CHAPITRE SECOND
PROGRÈS DE l'organisation ECCLESIASTIQUE.
L'Eglise est une Eglise d'Eglises : tel est l'aspect d'ensemble sous lequel le christianisme apparaît à riiistorien à l'époque de saint Cyprien. Chaque Église, enracinée dans le sol par sa propriété (églises, cimetières), est une sorte de cité, composée d'une plebs et d'un OT'do : à la tête de cet or-do de prêtres et de diacres est l'évêque. L'uniformité de structure de toutes ces Églises dispersées à travers le monde romain est confirmée par le caractère universel des édits de persécution.
Dispersées, les Églises sont-elles seulement les unités visibles d'une somme idéale, les memhra divisa d'un corps seulement mystique? N'existe-t-il entre ces Eglises dispersées qu'une concorde fragile et comme miraculeuse? L'Église totale est-elle seulement ce que saint Cyprien nomme du nom de « concors nuinerosilas » ? Ne s'est-il pas formé entre ces unités des groupements, des solidarités provinciales, des relations de métropoles à filiales? Le régime de tolérance inauguré par les Sévères n'a-l-il pas contribué à un progrès marqué de l'organisation interecclésiastique ?
78 LA PAIX ( ONSTANÏINIENNE.
Nous avons déjà rencontré les premiers conciles provinciaux ^ Nous avons vu en pleine activité au temps de Cyprien le « concile d'Afrique ». que nous avons eu l'occasion de montrer empruntant au sénat romain sa procédure, si bien il eatend être une assemblée délibérante et régulière-. Nous ne reviendrons pas sur ces points traités ailleurs.
Disons seulement que nulle part ne s'est fait jour ridée que chaque Église pût se suffire à elle-même^, et constituer une « démocratie spirituelle ». une municipalité autonome, exclusivement administrée par ses comices, ses magistrats, sa curie. Car déjà l'ordination de son évéque échappe à sa compétence, Qaand une Église a perdu son évéque, les évêques voisins s'y donnent rendez-vous, et les évêques assemblés élisent le nouvel évéque en présence de la plehs du lieu. Cette procédure, si étrangère à celle qui règle l'élection des magistrats municipaux dans la cité, est observée, peu s'en faut, dans toutes les provinces, elle est observée en Afrique, et Cyprien y voit une « tradition divine et apostolique » ,
\. Église naissante, p. 38(! et 414.
•2. P. B., ■■ Le règlement des premiers conciles al'ricains et le règlement du sénat romain ■•, Bulletin d'anc. litt. et d'arch. chrét. 1913, p. 3-10. — Cf. A. WiKENn.vcsER. ■< Zur Frage nach der Existenz von niyanischeQ Synodal protokollen », dans F. .1. Uoel(;kp., Konstantin der Grosse und seine Zeit fl9l3 , p. 1:22-14-2.
3. Voyez cependant l'imprudente alfirmalion de Cyprian. Epislul. i.xxii, 3 (p. 778) : " Qua in re nec nos vim cuiquam faoimus aut legem damus, quando habeat in ecclesiae administralione voluntatis suae arbitrium liberum unusquisque praepositus rationem aclus sui Uomino redditurus. » — La supposition qu'il n'y aurait pas trace de dépendance entre Églises est une théorie de Hatcli, dont fait justice C. H. TLRNF.r,. Studies in earlij CItv.rc/i Histonj Oxford 191-2), p. 66-09.
preuve au moins que cette procédure est immémoriale ^ Ainsi a-t-on fait, continue Cyprien, pour Sabinus, en Espagne : il a été élu évêque sur le suffrage de toute la chrétienté du lieu et sur le jugement des évêques qui étaient présents^. Après quoi, on a imposé les mains à Sabinus. Le pape Cornélius, à Rome, est fait évêque dans la même forme : « Factiis est episcopus a pluribus coHegis nostris qui tune in urhe Ronia aderant », écrit Cyprien ^. Et Cyprien précise : Cornélius a eu pour lui le testimonium de presque tout le clergé de Rome, le suffragium de la plehs chrétienne qui assiste à l'élection, enfin l'unanimité des saints et vieux évêques qui en décident. Cyprien donne ailleurs le nombre des évêques qui ont ainsi pris part à l'élection de Cornélius, ils sont seize '. Aux yeux de Cyprien, la plebs désigne le candidat, les évêques l'élisent : ils sont les électeurs véritables. Ainsi l'acte par lequel une Eglise se donne un évêque est un acte qui, pour être valide, de temps immémorial requiert la participation des évêques voisins, non pas seulement pour imposer les mains à l'élu, mais pour l'élire et donner à cette élection la valeur d'une sorte de jugement de Dieu et du Christ. L'élection et l'ordination d'un évêque sont un acte que l'on qualille de synodal, une anticipation des synodes propre-
I. Cyprian. Epislul. LXMi, :; (p. 7:i!i . Sohm, Kirchenrcclit. p. 271 et
'2. Gyi>i\ian. ibid.
3. Cypuivn. Epislul. i,v, 8 (p. «29) : » ... aderant, qui ad nos littcras... de eius ordiiiatione miserunt. Factus est auteni Cornélius episcopus, de Dei et Clirisli eiiis iudiiùo, de clerioorum paene omnium lestinionio, (le plehis quae lune adluit suiriagio, <le sacerdoturn antiquorum et honorum vironini collesio. » Flartel donne roUetjii), mais il propose de corriger rollcyio en conspnsu. Cf. id. u\, 'i (p. (>7-2i : « ... posl divjninii iudicium, post popull suffragium, post eoepiscoporum conscnsiim... .>
'(. Cvpur\N. id. 24 (p. Ci2).
80 LA PAIX CONSTANTIMENNE.
ment dits, lesquels à l'origine ont été l'acte d'évêques réunis dans une Église déterminée et tenant conseil en présence de Vordo et de làplebs du lieu '.
Le synode ou concile est ainsi l'extension occasionnelle du preshjteriuin local. Il est de règle, en effet, que si quelque prêtre se trouve de passage dans une Église autre que celle à Vordo de laquelle il appartient, il soit accueilli avec la déférence due à son rang. Si un évêque est de passage, il s'asseoira à côté de Tévêque du lieu, qui l'invitera à adresser la parole à son peuple et à célébrer l'eucharistie-. Nous trouvons cette règle dans un document de la seconde moitié du iii^ siècle, mais il semble bien qu'elle soit im.mémoriale. L'évêque étranger sera associé à tous les actes du presbyteriiun local, y compris les sentences que ce presbj/teriiun pourra être amené à prononcer contre les auteurs de doctrines mauvaises ou de scandales. On l'a vu à l'occasion du trouble soulevé en Asie parle mouvement montaniste. h' Anonyme antimontaniste cité par Eusèbe raconte que naguère il s'est transporté à Ancyre (en Galatie), qui était profondément divisée par la nouvelle prophétie. « De toutesmes forces, dit-il, avec laide du Seigneur, je discutai