UN MOURANT
L*ïnfant don Philippe était un jeune prince à la physionomie duquel on ne pouvait ceprocher que trop de beauté : la fraîcheur féminine et rosée de sa carnation, la blancheur de sa peau, la petitesse de ses mains, les boucles dorées de sa longue chevelure el
la grâce mignonne de toute sa tournuie, lui donnaient je ne sais quoi de belâtre et d'elTéminéqui ne pouvait servir à personne, encore moins à Théritier du trône d'Espagne et au fils de Philippe H. A la vue d'un étranger chez l'archiduchesse, il (it un mouvement de surprise, et remplaça par les manières les plus cérémonieuses et les plus strictes de l'étiquette, l'air tendrement conjugal avec lequel il était d'abord entré.
Sa contrainte augmenta plus encore, quand il reconnut le duc de Fuentès.
— Madame l'archiduchesse de Graëtz daignera-t-elle excuser ma visite, dit-il avec une ' dissimulation digne du fds de Philippe 11, et (en faisant une profonde révérence à Marguari-
la? Depuis un an qu'elle habite Madrid, je n'avais point encore obtenu l'honneur d'être reçu par elle, une fatalité, que j'appellerais de la cruauté^ m'avait toujours privé de ce bonheur. Aujourd'hui , en me rendant à l'Escurial, j'ai vu à la porte de votre palais le carrosse de Monseigneur le duc de Fuentès, et je suis venu partager avec lui le bonheur de vous présenter mes hommages respectueux. ,
Marguarita employa le même ton pour répliquer à celui auquel l'unissait un mariage secret, et l'entretien s'établit entre les trois personnages sur les lieux-communs auxquels on a recours quand on se connaît peu. Calmes en apparence, chacun des deux cavaliers supportait avec une impatiente contrainte la présence de l'autre. Plusieurs fois don Phi-
lippe, mécontent de voir un étranger enire lui et sa femme, lit un mouvement pour se lever et partir; mais un regard de Marguarita le retenait sur son fauteuil, et deux heures s'écoulèrent, deux heures mortelles pour tous les trois, au bout desquelles Marguarita remarqua un léger mouvement dans les plis de la portière. Alors elle échangea un regard d'intelligence avec le duc, landis que don Philippe considérait, avec toute la préoccupation de l'ennui, une petite madone de Murillo, que l'archiduchesse venait de lui montrer. Puis elle laissa tomber un de ses gants, et comme le (Juc se baissait en même temps qu'elle pour le ramasser :
— La cassette est dans votre carrose, lit elle.
Le duc vo)'ail avec lerreur s'écouler les heures qui rapprochaient le moment fixé pour l'audience royale, et ne calculait que trop tous les périls de sa situation : il sortit de l'enfer pour entrer dans un véritable paradis, à ces paroles furtives de l'archiduchesse, se l^va, prit cérémonieusement congé d'elle et du prince, et sortit du salon.
— Enfin, mon Philippe! s'écria MarguaritAj enfin nous voilà seuls!
Et elle présenta son front aux baisers du prince. Celui-ci, sans rien perdre de son sangfroid, alla droit à la portière, la souleva, vit le fauteuil que cachait la draperie, et ouvrit la petite porte de communication qui menait au cabinet où se trouvaient encore Lydia et Ge-
rardus. Sans laisser ihe sur son visage la moindre émotion^ sans même tourner la tôle, il revint sur ses pas et se dirigea vers lu porte desortie*
— Philippe! Philippe! écoutez-moi, au nom du ciel, ne vous en allez pas ainsi! s'écria Margarita éperdue.
Alors l'Infant se retourna, (it une cérémonieuse révérence et dit d'une voix amère :
— Je suis le respectueux serviteur de Madame l'archiduchesse deGraëtz.
Et il quitta sa femme éperdue, sans vouloir
é(X)nler ni sos cxplicalions ni son désespoir.
Quand ie prince eut disparu, elle tomba sans connaissance sur le parquet.
— Monseigneur! monseigneur! s'écria Lydia, qui avait tout vu, tout entendu, et qui se hâta de courir à don Philippe : monseigneur, ma maîtresse se meurt.
Don Philippe continua sa marche sans paraître entendre les cris de la camérière, et monta paisiblement dans son carrosse qui prit le chemin de TEscurial.
Dix heures sonnaient lorsque la voilure de
r Infant s'arrêta devant le perron du château
royal qui conduisait aux appartements du
roi. Le vieux monarque, étendu sur un lit de <
repos, souleva la tête lorsqu'il entendit annoncer son fils, et lui fit signe d'avancer.
— Monseigneur l'Infant , lui dit il , un nouvel accès de goutte vient de me saisir, et je sens que bientôt je quitterai ma couronne pour aller rendre compte à Dieu de ma vie et de mon règne 1 II faut donc que je me hâte de terminer les actes qui doivent consolider l'œuvre que j'ai élevée avec tant de peine et au prix de tant de travaux et de luttes. Je ne veux point mourir avant de vous avoir marié J'ai envoyé secrètement le duc de
Fuentès dans les diverses cours de l'Europe s'assurer par lui-même quelles étaient les
princesses les plus dignes, par l'illustralion de leur famille et par l'éclat de leur beauté, de prendre place à côté de vous sur le trône d'Espagne. Voilà les portraits de six jeunes fdles; choisissez une femme parmi elles. Il a été convenu entre les cours étrangères qui ont remis les portraits au duc, et qui se disputent l'honneur de notre alliance, que vous ne connaîtriez point, avant votre choix, le nom de celles que ces portraits représentent. Duc de Fuentès, avancez et remettez la cassette à monseigneur l'Infant.
Le duc ploya un genou en terre, ouvrit la cassette et présenta les portraits à l'infant.
Mais l'infant ne jeta même pas un coup d'œil sur les peintures et répondit :
— Sire, la princesse à qui Votre Majesté donnera la préférence sera pour moi la plus aimable .
— Alors, voyons, dit le roi, avec je ne sais quelle réminiscence de vert-galant! Dans le fait, l'expérience d'un vieillard vaut peut-être mieux, pour ufi bon conseil en semblable cas, que la naïveté d'un jeune homme. Duc de Fuentès, donnez-moi ces portraits.
A peine le roi eut-il jeté les yeux sur la cassette, qu'il se mit à hausser les épaules.
— En vérité, dit-il, je vous croyais de
meilleur goût! Eh bien, il faut avouer que ï. n 20
le sang des rois de l'Europe n'est pas beau !
Le duc de Fuentès qui s'attendait à recevoir du roi des compliments d'une autre nature, se pencha pour regarder les portraits , et ne put réprimer un cri de surprise et de terreur. Tous étaient défigurés, et un art maudit, infernal, inexplicable avait fait de chacune de ces têtes charmantes, des modèles accomplis de laideur et encore plus de ridicule.
Le roi porta rapidement son regard de feu sur le duc et sur don Philippe. Don Philippe était resté calme et indifférent; le duc, pâle et consterné pouvait à peine se soutenir.
— On se joue ici de moi ! rugit Philippe H. Duc de Fuenlès , expliquez-moi sur l'Iieure les causes de votre surprise et de voire émotion.
— C'est de la magie! c'est de la magie! s'écria le malheureux seigneur. Tout-à-l'heurc ces portraits se trouvaient encore tels que je les avais reçus... Et maintenant... maintenant un maléfice inexpliquable les a défigurés odieusement.
Le roi souleva la tête et attacha sur le duc un regard à la fois railleur , méprisant et irrité.
— Vous n'avez point, diL-il, d'autre moyen que la magie , pour expliquer comment ces
])ortraits ont été dénaturés? J(î vais tâcher pourtant d'arriver à cetle découverte par des voies humaines.
Il prit son poignard, et du pomn^eau de l'arme il frappa sur les glaces qui recouvraient chacun des portraits et qui se brisèrent en éclats. Puis les peintures mises. à nu, il les frotta de son doigt, effaça les couleurs fraîches, et retrouva ainsi les tons originaux. Fuentès le regardait faire avec stupéfaction,
— Voilà le maîéiice détruit ! dit le monarque en jetant un double regard sur l'infant, qui ne sourcilla même pas,etsur le duc, plus que jamais prêt à défaillir.
— Seigneur de Fuentès, reprit le roi, vous
avez montré ces portraits à quelqu'un. Vous les avez laissés entre les mains d'une femme?
— De madame l'archiduchesse Marguarita
de Graëtz Un seul instant s'écria le duc
en tombant les genoux en Xerre.
Le roi regarda de nouveau son fils. Cette fois^ un frisson parcourut tous les membres de don Philippe, il avait peur.
— Voyons, monseigneur l'Infant, maintenant que le masque dont on avait affublé ces jolis visages a été enlevé, choisissez celle des princesses que vous voulez pour femme.
— En cela, comme en tout le reste, je me
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conformerai aux ordres do votre majesté. Qu'Elle daigne me les faire connaître.
— Mes ordres sonj que vous choisissiez une femme parmi les six princesses dont voici les portraits. Avancez.
Le malheureux Infant s'approchait de son père, et allait se pencher vers la cassette, quand il vit toul-à-coup le roi qui s'était mis sur son séant, blêmir, fermer les yeux et tomber lourdement. Aussitôt la plus vive agitation régna parmi les témoins de celte scène étrange. On courut chercher les médecins, et ils essayèrent tous les moyens possibles de rappeler le roi à la vie. Comme leurs efforts restaient inutiles, une discussion s'éleva entre les deux principaux chirurgiens de Madrid
don Gusmès el don Verando. Le premier voulait que Ton recourût à la saignée, le second repoussait ce moyen comme inutile et dangereux. Tout-à-coup le roi, sorti de la crise par la force seule de sa nature, souleva la têie, et dit d'une voix forte qui jeta la terreur parmi les assistants :
— Eh quoi! vous craignez de tirer quelques gouttes de sang à un roi qui en a fait répandre des fleuves entiers aux hérétiques. Çaignez-moi * sur l'heure , je vous Fordonne.
Les médecins obéirent; mais à peine quelques gouttes de sang sortirent du bras royal. Le« opérateurs se regardèrent entre eux avec
conslenialioii- Le roi surprit ce regard et comprit l'arrêt qu'il perlait.
— Combien de temps me reste-t-il encore à vivre? demanda-t-il froidement.
Les médecins tressaillirent à cette terrible question. Mais le plus vieux, don Gusmès, eut bientôt le courage de répondre hardiment :
— Si les symptômes du mal qu'éprouve Votre Majesté ne changent point de caractère, dans trois heures elle devra se préparer à paraître devant Dieu.
— Vous ferez payer mille piastres au do-
teur'Gusmès, dit le roi, en se tournant vers son iils, comme s'il eût reçu la nouvelle la plus indifférente.
Maintenant, duc de Fuenlès, à nous deux! Vous allez sur l'heure vous rendre à Madrid, et m'amener l'archiduchesse Marguarita de Graëtz. Vous vous informerez , en même temps, s'il ne se trouve point chez elle une personne qui sache pein'drc; vous m'amènerez également cette personne pieds et poings liés. Songez, ajouta-t-il d'une voix sombre, qu'il me reste encore trois heures à vivre et
j'entends être obéi dans un quari-d'heure
Que tout le monde sorte maintenant; je veux rester seul avec mon confesseur.
F^es assistants «le la scène étrange qui ve-
nait de se passer obéirent aux ordres de Philippe II et se retirèrent en silenee. Les porte» de la chambre royale se refermèrent sur le pauvre moine qui, pieds nus, et un crucifix de bois à la main, s'assit près du monarque et se pencha pour recevoir, en juge, les aveux de celui qui tenait encore dans ses mains les destinées d'une partie du monde.
Une demi-heure s'écoula. Les portes se rouvrirent, le capucin parut et posant sa main sur répaidede Gerardus, amené depuis quelques instants avec l'archiduchesse, il le conduisit dans la chambre royale. Le jeune homme soutint avec courage le regard que jeta sur lui le terrible moribond.
— Tiens-tu à ta tête! demanda Philippe II;
réponds donc brièveLiient cl avec \érilc à mes questions. Ta grâce se irouvo au bout de la sincérité ; et les tortures t'ouvriraient la.bouche si lu t'obstinais à tenir les dents serrées. Enfin, pour t'éviler de vains scrupules, regarde ces portraits défigurés par une ruse coupable.
— Madame rarchiduchesse ^n'est pour rien dans ce tour de page, répliqua Gerardus.
— xMon père, interrompit Philippe 11, le temps est trop précieux pour que nous le perdions avec cet enfant. Remettez-le eiïtre les mains de mon grand-prévôt, et amenez-moi l'archiduchesse Margarita. Veux-tu parler mainlenanl, jeune homme?
— :vi6 —
Mais le jeune homme sjlua res|)ectueusement sans répondre et lourna.son regard vers le moine, comme pour lui dire de le mener au grand -prévôt.
— ^ Je lui donne un quart d'heure pour faire sa paix avec Dieu. Allez, j'attends l'archiduehesse.
Le moine sortit avec Geiardus, et rentra presque aussitôt suivi de la princesse Marguarita. Elle ne témoigna aucune faiblesse*, seulement son teint paraissait un peu plus animé que de coutume.
Philippe fixa sur elle ses deux yeux tlamboyans.
— Vous êtes la concubine de l'Infant , dit-il.
— Je suis sa femme , répliqua fièrenienl Margarita.
— Sa femme 1 rugil le roi. Quand avez-vous contracté ce fataL mariage? îNe saviez-vous donc*pas l'histoire de don Carlos et le prix de ^a désobéissance?
— Je le savais. ^
— Eh bien! puisque vous connaissiez le péril et que vous vous y êtes exposée volontairement, apprêtez-vous à en subir les conséquences. Mettez-vous à genoux devant ce
c;»pucin, ei l'ailes votre confession. Tant que Philippe 11 vivra, il ne sera point dit qu'on lui aura désobéi impunément.
Le capucin étendit silencieusement la main vers une horloge qui se trouvait en face du lit, et montra au monarque l'aiguille qui avait déjà parcouru plus des deux tiers du cadran.
— Recevez la confession de cette femme ! répliqua durement le roi.
Tandis cjue le capucin se retirait dans un coin de la chambre, et que, debout, il écoutait les paroles que Marguarita agenouillée lui disait d'une voix basse mais ferme, Philippe suivait des yeux tous les mouvements de la jeune femme.
— Êtes-vous prêle? lui demanda -t-il.
— Je suis prèle, répondit-elle avec calme et se relevant.
— Mon père, faites entrer l'Infant.
L'Infant pouvait se soutenir à peine, tant ses jambes tremblantes pliaient sous lui. Une sueur froide découlait de son front sur son visage contracté par la terreur. Le roi, par un signe de tête^lui montra Marguarita, et dit en attachant sur son fils des regards insupportables : I
— Elle va mourir,
L'Infant tomba aux pieds du roi.
— Grâce pour moi! grâce! mon père! Elle m'a entraîné à la désobéissance, par ses séductions! grâce!
Marguarita s'avança vers le roi.
— Sire, dit-elle, à présent je réclame la mort comme un droit. Il y va de votre honneur de ne pas laisser apprendre à l'Europe que l'Infant d'Espagne a pris pour femme une pauvre princesse autrichienne. Il ne faut pas que vos sujets croient que l*bn puisse vous désobéir impunément. Je suis coupable du crime de, lèse-majesté, je l'avoue. J'ai mérité la mort : livrez-moi au bourreau.
— Silence dit le roi.
— Cette femme m'a trahi, reprit l'Infant.
Ce soir môme, lont-à-l'heure il y avait un jeune homme caché derrière une portière de son appartement.
Philippe II regarda iMargiiarita. Elle se con tenta de sourire avec dédain et de hausser les épaules.
— C'était le peintre, dit elle.
Le moine montra une seconde fois l'aiguille de l'horloge.
— Justice va se faire, répondit le roi. Que Ton ouvre les deux battants de cotte porte et qu'on laisse entrer ici tout le monde.
Al cet ordre répété par le moine, tous ceux
(jui so Iroiivnirnl dans la pi<;or voisine , onlrèrcnt en silence dans la chambre royale.
Pliilippcse souleva sur son lit, de manière à paraître plutôt assis que couché.
— Messeigneurs, dit-il, après avoir fait signe à Marguarita et à don Philippe de venir prendre place près de lui; des raisons politiques m'ont obligé à tenir cachée jusqu'ici l'union de mon fds l'Infant don Philippe et de l'archiduchesse de Graëtz,dona Marguarita. Aujourd'hui tout ce mystère doit cesser, et je proclame leur mariage.
Marguarita voulut interrompre le roi; mais il l'arrêta de son regard froid et sec.
— Croyez-vous que ce ne soit point un
diàliinent que je vous impose? uiurmura-t-il à voix basse.
L*ïnfant s'agenouilla j30ur baiser la main de son père ; mais ce dernier retira sa main de manière cependant à ce (jue personne ne pût remarquer cet acte de froideur :
— Maintenant, qu'on apporte mon cercueil, mettez-vous tous à genoux, et priez pour le repos de l'ame du roi Pliilippe II.
Il commença lui-même d'une voix forle la prière des agonisants. Peu à peu ses paroles s'affaiblirent et devinrent un murmure faible. Ce murmure finit par s'éteii?dre
tout à-fait, et le capucin quitta le chevet du lit pour venir s'agenouiller devant l'Infant don Philippe.
— Vous êtes le roi, sire, lui dit-il.