CHAPITRE CINQUIEME
LE SCHISME DONATISTE.
Constantin converti, une période de vingt-quatre ans commence, pendant laquelle le catholicisme fait la première expérience de la protection de l'Etat, et des risques que peut y courir la liberté de l'Eglise.
Nous allons étudier ces vingt-quatre années sans perdre de vue le personnage de Constantin, sans essayer de donner à son rôle une unité que les laits ne supportent pas. Certes, Constantin ne trahira pas la foi qui l'a fait cnltor Dei et qui lattache au catholicisme comme à la cultura Dei seule légitime. Mais le catholicisme n'est pas seulement une unité extérieure ; il est une institution hiérarchique de droit divin en acte, et une doctrine révélée traditionnelle. Constantin veut la paix dans l'Eglise, l'Eglise la veut aussi, toutefois à des conditions de droit et de doctrine dont le prince n'est pas juge. L'empereur, qui fait de la paix dans l'Eglise une sorte de raison d'État, est prêt à sacrifier à cette raison d'Etat le droit et la doctrine, et il les sacrifiera, en effet, par des mesures qui l'ont fait accuser par Tillemont de légèreté, et qui ne sont que les expédients d'une politique religieuse au jour le jour.
270 LA PAIX CUNSTANTINIENNE.
Constantin, en devenant maître de Rome, le 28 octobre 312, est devenu maître de l'Afrique : aussitôt, et probablement sans attendre l'entrevue de Milan, par une lettre au proconsul Anulinus, que nous avons citée déjà, il ordonne la restitution aux communautés de l'Eglise catholique des biens confisqués au cours delà persécution^. Dans une autre lettre au même, Constantin octroie au clergé l'immunité des charges civiles, spécifiant que le clergé qu'il a en vue est celui de l'Eglise catholique dont Cécilien, évêque de Cartilage, est le chef, du moins dans la province qui ressortit à Anulinus, l'Afrique proconsulaire. Dans une troisième lettre enfin, celle-ci adressée à Cécilien, Constantin lui mande qu'il a donné des ordres au proconsul (pour la Proconsulaire) et au vicaire (pour le diocèse des provinces africaines), afin quils veillent sur les malheureux qui troublent « la très sainte et catholique Eglise », et qu'ils travaillent à les ramener à de meilleurs sentiments. L'évêquc de Cordoue, Hosius, est à ce moment auprès de Conslantin : la liste des libéralités pécuniaires que Conslantin charge Cécilien de distribuer, a été dressée par Hosius-, ce qui suggère qu' Hosius a été préalablement en rapport avec Cécilien. Hosius, qui est l'homme de confiance
1. Sur les lettres de Constantin qui onl trait à l'Afrique et au Donatisine, G Sekck, •■ Quellen und Uikuutlen iil)cr die Aniange des Donatismus », Zeilschrifl fur Kirchengesdiichte, t. X ;1889;. p. 50Gsj68. h- DicHES.NE, Le dossier du Donatisme (Rome 18!K)), extrait des Mélanges de l'école de Rome, t. X. Haunack, Chronolof/ic der allchrisll. LUI. t. 11 (1H04), p. 'i."i3-4r)8. Hans von Soden, Urkunden zur Entstehunr/sgeschichte des Donatismiis (Bonn 1913).
'1. EiisEB. H. E. \, 6, 2 : v.rrzà. tô [îpsoûïov xo upô; nï Tvapà 'Ocrcou àitocTaXÉv.
LE SCHISME DONATISTE. 271
de Gécilien. comme il Test de Constantin, sait que Cécilien est l'évèque légitime de Carthage : il n'y a d'Eglise que la catholique dont Cécilien est le chef. Constantin en juge comme Hosius. Le prince entend que ses magistrats soutiennent Cécilien : encore devront-ils n'user envers les dissidents que de persuasion. Exclure les dissidents des faveurs octroyées par Constantin aux Eglises et au clergé catholiques, est un moyen de persuasion que Constantin d'accord avec Hosius met en œuvre.
Ces dissidents africains du catholicisme sont un parti d'irréconciliables qui nous occupera longtemps. Ils ont, en 311, refusé de reconnaître la validité de l'ordination de l'évèque de Carthage, Cécilien, bien que cette ordination, faite en présence du peuple de Carthage et des évoques voisins, soit régulière', et ait été aussitôt reconnue par l'évèque de Rome et la catholicité-. Ceux des chrétiens de Carthage qui n'ont pas accepté Cécilien se sont adressés aux évêques de la province de Numidie : un concile de soixante et dix évêques, presque tous de Numidie, s'est tenu à Carthage dans les premiers mois de 312, a déclaré invalide l'ordination épiscopale de Cécilien, sous prétexte que son consécrateur, Félix d'Aptonge, ayant été un tradxtor, était déchu de son pouvoir d'ordre. Le concile a élu Maiorinus évêque à la place de Cécilien. Du coup, comme au début de l'épiscopat de Cyprien, 1 l'église de Carthage se trouve divisée entre deux par-
l.Cf. CviT.iAN. Einstul. i.xvii. '■, Jp. 739 . H n'était iiiiUemciK requis que le concile d'Afrique iiUervint dans l'ordination de l'évèque de Carthage. sefxk, t. m, p. ;ji8-;{i!».
•i. AuijL'STix. Epislul. XLiii, 7 (Goi.Di!\(;iiEi;, p. iiOj : >< ... cum se videret et l'iomanae ecclesiac, in qua seini)er apostolicao catliedrae viguit piincipatus. et ceteris terris, unde euaiigcliuni ad i|)suni Africain vonit, per coininunicatorias esse coniunctuni... •
272 LA PAIX CONSTANTIMENNE.
tis, celui de l'évêque légitime et celui de son compétiteur. Mais cette fois le compétiteur est la créature d'un concile de Carthage de soixante et dix évêques, et l'évêque légitime est accusé d'avoir reçu une ordination nulle. L'erreur de Cyprien et de l'Afrique chrétienne de son temps, sur l'extinction du pouvoir d'ordre dans l'évêque hérétique ou pécheur, se retourne contre un successeur légitime de Cyprien. La soudaine gravité de la blessure faite par le donatîsme à l'unité de l'Eglise en Afrique ne s'explique pas par le seul fait que le donatisme est une cabale, comme l'entend Î\L Seeck'. La sourde hostilité des primats de Xumidie contre l'évêque de Carthage, dont M. Monceaux- fait état, n'expliquerait le donatisme que si la Numidie avait fait schisme. En fait, la Numidie sera déchirée comme le reste de l'Afrique par le schisme donatiste. La racine du donatisme est dans son erreur dogmatique et dans l'entêtement passionné que les tenants de cette erreur vont mettre à la soutenir. Le procès que le donatisme fait au catholicisme africain est le procès de ses sacrements. Dire à des chrétiens : A ous vous croyez chrétiens, et vous êtes encore pa'iens, parce que le baptême que vous avez reçu est nul ; en dire autant à un clerc de son ordination, à un prêtre de sa messe; c'est atteindre une l']glise au cœur, et c'est le coup que les donatistes, avec leur logique enragée, ont porté à l'Eglise d'Afrique. On ne peut pas se reconcilier avec une Eglise dont on dénonce « les rites trompeurs, les mystères fictifs, célébrés moins pour le salut que pour la perle des malheureux adeptes », avec un clergé dont on dit : « C'est un sacrilège qui érige l'autel, un profane