‹ La palette d'orChapitre 15 sur 15 · DÉNOUEMENT · texte numérisé non relu

DÉNOUEMENT

Tandis que ' ces événements s'accomplissaient au château de FEscurial, Lydia attendait, dans les plus horribles angoisses, qu'il luî arrivât quelques nouvelles sur le sort de sa maîtresse et de son amant. Lorsque le

duc (!c Fuenlès était venu arrêter l'archiduchesse et le jeune peintre, furieux de s'être vu la dupe de la jeune femme, puis croyant en outre seconder les intentions du roi, le vieux seigneur avait usé, envers Marguarita, et surtout envers Gerardus, d'une rigueur brutale, digne d'un geôlier de profession ou d'un fat dupé. Non-seulement il n'avait point daigné instruire la princesse des causes qui motivaient son arrestation , mais encore il ne lui avait pas permis de changer de vêtements, ni même d'adresser, en secret , quelques paroles à sa camériste. Quant à Gerardus, il l'avait fait garrotter comme un criminel d'état. Enfin, sans écouter Lydia, qui voulait accompagner sa maîtresse, et qui se disait sa "<îomp!ice^ pour obtenir de partager son sort pl celui de Gerardus , il s'était mis à la tête de son convoi de prisonniers, en disant avec

grossièreté à la jeune fille, qu'elle ne reverrait sans doute plus ni sa maîtresse, ni le peintre, et après avoir fait entourer la maison de l'archiduchesse par des soldats qui avaient ordre de ne laisser sortir personne.

Une partie de la nuit se traîna , pour Lydia, en des transes que ne sauraient fiûre comprendre des paroles humaines. Enfin , vers deux heures du matin, elle entendit un carrosse s'arrêter devant la maison; et sur Tordre d'un officier, les sentinelles qui gar-^ daient à vue chacune des personnes attachées à la princesse, se retirèrent précipitamment. Alors, Lydia, sans trop savoir ce qu'elle faisait et dans une situation d'esprit qui tenait de la démence, allait se diriger au hasard vers l'Escurial, lorsqu'elle vit entrer l'archidu-

chesse, pâle comme la fille de Jaire, en sortant du linceul.

— Oli ! ma maîtresse! ma chère maîtresse l Quel malheur vous a donc frappée? s'écria-tellc, oubliant ses angoisses, en face des fatales tortures qu'elle lisait sur le visage de de Marguarita.

— Je suis reine d'Espagne! répliqua la jeune femme. — Oui, Lydia, reine d'Espagne! Le vieux roi est mort, et avant de rendre son ame à Dieu , il a reconnu mon mariage, et m'a proclamée devant tous reine d'Espagne.... Et je donnerais ma vie, Lydia, que Dieu me pardonne ce blasphème! — Je donnerais ma part de paradis pour pouvoir arracher de mon front cette

exécrable couronne qui le brûle, et que je maudis. Si tu savais, mon enfant, comme celui à qui j'avais confié ma vie et man honneur, comme celui ;« (jui j'avais tout sacrifié, jusqu'à ma conscience, s'est montré froidement égoïste et honteusement [lâche ! Oh ! Lydia , Lydia î II me jetait comme une proie à son père pour se sauver lui-même! Je ne ressens plus pour lui, dans mon cœur, que du mépris el de l'aversion... Et un lien éternel nous unit, un lien que rien ne saurait briser!... Tiens, vois-tu, je consentirais avec joie à vivre, pauvre, du travail de mes mains, à rester une fille perdue qui porte un enfant dans son sein , à cacher dans le fond d'un couvent le nom de mon père déshonoré par moi , pourvu que je cessasse d'être la femme de ce misérable! Oh! Lydia! Lydia! que de honte, que

de désespoir il y a sur la pauvre Marguarila.

Mais Lydia l'entendait sans l'écouter. A genoux près de l'archiduchesse, dont elle serrait une des mains dans ses mains, elle cherchait , en proie à une inquiétude affreuse , Gerardus qu'elle n'apercevait pas! Gerardus qu'elle avait vu, tout- à l'heure, emmener garrotté entre deux alguazils. Enfin, ne pouvant plus résister à ses transes.

— El ce jeune homme? demanda t-elle à sa maîtresse, Gerardus, qu'est-il devenu?

— Oh ! le lâche , que ce Philippe ! s'écria Marguarita, qui, de son côté, ne prétait guère d'attention aux paroles de sa camériste, el se mit à parcourir avec agitation l'appartement. Ohî l'indigne gentilhomme!... Honte et malheur sur moi, qui suis sa femme! Sa cou-

roiiiie brille mon front Oh! que je voudrais l'en arracher!...

— Gerardus! mon Gerardus! demanda la jeune Flamande en larmes, éperdue , et qui étendit les bras vers sa maîtresse.

Marguarita s'arrêta.

— Gerardus, dit-elle, oh! c'est un noble et fidèle cœur que celui-là!...

— Mais, où est-il? H^u'est-il devenu, mon Dieu?...

— Malheureuse que je suis! fit l'archiduchesse en rappelant ses idées. Je l'ai aban-

donné, lui, qui s'élait dévoué si généreusement! je l'ai laissé entre les noains du grandprévôt. Oh! il faut le sauver! il faut courir à son aide ! . . . Seigneur ! j'aecuse les autres d'ingratitude, et je suis plus ingrate qu'eux!...

— Ne perdons pas de tenjps , madame, au nom du ciel! interrompit Lydia avec tout le sang-froid que savent trouver les femmes au milieu d'une crise redoutable. Le carrosse qui vous a amenée ici se trouve encore là, dans la cour. Venez! venez! Et elle entraîna sa maîtresse, la fit monter dans la voiture, et s'écria :

— A l'Escurial, en toute hâte! A l'Escurial ; ainsi l'ordonne sa majesté catholique la reine d'Espagne...

— Imprudente, tais-loi !...

— Ne voulez-vous donc pas le sauver! demanda la jeune fille avec passion.

—Vive sa majesté la reine ! crièrent les laquais, à cette révélation officielle du titre de leur maîtresse.

Ces clameurs entendues par la foule que la nouvelle de la mort du roi avait répandue dans les rues de Madrid, furent répétées à f instant. On entoura le carrosse, des torches s'allumèrent, et Marguarila arriva à l'Escurial entourée de l'enthousiasme d'une multitude nombreuse, et en véritable reine.

Cependant Gerardus attendait avec cou-

ragci, mais non sans inqiiiélude, l'issue de la fatale aventure dans laquelle il jouait un rôle des plus périlleux. Enfermé dans une pièce voisine, et toujours pieds et poings lies, il prêtait l'oreille au moindre bruit, sans parvenir néanmoins à rien comprendre de l'agitation qu'il entendait autour de lui, quand il vit entrer le grand-prévôt, suivi de deux hommes d*assez lugubre mine.

— Quels ordres a donnés le roi à mon égard ? se hâta de demander le pauvre jeune homme.

— Sa Majesté le roi , répliqua îe grand-prévôt, vient de rendre son ame à Dieu.

Gerardus laissa échappa ce long soupir qui

témoigne qu'après avoir longtemps respiré mal à l'aise, on sent enfin sa poitrine se dilater. Mais sa joie ne fut pas longue, ni son haleine longtemps libre^ car le grand-prévôt reprit :

— Dans cinq minutes, tu seras près de Sa Majesté.

^~Que voulez-vous dire?s'écria-t-il éperdu.

— Je veux dire que cette corde va serrer ton cou , et que tu gambaderas à la potence qui dresse ses bras derrière le château. Tu y seras en bonne compagwie, entre un gentilhomme protestant et une juive fort belle fille, ma foi , qui s'était laissé conter fleurette par

un joli majo de Madrid ! Fais la prière et en route '

— Le roi a donc ordonné ma mort avant de mourir lui-même ?

— Non pas précisément; mais le roi n'a jamais fait grâce aux gens qu il me recommandait de la façon dont il a usé à ton égard. Or, si la mort ne Feût point empêché de me donner ses ordres , tu eusses été pendu ! — Par conséquent, tu seras pendu. D'ailleurs, que veux-tu que je fasse de toi? Peut-être vais-je perdre mes fonctions de grand-prévôt. Le mérite a des ennemis partout ; il m'a fallu plus d'une fois passer un collier quelque peu rude an cou des amis de sa majesté catholique Philippe III , et il s'en souviendra pour me re-

prendre mon emploi et m'envoyer au diable! Donc, je veux avoir l'agrément de remplir encore une fois les devoirs de ma charge avant de la perdre. Allons, vite, un bon in manus , et en route !

En ce moment , la lueur des torches vint reluire à travers les fenêtres, et Gerardus entendit les cris de vive la reine !

— La reine ! la reine ! Qu'est-ce que cola veut dire?

— En route !

Et le prévôt fit signe aux deux alguazils d'entraîner le prisonnier; ceux-ci obéirent, et Gerardus ne songeait |dus qu*à mourir en T. 11. 22

chrétien, lorsque tout à-coup il se trouva sur le perron de l'Escurial , en face d'une multitude immense qui entourait un carrosse et qui répétait :

— Vive la reine !

Un cri partit de ce carrosse , une femme s'en élança, courut à Gerardus et Tentoura de ses bras! C'était Lydia.

— Oh! venez! venez! Madame! criat-elle à Marguarita. Venez! ils veulent le faire mourir! Sauvez mon Gerardus.

L'archiduchesse descendit de carrosse. Saluée par de nouvelles acclamations de la foule,

elle monta les marches du palais, et posant sa main sur l'épaule de Gerardus :

— Ce jeune homme est sous ma protection. Je lui fais grâce, dit-elle au grand-prévôt.

— Sa Majesté Catholique le roi Philippe troisième a seul le droit de faire grâce , répliqua le prévôt.

— Eh bien ! menez le prisonnier devant le roi, s'écria la reine, sur le visage duquel se répandit le rouge de l'indignation et de la colère. Obéissez, je le veux, ajouta-t-elle en saisissant , non sans violence , le bras de Tofficier. Obéissez, ou voire tête m'eq répond!

Comme elle entrait dans le palais, elle se trouva face-à-face avec son mari.

— Encore ce jeune liomnie! s'écria-l-il avec rage.

Puis, remarquant la corde que Gerardus portait autour du cou , ses mains liées et les deux alguazils qui le suivaient :

— Vous avez prévenu mes ordres, dit-il au grand prévôt. Faites votre devoir à l'égard de cet homme.

— 11 ne mourra point! il ne mourra point! s'écria Marguarila.

— Madame 1 reprit froidement Philippe III, vous vous étjes trop hâtée de faire la reine. Malgré toute cette populace à qui vous avez

montré votre couronne, quand la main mourante de mon père qui venait de la poser sur votre tête n'était pas encore refroidie ; malgré vos audacieuses prières, cet homme mourra,

précisément par ce que vous êtes reine

Car il a commis un crime de lèze-majeslé; car je l'ai trouvé caché dans les appartements de Votre Majesté.

— Grâce! c'est mon fiancé! c'est moi qu'il aime! s'écria Lydia.

— La grâce de cet enfant! sa grâce! je la veux, sire, je la veux, reprit la reine en baissant la voix. Après avoir tremblé comme un lâche devant votre père, il ne vous marique plus que lilnsulter votre femnte plus lâchement encore.

Philippe IIÏ baissa les yeux, car il ne pouvait soutenir le regard puissant et magnétique de la reine : dompté par une irrésistible fascination, il sentit toute sa volonté factice s'évanouir. Pour dissimuler son trouble et sa faiblesse, il prit Lydia par la main et la conduisit devant le crucifix placé dans la chambre mortuaire de son père.

— Jure moi devant ce cadavre et sur ce cruficix que tu dis la vérité ! jure que ce jeune homme est ton amant, et qu'il se trouvait caché dans le cabinet par toi et sans que la reine le sût.

— Madame l'archiduchesse le savait! réphqua Lydiai. Gerardus était là caché par son ordre-, mais c'était pour défigurer avec ses

pinceaux les portraits qu'avait apportés le duc de Fuentès.

— Oh! Marguarita ! Marguarita! vous ne me trompiez donc point! votre amour

— Ne parlez donc point d'amour en ces tristes lieux, sire! Ordonnez qu'on mette en liberté ce jeune homme dont le seul crime, est de s'être montré courageux et dévoué, répondit-elle en insistant avec amertume sur ces derniers mots.

Le roi fit signe au prévôt de s'éloigner, et tandis que Lydia se hâtait de détacher les cordes qui garrol (aient les mains du peintre :

— Ai-je mon pardon, Margarita? demanda Philippe m, en tendant la main à sa femme. L'excès de mon amour a seul causé ma faute.

— Dieu vous pardonne, sire, dit-elle; vous avez bien cruellement brisé mon ame! Il n'y a plus pour moi de bonheur possible icibas.

— Je vous ferai oublier mes torts à force de repentir.

Marguarita jeta surPhilippe un regard glacé dans lequel ne restait plus aucune trace d'amour. Puis avec un sourire forcé et une affectation de tendresse, à travers laquelle se trahissaient le mépris et l'aversion, elle lui

lendit la main. Le roi porta celte niain à ses lèvres, el tous les deux s'avancèrent vers le balcon.

— Vive le roi! vive la reine! s'écria la foule dès qu'elle les aperçut.

— Vive le roi! vive le roi! dit une voix derrière eux.

Philippe regarda, reconnut le duc de Lerrnes, passa son bras sous le bras du courtisan, et laissa là Marguarila qui répondait, avec amour, par des saints de la main, aux acclamations enivrantes du peuple.

Quand elle se relourna. elle t^c trouva

seule sur le balcon avec Lydia et Gerardus.

— Enfans ! leur dit-elle en essuyant une larme, vous venez de voir ce que sera pendant toute sa durée le règne qui commence. Un roi faible, un minisire despote, et une reine abandonnée.

— Mon Dieu! ajouta-t-elle , que vous me faites expier cruellement la couronne fatale que vous avez jetée sur ma tête, dans une heure de colère !

Un an après la mort du roi Philippe II, fds de Charles-Quint , la ville de .Madrid [fêta en grande pompe l'avènement solennel de l'infante Marguerite d'Autriche au trône des Es-

pagnes. Quand ces fêles furent terniiriées, la reine, après avoir fait célébrer devant elle le mariage de Gérard Terburg et de Lydia, créa chevalier le jeune peintre, chargea le colonel de Pigoranda de lui donner l'accolade, et, dit le vieil historien Decamps : « Ajouta à cette illustration une chaîne d'or, une médaille, une riche épée et des éperons d'argent. »

Deux mois après, les nouveaux mariés, sur l'ordre exprès du roi, se séparèrent de leur bienfaitrice, quittèrent l'Espagne, et allèrent fixer leur séjour à Devenler , où bientôt la grande renommée du jeune peintre et la fortune considérable que lui valaient ses tableaux ne tardèrent point à la grande joie de dame Brigitta, de lui faire déférer par les bourgeois de celle ville, îe litre important de bourgmestre. Après, quoique revêtu de cette

haule magistrature civique , et quoique dévoué aux alïaires de ses concitoyens, Terburg n'en continua pas moins à produire des chefsd'œuvre encore aujourd'hui objet de la phis vive et de la plus juste admiration. Il faut citer entre autres le Congrès de Munster, aujourd'hui propriété de M. le comte Anatole DemidofT, et dont Jacquand a fait une si merveilleuse copie, le MUHaire à la Femme, la Leçon de Musique ^ la Musicienne, le Conseil de Magistrats^ qui se trouvent au Louvre; le Grand Intérieur, et enfin la Cour, qui faisaient partie de la collection (le l'Elysée, vendu À l'encan au mois d'avril 1837.

Quant à la reine Marguarila,elle passa tristement sa vie, à lutter contre l'influence despotique que le duc de Lermes , devenu premier ministre de Philippe III, exerçait

sur l'esprit faible et sur le caractère pusillanime de son maître. La naissance d'un fils put seule l'aider à supporter l'abandon de son mari 5 mais, comme elle écrivait à Lydia : « Une reine ne peut même pasêtre toui-à-fait « mère à la cour d'Espagne, et elle ne saurait « embrasser son fils, qu'à travers les réseaux « de l'étiquette. Donc il faut tenir en com- « passion une reine sans puissance^ une fem- « me sans mari et une mère sans enfant ! »

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