‹ La paix d'Aix-la-ChapelleChapitre 6 sur 39 · DERNIÈRES NÉGOCIATIONS. — LE TRAITÉ · texte numérisé non relu

DERNIÈRES NÉGOCIATIONS. — LE TRAITÉ

Nécessité d'expliquer le délai qui s'écoule entre la signature des préliminaires et la conclusion de la paix. — La Sardaigneet TEspagne se décident, bien qu'à regret, à donner leur accession aux préliminaires. — L'Autriche seule continue à s'y refuser. Motifs de sa résistance. — Kaunitz rentre en relation avec Saint-Séverin par l'intermédiaire du secrétaire de légation saxon Kauderbach. — Saint-Séverin conseille à. TAutriche, au lieu de protester en principe contre les préliminaires, d'essayer d'en modifîer les conditions et de l'interpréter dans un sens plus favorable à ses intérêts. — Marie- Thérèse se décide à suivre ses conseils. — Kaunitz reçoit l'ordre d'accéder aux préliminaires avec des réserves qu'il communique à Saint-Séverin qui n'y fait pas opposition. — Cette accession conditionnelle est acceptée provisoirement par les plénipotentiaires d'Angleterre et de Hollande. — SainUSéverin est appelé à Compiègne pour rendre compte au ministre français de la situation. — Kaunitz espère obtenir de lui un écrit qui engage la France à ne pas prendre part à l'exécution des clauses des préliminaires que l'Autriche n'a pas voulu accepter. — Saint-Séverin de retour à Aix-la-Chapelle ne rapporte aucun engagement de cette nature, qu'il n'a pas même essayé de proposer. — Différend survenu entre Sandwich et Saint-Séverin sur la date de l'évacuation du Cap-Breton. — Saint-Séverin prend occasion de ce différend pour rentrer en pourparlers avec Kaunitz et l'encourager à prolonger sa résistance. — La négociation parait suspendue et tout remis en question. — Attitude d&

Frédéric pendant cette négociation. — Joie que lui cause la rupture probable de l'Autriche et de l'Angleterre, et l'insertion dans les préliminaires d'une clause qui garantit la conquête de la Silésie. — Dans la première audience qu'il donne à. l'envoyé anglais, il lui annonce le dessein, aussitôt que la paix sera conclue, de s'éloigner de la France et de faire alliance avec l'Angleterre et la Hollande — Contrariété qu'il éprouve de la suspension de la négociation. Il craint d'avoir offensé la France et tend à se rapprocher d'elle. — Conversation de Frédéric avec le marquis de Valori qui retourne en France en congé. — Impatience causée en France, au public et au roi par le temps d'arrêt de la négociation. — Les préliminaires, d'abord favorablement acceptés, commencent à être sévèrement jugés. — Saint-Sé vérin, rappelé en France une seconde fois, reçoit l'ordre d'en finir à tout prix, et on lui adjoint Laportc-Dutheil en qualité de second plénipotentiaire. — Le cabinet anglais adjoint pareillement à Sandwich le ministre d'Angleterre à Vienne, Robinson. — L'Autriche, découragée par l'attitude résolue des ministères anglais et français, se décide à céder. — Conclusion du traité. — Deux pairs d'Angleterre sont envoyés à Paris en otage pour y rester jusqu'à la restitution du Cap-Breton. — Un article du traité exige que le prince Edouard, le fils du prétendant au trône d'Angleterre, quitte la France. — Le prince ne veut pas se soumettre à cette injonction, malgré les invitations et l'ordre du roi. — On est obligé de faire l'exécution par la force. — Arrestation du prince à l'Opéra; il est conduit à Vincennes et ne consent à céder qu'à la force. — La pénible impression causée par celte scène douloureuse accroît la sévérité du jugement porté en France et en Europe sur les conditions de la paix. — Conclusion. — Etat des relations de diverses puissances, et indice visible des conditions dans laquelle devra s'engager une nouvelle guerre européenne.

Les préliminaires de paix signés par les plénipotentiaires de France, d'Angleterre et de Hollande portent la date du 30 avril 1748. L'acte définitif, qui convertit ces articles, rédigés à la hâte et revêtus seulement de trois signatures, en un traité régulier, engageant toutes les

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grandes puissances et réglant pour un temps indéfini la situation générale de l'Europe, n'est que du 18 octobre de la même année. Il sera aisé pourtant de se convaincre qu'entre les deux documents n'existe aucune différence essentielle. Les négociateurs avaient donc eu, dès Tabord, un sentiment assez juste des conditions qu'imposerait à tous un intérêt commun et supérieur. Il n'en est que plus intéressant de connaître comment un si long délai dut encore être employé à des discussions épineuses pour mener à fin une combinaison que, de gré ou de force, chacun devait finir par accepter. Si celte étude un peu compliquée parait stérile au premier abord, puisque ces débats n'eurent aucune suite immédiate, on y trouvera tout au moins l'avantage de bien définir de quels sentiments réciproques restèrent animées les dfverses puissances qui vinrent, Tune après l'autre, et toutes de mauvaise grâce, mettre leurs signatures au bas du traité de paix : et comme cette paix ellemême ne devait durer, on le sait, que très peu d'années, on est ainsi en mesure de prévoir dans quelles conditions devront s'engager, après un délai très court, de nouveaux et plus graves

conflits. On voit déjà à découvert non seulement

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se préparer, mais presque s'accomplir, la grande révolution diplomatique, qui, en rapprochant du même coup la France de rAutriche, et la Prusse de l'Angleterre, changea toutes les traditions d'une politique séculaire, et qui est demeurée jusqu'à nos jours Tobjet de tant de contestations. En sorte qu'à le bien prendre, les faits qu'il nous reste à faire connaître forment moins le dernier chapitre de la guerre de la succession d'Autriche que le premier de la guerre de Sept ans.

En réalité, à la manière dont les préliminaires avaient été préparés et conclus, ce fut déjà une merveille que d'arriver à en faire admettre la discussion par les puissances qu'on n'avait pas appelées à y prendre part : tant était grand, le premier jour, le trouble, c'est trop peu dire, Tindignalion, que par leur initiative mystérieuse et hardie, les plénipotentiaires d'Angleterre et de France avaient causé à leurs collègues. C'était, on l'a vu, un toile et un récri général : petits et grands, tous se plaignaient, tous se regar-

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daient comme joués ou lésés : Sardaigne , Espagne, Autriche, et jusqu'aux modestes clients à qui la France avait promis son appui : l'électeur palatin qu'on avait à peine nommé, la république de Gênes et le duc de Modène, qui trouvaient mauvais qu'en leur restituant leurs États, on ne parlât pas de leur accorder les intérêts des biens et des capitaux qu^on leur avait confisqués. Il ne fallut pas moins, pour imposer un peu de silence à ces clameurs discordantes, que l'accueil favorable et presque enthousiaste fait au seul mot et à la seule espérance de paix, par les populations souffrantes. Mais ce qui contribua aussi bientôt à calmer les mécontents et à leur faire prendre le ton plus bas, ce fut qu'il ne se trouva aucun terrain commun sur lequel ils pussent mettre leurs griefs d'accord pour en poursuivre ensemble le redressement. Ce dont chacun d'eux, au contraire, croyait avoir à se plaindre, c'était d'avoir été sacrifié à l'autre, et il n'en était aucun qui ne se vit bientôt réduit par là à reconnaître, quel que fût son dépit ou • son regret, que l'isolement le condamnait à l'impuissance.

Le premier à se rendre compte de cette faiblesse de situation, ce fut le roi de Sardaigne.

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Les préliminaires lui reprenaient le marquisat de Final et tous les points du littoral de la Méditerranée qu'il avait enlevés à la république de Gênes. C'était un grand désappointement, car il perdait ainsi l'espoir de garder une communication directe de toute une partie de ses États avec la mer, à laquelle il attachait un grand prix. De plus, il prenait en très mauvaise part qu'on eût compris dans rétablissement de Tinfant le duché de Plaisance qui faisait partie de& concessions à lui faites par le traité de Worms, et dont ses troupes étaient restées en possession depuis la bataille livrée sous les murs mêmes de la ville. II jetait donc d'abord feu et flammecontre TAngleterre, qui trompait sa confiance. Mais à qui aurait-il été conter ses doléances? A l'Espagne qui détenait son patrimoine héréditaire de Savoie, et qui demandait hautement à n'en pas sortir? A TAutriche qui n'annonçait pas, avec moins d'éclat, la prétention de tenir le traité de Worms tout entier pour non avenu^ et le sommait ainsi d'avoir à évacuer non seulement la cité de Plaisance, mais toute la partie du Milanais bordant le cours supérieur du Pô dont ce traité lui avait fait don? C'était, au contraire, la possession de ces belles provinces dont

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les préliminaires lui assuraient la confirmation, et un grand pas était ainsi fait vers cette domination suprême de la haute Italie qui était l'ambition héréditaire de sa race. C'était là un pis-aller dont on pouvait se contenter. Le raisonnement amena donc assez vite la résignation , et le mois de mai n'était pas écoulé que le comte de Chavannes recevait l'instruction d'adhérer aux préliminaires.

Il fallait bien s'attendre que l'Espagne, d'hu* meur moins endurante, se trouvant peut-être encore moins bien traitée, fût plus difficile à réconcilier. Puisieulx se trompait pourtant, quand il se préparait à voir éclater à Madrid un vacarme épouvantable. Ce fut, au contraire, par un silence de mort régnant dans l'entourage royal que l'arrivée d'un courrier apportant de graves nouvelles fut annoncée au public, et quand l'ambassadeur Vauréal dut se rendre au palais, portant le texte des préliminaires que l'envoyé l'Espagne avait déjà transmis, il n'eut point à subir ces emportements de passion dont il avait dû, du temps de Philippe et d'Elisabeth, braver les orages. Mais ce fut de la part du débile Ferdinand, qui en tout temps parlait peu, €t de la reine, dont le naturel était également

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concentré^ un accueil glacial : puis, quand il fallut s*expliquer, un ton de dignité blessée et un accent d'amertume qui jQrent voir que le trait avait porté au cœur. Parme et Plaisance, même accrus du petit duché de Guastalla, paraissaient un mince échange à offrir en retour de la restitution réclamée de la Savoie et du comté de Nice. Puis le rétablissement des exigences vexatoires imposées par l'Angleterre au commerce espagnol était un affront pour l'indépendance de la nation et pour l'honneur de la couronne que la fierté castillane ne pouvait manquer de ressentir cruellement. Enfin c'était toujours, disait-on, le même procédé : disposer de TEspagne et de ses plus chers intérêts sans prendre même la peine de la prévenir. Interprète de ces sentiments, mais moins mesuré dans son langage que ses maîtres, le duc d'Huescar fit à Puisieulx des scènes si vives que ce ministre, dont le sang-froid n'était pas la qualité principale, en éprouva un trouble même physique dont Saint-Séverin s'aperçut dans sa correspondance. « Du courage donc et de la santé, mon cher marquis, lui écrivait-il, TEspagne fait beaucoup de bruit, mais finira par se rendre. » — Et il avait quelque mérite lui-

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même à ne pas s'émouvoir davantage , car il n'était pas mieux traité à Aix-la-Chapelle par le duc de Sotomayor, qui ne lui adressait pas la parole et lui tournait le dos quand il le rencontrait. En revanche, entre l'Autriche et l'Espagne, l'intimité paraissait rétablie et complète. Kaunitz et Sotomayor passaient leurs journées à faire de la musique ensemble et à épancher dans le sein l'un de l'autre leurs griefs contre leurs alliés. A les voir ainsi inséparables on aurait pu croire qu'ils méditaient quelque opération commune*.

Mais de quel secours pouvait être l'Autriche à l'Espagne, et l'Espagne qu'aurait-elle pu lui rendre en échange, une fois qu'elle était abandonnée de la France et ne pouvait se rapprocher de l'Angleterre? Quelle mesure efficace pouvait sortir du concert de ces deux co-héritiers de la succession de Charles-Quint, du moment où ils ne pouvaient plus se donner la main ni par mer, dont les croisières anglaises leur rendaient la communication impossible, ni par terre à travers le Piémont et la Provence

1. Vauréal à Puisieulx, 45, H, 21 mai 1148. {Correspondance d'Espagne). — Saint-Séverin à Puisieulx, 7, 14 mai 1748. {Cot' respondance de Brida et d'Aix-la-Chapelle, — Ministère des affaires étrangères.)

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qui leur étaient désormais fermés? L'Autriche avait-elle des vaisseaux à envoyer dans l'Océan pour empêcher les escadres britanniques d'achever la ruine, déjà presque consommée, du commerce espagnol, et barrer le chemin aux galions du Nouveau Monde? Puis les troupes espagnoles ne pouvaient se maintenir en Savoie et à Nice qu'avec le concours des Français, et en s'adossant en quelque sorte à la frontière de France; une fois privées de cet appui, elles ne pouvaient rester au delà des Alpes et se verraient forcées de quitter la place sans délai. Mieux valait encore recevoir Parme et Plaisance en retour, que de s'en aller les mains vides. Aussi fut-il bientôt visible que la colère, d'abord si vive, s'atténuait insensiblement. On ne parla bientôt plus que d'obtenir la promesse que les humiliants contrats de Yasiento et du vaisseau de permission , dont la durée avait toujours été limitée, ne seraient renouvelés que pour le nombre d'années qui restaient à courir à la déclaration de guerre : enfin, dans les termes maussades, Taccession fut accordée. — « Mon honneur, dit Ferdinand à Vauréal, a été attaqué par la signature faite à mon insu, il le serait plus encore si on me soupçonnait de vouloir

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continuer la guerre pour mon intérêt. C'est la seule raison qui m'engage à ordonner à mon ministre de signer. » — « Et la reine, fort allumée (dit Tévêque), a ajouté que sans cette raison il n'aurait jamais consenti à une chose qui est aussi contraire à son intérêt qu'à sa gloire*. »

L'Autriche restait donc seule : mais à elle non plus y la solitude ne laissait pas plus de ressources que d'espérance. Elle ne pouvait continuer sans alliés une lutte que, même avec de puissants concours, elle avait très faiblement soutenue. Batthiany, sans Cumberland, pouvait-il même essayer de regarder Maurice en face? Exilé de la Hollande, où se serait-il replié, ne pouvant plus poser le pied dans les Pays-Bas? Les Russes, ce suprême espoir, n'étaient encore qu'à moitié de leur route si péniblement parcourue : pour les empêcher de faire un pas de plus, il suffisait que les deux puissances maritimes, qui s'étaient chargées des frais de leur transport, les avertissent qu'on allait leur couper les vivres. En Italie, la partie était peut-être tenable pour les troupes impériales, tant qu'elles n'auraient en face d'elles

1. Vauréal à Puisieulx, 3 juillet 1748. (Correspondance d'Espagne. — Ministère des alTaires étrangères.)

que les Piémontais; mais qui pouvait répondre que Charles-Emmanuel ne fit pas preuve une fois de plus de cette facilité à passer d'une alliance à Tautre qui était la vieille habitude de sa dynastie? Pour se retourner vers la France et l'appeler à son aide, il n'avait qu'à tirer de ses carions le traité préparé naguère par d'Argenson, et le consacrer par une de ces alliances de famille qui avaient si souvent uni les maisons de Savoie et de Bourbon. Si le dauphin était marié, le prince de Piémont ne l'était pas, et Louis XV avait plus d'une fille dont la main serait facilement obtenue. De ce côté, comme de tout autre, le regard ne rencontrait que des ennemis et l'horizon était fermé à l'espérance.

A une force majeure si évidente, comment se fait-il que l'Autriche ait sérieusement essayé de faire tête et qu'elle ait prolongé, six mois durant, une vaine résistance? L'impératrice, malgré la ténacité connue de son caractère, n'était dépourvue ni de prudence ni de jugement, et son orgueil avait dû fléchir à plusieurs reprises devant des nécessités moins impérieuses. Cette obstination serait vraiment incompréhensible, si les documents autrichiens ne nous en fournissaient une explication inattendue. Quelle sur-

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prise n'est-ce pas, en efiet, de reconnaître que ce fut le ministre de France en personne, le même Saint-Séverîn, — qui venait d'enlever par surprise, et presque d'arracher de force, la signature de l'Angleterre et de la Hollande, — qui, se retournant dès le lendemain, vint chercher son collègue autrichien pour lui suggérer tout bas la pensée qu'après tout, rien n'était fait, que les préliminaires étaient conçus en termes si larges qu'en disputant sur Texéculion au lieu de les repousser en bloc, on pouvait encore en modifier le sens, en atténuer la rigueur, changer les clauses les plus pénibles et préparer ainsi la voie à de nouvelles et plus heureuses combinaisons? Quel but poursuivit-il par ce manège clandestin, dont le ministère français ne fut jamais complètement informé, et dont la trace est à peine visible dans sa correspondance? Partageait-il luimême l'espoir ou l'illusion qu'il se plaisait à faire naître? Avait-il réellement l'intention de réparer en partie le tort qu'il avait causé, de panser, sinon de guérir, la blessure qu'il avait faite, et de se faire pardonner ainsi par Kaunitz. le manque de foi dont il sentait qu'il avait justement encouru le reproche? Voulait-il tout simplement se donner l'apparence d'un esprit de

conciliation affecté, faire ressortir, par ce contraste, la raideur et la dureté des exigences britanniques et envenimer ainsi le différend qu'il s'applaudissait d'avoir suscité entre les deux alliés? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. On ne peut pourtant se défendre de croire que, des deux suppositions, celle qui prête à l'agent de la France le plus d'adresse et le moins de franchise, étant la plus conforme au caractère que nous lui avons vu déployer, est la plus vraisemblable : car c'est celle qui répond le mieux à la joie maligne qu'il éprouvait (c'est lui qui Ta dit, en propres termes) « d'avoir mis le comble au commencement de méfiance et d'aigreur établies entre les ennemis de la France »-

Les relations entre Kaunitz et Saint-Séverin étaient restées naturellement plus que froides, et à peine polies, depuis la scène assez vive qui avait suivi les explications échangées à la suite de la signature des préliminaires; mais elles ne tardèrent pas à être renouées par l'intermédiaire officieux d'un secrétaire d'ambassade saxon, le

baron de Kauderbach, que son ministre, le comte de Brûhl, avait envoyé à Aix pour suivre de près 6t lui faire connaître la marche de la négociation. Si l'on se souvient de l'ardeur et de la persévé-

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rance que Bruhl avait mises à préparer le rapprochement de la France et de TAutriche, on peut comprendre le désappointement qu'il avait dû éprouver en apprenant la rupture survenue entre les représentants des deux cours : d'autant plus que, tenu au courant, sinon des détails, au moins des progrès de leur transaction secrète, il se croyait à la veille de mettre la main sur un résultat si longtemps attendu. Il était dur d'échouer au port. Pénétré du chagrin qu'éprouvait son maître et recevant d'ailleurs journellement la confidence de la douloureuse irritation de Kaunitz, Kauderbach se décida à aller trouver tout droit Saint-Séverin . — Qu'avez-vous fait, lui dit-il, et que sont devenues les espérances de paix et de conciliation que vous nous aviez données? — Puis il lui rappela ce nouveau et grand système politique, déjà plus d'une fois développé à Versailles par le comte de Loos, et à Aix par Kaunitz lui-même, et qui consistait à prévenir la ligue, toujours prête à se former, des puissances protestantes, en lui opposant une union catholique capable d'y tenir tête. Ces grandes vues, dont Saint-Séverin s'était laissé entretenir, dont il avait paru apprécier la portée, avait-il cessé d'y être sensible? Gomment ne voyait-il pas que

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les préliminaires, en consacrant, de concert avec r Angleterre, tous les avantages de la Prusse, préparaient précisément cette union protestante qui, une fois la paix conclue, deviendrait intime et menaçante?

Saint-Séverin le laissa parler sans s'émouvoir, puis il lui affirma que ses sentiments, ni ceux de sa cour, n'étaient nullement changés. — Mais que voulez-vous, lui dit-il, TAutriche nous faisait attendre, et de l'autre côté on ne cessait de nous presser. Vous ne croiriez jamais jusqu'où de ce côté-là on poussait les concessions et le désintéressement. On allait au-devant de tous nos désirs. Pouvions-nous manquer une occasion pareille? Tenez-vous encore pour heureux que nous n'ayons pas exigé davantage. Pour peu que j'eusse insisté, je faisais imposer à l'Autriche des conditions bien plus désavantageuses encore, et l'Angleterre aurait tout accepté. Croiriez-vous qu'il s'en est peu fallu que j'aie fait insérer dans les préliminaires la restitution de Gibraltar?

Abordant ensuite les vues générales que Kauderbach avait rappelées, Saint-Séverin n'eut pas assez d'admiration à témoigner pour la justesse et la supériorité d'esprit que Kaunilz ayait déployées en les développant. — Et puis quelle

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noblesse dans toute sa conduite! On ne saurait en faire trop d'éloges, surtout si on la comparait à celle des autres ministres des alliés, car de ce côté il fallait bien le reconnaître, il y avait eu des manœuvres odieuses de nature à laisser les plus implacables rancunes. Pourquoi enfin, dit-il, se préoccuper si fort de telle ou telle clause des préliminaires; ce sont de maigres détails auxquels il ne faut pas s'arrêter. Ces articles sont si vagues qu'on leur fera dire tout ce qu'on voudra. J'en tirerai, moi, ce qui me conviendra. C'est une cire molle, f en ferai un chiens un chat, un singe, tout ce qui me plaira. L'essentiel est qu'on ait confiance dans la France et qu'on lui dise clairement ce qu'on désire. Il est encore temps d'aviser.

Kaunitz avait trop chèrement payé sa confiance dans les compliments et les caresses de Saint-Séverin pour mordre cette fois à l'appât sans précaution. Il se borna donc à engager Kauderbach à continuer la conversation, mais en le chargeant de bien faire comprendre qu'après ce qui s'était passé, ce n'était pas à l'Autriche à parler, mais bien à attendre ce qu'on aurait à lui dire. Puis rendant compte à sa cour de cet étrange entretien, il laissait voir assez clairement

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sa crainte de donner dans un nouveau piège. — La France, disait-il, a cette fois bien réussi à brouiller toutes les cartes; elle a brisé tous les liens qui unissaient entre eux les alliés, elle a levé tous les scrupules qui pouvaient nous faire hésiter à rompre avec les puissances maritimes ; elle voit TAngleterre aux abois; il est tout simple qu'elle veuille profiter d'une situation si adroitement ménagée, mais il faut savoir ce qu'elle en veut tirer. Des paroles dites à voix basse et des promesses vagues ne sauraient nous suffire. — Le tableau était exact et la réserve prudente. Seulement ce qu'avec son sens pratique et la précision un peu lourde de son esprit Kaunitz ne pouvait deviner, c'est que derrière les allures changeantes et les retours capricieux de l'envoyé de France, ne se cachaient réellement aucune espérance, ni aucun calcul d'intérêt. Témoin du désarroi des cours naguère alliées, et heureux de pouvoir l'accroître, Saint-Séverin, à qui ses instructions n'avaient pas permis d'en profiter à son gré, se plaisait faute de mieux à s'en donner le spectacle et à s'en faire un jeu *. A Vienne on prit la chose plus au sérieux, et

i. Kaunitz & Marie-Thérèse, 6-16 mai 1748. (Archives de Vienne).

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Touverture fut accueillie avec plus de confiance et plus d'empressement peut-être qu'elle ne méritait. C'est que, si la brusque signature des préliminaires, succédant à des espérances tout opposées, n'avait pas causé à Marie-Thérèse une surprise moins pénible qu'à son envoyé, l'impression pourtant qui lui restait était différente. Kaunitz était surtout sensible au désagrément personnel qu'il éprouvait d'avoir été ou du moins de paraître dupe des bonnes paroles de Saint- Séverin. Pour Marie-Thérèse, il n'y avait qu'un vrai, un seul, un grand coupable, c'était l'envoyé anglais, ou plutôt le cabinet britannique luimême dont ces préliminaires prétendus improvisés n'avaient fait que mettre au jour les frauduleux desseins, conçus déjà de longue date.

De ce côté tous les soupçons étaient enfin justifiés, et dès lors l'irritation de l'impératrice portée à son comble. Qu'importait que Saint-Séverin eût manqué d'égards, en se dérobant à la dernière heure à un arrangement presque conclu, et qu'il eût même usé de ruse pour cacher son jeu? Qu'était-ce auprès du trait bien plus noir de l'Angleterre oubliant une amitié presque séculaire et jetant au vent la foi jurée par vingt

traités difiTérents? On pardonne plus volontiers le

stratagème d'un adversaire que la trahison d'un ami. Et quelle joie ne serait-ce pas pour Timpératrice de profiter à son tour des irrésolutions, des artifices mêmes de la France et de sa politique à double face pour retourner contre son alliée infidèle l'instrument qu'elle avait forgé et la faire tomber à son tour dans le piège qu'elle avait tendu !

Il faut ajouter que l'impératrice fut appuyée dans cette ligne de conduite un peu hasardeuse par ses meilleurs conseillers. Le vieux Bartenstein, en particulier, entra presque de lui-même dans la pensée, au lieu de repousser les préliminaires en bloc et en principe, d'y pénétrer en quelque sorte pour en modifier le détail, en changer Tesprit et en prévenir les effets. En vieux praticien qu'il était, portant dans les affaires politiques l'esprit de procédure et presque de chicane juridiques, il examina article par article, disséqua en quelque sorte le document, et n'eut pas de peine à y reconnaître les traces d'une précipitation irréfléchie. Des points nécessaires à résoudre avaient été omis, et la difficulté se retrouverait à l'exécution. D'autres avaient reçu une solution imparfaite et obscure qui donnerait lieu entre les contractants à de nouvelles dissi-

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dences et peut-être à de longs débats. Dans le cours de ces contestations inévitables, TAutriche, appuyée comme elle pouvait Têtre par l'Espagne (dont la colère à ce premier moment n'était pas encore calmée), trouverait l'occasion de présenter et peut-être de faire prévaloir ces justes griefs. Le tout était de savoir si la France était sérieusement disposée à se prêter à cette métamorphose insensible de l'œuvre qu'elle avait elle-même préparée. C'est ce que Kaunitz fut chargé de tirer au clair, « car en ce cas, lui disait une lettre officielle, il y aurait remède à tout * ».

L'impératrice développa elle-même cette instruction dans une longue dépêche dont la rédaction confuse était, suivant son habitude, parsemée et comme éclairée par des traits lumineux. Après avoir envoyé à son fidèle agent sa pleine approbation de sa conduite, le rassurant ainsi contre les reproches qu'il se faisait à lui-même : — « Ne perds point courage, lui disait-elle, l'intérêt supérieur de notre service te commande de reprendre possession de toi-même. » — Elle convenait alors qu'il n'y avait plus lieu de se fier

1. Uhlfeld à Kaunitz, 43 mai 1748. — Béer, Friede von Aacken. Archives de l'histoire d'Autriche publiées par FAcademie de Vienne, t. XLVII, p. 38.

« pas plus aux ennemis jusquHci irréconciliables de notre maison qu'à ceux qui s'appelaient nos alliés. » Aussi elle avait appris avec plaisir que, sous le coup d'une première impression, il s'était exprimé avec vivacité, aussi bien devant lord Sandwich que devant Saint-Séverin , sur rindignité de leur conduite, et elle comprenait qu'il eût été blessé dans tâme par les procédés faux et indécents du ministre français, c II est toujours utile, disait-elle, de se montrer sensible à un affront et surtout avec l'Angleterre qui, ainsi que U atteste l'expérience des temps anciens et modernes y est toujours prompte à assouvir Vimpétuosité de ses appétits {Nachdem sie ihre Ungestummentheit sàttiget hat). » Mais ce n'était pas une raison pour rompre en visière à ses collègues et briser tous les rapports avec eux. Il ne faut se souvenir des torts déjà ressentis « que pour empêcher qu'en nous croyant indifférents, on ne continue à nous sacrifier ».

Entrant alors elle-même dans la discussion détaillée des articles préliminaires, elle distingue ceux qu'elle pourrait accepter ou sur lesquels elle peut, au moins, passer condamnation, ceux, au contraire, qui la blessent au vif et qu'elle trouve autant que jamais intolérables. Dans la

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première classe, elle range naturellement tout ce qui intéresse la France et peut servir à ménager son appui, comme l'établissement de Tinfant en Italie et les satisfactions données à la république de Gênes. La seconde comprend, est-il besoin de le redire? les faveurs faites, les garanties accordées aux deux grandeurs rivales et détestées que la guerre a fait accroître à ses dépens : à Charles - Emmanuel et à Frédéric. Puisque la France a fait la faute de laisser inscrire ces concessions maudites dans l'acte qu'elle a signé, la princesse ne lui demande plus de s'y opposer directement, mais seulement de s'en désintéresser, de ne pas s'attacher à les maintenir dans l'acte définitif, et de montrer par cette indifférence qu'en tout cas on ne peut compter sur elle pour en assurer l'exécution. C'est de cette indifférence [Gleichgûltigkeit] de la France que Kaunitz doit se procurer la certitude, et c'est le sujet sur lequel il ne faut cette fois tomber dans aucune méprise. Ainsi, avec cette ténacité peu raisonnée qui est souvent un des traits du caractère féminin, le seul qu'on puisse relever dans cette âme virile, c'est toujours sur les mêmes points fixes que sa pensée est tendue, et le double engagement qu'elle n'a pu empêcher la France de prendre, elle veut,

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au moins, qu'on lui promette de ne pas le tenir. Une autre recommandation qui n'est pas faite à Kaunitz avec moins d'insistance, c'est de n'accepter à aucun prix, en échange des réclamations de divers genres qu'il aura à présenter, les compensations pécuniaires que l'Angleterre pourrait lui offrir. — « Il vaut mieux, s'écrie-t-elle, se fier désormais à nos propres forces que de mendier l'argent étranger et de rester ainsi dans une éternelle dépendance. Notre maison n'a que trop éprouvé la réalité du proverbe : Fistula dulce canit. Les subsides d'Angleterre sont estimés dix fois plus qu'ils ne valent. Pour suppléer aux engagements qu'elle n'a jamais remplis, nous avons dépensé bien plus que ce qu'elle nous a donné pendant quelques années, malgré l'éclat qu'elle a mis à en faire, aux yeux du public, un odieux étalage '. »

En exécution de ces instructions, Kaunitz vint déclarer à Saint-Séverin qu'il recevait de l'impératrice les pouvoirs nécessaires pour accéder aux préliminaires, mais seulement en ce qui touchait

1. Marie-Thérèse à Kaunitz, 14 mai 1148. (Archives de Vienne.) — Le proverbe cité par l'Impératrice est le commencement d'un vers connu : Fistula dulce canit voliicrem dum decipit auceps. Voir à l'appendice A les principaux passages de cette importante dépêche de l'Impératrice.

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les différends à régler entre elle el les États avec qui elle était en guerre. Cette adhésion limitée excluait par là môme les clauses qui n'intéressaient que le roi de Sardaigne, puisqu'il n'avait pas cessé d'être son allié nominal, et le roi de Prusse, avec qui elle était en paix depuis le traité de Dresde. Quant à ce dernier traité, l'ayant déjà souscrit et ne songeant pas à le violer, elle ne voyait pas par quel motif elle aurait à y donner une adhésion nouvelle. Pourtant, ce traité luimême, ajoutait Kaunitz toujours au nom de sa souveraine, comme toutes les conventions du monde, comportait des obligations réciproques. En même temps que le roi de Prusse avait reçu la cession de la Silésîe, il avait dû s'engager à respecter tout le reste des possessions héréditaires de la maison d'Autriche. L'une de ces obligations n'étant pas moins sacrée que l'autre, l'impératrice ne pouvait croire que, contrairement à toutes les lois humaines et divines^ les puissances signataires des préliminaires eussent le dessein de les séparer, et n'eussent pas entendu donner à toutes deux une égale confirmation.

Que ce point fût bien éclairci, qu'il fût clairement exprimé, que la garantie donnée à la Prusse pour sa conquête était assurée également à TAu-

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triche pour tout ce qui restait de ses domaines patrimoniaux, et elle consentirait que cet ensemble de dispositions corrélatives prit place dans les actes qui établiraient la paix générale '.

Une déclaration, posant ces deux réserves, était déjà préparée et devait précéder Tacte formel d'adhésion aux préliminaires. Kaunitz n'hésita pas à en donner connaissance à Saint-Séverin qui ne fit pas de difficulté non plus d'en prendre lecture. Il n'y présenta aucune objection positive, indiqua même quelques modifications à faire qui furent insérées, suivant son conseil. Il ne pouvait se dissimuler cependant que, sous une forme ambiguë, et moyennant quelques précautions de langage qui ne pouvaient tromper personne, la pièce à laquelle il collaborait ainsi avait pour effet d'écarter implicitement un des articles des préliminaires et de donner à un autre une très grave extension. Or ces points étaient ceux auxquels son collègue anglais attachait un prix tout particulier. La manœuvre allait donc assez directement à altérer le texte et encore plus l'esprit de Tacte dont il était lui-même Fauteur principal. Il sentait si bien ce que ce procédé avait

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