‹ La paix d'Aix-la-ChapelleChapitre 7 sur 39 · D'Ârneth, t. III, p · texte numérisé non relu

D'Ârneth, t. III, p

de louche, sinon de positivement déloyal, qu*il n'en rendait à son ministre qu'un compte imparfait et très atténué. — « M. de Kaunitz, écrivait-il, m'a témoigné ne vouloir se déterminer que d'après mon conseil. Le rôle est d^ifficile à jouer : je crois m'en être tiré de manière à ne laisser naître aucun soupçon sur notre fidélité à remplir nos engagements, mais d'une façon à ne pas nous aliéner absolument la cour de Vienne, mais plutôt à l'entretenir dans de certaines dispositions pour la retrouver au besoin. »

Pas un mot de la confidence qu'il avait reçue et de l'accueil qu'il y avait fait. A plus forte raison, n'en donna-t-il aucun avis à Sandwich, avec qui il restait en rapports journaliers, dans des termes d'intimité et de confiance apparents, et qui devait être à cent lieues de soupçonner l'atteinte qu'il laissait porter à leur œuvre commune *.

Naturellement, quand la déclaration fut communiquée aux envoyés d'Angleterre et de Hollande, ceux-ci se récrièrent et déclarèrent d'un commun accord qu'ils ne pouvaient accepter

1. Kaunitz à Marie-Thérèsef 26 mai 1748. (Archives de Vienne.) — Béer, Friede von Aachen^ p. 42. — Saint-Séverin à Puisieulx, 24 mai 1748. {Correspondance de Bréda et d'Aix-la-Chapelle. — Ministère des afîaires étrangères.)

qu'une adhésion pure et simple et ne se prêteraient à aucune réserve. Obligé à son tour de s'expliquer, Saint-Séverin s'en tira par une équivoque. — « Je pris la parole, dit-il, et je dis que comme Sa Majesté n'avait pris aucune part aux traités de Worms, de Breslau et de Dresde, je ne pouvais rien dire sur ce point et que je m'en tenais à Taccession aux préliminaires. » C'était conclure comme ses collègues, mais en s'appuyant sur un motif que Kaunitz, croyant l'entendre à demi-mot, pouvait prendre pour un encouragement. Aussi ce ministre se borna-t-il à répondre qu'il n'avait rien à retrancher, ni à ajouter à sa déclaration et que c'était à prendre ou à laisser. Réflexion faite, on trouva qu'il valait mieux se contenter d'une acceptation conditionnelle que de s'exposer à une rupture absolue. Acte fut donc donné à Kaunitz de son adhésion, mais en le prévenant d'avance que dans la suite de la négociation on regarderait ses réserves comme nulles et on n'en tiendrait aucun compte. — « Après tout, disait Saint-Séverin à Kaunitz, dans un entretien qui suivit cette conférence, en signant les préliminaires, nous n'avons pas pris l'engagement d'intervenir en Italie à main armée pour y exercer sur vous une contrainte, et ce ne

LA PAIX d'aix-la-chapbllb. 203

sont pas les flottes anglaises que vous avez à y craindre. » Et il laissa entendre qu'il était mandé à Compiègne pour entretenir verbalement de la situation le roi et ses ministres, et que c'était là à peu près le langage qu^l comptait leur tenir. Il est vrai qu'au même moment, il affirmait à Sandwich que son voyage n'avait pas, dans sa pensée, d'autre but que de préparer les mesures qu'ils auraient à prendre en commun, si l'Autriche persistait dans son attitude de résistance et de réserve *.

Les paroles de Saint-Séverin étaient consolantes et se rapprochaient assez de la promesse ^indifférence que désirait l'impératrice et que Kaunitz était chargé d'obtenir. Ce n'étaient pourtant que des paroles, et le moindre écrit aurait mieux valu. C'est à quoi il paraîtrait que Kaunitz réfléchit, mais un peu lard, quand il eut laissé partir Saint- Séverin pour se rendre à l'appel royal et alors qu'il eût été difficile de courir après lui. Mais Saint- Séverin avait laissé à Aix en son absence, pour veiller aux affaires, son secrétaire d'ambassade Tercier, que j'ai déjà nommé et à qui une capacité

1. Sandwich à NewcasUe, 19 mai 1148. {Treaty papers. Record office.) — Beer, p. 43. — Kaunitz à Marie-Thérèse, 26 mai 1748.

reconnue avait valu (on le savait) la pleine confiance de son chef. Ce fut à ce modeste agent que, faute de mieux, Kaunitz crut devoir s'adresser, en usant avec lui d'une ouverture de cœur qui ne laissa pas de Tétonner un peu. Il fallait, lui dit-il, que l'on sût enfin à quoi s'en tenir sur ce que voulait la France. L'Autriche ne pouvait continuer à marctf^er à Faventure et elle devait se former ce que dans la langue diplomatique du temps on appelait un système. Si ce n'était pas avec la France, ce serait donc avec ses anciens alliés qu'elle devrait lier de nouveau sa partie, et il ne manquerait pas de gens qui la pressaient d'y revenir. Mais pourquoi donc la France tiendraitelle à ce qui pouvait accroître la situation du roi de Sardaigne? Est-ce que le traité de Worms n'avait pas été fait contre elle dans la ferveur de la guerre et avec le dessein avoué d'exclure la maison de Bourbon d'Italie? Et est-ce que la France ne voyait pas que depuis ce jour-là le roi de Sardaigne était devenu la marotte de C Angleterre : « Quant à nous, ajouta-t-il, nous offrons à la France une réconciliation loyale et solide : l'établissement de l'infant Philippe deviendra par notre concert aussi sûr que stable : nous lui servirons pour ainsi dire de garde du corps et...

LA PAIX d'aix-la-ghapblle. 205

nous ne demandons qu^une seule chose à la France qu'il lui est très facile de nous accorder, c'est de ne prendre aucune part à ce qui se fera relativement à Texécution du traité de Worms... Ce sera à nous à voir ce qu'il nous conviendra de faire, et nous n'aurons pas même besoin de recourir à des voies de fait : car le pays est tout ouvert, et la citadelle de Plaisance est la seule place de quelque défense... mais il nous faut quelque chose de plus que des paroles, et c'est jusqu'à présent tout ce que j'ai pu donner à ma cour. Quelque illimités que soient les pouvoirs qu'elle m'a donnés et quelque confiance qu'elle ait en moi, cependant comme dans les cours les sentiments sont dififérents, je voudrais bien que l'on pût ne me rien reprocher... Pour offrir donc des sûretés à ma cour, je voudrais que le comte de Saint-Séverin me donnât un écrit en forme de déclaration de lettre ou de quelque autre manière que ce soit, car je me prêterai à la forme qu'il voudra choisir,... qui nous donnât l'assurance que nous avons les mains libres et que ni la France, ni ses alliés ne s'opposeront à ce que nous voudrons entreprendre. » Et ce disant, il tira de sa poche un petit papier écrit d'avance et portant que < Sa Majesté Très-Chrétienne n'avait

pris aucune part aux traités de Worms, de Breslau et de Dresde et que, par conséquent, par les articles des préliminaires où il est fait mention des cessions déjà faites par Sa Majesté Tlmpératrice, Sa Majesté Très-Chrétieune n'entend point avoir rien ajouté ni ôté à la valeur de ces cessions. »

La communication ainsi faite dépassant par sa nature même la compétence d'un simple chargé d'affaires, Tercier n'avait qu'à s'incliner en promettant de la transmettre. Mais c'était un esprit droit et simple, nullement mêlé, et probablement n'entendant rien aux finesses de son supérieur; il avait prêté sa plume réputée très habile à la rédaction des préliminaires; c'était lui qui avait été envoyé pour en porter le texte à Versailles. L'idée d'en altérer le sens naturel par une sorte de restriction mentale imaginée après coup lui causa une surprise qu'i! eut peine à dissimuler : et effectivement, sans y être préparé d'avance, il était difficile de comprendre par quelle subtilité de conscience on pouvait souscrire une convention d'une main et de l'autre prendre l'engagement d'en laisser annuler, en fait, une des clauses les plus importantes *.

1. Tercier à Puisieulx, 15 juin 1748. (Conférence de Bréda et d* Aix-la-Chapelle. — Ministère des affaires étrangères.)

L'expédition aussitôt adressée par Tercier ne rejoignit pourtant pas Saint-Séverin à Compiègne, où on ne le garda que quelques jours. Mais il est certain qu'il n'aurait fait aucun effort pour obtenir la permission de mettre sa signature au bas d'un acte pareil à celui que Kaunitz essayait de tirer de lui. Outre qu'il n'avait certainement nulle envie lui-même de laisser une pièce d'une nature si compromettante entre les mains d'un confident qui avait tout intérêt à en user sans discrétion, une fois à Compiègne, il n'avait pas été longtemps à reconnaître qu'une telle proposition ne trouverait aucun accueil pas plus auprès du roi que du ministre. L'un et l'autre, préoccupés avant tout de mener à fin une conclusion qui n'avait que trop tardé à leur gré, écartaient tout ce qui pouvait ouvrir la porte à de nouveaux débats. C'est le propre des caractères irrésolus, une fois que les circonstances les ont obligés à prendre un parti, de repousser avec une sorte d'effroi tout ce qui pourrait les replonger dans les difficultés dont ils sont sortis. Puîsieulx, en particulier, informé par le ministre saxon, le comte de Loos, du dépit qu'éprouvait l'Autriche et des expédients auxquels elle essayait de se rattacher dans sa détresse, avait déjà refusé absolu-

208 LA PAIX d'aix-la-ghapelle.

ment de donner à ces espérances un mot d'encouragement : « M. de Kaunitz, écrivait-il dès le 21 mai, a écrit une lettre très forte au comte de Loos, ce dernier est venu exprès ici pour m'en faire la lecture. Elle porte que le roi doit être satisfait des coups qu'il a portés depuis quinze ans à la maison d'Autriche. Sa Majesté est trop généreuse pour la réduire au point de se trouver peut-être par la suite obligée de la relever. Cette lettre est remplie d'aigreur contre l'Angleterre et contre le roi de Sardaigne... Le comte de Loos m'a dit encore que la reine de Hongrie souhaiterait qu'on la laissât agir contre le roi de Sardaigne en Italie pour reprendre tout ce qui avait été cédé par le traité de Worms et qu'alors maîtresse de tous les États qui devaient former l'établissement de l'infant, elle les remettrait dans la main de Sa Majesté... et cet ambassadeur m'a prié d'aider la cour de Vienne de mes conseils dans une circonstance si critique. J'ai reçu cette déférence avec la modestie qui me convenait. Je lui ai répondu que, me mettant pour un moment à la place de la cour de Vienne, je sentais toute Tamertume de la situation où elle se trouvait par sa faute, que je croyais qu'elle n'avait rien de mieux à faire pour le présent que de ne

LA PAIX d'aix-la-ghapbllb. 209

montrer aucune aigreur à ses alliés, d'accéder aux préliminaires et d'attendre de radoucissement du temps et des circonstances. Je lui ai déclaré que le roi ne ferait rien sans le concours de TAngleterre tant sur ce qui avait rapport à ritalie que sur les autres articles des préliminaires... Il me paraît, ajoutait-il, que la cour de Vienne est convaincue que l'Angleterre cherchera désormais l'alliance du roi de Prusse de préférence à la sienne, et ce système, qui ne peut être encore qu'en perspective, a déjà commencé depuis quelque temps à faire faire de sérieuses réflexions à la reine de Hongrie, et celte appréhension vraie ou fausse peut nous servir utilement : mais il faut pour en tirer parti que nous ayons Tair d'ignorer tout cela. »

Sur un esprit ainsi disposé, on peut juger quelle impression avait dû produire la déclaration pleine de restrictions et de réserves dont l'Autriche avait fait précéder son accession aux préliminaires : « C'est la pièce la plus captieuse, s'était-il écrié, qui soit sortie de la boutique de Bartenstein ». Saint-Séverin ne fut pas pressé, on le conçoit, de se vanter d'y avoir mis la main. II aurait craint de s'attirer cette réponse méritée : c'est que, s'il y avait dans les préliminaires des

articles dont TÂutriche pouvait réeilemeat se plaindre, c'était en les rédigeant qu'il aurait dû y songer, et qu'il était trop- tard pour réparer l'imperfection de son œuvre par des voies obliques et des interprétations subtiles ^

Aussi dut-il revenir à Aix-la-Chapelle, ne rapportant, rien qui répondit à l'atlente impatiente de Kaunitz et aux espérances qu'il lui avait laissé concevoir. En revanche, des propos flatteurs, de s compliments empressés pour lui et sa souveraine de la part du roi, du ministre et de toute la cour, y compris madame de Pompadour, il en revenait, dit-il, les mains pleines et, effectivement , il s'en montra prodigue. Toutle monde regrettait, assurat-il, les malentendus qui avaient divisé les deux cours et les fausses mesures auxquelles le dernier ministre s'était laissé entraîner, contrairement aux véritables intérêts de la France. A l'avenir, il fallait vivre des deux parts sur un pied de confiance et de cordialité réciproques, et la France, pour sa part, était décidée à travailler, non seulement au maintien, mais à l'agrandissement de la maison impériale. Mais, pour le présent,

1. Puisieulx à Saint-Séverin, 22-6 mai 1748. {Con^espondance de Bréda et d* Aix-la-Chapelle. — Ministère des alTaires étrangères.)

les préliminaires étant signés, il fallait les exécuter, rhonneur du roi ne lui permettant pas de rien faire qui parût tendre à en éluder Tobligation.

A part cet objet, sur tout autre point, la France était prête à rendre à l'Autriche tous les services qui étaient en son pouvoir, et il en était un en particulier qu'elle offrait tout de suite et de grand cœur. On avait de bonnes raisons de croire que le roi de Prusse songeait à embrasser la religion catholique et qu'il avait même fait prier le pape de lui envoyer deux missionnaires pour Téclairer. Cette conversion ne pouvait avoir d'autre but que de préparer une candidature à la dignité impériale au détriment du jeune archiduc qui n'était pas encore déclaré roi dès Romains : la France était décidée à s'opposer formellement à la réalisation d'un tel dessein.

C'était une étrange manière de détourner la conversation, et la promesse d'un concours contre un danger lointain et probablement imaginaire était une mince compensation au refus de toute assistance immédiate contre un grief présent Kaunilz eût été excusable de n'y voir qu'une plaisanterie d'un goût médiocre. Il se borna à dire qu'il croyait volontiers que le roi de France ne

songerait pas à disputer la dignité impériale à TAutriche afin d'en faire don à un souverain dont la puissance serait bien plus à craindre pour les intérêts de sa couronne et les libertés germaniques, et il se retira à la fois piqué et découragé *. Ce n'était pas le compte de Saint-Séverin , à qui quelques mots jetés par Kaunitz, dans son entretien avec Tercier, avaient fait craindre que l'Autriche, si on la poussait à bout, ne finît par se rejeter dans les bras, ou plutôt aux pieds de ses anciens alliés, et n'obtint d'eux quelques concessions qui lui permettraient de rentrer en grâce. Cette réconciliation entre les ennemis de la France (si elle avait lieu) lui enlèverait précisément le seul fruit véritable qu'il se vantait, on Ta vu, d'avoir tiré de sa négociation. Il lui importait donc de tenir Kaunitz en espérance et en quelque sorte en haleine; mais la difficulté était de le faire revenir après s'être vu contraint de lui refuser la seule chose qu'il demandât, et qu'il mît du prix à obtenir. L'occasion naturelle se trouva pourtant, et Saint-Séverin ne perdit pas un moment pour la saisir.

1. KauniU à Marie-Thèrëse, 25-29 juin 1848. — Béer, p. 45, 46. — Il paraîtrait que Tidée de la conversion de Frédéric fut alors généralement répandue. On la trouve mentionnée dans les correspondances du ministre d'Angleterre en Russie.

LA PAIX d'aix-la-ghapelle. 213

Bartenstein avait bien jugé quand il prévoyait que les signataires des préliminaires auraient quelque peine à s'entendre sur bien des points que, dans leur hâte à conclure, ils avaient négligé de tirer au clair; une dissidence de ce genre s'éleva en effet au sujet de la date qui devait servir de point de départ à la restitution réciproque des provinces conquises. La France voulait en faire remonter les effets au jour de la signature des préliminaires : l'Angleterre, tenant à garder le plus longtemps possible ses conquêtes maritimes, demandait à retarder l'exécution jusqu'à la conclusion du traité définitif. On pouvait la soupçonner de vouloir ainsi se ménager le temps d'achever la démolition des défenses qui protégeaient le Cap-Breton et le fort de Louisbourg : opération qui, soustraite par la distance à toute surveillance, pourrait être menée à fin sans qu'on en fût même prévenu. Le dissentiment ne put rester longtemps secret parce qu'au même moment le roi d'Angleterre, profitant de l'armistice, venait visiter son cher électoral de Hanovre en compagnie de son premier ministre, et Sandwich, désirant vivement trouver un moyen de conciliation, prit le parti d'aller demander à ses supérieurs de nouvelles instruc-

tions. Ce départ donna lieu à beaucoup de commentaires, et on put croire un moment que, si un arrangement nintervenait pas à la satisfaction des deux parties une rupture aurait lieu qui remettrait tout en question.

Saint-Séverin n'éprouvait, en réalité, aucune inquiétude véritable sur l'issue de ce débat, car Sandwich, dont les bonnes dispositions lui étaient connues, n'avait pas craint de lui dire que, son roi, ne jouissant pas du même pouvoir despotique que le roi de France et les autres souverains d'Europe, était souvent obligé, pour ménager l'opinion de son peuple, de faire des démonsirationsqui ne tiraient pas à conséquence : il s'était fait fort de revenir avec un moyen d'accommodement. Mais le seul bruit répandu d'une rupture possible fournissait à Saint-Séverin le prétexte qu'il désirait pour rechercher Kaunilz dans la retraite où il ne voulait pas le laisser s'affliger et s'aigrir plus longtemps. L'officieux intermédiaire saxon était toujours à son service, et il ne fallut qu'un signe pour le faire revenir.

M. de Kaunitz, dit-il à Kauderbach, nous a demandé une chose impossible et qu'on a dû lui refuser. La France ne peut se prêter à rien de ce qui ferait mettre en doute sa bonne foi dans

LA PAIX d'aix-la-chapellb. 2i5

rexécution des conventions qu'elle a signées. Mais si d'autres puissances venaient d'ellesmêmes à manquer à rengagement pris la chose serait bien dififérente, et la France, retrouvant sa liberté, pourrait se retourner vers d'autres alliances. Seulement, ajouta-t-il, le cas serait très grave, car la reprise de la guerre avec l'Angleterre, qui en serait la conséquence, amènerait la perte des colonies et la ruine du commerce français : il faudrait donc que la France trouvât un équivalent aux risques qu'elle aurait à courir et aux sacrifices qu'elle pourrait faire. Saint-Séverin, paraissant alors s'abandonner à son imagination traça sous une forme hypothétique un plan de partage absolument différent de celui qu'avaient consacré les préliminaires, et à l'avantage commun de la France et de TAutriche. — On pourrait, disait-il, laisser à Marie-Thérèse tout ce qu'elle réclamait en Italie, même Parme et Plaisance, en donnant à Tinfant la Savoie et Nice en apanage, et en attribuant à la France quelques places fortes de Pays-Bas, principalement choisies, comme Maëstricht, parmi celles qui dépendaient de la Hollande. Paraissant alors se monter et se découvrir de plus en plus, il entra dans certains détails d'exécution. Il faudrait, dit-il,

246 LA PAIX d*aix-la-chap£:lle.

que rîmpératrice obtint de la Russie, son alliée, la promesse de tenir en respect le roi de Prusse, pour l'empêcher de venir prêter appui aux puissances maritimes. Kauderbach, qui écoutait, tout oreilles, mais un peu étourdi, demanda aloi*s s'il devait faire part à Kaunitz de ces vastes et nouvelles perspectives. Saint-Séverin n'hésita pas à l'y engager, mais sous la condition expresse qu'il donnerait le plan tout entier comme une idée à lui personnelle et en se gardant de dire qu'il parlait au nom de la France ou de son envoyé.

D'ordinaire, de telles recommandations sont enfreintes par ceux qui les reçoivent, et ceux qui les donnent ont rarement la naïveté de croire qu'elles seront respectées. II était difficile de supposer d'ailleurs que Kaunitz pût s'y méprendre et prêtât à l'humble secrétaire d'une petite puissance le dessein ambitieux de remanier, même en pensée, les territoires et les frontières des grands États. Kauderbach n'eut donc rien de plus pressé que de faire savoir, ou du moins de laisser entendre de quelle part il venait. Mais il trouva Kaunitz plongé dans un abattement profond et accueillant toute parole qui portait la marque d'origine française avec un sourire d'incrédulité mélancolique. Au premier mot qui

lui fut touché d'un dédommagement à réclamer par la France en échange de Toffre conditionnelle de son alliance : — Et où voulez-vous que je le prenne? amis et ennemis se sont entendus pour nous dépouiller. Où trouverions-nous quelque chose encore à céder? — Kauderbach lui fit entendre que l'Autriche pourrait bien obliger la France sans lui donner rien du sien. — Êtesvous donc si contents, dit-il, de la Sardaigne et de la Hollande que vous craigniez de faire une affaire à leurs dépens?

L'idée ainsi présentée parut faire sortir l'Autrichien de sa torpeur. — C'est autre chose, dit-il, bien que toujours avec un accent de défiance; vous me parlez d'inaugurer un système tout à fait nouveau en Europe et qui vaut la peine que j'entretienne ma cour. Je vais lui envoyer un exprès pour l'en informer. — Kauderbach se retira en lui recommandant une discrétion absolue dont il ne lui ^vait pas lui-même donné l'exemple.

Saint-Séverin se doutait si bien que la responsabilité de cette démarche aventureuse lui serait imputée et que de Vienne la nouvelle en serait renvoyée à Versailles, qu'il ne crut pas cette fois nécessaire d'en faire mystère à son ministre. II

prit donc les devants pour l'en informer sans trop de détour, mais en insistant sur ce point qu'il n'avait agi et parlé que dans la supposition d'une rupture menaçante avec l'Angleterre et en vue de se ménager une parade et une représaille à cette infidélité. « D'ailleurs, disait-il, Kauderbach est un garçon sage et adroit... je n'avais aucun risque à m'ouvrir à lui sur une simple idée qui n'engage à rien à rien. » Et Puisieulx ne s'élant montré qu'à moitié rassuré par cette précaution : — « Ne soyez point inquiet, lui répétait-il, de ce que j'ai fait dire par Kauderbach; nous ne sommes engagés et compromis en rien. Je suis de votre avis qu'il faut, de préférence à tout, suivre le plan que nous avons formé, mais je ne crois pas qu'il y ait inconvénient à jeter des propos qu'on peut suivre ou abandonner suivant que le cas l'exige *. » Et il ajoutait, en même temps, que Sandwich était de retour, apportant sur le point débattu entre eux une concession à peu près complète du cabinet anglais. Dès lors, la précision d'une rupture n'étant pas réalisée, la démarche qu'il avait faite pour s'y préparer tombait d'elle-même.

1. Saint-Séverin à Puisieulx, 26 juin, 6 juillet 1748. {Conférence de Bréda et d^ Aix-la-Chapelle, — Ministère des affaires étrangères). — D'Arneth, t. UI, p. 374. — Béer, p. 48.

L'effet n'en était pas moins obtenu. Kaunitz, sans ajouter beaucoup de foi à une ouverture trop séduisante pour être bien sérieuse, n'en était pas moins obligé d'attendre ce qu'on en penserait à Vienne. L'idée d'un rapprochement avec l'Angleterre (si jamais il l'avait conçue) était par là même éloignée; et quant à l'impératrice, prompte à se rattacher à tout ce qui lui laissait l'espérance de satisfaire ses ressentiments, elle était confirmée dans la pensée qu'elle avait tout profit à gagner du temps, l'union dirigée contre elle pouvant d'un jour à l'autre se dissoudre d'ellemême par le désaccord de ceux qui Tavaient formée. Kaunitz dut donc continuer par son ordre à faire naître une série de difficultés dans le dessein évident d'éluder et de retarder indéfiniment toute conclusion.

Ce fut d'abord une difficulté de forme. A quoi bon, dit-il, un traité général, signé en commun par toutes les puissances et prétendant trancher par un acte d'ensemble toutes les questions pendantes? Pourquoi ne pas recourir plutôt à des conventions particulières entre les divers États belligérants, réglant entre eux, isolément, et chacun en tête à tête avec son rival et son adversaire de la veille, les points qui les intéressent et

qui les divisent? Le motif de cette préférence pour un mode de négociation si compliqué n'était que trop visible : c'était toujours le désir d'écarter ces engagements collectifs que TAutriche ne voulait pas subir. Et effectivement, on ne voit pas dans quelle convention particulière aurait pu trouver place la garantie promise aux cessions territoriales des traités de Dresde et de Worms. Il n'y avait donc aucune chance que ceux qui avaient repoussé cette pensée sous la forme des réserves mises à Taccession des préliminaires y fissent meilleur accueil, quand elle reparaissait sous une autre tout à fait équivalente. Mais Kaunitz pouvait pourtant invoquer, en faveur du procédé qu'il réclamait, tous les précédents et tous les souvenirs diplomatiques, entre autres les plus récents et les plus chers à l'Angleterre, ceux de la paix d'Utrecht, qui n'avait pas donné lieu à moins de neuf traités différents entre tous les intéressés de la succession d'Espagne. Il croyait donc sa cause si bonne à défendre que, d'avance, il se faisait envoyer de Vienne un traité tout rédigé en dix-huit articles qu'il offrait à la France de signer directement avec l'Autriche, et le remettant à Sain t-Sé vérin, il lui fit remarquer que, si l'Angleterre en prenait connaissance, elle

ne verrait rien qui pût Toffenser, car elle restait pleinement libre de régler de même ses intérêts avec qui et comme il lui conviendrait. Saint- Séverin reçut la pièce, mais sans lui promettre cette fois de la faire agréer, et peut-être que Kaunitz n'y comptait pas *.

Une prétention plus embarrassante , parce qu'elle reposait sur des motifs valables, fut celle qu'il émit au sujet de la restitution promise des Pays-Bas. L'Autriche entendait rentrer dans la possession pleine et entière de ces provinces, et la France avait toujours déclaré ne les avoir reçues et ne les garder qu'en dépôt. De ce côté, par conséquent, il n'y avait nulle contestation, ni à élever, ni à craindre. Mais j'ai déjà eu occasion de rappeler que, par un arrangement diplomatique qui avait suivi la paix d'Utrecht, l'Autriche avait reconnu à la Hollande le droit de tenir gar-

1. Saint-Séverin à Puisieulx, 16-23 juillet, 2 août 1158. {Correspondance de Bréda et d* Aix-la-Chapelle, — Ministère des affaire étrangères). — Béer, p. 46-53. 157-175. — Cet écrivain donne le texte même du traité proposé, et ce qui prouve la ténacité des espérances de Marie-Thérèse, c'est qu'à ce texte étaient ajoutés deux articles secrète ayant encore pour but d'obtenir de la France la promesse de ne pas concourir à Texécution du traité de Worms. Kaunitz savait si bien, par une première épreuve, qu'il ne pouvait rien obtenir de pareil, qu'il se hâta, sur la prière de Saint-Séverin, de biffer lui-même ces deux articles : « Seulement, dit-il, ne nous mettez pas le couteau sur la gorge pour cette exécution. C'est tout ce que nous vous demandons. »

nisop dans la plupart des forteresses flamaûdes, afin de constituer ainsi une barrière (c'était l'expression consacrée) qui défendit la république contre toute agression de la France. Kaunitz déclara au nom de sa souveraine qu'il ne consentirait pas au renouvellement de ce singulier privilège, et il donna pour motif de son refus que, la plupart de ces forteresses ayant été déjà démolies à la suite de la conquête française, leur possession était devenue sans importance : d'ailleurs, elles avaient toutes cédé si facilement aux premières attaques de Maurice de Saxe que Timpuissance et la vanité de la précaution prise par la Hollande pour sa défense étaient suffisamment démontrées. La raison était bonne, mais ce n'était pas la véritable. En réalité, quand cette fameuse barrière avait été dressée, Autriche, Angleterre et Hollande sortaient d'une lutte acharnée soutenue ensemble contre la France : toute mesure était bienvenue qui les préserverait d'un nouvel assaut de l'adversaire commun. Tout se passait en famille, chacun ayant même intérêt et même crainte. Mais dans les termes où de part et d'autre aujourd'hui on se préparait à rester, un pareil accord n'était plus possible et Tapparence même en semblait dérisoire. Aux yeux de l'impératrice

irritée, la Hollande n'était qu'un satellite de l'Angleterre, complice de ses trahisons; au moment où elle recherchait l'amitié de la France, admettre dans ses murailles les soldats du gendre du roi George, c'était se donner à elle-même des gardiens dont la surveillance allait être très incommode, et il y avait même telle hypothèse déjà prévue où ce serait loger Tennemi dans la place. Mais par cette même raison, la république, soupçonnant vaguement ces desseins, n'en était que plus pressée de se garantir contre les chances d'un mauvais voisinage. Le stathouder fit donc défense à son envoyé de rien céder sur ce point capital, et Kaunitz maintenant son exigence, la négociation se trouva absolument en arrêt devant un obstacle en apparence infranchissable *.

Que faire, en effet, du moment où l'Autriche ne voulait pas prendre livraison des Pays-Bas

SOUS la condition que d'autre part on persistait à lui imposer? A qui pouvait-on en faire remise! A quel titre demander à la France de commencer l'évacuation qu'elle avait promise et de se des-

1. Coxe, Pelham' administration, t. !«', p. 450. — Saint-Séverin à Puisieulx, 24 juillet 1848. {Correspondance de Bréda et d'Aix-la-Chapelle. — Ministère des affaires étrangères.) — Béer, p. 54.

224 LA PAIX d'aiz-la-ghapelle.

saisir de ce précieux gage sans lui faire savoir dans quelles mains elle le laisserait? Et cependant l'échange réciproque des restitutions étant la base même sur laquelle reposait tout Téchafaudage des préliminaires, tant qu'un soldat français restait en Flandre, l'Angleterre ne voulait pas lâcher prise en Amérique. On espéra bien, un instant, obtenir que la France remit la conquête en dépôt entre les mains de la Hollande, mais la France n'avait pas eu assez à se louer de la république pour lui donner une telle marque de confiance. Personne ne voulant ainsi faire le premier pas, tout se trouvait paralysé.

Ce n'était pas tout, ni le seul inconvénient de ce retard indéfini. Tant que l'acte formel n'était pas conclu, la paix n'existait encore qu'en expectative et en espérance : l'humanité commandaft bien de suspendre les opérations militaires, mais la prudence ne conseillait pas moins impérieusement de ne pas se dessaisir des moyens de les reprendre, si l'accord préparé venait à ne pas se réaliser. Un armistice, le mot l'indique, n'a jamais permis de désarmer. Chacun garde ses positions et reste en éveil pour se préparer à tout événement et se préserver de toute surprise. Point de difficulté pour les troupes qui de part

LA PAIX d'aix-la-ghapelle. 225

et d'autre restaient en présence sur les deux rives de la Meuse. Mais que faire de ces étranges auxiliaires qu'on avait appelés de si loin, à si grands frais, en proclamant si haut que leur apparition au jour du combat serait nécessaire autant que décisive? Fallait-il renvoyer les Russes dans leurs solitudes lointaines, au risque de ne plus les retrouver au cas peu probable, mais toujours possible, d'une reprise d'hostilités? Mais les arrêter en pleine marche au centre de l'Allemagne, dans des campements improvisés, imposer aux populations déjà mécontentes le poids incommode de leur présence, était-ce possible? Pouvait-on abuser à ce point d'un simple droit de passage et mettre à si forte épreuve la tolérance du corps germanique? Il était dur pourtant de laisser ces troupes avancer, quand chaque jour de marche était une lettre de change tirée sur le trésor anglais, et accroissait d'avance les frais du retour à opérer, après une course probablement inutile. L'embarras était grand, d'autant plus qu'il ne fallait pas compter, pour en rendre la charge moins lourde, sur la bonne grâce et l'obligeance de la tsarine.

Cette capricieuse princesse ne s'était décidée, après bien des hésitations, à se mettre en mou-

vement, que parce qu'on avait grandi à ses yeux Timporlance du rôle qu'elle allait jouer, en mettant par un coup d'éclat un terme aux souffrances des peuples. Elle y avait pris goût et ne renonçait qu'à regret à faire cette entrée brillante sur la scène diplomatique et militaire de l'Europe. La signature imprévue des préliminaires lui avait causé une vive contrariété et presque autant qu'à elle, à son chancelier Bestoucheef et au ministre anglais accrédité à sa cour, lord Hyndfort, qui, après l'avoir provoquée à se mettre en avant, se trouvait fort déconcerté par le brusque revirement de sa cour. Aussi, ministre, souveraine et ambassadeur travaillaient-ils de concert à tout entraver. A tout le moins, la tsarine aurait-elle voulu, en récompense du concours qu'on avait exigé d'elle, être représentée au congrès, mettre sa signature à côté de celle de ses frères en royauté qui ne l'avaient jamais traitée en égale, et acquérir ainsi droit de cité parmi les puissances civilisées : honneur que n'avait pas eu en partage même le grand Pierre, son illustre père. Pour maintenir cette prétention que l'Autriche appuyait, que TAngleterre ne décourageait pas, mais que la France combattait résolument, il lui importait d'être présente et

LA PAIX d'aix-la-ghapbllb. 227

de faire sentir sa main jusqu'à la dernière heure; aussi, ne négligeait-elle rien pour rapprocher ses troupes du lieu où se jouerait le dénouement du grand drame, et on put remarquer que ses soldats n'avaient jamais avancé plus rapidement que depuis qu'au rendez-vous où ils avaient hâte d'arriver, ils n'étaient plus attendus, ni désirés par personne *.

Cette attitude des Russes qu'on voyait se porter en avant d'un pas précipité, comme pour arriver à temps sur un champ de bataille au moment où tout le monde croyait à la paix conclue, — ce retard inexplicable d'une solution qu'on avait saluée d'avance comme certaine, répandirent bientôt dans toute l'Europe un trouble et un malaise général, d'autant plus qu'on apprenait en même temps que l'Autriche rassemblait des troupes sur le Tessin, et paraissait prête à les mettre en campagne. Le but de cette démonstration ne pouvait être (nous le savons), de la part de l'impératrice, que de se préparer à défendre contre le roi de Sardaigne,

1. Coxe, Pelham administration, — Frédéric à Chambrier, iù juin 1748. — (Ministère des affaires étrangères.) — PoL Corr., t. V, p. 3. — Droysen, t. HI, p. 477. — Le ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg dit qu'on a été frappé de la signature des préliminaires comme par un coup de toùnerre.

ou à reprendre sur lui les territoires qu'elle se repentait de lui avoir cédés. Mais pour ceux qui ne connaissaient pas ce dessous de cartes, on pouvait croire que, ne s'étant pas fait comprendre dans Tarmislice, elle méditait quelque coup de main, et Richelieu, toujours enfermé dans Gènes, aussi bien que Belle-Isle qui avait enfin été prendre le commandement de Tarmée d'Italie, se mettaient en garde pour ne pas se laisser surprendre. On entendait ainsi de tous côtés le bruit des armes et on se voyait prêt à rentrer dans les épreuves dont on se croyait sorti.

C'était une consternation universelle, et de toutes parts on se retournait vers les signataires des préliminaires pour leur demander compte des fausses espérances qu'ils avaient fait naître et de Tattente dans laquelle ils laissaient languir ceux qui s'étaient fiés à leur parole *.

Saint-Séverîn étaitpeut-être moins troublé qu'un autre d'une émotion qu'il avait dû prévoir, et dont la cause était en partie imputable aux encouragements secrets qu'il avait donnés à la résistance de rAutriche. Mais il n'en était pas de même de ses associés Sandwich et Bentinck, qui se sen-

l.Coxe. Pelham administration, 1. 1", ch. xvn,et l. II, ch. xvm-

taient compromis aux yeux de leurs concitoyens et placés, par le retard qui suivait leurs promesses, dans une position fausse dont ils avaient hâte de sortir. Leur impatience contre les difficultés suscitées par l'Autriche (dont ils ignoraient l'origine) était très vive et s'exprimait en termes amers. Ils demandaient instamment qu'à tout prix on en finit, et, pour couper court à toute hésitation, qu'on procédât à l'acte définitif, comme on avait fait pour la convention provisoire, c'est-à-dire en recevant tout de suite les signatures qui seraient prêtes et en laissant le protocole ouvert pendant un délai fixé d'avance pour l'accession des dissidents. Nul doute que l'Autriche, devant ce parti nettement pris, ne finit par se résigner, surtout si on lui faisait entendre qu'on pourrait se passer d'elle, en €édant les Pays-Bas en apanage à l'infant. Le moj'en était énergique et, suivant toute apparence, la menace seule aurait suffi : mais le conseil, pour être suivi, avait besoin d'un agrément sur lequel on croyait avoir droit de compter et qui, au dernier moment, ne put être obtenu.

Ce fut le roi d'Angleterre qui se refusa absolument à faire un pas de plus dans une voie où il n'était entré qu'à regret, comme contraint et

forcé. Le rapprochement avec la France, fait à rinsu et aux dépens de la plus ancienne alliée de l'Angleterre, renversait toutes ses habitudes et choquait toutes les préventions dans lesquelles son esprit étroit était nourri dès l'enfance. Son ministère anglais Vy avait difficilement converti, en lui parlant au nom d'un parlement qui tenait les clefs de son trésor épuisé. Mais dès que la mer le séparait de ses conseillers britanniques, il repassait sous le joug de son ministère hanovrien bien plus cher à son cœur, et lui parlant un langage plus conforme à ses sentiments. Ces confidents, dont les sympathies pour l'Autriche s'étaient manifestées à plus d'une reprise pendant la guerre, n'eurent pas de peine à lui persuader que, la France étant ennemie héréditaire et l'Autriche une amie de longue date, il fallait se garder, par un excès de rigueur et par un© injure qui laisserait de longs ressentiments, de convertir une dissidence passagère en une rupture durable, La crise du jour passée, il fallait garder la porte ouverte pour revenir à ce que George appelait lui-même son vieux système, la coalition antifrançaise qui avait fait, depuis le commencement du siècle, la force et la sécurité de sa dynastie.

LA PAIX d'aix-la-ghapblle. 231

Le premier ministre Newcastle, qui accompagnait le roi et qui avait toujours partagé ou flatté ses préférences, entra aisément dans la même pensée, et la conséquence fut qu'au lieu de Tautorisation de conclure sans délai, Sandwich reçut Tinterdiction de pousser les choses à Texlrême et Tordre de prendre avec Kaunitz un ton plus affectueux pour chercher de concert un terrain de conciliation. L'instruction assez sèche lui laissait voir qu'on le soupçonnait de s'être laissé séduire par l'envoyé de France et de subir aveuglément son influence*.

La réprimande, qui ressemblait à un désaveu tardif, causa à Sandwich et à son collègue hollandais, qui ne se séparait plus de lui, un effet égal de colère et de désespoir. Bentinck s'écria que tout était perdu, qu'il n'y avait rien à faire avec des gens dont l'humeur variait tous les jours, et qu'il retournait à La Haye, ne voulant plus se mêler de rien. On peut juger quelle impression produisait, dans les cercles bruyants de la Hollande, l'éclat de cette retraite précipitée. Chez Sandwich, très piqué du reproche

1. Coxe, Pelham administration, t. I*', ch. xvu, t. II, ch. xmu.

qui lui était fait, la fierté du pair d'Angleterre se montra plus résistante : il n'hésita pas à en appeler du Hanovre à Londres, et du premier ministre au chef de la majorité parlementaire. Il écrivit directement à Pelham pour le prévenir que les instructions qu'il recevait conduisaient tout droit à la reprise des hostilités, attendu que des ménagements qui paraîtraient dictés par la faiblesse n'amèneraient certainement pas Torgueil de l'Autriche à capitulation. Il savait à qui il parlait, car rien ne pouvait moins convenir à celui qui avait affaire dans le parlement aux critiques souvent amères de l'opposition, que la perspective d'y reparaître avec de nouveaux impôts à proposer et de nouveaux sacrifices à demander. Aussi vit-on s'engager entre les deux frères Pelham une correspondance où les formes habituelles de l'afiection dissimulaient mal un fond d'aigreur. L'un réclamait la paix à tout prix, l'autre insistait sur les précautions à prendre en vue de l'avenir, avant de s'engager à fond dans une voie nouvelle. Un peu plus, et de cette querelle de famille pouvait sortir la dissolution du ministère. Pour le coup, le désarroi était au comble, et si Saint-Séverin n'avait voulu que jeter partout la confusion, il

pouvait s'applaudir d'y avoir réussi, peut-être au delà de son attente. C'est ce dont le duc de Newcastle se rendait compte avec une perspicacité qui lui fait honneur. « Ne voyez-vous pas, écrivait-il à Sandwich, la joie que vous causez à Saint-Séverin? Il a réussi à se mettre bien des deux côtés, et il sait le parti qu'il en peut tirer; s'il peut nous faire choquer les uns contre les autres (knock our heads together), il n'y manquera pas, et il est en bon chemin d'y parvenir*. »

Il était naturel que les puissances engagées dans la dernière lutte et menacées d'avoir de nouveau à en courir les chances vissent avec un trouble profond cet échec inattendu d'une grande affaire qu'elles croyaient terminée. Mais il parait moins facile de comprendre au premier abord par quelle raison cette inquiétude fut presque aussi vivement ressentie par un adroit

1. Tercier à Puisieulx, 19 août 1748. {Conférence de Bréda et d' Aix-la-Chapelle. — Ministère des aftaires étrangères.) — Pelham administration, t. II, p. 7. — Béer, p. 64. 102-105.

234 LA PAIX d'aix-la-ghapbllb.

politique qui aurait dû y rester indifférent, puisqu'il avait su prudemment se tenir à l'écart, au moins pendant les dernières années, de tous les hasards de la guerre.

Il est pourtant vrai que Frédéric qui , de Berlin , suivait avec sa vigilance accoutumée toutes les phases de la négociation, s'émut vivement de ce temps d'arrêt, et que peut-être à aucune époque de sa vie on ne le vit en proie à une aussi grande agitation que pendant ces mois d'attente. C'est qu'il sentait que tout le système fédératif de TEurope était remis en question dans un sens encore mal défini, et qu'il se demandait avec anxiété à quoi il devait dès lors se préparer, quelles amitiés il avait à rompre^ quelles inimitiés à braver, sur quels nouveaux auxiliaires il pouvait compter.

Au premier moment, le fait même de la paix, ou tout au moins les conditions dans lesquelles elle paraissait prête à être conclue , l'avaient comblé d'une satisfaction sans mélange. Rien ne pouvait mieux lui convenir qu'une rupture ouverte entre l'Angleterre et l'Autriche. Il sentait que, privée de cette amitié précieuse, l'Angleterre devait naturellement chercher à la remplacer. C'était du côté de la Prusse que les liens

LA PAIX d'aii-la-chapelle. 235

de parenté des deux familles royales et la communauté d'origine et de religion des deux peuples devaient tourner ses regards. Quant à lui, tout son désir, je l'ai dit, était depuis longtemps de trouver à Londres un appui qu'il put substituer avec avantage à cette tutelle de la France, dont il avait tour à tour, avec une égale impatience, porté le poids et secoué le joug, mais dont il savait que le patriotisme germanique lui savait très mauvais gré. Par un singulier hasard, il avait eu, justement la veille du jour où la signature des préliminaires fut connue à Berlin, l'occasion de s'exprimer à cet égard avec une franchise inattendue. Il donnait une première audience ce jour-là au ministre anglais, sir John Legge, que le roi George, on l'a vu^ s'était enfin décidé, bien à regret, et après bien des hésitations , à lui envoyer. Bien que la démarche de l'oncle ne fût encore qu'à moitié cordiale, le cabinet anglais avait cru pouvoir en profiter pour faire parvenir au neveu les plus chaudes protestations d'amitié. Frédéric les reçut de la meilleure grâce, comme s'il ne doutait pas de leur sincérité, et se mit de lui-même à exposer sous une forme presque dogmatique* ses prévisions et ses desseins d'avenir.

« Dès que je suis arrivé à Potsdam, écrivait Tagent anglais, il m'a fait admettre immédiatement et asseoir auprès de lui et commença tout de suite à me dire quMI était très sensible aux bons sentiments du roi de la Grande-Bretagne à son égard. Il se défendit alors de tout engagement avec la France, et de tout désir d'en contracter de nouveaux, et donna de très justes raisons de celte opinion. Je me souviens, en particulier, qu'il insista sur ce point, que la France était à une trop grande distance de lui pour lui venir en aide dans les moments critiques, où cette assistance pourrait lui être nécessaire. Il a ajouté que personne n'avait jamais longtemps à s'applaudir d'une alliance avec la France, et qu'il connaissait trop bien le tempérament de la cour de France, pour ne pas savoir les exigences excessives qu'elle impose à ceux qui s'appellent ses alliés, de sorte qu'en réalité, être allié de la France, c'est être son esclave. Il savait, au contraire, m'a-t-il dit, que la situation des puissances maritimes les mettait en mesure de lui venir en aide plus efficacement. De ce côté, un fonds substantiel d'intérêts communs, les liens les plus forts de la religion, de la politique et du sang permettaient

d'établir une alliance solide et sur laquelle oa pourrait compter, principalement avec l'Angleterre. Si donc il avait été obligé de recourir par occasion à Tappui de la France, il savait où étaient les vrais et substantiels intérêts de son pays, et il était prêt, aussitôt que la paix générale le délivrerait entièrement de ses obligations envers la France, à entrer dans l'union la plus étroite et la plus cordiale avec les puissances maritimes pour la sécurité future des libertés de TEurope. Et là-dessus il me donna la main et m'exprima le désir que j'écrivisse à ma cour afin d'obtenir les pouvoirs et les instructions nécessaires pour conclure une alliance défensive avec la Grande-Bretagne, dès que la guerre serait terminée. »

Legge, un peu surpris de la promptitude et de la franchise de l'ouverture, n'avait qu'à abonder dans un sens si conforme à ses instructions et à ses espérances. Mais comme il était loin de s'attendre encore à une si prochaine conclusion de la paix, il aurait désiré naturellement obtenir quelque promesse d'une application plus immédiate. D'ailleurs, il avait reçu à Aix-la- Chapelle , principalement du ministre hollandais, la commission de représenter au roi le-

238 LA PAIX d'aix la-ghapellb.

danger que l'attaque vigoureuse portée par Maurice de Saxe sur le territoire de la république faisait courir à la religion protestante et de l'engager à s'y opposer au besoin par la force.

Puisque le roi voulait, lui dit-il, avoir la Hollande pour alliée dans l'avenir, pourquoi souffrir qu'elle fût accablée dans le présent et laisser fermer ainsi la communication naturelle de l'Allemagne et de l'Angleterre? Connaissant d'ailleurs qu'une des faiblesses de Frédéric était sa méfiance haineuse contre son voisin de Dresde, Legge ne manqua pas d'ajouter que le commandant de l'armée française était allié de la maison de Saxe et qu'on pouvait le soupçonner de travailler, en même temps qu'au succès de la France, à l'agrandissement de sa famille.

€ Sa Majesté m'a répondu, continue Legge, qu'il y avait du vrai dans ce que je lui disais, mais qu'il ne lui était pas possible de prendre en ce moment aucune mesure qui le fit sortir de la neutralité. La France, ajouta-t-il, avait mis tout en œuvre pour le décider à lui venir en aide par une action de celte nature, mais il s'y était constamment refusé. Il avait assurément toute raison de n'être pas satisfait de la conduite de la France à son égard : mais, d'un

autre côté, il avait reçu d'elle tant de services et d'assistance dans ses premières difficultés, qu'il se faisait un point d'honneur de ne pas prendre parti contre elle. Il désirait donc voir ,1a tranquillité générale rétablie, et quand il n'aurait plus de ménagements à garder avec la France, il serait prêt à s'unir d'une façon aussi ferme que cordiale avec les puissances maritimes*. »

Pas plus tard que le lendemain, la condition était remplie, puisque la nouvelle de la signature des préliminaires se répandait comme un éclair dans toute l'Allemagne. Frédéric, en mettant ainsi sa pensée à découvert, avait-il eu une communication anticipée de ce brusque dénouement? On ne peut le supposer, puisque tout s'était passé, on l'a vu, à huis clos et en quelques heures, dans le cabinet du ministre d'Angleterre. Il est probable que c'était d'un côté opposé qu'il regardait, et qu'informé des relations intimes qui avaient existé jusqu'à la veille de la signature des préliminaires entre Kaunitz et Saint-Séverin, et plus inquiet qu'il n'en vou-

1. Legge au duc de Newcastie. Berlin, 11 mai 1748. (Correspondance de Prusse, — Record office.) — Cet entretien est raconté dans des termes assez semblables par Frédéric luimême. — Pol, Corr,j t. VI, p. 100.

240 LA PAIX o'aix-la-chapelle.

lait convenir de ce qu'il appelait ce chipotage entre la France et l'Autriche, il se mettait en garde contre l'éventualité qui en pouvait sortir.

Quoi qu'il en soit, c'était la paix, il était libre : et dans les termes où la solution s'annonçait, l'Angleterre se trouverait également en liberté de répondre à l'invitation pressante qu'il avait eu la bonne fortune de lui adresser par avance.

Le texte des préliminaires, quand il lui fut communiqué, était bien de nature à accroître sa satisfaction; il y trouvait, en effet, en termes exprès, cette garantie de sa conquête de Silésie qui était l'objet de ses vœux et qu'il n'avait jamais cessé de solliciter. Et ce qui peut-être lui fut aussi agréable que la chose elle-même, c'est que Sandwich eut l'attention de lui faire connaître sans délai cette disposition si désirée tandis que Saint-Sévérin fit la faute de n'y pas songer. Dès lors, il était en droit d'en attribuer tout le mérite, et d'en rapporter toute la reconnaissance à la seule Angleterre. Puisieulx, à la vérité, averti de la négligence de son agent, s'efforça de la réparer. C'était la France, assura ce ministre, qui n'avait jamais cessé d'insister pour faire confirmer une conquête qu'elle avait toujours regardée comme son avantage per-

LA PAIX d'aix-la-ghapelle. 241

sonnel. Mais il était trop tard, le bienfait avait perdu le mérite de la nouveauté, et Frédéric en fil des remerciements très froids sur un ton d'incrédulité presque ironique. — c Les soupçons, écrit Valori, trouvent ici un accès facile, et pour peu qu'ils y soient aidés, ils y prennent racine. Le prince de Prusse (le frère du^roi), interrogé par le maréchal de Schmettau, a dit qu'on avait trouvé la France très refroidie sur cet article, depuis que le roi, son frère, avait refusé d'entrer dans aucune mesure pour traverser la marche des Russes, et que, soit pour s'en venger, soit pour quelque autre intérêt, elle se mettait médiocrement en peine de lui procurer cette garantie et eût été charmée d'en abandonner le projet, moyennant quelque intérêt réversible à elle-même. Je ne serais pas étonné que ce fût le sentiment du roi de Prusse... Il est assez dans son caractère de chercher des raisons pour diminuer Tobligation qu'il a au roi et tendre à faire partager le service avec d'autres. » — € Je ne doute pas, écrivait en effet Frédéric à Ghambrier, que si la France avait pu faire des convenances à son gré, elle ne m'eût sacrifié pour se les procurer... Les sentiments que M. de

Puisieulx vous exprime sont admirables, et de

242 LA. PAIX d'aix-la-chapblle.

nature qu'il ne me resterait rien à désirer à leur égard. Aussi mon intention est-elle que vous le combliez de compliments de ma part» et que vous le payiez de la même monnaie que celle qu'il vous a donnée '. »

Ainsi délié des obligations qui lui pesaient, il se livre avec une véritable effusion de joie à l'espérance d'une nouvelle amitié bien plus conforme à ses goûts; et il fait part de cette espérance avec une précipitation peu réfléchie à ceux qui représentent ses intérêts dans les lieux où ils sont le plus sérieusement engagés. A Mardefeld, son ministre à Saint-Pétersbourg : c Quoique j'aie, lui écrit-il, toutes les apparences par devers moi de me voir sur un très bon pied avec V Angleterre^ et qu'ainsi je n'aurais plus grand chose à appréhender de la Russie ^ Je ne vous en recommande pas moins pour cela de vous conduire prudemment la où vous êtes. » — Avec Podewils, son ministre à Vienne, il est plus net encore : — « Tout ce que le sieur Robinson (le ministre anglais à Vienne) peut vous dire ne signifie autant que rien, parce qu'il n'est pas au

1. Valori à Puisieulx, 25 mai 1748. {Correspondance de Prusse. — Ministère des affaires étrangères.) — Frédéric à Chambrier, 20 mai 1748. — PoL Corr,, U VI, p. 118, 186.

fait des affaires. Vous pouvez compter, tout au contraire, fort et ferme sur ce que je vous écris, me revenant de la part du chevalier Legge, qui est instruit à tous égards du vrai état des affaires. Gomme il parait que vous ne savez pas proprement ce qui se traite à Vienne, je veux bien vous informer, moi, que le système de FEurope s'est déjà changé effectivement en sa plus grande partie^ que je me trouverai dans peu sur un bon pied avec la Grande-Bretagne, qu'il y a une grande désharmonie et mécontentement entre la reine de Hongrie et l'Angleterre; que le ministère autrichien est même dans une rage terrible contre l'Angleterre. Dans vos raisonnements sur les conjectures présentes, vous vous bornez simplement à la cour de Vienne sans envisager en même temps le tableau universel de TEurope, ce que pourtant vous dussiez faire pour vous convaincre que ceux qui gouvernent et donnent le branle aux affaires d'Europe ne sont pas rencogîiés à Vienne. > — Ainsi point de souci : TAutriche a beau résister, quand les subsides des puissances maritimes lui manqueront, elle poussera des cris de douleur^ mais il faudra bien qu'elle cède; les Russes ont beau avancer et s'attarder en Moravie, comme ils sont

mercenaires de V Angleterre, « ils n'y feront pas d'autre effet que s'ils étaient auprès des marais MéotideSy et quant à la bonne intelligence qui semble vouloir se mettre entre la France et l'Angleterre, elle se fonde sans doute plutôt sur de simples compliments et politesses que sur quelque chose de réel. Les intérêts de ces deux couronnes sont trop différents et trop éloignés les uns des autres pour qu'il en résulte jamais rien de solide *. »

Quelque chose aurait toujours manqué chez Frédéric à la joie de l'orgueil triomphant et de l'ambition satisfaite, s'il n'avait pu y joindre le plaisir de se jouer, par des propos blessants, de ceux dont il s'applaudissait de contrarier les desseins; et quand c'était la France qui se trouvait sur son chemin, ce contentement paraissait prendre pour lui une saveur toute particulière. Aussi, autant il se félicitait, pour son avantage personnel, de cette paix inespérée, autant il se plut à faire remarquer que le profit en était nul pour la France et qu'elle se faisait mal payer de ses sacrifices et du succès de ses armes : — « Ce

1. Frédéric à Mardefeld, 27 mai; à Podewils, ministre à Vienne, 24 mai, 3 juin; à Chambrier, 22 juin 1748. — PoL Cçrr., t. VI, p. 122, 126, 130, 146.

sont donc des idiots et des ignorants qui gouvernent la France, disait-il, pour savoir si mal tirer parti de leurs avantages. » — Ce jugement était exprimé si haut, et en termes souvent si plaisants^ que Valori (attaché, à la vérité, au souvenir de d'Argenson et toujours prêt à prendre en bonne part le mal qu'on pouvait dire de son successeur) ne put s'empêcher d'en rire, et fit même la faute de s'y associer. — « Vous n'avez pas l'air content, disait la reine en souriant à cet ambassadeur. — Je suis enchanté, répondit-il, que le roi ait donné la paix à ses ennemis. » C'était une manière assez fine et un peu hautaine de faire sentir qu'elle n'avait pas su la leur faire acheter.

Le seul des serviteurs de la France qui fut excepté du blâme commun, c'était toujours le maréchal de Saxe, que Frédéric continuait encore, dans une lettre flatteuse, à combler de compliments. Encore pourrait-on trouver l'intention malicieuse de le distinguer de son gou vernement, dans le soin avec lequel, après s'être étendu sur les nouveaux triomphes que le maréchal aurait pu obtenir, si on l'avait laissé achever la campagne, Frédéric ajoutait : c Que la paix se fasse, ou que la guerre se rallume,

que la France maintienne ses conquêtes ou qu'elle les restitue^ que les Russes joig-nent les alliés ou qu'ils retournent aux fanges des Palus- Méotides dont ils sont partis, tout cela peut être égal à votre réputation... C'est une vérité que j'ose vous dire en face, la gloire qui vous est acquise est si solidement établie que dans les fastes des guerriers, malgré la rouille de l'envie et l'oubli du temps, votre nom sera toujours célèbre parmi ceux des plus grands généraux qui ont réuni dans un plus grand degré de perfection des talents les plus opposés. » Et il finissait par Tinviter à venir auprès de lui avec son ami Folard qui « donne de bons préceptes et qui radote * ».

Quelques semaines se passent et voilà que rien ne se conclut : l'incertitude, au contraire, renaît et se prolonge; son enchantement alors diminue. On lui apprend que des rapports intimes et confidentiels paraissent repris entre Kaunilz et Saint-Sévérin. D'où vient cela? Serait-ce que l'Autriche, furieuse contre l'Angleterre, au lieu de comprendre la France dans sa colère, tend au

1. Valori, Mémoires, t. I", p. 218. — Frédéric à Chambrier, 24 mai; à Maurice de Saxe, 20 mai 1148. Pol. Corr., t. VI, p. ii9, i23.

contraire à se rapprocher d'elle pour préparer sa vengeance? « Surveillez cela », écrit-il à Chambrier. Puis ce sont les retards et la marche également inexplicable des troupes russes qui le surprennent et l'inquiètent. Il n'en avait cure tant qu'il les voyait courir vers un champ de bataille dont il avait eu la prudence de se tenir à l'écart. Mais maintenant pourquoi restent-elles et même avancent-elles encore? Pourquoi ces longues stations, puis ces rapides passages le long de ses frontières? Serait-ce que l'Autriche, après avoir fait sa paix à tout prix, songerait à retourner contre lui ces redoutables auxiliaires et chercherait à retrouver au Nord la compensation de ce qu'elle aurait dû céder au Midi? Enfin ce qui achève de le jeter dans une perplexité croissante, c'est le séjour du roi et du premier ministre d^Angleterre en Hanovre, le langage qu'ils y tiennent, leurs efforts visibles pour panser la blessure de l'Autriche et se faire pardonner par elle. Voici Legge qui revient après avoir profité du voisinage pour visiter son souverain. Ses sentiments sont très refroidis, son langage bien plus réservé; il recherche les ministres d'Autriche et de Russie à Berlin et s'entretient confidentiellement avec eux. Il

248 LA PAIX d'aiz-la-ghapelle.

semble que ce qu'on propose maintenant à la Prusse, ce n'est plus une alliance particulière

avec l'Angleterre, mais une place dans une vasle coalition de toutes les puissances allemandes contre les desseins futurs de la France, où on lui offrirait de figurer à côté et presque à la suite de Marie-Thérèse. Puis on commence à parler d'ajouter à la garantie que les préliminaires donnent à la conquête de la Silésie, une caution réciproque assurée à l'Autriche pour le reste de ses domaines et à laquelle il serait lui, Frédéric, comme tous les autres souverains, sommé d'accéder. Rien de tout cela ne fait son compte, rien de tout cela surtout ne présente une idée claire à son esprit : il se sent entouré d'intrigues croisées qu'il ne réussit pas à démêler; ce sont des fils enchevêtrés qu'il ne vient pas à bout de débrouiller *.

Dans cet embarras, c'est vers la France, objet tout à l'heure de ses appréciations dédaigneuses, qu'il se retourne pour Tassocier à ses inquiétudes. D'ailleurs, c'est son habitude, on l'a vu, à plus d'une reprise, de recourir à la France, après

1. Frédéric à Chambrier, 7 juin, 8, 16 juillet 1748. — PoL Corr., t. VI, p. 141, 150, 154, 159, 168, 192, 198. — Droysen, t. lU, p. 488 et suiv. — Valori, Mémoires, 1. 1, p. 279.

s'être éloigné d'elle, quand il voit Thorizon s'assombrir autour de lui, car il se croit sûr, môme après l'avoir offensée, de la retrouver toujours en cas de besoin. Est-ce que la France ne voit pas que tout le monde se joue d'elle, que TAutriche et l'Angleterre ne sont brouillées qu'en apparence, qu'on est en train de les réconcilier en Hanovre, et que c'est pour fondre sur elle par surprise que l'Angleterre a prolongé à grands frais le séjour des Russes en Allemagne? — « Avertissez donc la France, écrit-il à Chambrier, de ce qui se trame là contre elle; mais cependant, ajoute-t-il, mesurez bien vos expressions afin de ne pas donner lieu au reproche ignominieux que les ministres de France m'ont déjà fait, comme si je ne songeais qu'à souffler le feu et à pêcher en eau trouble *. »

Effectivement, c'était l'opinion assez généralement répandue sur son compte en Europe, et l'interprétation qu'on aimait à donner, surtout à Versailles, aux jugements sévères, portés par lui, d'une façon si blessante, sur la générosité excessive des concessions de la France, L'amourpropre de Louis XV et de ses ministres se plai-

1. Frédéric & Chambrier, 16 juillet 1748. — PoL Corr,, l. VI ^ p. 173.

250 LA PAIX d'aix-la-ghapelle.

sait à n'y voir que Texpression d'une contrariété égoïste; s'il médisait ainsi des conditions de la paix, c'est que, dans quelques termes qu'elle fût conclue, ayant su rester tranquille lui-même au milieu de l'agitation générale, il aurait toujours regretté de voir cesser la discorde qui, en épuisant tout le monde, le grandissait lui seul en proportion. — « On accuse, lui écrit franchement Chambrier, Votre Majesté de désirer raffaiblissement de toutes les puissances, sans embarras de la destruction du genre humain, pourvu que Votre Majesté croie que cela convient à ses vues. Il y a, outre cela, des impressions données que Votre Majesté ménage peu le ministère de France, et que, dans ses soupers familiers, elle lâche quelquefois des choses qui blessent le maître et ses ministres. Je sais que ceux-ci ont le cœur un peu gros, et bien qu'ils ne m'en aient laissé rien entrevoir, qu'ils sont un peu piqués. >

Averti ainsi du tort qu'il s'était fait et ne voulant laisser fermer aucune des portes auxquelles il pouvait encore, dans l'occasion, avoir besoin de frapper, Frédéric prit le parti assez peu généreux de rejeter la faute sur le malheureux ambassadeur qu'il avait lui-même mené à mal : — ■« Vous direz au marquis de Puisieulx, écrit-il à

Chambrier, que je prenais véritablement part à ce que le roi de France venait de rendre la paix à TEurope d'une manière qui lui était d*autant plus glorieuse qu'elle était moins intéressée; que, bien loin que j'en eusse témoigné le moindre mécontentement, j'étais pénétré de la plus vive reconnaissance envers Sa Majesté Très-Chrélienne de ce qu'elle avait bien voulu me faire inclure dans les préliminaires; qu'en attendant, je ne pouvais lui cacher que c'était le marquis de Valori lui-même qui avait jeté partout les hauts cris contre les préliminaires, qu'il en avait fait ses doléances à tous ceux qui les avaient voulu entendre et que, de mon côté, je l'avais fait avertir en secret de son imprudence. Vous insinuerez au marquis de Puisieulx qu'il se pourrait peut-être qu'on eût mis ces explications peu mesurées du marquis de Valori sur mon compte; que je faisais avertir ingénument lui, le marquis de Puisieulx, qu'après que le marquis de Valori eût fait autant de bruit sur les préliminaires, je m'étais une bonne fois donné l'innocent plaisir, sachant le caractère de ce marquis, qui se fâchait aisément et avec qui on se divertissait quelquefois en le mettant en feu, mais qui se radoucissait d'abord qu'on lui disait quelque chose de

252 LA PAIX d'aiz-la-chapblle.

flatteur sur la personne du maréchal de Belle- Isle, je m'étais, dis-je, donné Tinnocent plaisir de l'agacer un tant soit peu; que cependant je ne pouvais pas concevoir que le marquis de Valori dût avoir pris des plaisanteries pour des choses sérieuses et en eût fait rapport de la sorte à sa cour; que si toutefois il en avait agi ainsi, j'espérais que lui, le marquis de Puisieulx, ne voudrait pas prendre pour un tout de bon ce qui peut-être s'était passé entre le marquis et moi pour nous égayer un peu... que, tout au contraire, le marquis de Puisieulx pouvait compter fort et ferme sur une continuation des sentiments invariablement bons de ma part; qu'au reste je me donnerai bien de garde de parler à l'avenir, de quelque façon que ce puisse être, d'affaires soit avec le marquis de Valori ou tel autre ministre étranger. Vous ne manquerez pas de faire toutes ces insinuations au marquis de Puisieulx d une manière tout à fait honnête et des plus convenables. »

Avant d'accomplir cette commission si peu digne, Chambrier crut pouvoir demander à son souverain si vraiment il voulait faire à Valori un tort qui l'exposerait certainement à être révoqué : c Car c'est toucher, disait-il, une corde si déli-

LA PAIX d'aix-la-ghapblle. 253

cate auprès du roi de France et du marquis de Puisieulx que rien ne pourra faire excuser ici le marquis de Valori,... et on ajouterait en augmentation de déplaisance contre lui son peu de légèreté à se tirer des plaisanteries de Votre Majesté *. »

Frédéric n'avait, en réalité, aucun désir de se séparer d'un représentant de la France dont il croyait connaître de longue date le fort et le faible, qui, s'il lui avait quelquefois résisté, ne l'avait jamais desservi. Courant donc encore de nouveau après ses paroles, il ne crut pas pouvoir mieux faire que de charger Valori lui-même d'aller en son nom s'expliquer à Versailles sur les reproches qu'ils avaient encourus en commun. Le pauvre marquis avait obtenu un congé, assurément très mérité, car il n'avait pas quitté son poste un seul jour pendant les sept laborieuses années de la guerre, et quelles épreuves n'avaîtil pas dû traverser! Le roi le convia à diner la veille de son départ, et avant et après le repas et eut avec lui une conversation dont il l'engagea à prendre note sur ses tablettes à mesure qu'il

I. Frédéric à Chambrier, 17, 29 juin 1748. Pol. Corr,, t. VI, p. 142 et 153. — Chambrier à Frédéric, 17 juin, 26 juillet 1748. (Minislère des affaires étrangères.)

254 LA PAIX d'aix-la-chapbllb.

parlait. Il s'exprima alors absolument avec le même accent de franchise que peu de jours auparavant avec Tagent anglais, et le lecteur jugera lui-même si la ressemblance du ton n'est pas justement ce qui fait le mieux ressortir la différence de langage. Il aborda tout de suite le sujet des rapports qu'on lui supposait déjà avec le cabinet anglais. — c Je vais vous dire, lui dit-il, de quoi il s'agit. Les Anglais m'ont proposé une alliance et en même temps le mariage du duc de Cumberland avec ma sœur. J'ai répondu au premier article qu'avant de donner une réponse sur ce point, il fallait savoir le but de l'alliance proposée, et la nature des engagements qu'on voulait me faire contracter. Quant au mariage de ma sœur, ma réponse a été purement négative, et en effet, si je ne trouve pas un roi ou un prince, je la garderais; nous avons de quoi la nourrir, et je ne la crois pas faite pour épouser un sujet \ A l'égard de la proposition d'alliance, le seul éclaircissement qui m'ait été donné sur son but a été qu'on exigeait de moi que je garantisse la sanction pragmatique dans toute son étendue. Or, ce n'est pas mon compte, et je ne crois pas que ce

1. Je n'ai pas trouvé trace dans la correspondance anglaise de ce projet de mariage.

LA PAIX d'aix-la-ghapblle. 255

soit celui de votre cour, et il n'y a pas d'apparence que vous me le conseilliez. » Revenant alors sur le jugement qu'il avait porté au sujet des conditions de paix, t quant à ce qui le touchait, il dit qu'il avait tout lieu d'en être satisfait, mais qu'on ne pouvait avec justice lui faire un crime d'avoir désiré pour la France de plus grands avantages, et d'avoir raisonné en ami sur cet événement; qu'il savait qu'on l'avait accusé d'avoir tenu des propos tendant à faire croire que, non seulement il improuvait la paix, mais qu'il eût désiré la continuation de la guerre ».

Valori l'ayant interrompu ici pour lui dire que ce n'était là que le langage de quelques critiques oisifs et ignorants, et que le ministre ne se prêtait pas à de tels soupçons : — « Je connais mes amis à votre cour, reprit-il, et je ne crois pas que M. de Puisieulx en soit. Peut-être apprendrezvous, quand vous serez sur les lieux, ce qu'il faut pour vous convaincre que je suis bien informé... Mais pour peu qu'on réfléchisse à mes intérêts, on verra qu'ils sont d'être unis avec la France. J'en fais ma principale occupation; mais rien n'est plus rebutant que ces méfiances : elles sont de la fabrique de la cour de Vienne... Soyez sûr que vos intérêts me sont chers et que vous

256 LA PAIX d'aix-la-chapellb.

me trouverez toujours prêt à les appuyer. Je crois vous en avoir donné une preuve en vous confiant les propositions de i*ÂngIeterre pour une alliance avec moi... Je suis averti qu^on traite entre les cours d'Angleterre, de Vienne et de Russie et avec la Hollande... Ces différents objets ont beaucoup de part à la marche des Russes. Je suis au fait de bien des choses depuis quelque temps. C'est le ministère de Hanovre qui gouverne le roi d'Angleterre, et par là ce ministère a la plus grande influence sur le conseil de Londres. » — Là-dessus, il congédia Valori en le priant d'assurer le roi de France qu'il connaissait tout le prix de son amitié, qu'il n'aurait jamais un plus fidèle allié, ni un admirateur plus zélé, et qu'il désirait ardemment et de tout son cœur trouver les occasions de l'en convaincre *.

J'ignore si Valori, revenu en France, réussit à justifier Frédéric et à se disculper lui-même du

1. Conversation que le sieur marquis de Valori a eu Thonneur d'avoir avec Sa Majesté prussienne, le 15 août 1748, jour de son départ de Postdam pour se rendre A la cour. (Correspondance de Prusse. — Ministère des aiïaires étrangères).

reproche d'avoir mal parlé des conditions de la paix, mais ce qu'il y a de certain, c'est que Chambrier n'exagérait rien quand il disait que Louis XV et ses ministres étaient dans un état de susceptibilité et d'excitation extrêmes au sujet des reproches de complaisance excessive et presque de duperie qui commençaient à leur être communément adressés. Un mal apaisé, on le sait, est vite oublié, et la sécurité est pour les peuples, comme la santé pour les individus, un bien négatif dont la perte est très sensible, mais dont on cesse de goûter la jouissance dès qu'on s'habitue à le posséder. Ainsi on n'avait d'abord vu dans la paix que la fin des souffrances devenues insupportables; mais, dès que le premier effet fut passé, dès que le commerce ne se plaignit plus de souffrances aiguës, dès que l'on cessa d'entendre parler de nouveaux impôts et de nouvelles recrues, on se prit à réfléchir et on dut reconnaître l'insuffisance des avantages obtenus en compensation de tant de sacrifices, et surtout en comparaison des conditions qu'on était obligé •de subir. Le marquis d'Argenson qui, au premier moment, s'était vu forcé d'applaudir à la nouvelle de la paix, note avec satisfaction ce revirement de l'opinion dans son journal. Il oubliait

sans doute que ces conditions, à la vérité assez peu satisfaisantes, étaient celles mêmes qu'il avait proposées, sans réussir à les faire accepter. Dès le 17 juin, il écrivait : — « A Paris et dans les provinces on est consterné. Quoi ! dit-on, nous rendons toutes nos conquêtes, tout sans exception : Louisbourg seul nous est rendu, Louisbourg, que ce mauvais ministre de la marine avait laissé prendre; nous n'obtenons qu'un petit établissement pour don Philippe, établissement d'un bâtard de pape, à qui originairement il fut donné; et TEspagne, à qui nous rendons service, est mécontente des conditions. C'est un étranger, un Italien, seul ministre du roi au congrès, qui dispose ainsi de la fortune du royaume, et qui tranche comme il veut pour le plus mal ! Voilà des discours que je n'ai pu dicter, mais qui font quelque honneur à la mémoire récente de mon ministère *. »

Ce n'était plus là seulement le ton des conversations de la cour, mais des chansons railleuses circulant sous le manteau et des pamphlets acerbes en portaient partout les échos. Un de ces libelles, très avidement recherché, traitait net-

Page 1