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La palette d'or

L'année dernière, à cette époque, mon ami, après avoir ensemble parcouru toule la Bretagne , nous revenions à Paris par les

bords de la Loire. Vous aviez hAle de cornmencer cet admirable Combat de taureaux, qui a si juslemenl excité l'admiration de tous; el moi je me sentais triste, j'en fais l'aveii, de quitter la plus délicieuse des contrées pour aller m'asseoir en face de la butte Montmartre qui dresse ^ir tout Paris ses ailes de moulin à vent et sa crête de télégraphes.

A chaque pas nous laissions derrière nous un site» pittoresque, salué d'abord de nos cris de surprise , et qui ne lardait point à se perdre dans les vapeurs de l'horizon. Un matin, entre autres, nous nous retournions inutilement pour apercevoir encore au loin le panorama de la ville fie Tours avec le grand clocher de sa cathédrale et les ailes gigantesques de son abbaye de Saint- Martin, lorsque, tout à coup, un spectacle ina-

tetidu et nouveau pour nos regards habitués néanmoins, depuis quei(jues semaines, à tant de choses inattendues et nouvelles, apparut devant nous. Il doit vous en souvenir encore, c'était sur la route délicieuse qui conduit de Tours vers Amboise. A droite, la Loire coule lentement à travers des sables que ses eaux laissent presque toujours demi-nus; à gauche, s'élèvent d'énormes masses calcaires dont les fronts bizarrement découpés se couronnent de vignes, de champs de blé et de panaches de verdure. Au-dessous de ces clos élevés de plus de 3o mètres, au sein même des roches escarpées, une population nombreuse s'est creusé des demeures ou des aires véritables. On arrive par des sentiers étroits, taillés dans la pierre, à ces étranges logis hissés les uns sur les autres comme les étages d'une maison j seulement, chaque étage

est une maison et a son chemin. A voir les cheminées construites en briques rouges et blanches, parjtir du sol, |se plonger dans les flancs du roc , reparaître plus loin pour se cacher et pour se remontrer encore; à voir leurs étranges têtes dresser une gueule béante au milieu des ceps qu'elles enveloppent de tourbillons de fumée, le regard s'étonne et l'imagination s'émeut. 11 semble que Ton a devant les yeux des hydres gigantesques saisies par quelque catastrophe antédiluvienne, et qui se débattent en vain contre les étreintes des sables pétrifiés sur leurs flancs.

De loin à loin, on rencontre des débris de murs crénelés; car là, jadis, parmi ces fortifications naturelles, s'élevait une ville nommée Rochecorbon, détruite par les guerres de la LiguCj et dont il ne reste d'intact au-

jonrd'hui qu'une petite église du quatorzièmo siècle et une tour bâtie en pierre grise, qui drosse, sur le sommet le plus élevé du site, ses flancs minces et les créneaux aériens de sa plate-forme. Elle servait à donner des signaux, les habitants du pays la nomment par tradilion la lanterne.

Rochecorbon, aujourd'hui détruite et pour ainsi dire effacée de la Tourairie, élait en 1500 une des places les plus forles de la Loire et réunissait un grand nombre de calvinistes; car la renommée du marquis de Rochecorbon attirait de (outes parts, autour de lui, les aventuriers qui voyaient seulement dans la réforme un prétexte de guerre et de pillage. Les partisans moins belliqueux de la religion nouvellequivoulaientj)ou voir professer leur foi en liberté, se réfugiaient également dans cette

ville. Personne n'était plus propre en effet que le marquis de Rochecorbon à faire un clief hardi el un prolecteur puissant. Vieux soldat qui n'avait point quitté pour ainsi dire, depuis sa plus tendre enfance, le casque et l'épée, ii commandait un corps nombreux de volontaires, célèbres par leur féroce bravoure et par les excès dont ils désolaient les pays victimes de leurs excursions. Plusieurs fois, les troupes catholiques avaient tenté de détruire ce repaire dangereux, mais toujours en vain, car les fortifications naturelles de Rociiecorbon rendaient impossible un assaut^ quand bien même une nombreuse garnison et douze ou treize pièces d'aitiilerie n'eussent point efficacement défendu la ville. Le duc de Guise, après avoir, pendant un mois, ériergiquement attaqué Rochecorbon, dut, malgré les troupes considérables qui servaient sous

ses ordres, signer un armislice qui iui jjermit sans hoiile de iever le siège el de ne point risquer sa réputation (Je grand capitaine devant ce qu'il appelait un nid de vautours. Le marcpiis de Rochecorbon, enorgueilli par ce succès, se montra plus entreprenant encore. Sur (!e l'impunité, il devint le tléau de la ïouraine catholique, ravageant les châteaux, attaquant les voyageurs et mettant à pillage et à rançon tout ce qui n'avait point une bible calviniste dans sa poche. « Encore, dit un his- « torien du pays, ne laissait-il pas toujours « le tenqos au pauvre monde de tirer cette u bible de sa poclie et de la lui montrer. « Souvent il frappait avant d'avoir crié gare! « sans s'inquiéter si l'on était ami ou ennemi^ « huguenot ou catholique. »

Rochecorboii ofïVait donc l'aspect d'une ci

tadollo |>lutot (jiic d'une ville. Ce n'étaient qu'hommes d'armes ehevauchant, patrouilles parcourant les rues et senliiielles gardant les remparts. Chaeui) des habitants portait le casque et la cuirasse, et ceux qui ne suivaient point le marquis dans les expéditions du dehors, formaient une garnison d'autant plus dévouée qu'elle savait ne devoir espérer aucune merci dans le cas où les c:itholiques s'empareraient de la place confiée à leur défense. C'était donc seulement après de nombreuses et sûres reconnaissances que Ton abaissait le pont-!e\is devant un corps de troupes, portât-il les enseignes de la réforme. Le duc de Rochccorbon exigeait que ces importantes formalités fussent remplies même à son égard lorsqu'il revenait d'une excursion loinlaine, et comme il avait fait pendre, sans autre forme de procès, un officier qui ne

s'était point strictement eonformé à cette

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