans le vieux jardin, en râpant ma jupe entre les planches de la palissade. La chatte ne fuyait pas à mon approche, mais elle se dérobait comme une anguille, à la seconde juste où j'allais la toucher. Après mon départ, elle attendait héroïquement que la brise du vieux jardin eut emporté mon odeur et l'écho de mes pas ; puis elle

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mangeait la viande laissée près du soupirail, en ne trahissant sa hâte que par un mouvement avide du cou et le tremblement de son échine.

Elle ne cédait pas tout de suite au sommeil des bêtes repues ; elle essayait, avant, un bout de toilette, un lissage de sa robe grise à raies noires — une pauvre robe terne et bourrue, car les chats qui ne mangent pas ne se lavent pas, faute de salive. . .

Février vint, et le vieux jardin ressembla, derrière sa grille, à une cage pleine de petits fauves. Matous des caves et des combles, des fortifs et des terrains vagues, le dos en chapelet, avec des cous pelés d'échappés à la corde, — matous chasseurs, sans oreilles et sans queue, rivaux terribles des rats, — matous de l'épicier et de la crémière, allumés et gras, lourds, vite essouflés, matous noirs à collier de ruban cerise, et matous blancs à collier de perles bleues...

J'écoutais, la nuit, leurs chants d'amour et de combat... Une plainte musicale et faible, d'abord, longue, douce, lointaine. Puis un appel ironique, une provocation au rival, — et la réponse immédiate sur le même ton. Ceci pour amorcer un interminable dialogue, sans autre mimique que le jeu des oreilles couchées et ramenées, les yeux clos et rouverts, l'expressif sourire menaçant sur les dents visibles, et la soufflerie bruyante par les narines, entre deux répliques... Un crescendo brusque, imprévu, effroyable, des râles, la mêlée aérienne de deux voix furibondes, les voix de deux démons qu'apporte et roule un nuage affreux... Puis le silence, — le vent nocturne dans le petit jardin, — les griffes qui peignent l'écorce d'un arbre, — et la douce chanson de la chatte, la chatte indifférente pour qui les mâles viennent de se déchirer, la voix de ma pauvre chatte maicrre> tout épuisée d'amour et d'inanition...

« PRROU »

La bourrasque tragique et voluptueuse se calma enfin. Je revis la chatte grise, étique. décolorée, plus farouche que jamais et tressaillant à tous les bruits. Dans le rayon de soleil qui plongeait à midi au fond du jardin noir, elle traîna ses flancs enflés, de jour en jour plus lourds, — jusqu'au matin humide où je la découvris, vaincue, fiévreuse, en train d'allaiter cinq chatons vivaces, nés comme elle sur la terre nue.

J'attendais cette heure-là, — elle aussi, car je n'eus qu'à prendre les petits dans ma robe, et la mère me suivit.

Elle s'appelle « Prrou >,, — en roulant les r. s'il vous plaît. C'est elle qui nous a dit son nom. Elle le roucoule toute la journée, autour du chaton noir qu'on lui a laissé: « Prrou, prrou... •/

Elle vit en Bretagne, sur la terrasse chaude, au bord du pré qui descend à la plage. Son domaine, qu'elle a borné ellemême, va du perron à la haie de troènes en fleurs qui masque le mur de briques. Elle ne dépasse pas les grands tilleuls qui versent l'ombre sur ma maison de pierre rousse. Sait-elle qu'au bas de la terrasse, une mer changeante, bleue et verte au soleil, violacée sous l'orage, mauve au lever du jour, s'agite sans repos ? J'en doute.

La Prrou enrobe modeste, à qui on ne demande rien, s'entête à nous donner l'exemple des plus grises vertus : elle est propre, douce, humble, elle élève dignement son fils unique. Elle fait mieux : elle nous roule. Elle demeure, avec un tact exquis et une roublardise jamais en défaut, « celle qui a été si malheureuse ». Grasse et ronde, elle a gardé son regard de chat maigre, et la cuisinière l'appelle « pauvre créature //.

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Elle dort sur un coussin douillet, mais dans la pose frileuse des couche-dehors. Elle s'efface pour nous laisser passer; aussi reculons-nous, le cœur fendu de pitié, en la suppliant de ne se déranger point! Il arrive qu'on lui marche un peu sur la patte, sur le bout de la queue, — elle pousse un cri rauque, bref, et ronronne stoïquement, avec des yeux de martyre, pendant que nous nous lamentons :

— Pauvre bête ! il lui fallait encore ça, à elle qui a été si malheureuse !

Un bouchon, pendu au bout d'une ficelle, se balance au gré du vent, sous la basse branche d'un tilleul. La Prrou le guette et, parfois, se précipite, folle et joueuse ; mais qu'elle nous aperçoive, et sa figure triangulaire se masque aussitôt de renoncement et d'amertume : « Que fais-je? A quels égarements frivoles allais-je céder, moi qui ai été si malheureuse ! Ces jeux ne sont point de ma

condition, — hélas, j'allais l'oublier... /• Son fils noir, mal peigné et diabolique, elle le couve passionnément, le caresse du geste et du seul mot qu'elle sache :

« Prrou, prrou... // mais à notre vue elle s'élance, le terrorise d'une douzaine de taloches sévères, la patte sèche et le sourcil intransigeant: « Voilà comment on élève les enfants trouvés, chez nous! •/

Admirez, comme je fais, la roublarde Prrou. Regardez combien sa robe, ajustée et rase, imite les couleurs de la limace grise, la rayure du papillon crépusculaire. Un triple collier de jais barre son jabot, sobre parure de dame patronnesse. Noirs aussi, les bracelets aux pattes fines et le double rang de taches régulières qui semblent boutonner sur le ventre la robe stricte. La Prrou est mieux que vêtue, elle est déguisée.

Le maintien est si modeste, la toison si sobrement nuancée, que vous n'avez peut-

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être pas remarqué la dureté cruelle du crâne large, la patte redoutable et nerveuse où s'enchâssent des griffes courbes, soignées, prêtes à combattre, la poitrine épanouie, les reins mouvants, — enfin toute la beauté dissimulée de cette bête solide, faite pour l'amour et le carnage...

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