‹ La palette d'orChapitre 2 sur 15 · partie de la consigne, personne ne s'avisait · texte numérisé non relu

partie de la consigne, personne ne s'avisait

de la négliger, mêmedans ses plus futiles exi-

-^- ^Xgences,

^1 Aussi lorsque, par un soir de juillet, le ^/capitaine chargé de veiller au pont-levis vit revenir au galop et presque en désordre un corps de troupes au milieu duquel flottait l'enseigne du marquis de Rochecorbon, quoiqu'il reconnût ce chef à la tête des cavaliers et qu'il aperçut un peu plus loin deux ou trois cents lances au moment de rejoindre les partisans de leur chef, il n'omit aucune des nombreuses formalités de la reconnaissance, si bien qu'avant do voir baisser le pont-levis devant eux, les calvinistes avaient dû faire volte-ïïice et livrer à ceux qui les poursuivaient le combat qu'ils avaient refusé jusquc-l.j.

A un signal du mai (juis, la troupe s'aricta donc, el par un mouvemcînt brusque cl inattendu se tourna vers les assaillants. Tandis que Ton engageait le feu et que les arquebusades s'échangeaient vigoureusement de part et d'autre :

— François, dit le chef des calvinistes en se penchant vers un des officiers qui l'entou raient, tandis que nous tenons tête à cet enragé baron de Montélimart, fais abaisser le pont-levis et conduis dans la citadelle, en lieu de sûreté, celte femme évanouie et l'enfant qu'elle porte dans ses bras. Cela fait, tu te mettras promptement à la tête de tout ce qui se trouve capable de tenir une arme dans Rochecorbon 5 tu sortiras ensuite par la porte souterraine qui se trouve de l'autre côté de la ville et îu viendras attaquer par derrière nos

ennemis en môme temps que nous les combattons. Va et agis.promptement.

François chargea sur ses épaules la jeune femme dont lui parlait son ch(3f, et mit l'en Tant sous son bras, non sans rire de la singulière figure qu'il devait faire chargé de la sorte. Ensuite, il passa le pont-levis que l'échange du mot d'ordre venait de faire abaisser, porta son double fardeau à la demeure du marquis, et donna l'ordre, chemin faisant, de rassembler tous les hommes pour la sortie que leur chef avait ordonnée. En un moment , cinquante soldats se trouvèrent prêts, sortirent par une porte souterraine, et tombèrent comme parmagie sur les assaillants qu'ils mirenten désordre et taillèrent en pièces... 4u bout d'une demi-heure il ne restait plus de cette nombreuse troupe que des cadavres, des blessés^

(les prisonniePvS , et qnohiuos fiigilifs poursuivis au loin par l'arlilloriedes remparts.

Le marquis de Rochecorbon, tout sanglant, qui n'avait cesse de prendre une part active au carnage, s'arrêta enfin. Il leva son épée pour donner aux trompettes le signal de sonner la retraite ; aussitôt les troupes se rassemblèrent autour de leur commandant et rentrèrent dans la ville, ramenant de nombreux prisonniers qui attendaient avec angoisse qu'on décidât de leur sort. Cette décision ne se fit pas longtemps attendre.

— Baron des Adrets, dit le marquis en s'adressant de nouveau à l'officier qui commandait la corvée et auquel il avait confié naguère la jeune femme évanouie, conduisez-

moi Ions ces gîiillards sur la plale-fornjo de la lanterne. Là, vous les inviterez à sauter en bas, et si quelqu'un d'cnhe eux refusait d'obéir à eel ordre, vous le feriez pendre par •les bras aux créneaux de cette même lanterne, et vous l'y laisserez jusqu'à ce que la faiui ou les oiseaux de proie aient terminé son supplice. Allez.

Le capitaine François de Beaumonl, baron des Adrets, sans s'inquiéter des cris de désespoir jetés par les malheureux prisonniers , leur fit gravir l'escalier qui menait à la plateforme. Arrivé sur cette plateforme qui s'élevait de plus de cinq cents pieds au-dessus des fossés, il toucha du bout de son épée l'épaule d'un jeune homme et accompagna ce geste d'un signe impérieux de la tête. Le jeune homme frémit et porta sur

rofficier des ro}.;ards de rage et do désespoir; puis ii les abaissa sur s(;s mains étroitemenl garoltéesqiii se crispèrent violemmentcoinme pour briser leurs liens.... Il lui fallut néanmoins s'avancer sur les bords du précipice, dont il mesura de l'œil l'épouvaniable profondeur. Tout à coup , par un mouvement machinal de terreur, il recula précipitamment; mais un des soldats qui se trouvaient près du capitaine poussa l'infortuné.... On entendit un cri, puis un silence qui dura deux secondes, puis le bruit sourd et flasque d'un corps qui se brisait au fond des fossés, puis rien.

Le capitaine toucha un second malheureux de son épée.

Celui-là se laissa faire machinalement, sans plainte, sans résistance, sans cri.

Il en fut de môme des huit ou dix autres; ils cédèrent à cotte honibli} fascination qui s'empare d'un condamné en présence du supplice, fascination dont les effets tiennent de la mort plus que de la vie, et fait pâlir et chanceler le taureau lui-môme quand on l'oblige à se courber sous l'assommoir du boucher.

îl ne resta bientôt plus sur la (errasse de la lanterne qu'un prêtre, un blessé presque sans connaissance et une femme. Le blessé gisait baigné dans son sang, car plusieurs coups de feu lui avaient brisé un bras et percé la poitrine. Le prêtre, à genoux, priait Dieu pour l'àme de ses compagnons qu'il avait exhortés à mourir en chrétiens et en martyrs. La femme se tenait intrépidement debout 5 à peine une

l/'gèrc émotion avait-elle altéré la haute couleur de son teint coloré vigonreusenienl.

L'épée (lu capitaine se porta sur l'épaule (lu prêtre 5 le vieillard entendit cet appel, et d'un pas rendu tremblant par l'âge, mais non par la peur, il marcha vers le bord de la plate-forme. Avant de se précipiter dans l'abîme il se tourna vers le capitaine et vers les soldats.

— Dieu vous pardonne au jour du jugement coîume je vous pardonne à l'heure de ma mort, mes frères, leur dit-il d'une voix douce et le visage serein.

Et il mourut.

Ces paroles et c(^ courage du vieux prêtre

de Jésus Christ avaient ému le capitaine plus qu'il n'aurait voulu le laisser paraître, car il se leva en disant :

— Allons, donnez le coup de grâce à ce pauvre moribond et finissons-en do cette besogne.

On saisit le blessé qui n'opposa pas de résistance, mais qui murmura :

— Ma femme! mon pauvre enftint ! Capitaine, au nom du ciel ! avant que je meure, dites- moi si ma femme et mon enfant ont échappé à la mort ou aux poursuites de votre chef. Je suis le vicomte de Montélimart. ,

— Monseigneur, répliqua l'officier d'un ton respectueux, madame votre femme et votre

(ils n'ont reçu aucune blessure ; je viens tout à l'heure de les conduire moi-même sains et saufs au logis de monseigneur le marquis de Rochecorbon.

— Ils sont ses prisonniers ! Mon Dieu ! j'eusse préféré les savoir morts!... Capitaine, au nom de votre mère, au nom *de celle qui vous a nourri de son lait, promettez -moi de protéger ces infortunés ; promeltez-moi de ne point les laisser seuls sans aucun appui sur la terre.

~ Monseigneur, je vous le jure sur l'honneur. Est-ce là tout ce que je puis pour votre service ?

— Oui, donnez-moi votre main que je la serre. Merci. Adieu!

Alors le duc de Monlélimart par un effort surnaturel se dressa sur ses jambes, repoussa les soldats qui voulaient le soutenir et s'élança courageusement.

— Grâce à Dieu, voilà cette damnée besogne finie.

— Point encore, capitaine , répondit un soldat. Il reste encore cette femme.

— Allons, commère, que Ton se dépêche.

La femme, sans hésiter, recula pour prendre son élan ; cependant, quelque résolue qu'elle se fût montrée, elle ne s'arrêta pas moins deux fois au bout de la plate-forme , au moment de se précipiter.

— Fais vite, lui dit le hîiron, je n'ai pas de temps à perdre. Voilà déjà deux fois que tu le re})rends.

— Monsieur le baron, repartit la femme, je vous le donne en mille.

Le baron admira la force d'esprit de la pauvre créature qui pouvait plaisanter en face de la mort et se sentit plus ému que s'il eût eutendu des larmes et des cris de désespoir»

— Abjure le catholicisme, lui dit-il, et je te fais grâce.

— Au diable les huguenots ! vivent la sainte Vierge et les saints ! s'écria-t-elle en s'apprè-= tant à sauter.

— Halte! fil le capitaine en Tarrêtant (ians l'élan qu'elle prenait ; halte! Eli Dieu ! la gaillarde, on dirait qu'elle court à la danse!... Elle n'a pas seulement pâîi! Allons, commère, descendez avec nous!... Un mot : dans votre intérêt encore plus que dans le mien, retenez votre langue ; ne dites à personne de (juel pays vous arrivez, et tâchez d'oublier la singulière cérémonie dont vous venez d'être témoin ; car le marquis pourrait bien vous y faire cîianter de nouveau votre partie et vous donner l'ordre de remonter ici pour en descendre autrement que par l'escalier. Maintenant faisons connaissance. Ça, comment vous nonjme-t-on, l'intrépide sauteuse?

— Jeanne Pertuis.

— Eh bien ! Jeanne Pertuis, vous serez nia

gouvernanle. .raiiïie les f'eiinnes de cœur, el j'espère que vous vous souviendrez d'aujourd'hui, si jamais la fantaisie vous prenait de me servir de mauvais vin ou de laisser brûler mon rôt.

Jeanne suivit silencieusement le baron dont la pilié venait de lui sauver la vie. Il la mena dans une maison de bonne apparence au dehors, mais qui n'offrait à l'intérieur que le plus déplorable amas de meubles à demi brisés et dans un état de desordre à faire pilié.

— Voilà ton royaume, Jeanne, dit-il, Les émotions et les fatigues de la journée doivent le faire désirer du repos; tu peux te coucher, dormir, et faire tout ce qu'il te plaira jusqu'à demain matin.

— Croyez-vous, répliqua Jeanne qui regardait hardiment en face le capitaine, croyezvous que j'ai eu peur? Non, par la croix du Christ et la divine mère de Jésus!

— Au diable ces propos papistes! s'écria le baron; si je les entends encore, je te fais remonter d'où tu descends.

— Marchons donc, dit-elle; je ne renierai pas la foi de mes pères. Je préfère le martyre à l'apostasie.

Le baron lui tendit la main.

— Bien parlé, mon héroïne! Au bout du compte, j'aime mieux ce langage qu'une soumission abjecte. Prie donc comme lu voudras

la Vierge et toiis les saints , mais au logis seulement, car tu pourrais trouver au dehors (les gens qui montreraieul moins de tolérance que moi et te mettraient au cou un bon nœud de chanvre pour te faire taire. Prépare-moi donc à souper, je reviendrai dans une heure. En attendant, je vais au château savoir ce qui s'y passe et prendre des ordres de monseigneur le marquis.

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