‹ La papauté antichrétienneChapitre 3 sur 5 · LA. PAPAUTE ANZIGH9£TI£NN · texte numérisé non relu

LA. PAPAUTE ANZIGH9£TI£NN

jet de ruptigre fiv;^ 4^ Çte^fiteii^, ipt samt Iréu^e. ' Ce grand saint fl'écriyit pas pQulement à Victor, m^^is |l bea\;Qpup ^avitr^^ ^vêques, pour f^te adqpjjer gqn ^ntinipirt CQfttre celui de VéYèqfiQ de Eqine {1). Et c'est g^iiot Iréaée que les ultramonteins invoquent Jt grand fracas, comme Tun des plu^ célèbres docteurs du pouvoir papal! Nous ve.rrQns plus Iqin, eu détail, ce que yalent de telles préte^tiQUS.

L§^ .ultraïuputains ue sont pas plus heureux, Jp.r§qu'il§ se prieraient de rautorité que le pape Corneille exerça contre l'antagoniste de Cyprien. Toutes les eiiKQustanees de cette histoire démontrent claireiuent que cet acte de prétendue autorité n'était, au fond, qu'un acte d'amitié, pour ne pas dire, -d'intérêt (2).

Au cQ.miïïencejneut du troisième siècle, le triste éts-t de Végli^ de Borne et Jes errements de ses évèqueg étaient tçop connus , pour que l'on eût songé alprs à attri])uer à ces derniers une autorité spéciale que Jésus-Christ ne leur avait pas confiée. Etait-^il infaillible,. ce pape Victor qui se déclara contre les églises asiatiques en faveur du montanisme? Etait-il infaillible, ce pape Zéphyrin qui se fit patripassien avec Pxa:féa3Î Etait-il infaillible, ce

(1) Histoire de VEglise, par M. W. Guettée, p. 526-527.

(2) M. Villemain, ffistoire de Grégqire VJI^ Introduction, p. 27; Paris, Didier, 1873.

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pape Calixte qui autorisait publiquement le concubinage et les crimes les plus infâmes, et qui ne rougissait pas de s'appeler c TEglise catholique ? (1) *

Hippolyte, ce saint disciple dlrénée, admettaitil la papauté moderne, lorsque, dans son livre L% Christ et de l'Antéchrist^ il nous montre l'Eglise une dans tout l'univers, formée des fidèles aussi bien que des pasteurs, et ayant pour seul pilote Jésus-Christ, avec le souffle de l'Esprit-Saint dans sa voile? Bien loin d'identifier l'Eglise cathoUque avec l'égUse romaine, il ne fait aucune distinction entre les apôtres, et il ne donne à saint Pierre aucune place privilégiée (2). D'ailleurs, si l'évêque de Rome avait joué dans l'Eglise un rôle aussi essentiel que les ultramontains le prétendent, si sa primauté avait été quelque chose^e tant soit peu nécessaire au maintien de l'unité de l'Eglise, s'il avait été la source ou même seulement le canal de l'autorité ecclésiastique, comment aurait-on, après la mort de l'évêque Fabien, laissé le siège de Rome vacant pendant plus d'un an, et comment les autres églises auraient-elles pu ne pas s'en préoccuper plus qu'elles ne l'ont fait?

Donc il est certain, évident, que la primauté de l'évêque de Rome n'impUquait, dans les premiers siècles, aucune autorité, à plus forte raison aucune

(1) Histoire de l'Eglise, par M. W. Guettée, t. Il, p, 15. 12) Ibid. p. 19,

suprématie, à plus forte raison aucune infaillibilité.

III. — De la Téritable ongim de la primauté romaine. — L'étude de la véritable origine de la primauté romaine ne fera que nous confirmer dans cette conclusion.

Comme le remarque le savant M. Guettée dans sa nouvelle Histoire de l'Eglise^ le germe de ce qu'on a depuis appelé la Papauté se trouve dans un ouvrage faussement attribué à Clément, évêque de Rome, mais certainement écrit au second siècle. Cet ouvrage, qui est intitulé : « Discussion entre Pierre et Âppion^ » et qui existe encore aujourd'hui sous le titre à! Homélies psetcdo-clérnsntines, a été composé par des chrétiens judaïsants, dont le but était de se relever eux-mêmes, ainsi que leurs deux apôtres de prédilection, Pierre et Jacques de Jérusalem, aux yeux des chrétiens de la gentilité. Tls attribuèrent à Pierre le privilège de l'enseignement, et à Jacques celui du gouvernement extérieur de toute l'Eglise. Comme l'Eglise chrétienne ne devait être, selon eux, que la Synagogue croyant en Jésus- Christ et conservant toute la loi mosaïque, ils firent de l'évêque de Jérusalem le souverain pontife universel de la nouvelle alliance et l'évêque des évêques. La ruine de Jérusalem, la destruction du temple, la dispersion du peuple juif, achevèrent de discréditer ces idées que les chrétiens de la gentilité n'admet-

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taient aucunement, et les Nazaréens finSrenï par n'être plus qu'une secte isolée de la grande société chrétienne. Hermas, disciple de saint Paul, n'àébnit pas plus que son maître l'idée judaïque dti pbiitfficat suprême. Dans son Hvre D% PàSt^r^ qxiî à été écrit à Rome, il mentionne, comme mmiBres dé la hiérarchie ecclésiastique, les apôtreâ et lehrs successeurs les évoques, puis les docteurs ùxï prêtres, enfin les ministres ou diacres; mais il ne dit pas un seul mot de la prétendue autorité de Tévêgiie de Rome comme pontife suprême et primat de rSglise uniTcrselle. Evidemment, ce silence est une preuve péremptoîre que la théorie dès chrétiens judi^tsants ôur les privilèges attribués à Pierre el à Jacques, n'était pas encore acceptée à Rome.

Mais elle le fut plus tard, grâce à l'ambition dès évêques romains qui la reprirent en sous-oèuvre (1). Rien ne nous semble curieux comme cette idée de la papauté, idée engendrée par une secte qui se disait juive et chrétienne, et qui n'était nî l'tme ni l'autre. Sous ce rapport, la papauté est la digne fille de sa mère. Espérons que les vrais chrétiens, à l'exemple des chrétiens de la gentilité, finiront par s'en apercevoir, et qtf à la ruine de la Rome papale les partisans de la papauté ne seront plus (jtL'iine secte, comme à la ruine de Jérusalem leis partisans

(1) M. W. Guettée, Histoire de VEglise. Voir 1. 1, p. 324, 376, 380, 385, 386.

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de là stipTême judicature. L'histoire raconte qu'apfè§ là déatructioh de JérùBalëm , remplacée par ^ftt, fè sîégë épîscopal de cette ville avait teHemekit pêrdti de son îtnportântîe, que Tévêque l^arcfssè, tbut en étant vénéré cbmme Tévêque de la première chaire apostolique, consentait à voir les réunions des évêqrieg de Palestine présidées aussi par TMopÉile, évêque de Cîësarée, devenue capitale (I). Pourquoi n'en serait-il pas de même en Gfecidënt ? Alors même que l'évêque de Rome abjurefttit ses hérésies et ferait retour au véritable christiamstiie, pourquoi ne consentirait-il pas, lui aussi, à assister à deë réunions d'évêques qui seraient également présidées par d'autres que par lui? Qâ(A qu'il en soit de l'avenir^ répétons que la papauté moderne a sa racine première dans une théorie aïttichrétienîié.

Ce qui a concouru à donner à Téglise de Borne là légitime et humble primauté dont nous avons parlé plus haut (2), appartient à un tout autre ordre d'idées.

D'abord, c'est à Rome que furent martyrisés les ipôfres Pierre et Paul; Bien que ni l'un ni l'autre lè flirent évoques de cette ville, bien que Pierre j irouva l'église toute fondée quand il y arriva, tououri eèt-il qu'il y subit le martyre en même temps

(1) M. W. Guettée, Histoire de VEglise, 1. 1, p. 523. {2) Voir ch. II.

que Paul. Or, nulle autre église n'a été illustrée par le martyre de deux apôtres. Et, quand on se rappelle le zèle avec lequel les premiers chrétiens vénéraient leurs frères morts pour la foi, zèle que les Actes du martyre de saint Ignace d'Antioche nous révèlent suffisamment, on comprend aisément la place privilégiée que T église de Rome occupa dès le premier siècle dans le respect des fidèles. Une autre considération du même genre et qui devait produire le même résultat, c'est que cette église était, dans tout TOccident, la seule qui fût d'origine apostolique. Dès lors, toutes les églises occidentales ne pouvaient manquer de se rattacher directement à elle, pour constater le lien qui les unissait aux apôtres. Assurément, elles étaient aussi unies à toutes les autres églises apostoliques ; mais, l'église de Eome étant la plus rapprochée d'elles, c'était l'union avec elle qui primait toute autre. On voit combien il était facile à Rome de profiter d'une telle situation, pour se déclarer peu à peu souveraine et pour imposer l'union avec elle comme obligatoire. L'Orient, qui comptait beaucoup d'égUses apostoliques, avait le champ plus vaste et plus libre : aussi échappa-t-il aisément aux ambitieuses étreintes de Rome.

En outre, pour faciliter le bon ordre extérieur et la propagande de la doctrine, les apôtres et les premiers évêques calquèrent la division des provinces

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ecclésiastiques sur celle des provinces de Tempire. Et, comme Rome était la capitale, il était tout naturel que Téglise de cette ville fût placée au premier rang. L'importance suivit la dignité. C'était à Rome que venaient toutes les nations vaincues ou tributaires. C'était donc là que la bonne nouvelle du Christ pouvait le plus facilement se prêcher au monde entier ; c'était là que l'on pouvait le mieux gagner au christianisme des hommes influents de toute nationalité, qui, une fois retournés dans leur pays, se faisaient les apôtres de l'Evangile. D'autre part, cette affluence d'étrangers qui, grâce à la position, soit géographique, soit politique, de cette ville, y venaient de tous les points les plus éloignés, était pour les fidèles un excellent moyen de constater, non-seulement les progrès du christianisme naissant, mais encore l'unité de la foi, partout identique à elle-même. Le sentiment de ces progrès et de cette unité ne pouvait qu'augmenter la ferveur des fidèles dans cette ville ; et cette ferveur, à son tour, ne pouvait qu'accroître la considération dont ils jouissaient déjà à d'autres titres. Le transfert de la capitale à Byzance amoindrit, il est vrai, l'importance de Rome au point de vue politique, mais il l'accrut au point de vue religieux, en ce sens qu'il permit à Tévêque de cette ville de s'arroger une puissance spirituelle et même temporelle, à laquelle la présence de l'empereur avait

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déjà depuis long1;emps iabifûé les Roriiàiitts. té Césair politique avait beau être disparu, les KoiHaîiis ne perdirent ni Ttabitude nî le goût àix césarisiné. Cette disparition fui même une Maison puni qu'As se flëâènt un autre César, d'un genre îiè'uvéâtl, qu'ils adulèfent et exaltèrent d'àutaiit plus qu'ils vcfulftiént garder à leur tdlle slon ancien écïat de souveraineté. La chute dé Tériipîrè d'Occidéùt ne fit qtie grandir l'êvêqué de Hotne aui yèiïi des Barbares; cftr, pendant que toute la pUis^ncé séculière romaine s'éèroulaît, lui, le rë|)tésëtitatit de la puissance spirituelle dans rancieniië capitale de l'empire, il restait débotlt. Ce contraste de la g*fàn* deur impériale qui s'évanouissait et de l'autorité religieuse qui se maintenait inébranlable dans imé telle tourmente politique, ne pouvait qUé mettre en relief la digUité de l'évêque de Home.

De plus, la subtilité dés Orientaux, leui* goût pour les discussions théologiquës, les ditisèfeUt souvent. D'autre part, ils sentaient lé besoin de Taccotd pour l'édification de tous et pour l'administration des églises; et, comme il n'était pas toujours possible de téUnir Un concile œcuménique, lés évêqUes orientaux en appelaient alors au jugement de l'église apostolique d'Occident, qui, libre dés affairés du mondé oriental, leut semblait dévdiî* être douée d'une bonne foi indubitable et d'un déisitltérésSémeht aussi patfoit que posdible^ Cet

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appel fréquent des églises d'Orient à Téglise de Rome^ faisait à l'évêque de celle-ci une position d'autant pltlâ élevée, qtt'aucun évêque d'Occident ne 'songeait à àllet Se plaindre du se réfugier en Orient. Le gt)ût des 0(;cidentaux était beaucoup plus pratiqué; ÛM lieu de se perdre dans mille subtilités plus Où tnoins tbéologiques, ils s'appliquaient à perfectionner la discipline et l'administration de leurs églises par dfes lois de piltts en plus précises. Le bon ordre qui en réstdtâit et qui contrastait trop souvent avec le désotdre àeÉ esprits en Orient, donnait à l'église apostolique d'Ocddent une autorité morale qui équivalait à une véritable primauté.

Mais, si cette autorité morale était une primauté, cette primauté n'était qii'une autorité morale. Encote faut-il ajouter que l'autorité morale des autres églises, mêtne en Occident, était quelquefois supérieut^ à la sienne. Telle fut celle de Téglise de Cartilage au troisième siècle, malgré tous les avantages que Rome possédait sûr Carthage. Et beaucoup J)liiâ tard encore, Tarchevêque de Ravenne, primat de TExarchat, luttait d'influence avec Tévêque de Rome, qui maintes fois dut céder.

tV. — Comment et par quels moyens la primauté de Tévéqué de Rome se transforma en autorité. — Si grande que soit la distance qui sépare l'autorité fi^o^ale de la primauté, pendant la première période,

de Tautorité juridique de cette même primauté, pendant la seconde, cette distance a été franchie. L'histoire des moyens qui ont été employés et des causes qui ont servi à cette transformation coupable, est des plus instructives, d*abord, parce qu'elle nous montre une fois de plus comment les mauvaises passions de la nature humaine cherchent à se satisfaire jusque sous le couvert de la religion la plus sainte, et ensuite, parce qu'elle nous apprend le mépris que nous devons hardiment professer pour la papauté moderne, qui, loin d'être une institution chrétienne, est une institution aussi antireligieuse et aussi impie dans ses origines que funeste dans ses résultats.

Le premier de ces moyens est la politique. En vain s'étonne-t-on de trouver dans tous les actes des papes modernes un mobile politique : ils ne sont, en cela, que fidèles à la tradition papale, qui est leur unique raison d'être.

Les empereurs et les rois comprirent très-bien qu'en favorisant les intérêts de Tévêque de Rome, ils se le rendraient propice et bénéficieraient ainsi, au point de vue de leur souveraineté temporelle, de toute l'étendue de son autorité. Il était donc utile, pour l'exécution de leurs desseins, que l'autorité de l'évêque de Rome ne fut pas seulement une simple primauté d'honneur, mais encore qu'elle devînt une véritable primauté de juridiction. C'est ainsi

que l'empereur Constant, qui régnait en Italie, appuya la sentence rendue par Jules P% touchant le rétablissement de plusieurs évêques d'Orient qui avaient été chassés de leurs sièges pour des causes diverses. « On conçoit sans peine, dit M. Villemain, combien l'empereur d'Occident devait fevoriser les premiers essais de cette suprématie, réclamée par un évêque, son sujet, sur des prélats orientaux (1). » Ainsi l'ambition du pouvoir civil aidait celle de l'évêque de Rome.

Vers le milieu du cinquième siècle, lorsque saint Hilaire d'Arles résista au pape Léon, celui-ci, après avoir dépouillé l'église d'Arles du titre de métropolitaine pour le transférer à Téglise de Vienne, se fit appuyer par un rescrit de Valentinien III, empereur d'Occident. Valentinien, qui avait besoin de l'évêque de Rome, rédigea son rescrit dans les termes suivants : « La sentence du pape de Rome devTB,it être assez puissante, dans les Gaules, sans notre sanction impériale r car quels droits ce grand pontife n'a-t-il pas sur les églises ! Mais un motif 1 provoqué notre décret; c'est qu'Hilaire, à qui la bonté seule du pape conserve encore le nom d'évêjue, ne puisse, non plus que tout autre, troubler 3ar les armes les choses ecclésiastiques ou résister lux ordres du pontife romain... Que les évêques des

(1) Histoire de Grégoire Vil, Introduction, I, p. 49.

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Gfjitiles et des autres provinces tlehiïent paat loi té qu'a dféddé ou ce que décidera lé siê^ Ëpostôli^tiei et qUe tout évéque, qui, appelé au tiSMûàl dtÈ iptiiH tife de Rotne, aura négligé dé tèlilf, soît fortJé ié s'y reùdre par îe gouvernêttf de la proViricé : sWlft la réserve de tous les privilèges que ûos àîétti dé sainte ffiélnoire ont conférés à Tégliôe fomainOi De la main divine de l'empei^etir, lé 8 dés ides de juin de Tan 44S. s Bieîï que cette pièce trahisse l'origine des privilèges de l'église romaine, eti les fWsîltit découler, non de l'autorité du Christ, iùâis de la main divine de l'empereur, elle t^eti sefvit pB moins à assurer ces pritiléges, gi*âce â là violence dont les récalcitrants étaient menacés (1).

Au septième siècle, l'empereuî* Phocà^ oMoiina pareillement que l'on reconnût la prééminence exclusive du pontife romain. Plus tard, en Occident, le pape Zâcharie consentit à faire passer là cotti*ôtilie des Mérovingieûs sur la tête de Pépin et à faille enfermer dans un cloître le roi détrôné Childérib, d'abord parce que cet acte semblait Itli cônféter ufi droit de suzeraineté sur l'autorité des rois, ensuite parce que Pépin devait, eii récompensé de tels services,, lui constituer Un domaine temporel par la cession de provinces qu'il ne possédait pas et qu'il connaissait à peine de nom. De son côté, Charle-

(1) M. Villemain, Histoire de ùrégoire Vil, t, I, p. 79-89.

ê agrandit encore ce petit domaine du pape, obtenir d'Adrien la couronne impériale qu'il îohnait. La protectiofi qu'il accorda à Léon III présents qu'il lui envoya, avaient le même Charles, en décorant le pape de tant de titres, t voulu qu'élever une statue dorée qui lui à lui-même la couronne impériale sur la ) . > L'incroyable faiblesse de Louis le Détonet l'ambition de Lotîiaire ne contribuèrent m à l'accroissement du pouvoir papal, neuvième siècle, Adrien II écrivit à Charles luve \ € Si l'empereur Louis vient à mourir, solu de ne reconnaître que vous pour empej^uand même un autre prince m'oflrirait pluboisseaux de pièces d*or. > On comprend que îs le Chauve ne pouvait ni ne voulait le conî. n lui fut doux de se laisser sacrer à Rome jan VIÎÎ et de recevoir de la diète de Pavie î de roi d'Italie. Que lui importait si le pape érait par là le titre de seigneur universel?

tinsi que le pape et le roi de France trouvaient ivaiitag'es â se passer mutuellement, l'un la pbe, l'autre le séné.

onzième siècle, le pontificat de Grégoire VII apli de ces compromis politiques. Aveo quelle té cet évêque ambitieux ne sut-il pas mettre

Yillemain, ouvr. cité, 1. 1, p. 145,

à profit la dévotion étroite et toute romaniste de rimpératrice Agnès, l'influence et même les annes de la comtesse Mathilde, ainsi que le désir de régner qui consumait l'âme des Robert Guiscard, des Henri, des Rodolphe, et de presque tous les potentats, grands ou petits, de cette époque ! Pour avoir sa protection et pour être mieux obéis par leurs sujets, les uns appuyaient les principes de son absolutisme ecclésiastique, d'autres sa prétendue réforme, d'autres les évêques nommés par lui et dévoués à sa cause, etc., etc. (1). Encore en 1084, Didier, abbé du Mont-Cassin, distinguait formellement, il est vrai, entré la chaire apostolique et le pape ; selon lui, c'était la chaire apostolique qui était souveraine, et non le pape (2). Néanmoins les vrais partisans de Grégoire VII allaient beaucoup plus loin. Mais, on le voit, leur doctrine reposait tout entière sur les intrigues de la politique^ Les partis, pour se supplanter les uns les autres, flattaient le pape, dont l'autorité en imposait auxmasses ignorantes et superstitieuses ; comme celui-ci se déclarait toujours en faveur de ceux qui lui reconnaissaient une autorité spirituelle et temporelle plus étendue, c'était entre tous une lutte à qui mieux mieux pour l'exalter le plus haut possible. Un gue^ rier tel que Rodolphe se souciait fort peu de blesser

(1) M.Villemain, ouvr. cité, 1. 1, p. 328,338, 346; t. II, p. 168, 1T3.

(2) Ibid., t. II, p. 349.

Torthodoxie de la doctrine en exagérant la primauté papale, dès que ses exagérations lui valaient la couronne qu'il ambitionnait. Loin de s'opposer au vers fameux : Petra dédit PetrOy Petrus diadema ^oéfo^l?^, il le trouvait flatteur pour lui autant que pour Grégoire, et il s'en glorifiait. Sous ce rapport, Hermann était le digne successeur de Bodolphe.

Que d'autres détails ne pourrions-nous pas citer! Toute l'histoire des divers concordats conclus par les Etats avec Eome n'est pas autre chose qu'un accord dans lequel le pape fait au roi telle ou telle concession pour accroître son autorité royale, à la condition que le roi, à son tour, lui fera telle ou telle autre concession pour accroître son autorité papale. Telle est, par exemple, l'origine du prétendu droit en vertu duquel les papes donnent l'institution canonique aux évêques. C'est au seizième siècle que les papes et les rois s'entendirent pour supprimer définitivement ce qui restait encore de l'ancien droit ecclésiastique relativement à l'élection et à la consécration des évêques : « Les papes accordèrent aux princes le droit de désigner les nouveaux candidats à l'épiscopat, et les rois reconnurent aux papes le droit de donner l'institution canonique. Ils se donnèrent ainsi mutuellement ce qui ne leur appartenait pas (1). i»

(1) L'Union chrétienne du 4 mars 1860, 1. 1, p. 144.

56 LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIBNNE.

donna l'onction royale avec le nom de fils (1). > Malheureusement l'habileté des pontifes romaiiis employa indifféremment les moyens illicites et les moyens licites ; tout leur était bon, dès qu'il s'agissait d'assurer leur domination. A l'origine, leur droit n'est pas autre chose que de l'audace : ils ont osé, ils ont agi, ils ont décrété. Après avoir passé du désir au &it, ils ont transformé le fait en droit. Puis, pour légitimer le tout, ils ont donné à certains textes des Evangiles des interprétations nouvelles et erronées, ils ont falsifié les anciens documents qui les condamnaient, ils en ont fabriqué de nouveaux dans un sens conforme à leurs desseins, ils n'ont reculé devant rien.

Dans les premiers siècles, on disait avec saint Paul que Jésus-Christ seul était la tête de l'Eglise, et que lui seul devait avoir la primauté en toutes choses : Ipse est caput corporis Ecclesise^ qui est principiumj primogenitm ex mortuis^ ut sit in omniius ipse primatum tenens (2)... ipsum dédit c(^t supra omnem Ecclesiam (3). Plus tard, on traduisit, dans le français primitif, le mot c tête, caput i» par le mot « chef. » Les théologiens du papisme en profitèrent pour insinuer habilement que le pape, qu'ils appelaient déjà chef dans le sens de gouver-

(1) Histoire de Grégoire VII^ Introduction, p. 150, 151.

(2) Epitre aux Colossiens^ I, 18.

(3) Epitre aux Ephésiens, I, 22.

neuT au point de vue disciplinaire, était aussi la tête de l'Eglise. De ce nouveau titre ils firent ensuite découler son prétendu pouvoir de juge doctrinal infaillible. Et, de la sorte, le texte de saint Paul, texte si formel, qui ne peut évidemment s'appliquer qu'à Jésus-Christ seul, fut relégué aux oubliettes. Jésus- Christ ne fut plus que la tête invisible et céleste, par conséquent fort peu importante dans la solution pratique des questions agitées sur la terre ; c'est le pape qui fut considéré comme la tête visible et terrestre, et c'est lui qui, de fait, trancha tous les nœuds gordiens de la foi, de la doctrine, de la morale, aussi bien que de la discipline.

Mais ce n'est là qu'un exemple, entre mille, des escamotages et des jeux de mots dont la théologie romaniste est remplie. Que dire de cet Innocent P% qui, pour couvrir ses prétentions de l'autorité du concile de Nicée, ne craint pas de dénaturer le canon qu'il invoque, et lui fait dire le contraire de ce qu'il dit, en y ajoutant ces paroles : « Sans préjudice toutefois des droits de l'église de Eome, à laquelle on doit une grande part dans toutes les causes ! > Que dire de ce Zosime, qui fît porter, dans un concile de Carthage, de prétendus articles du concile de Nicée qui soumettaient toutes les autres églises à l'église de Eome, à la grande stupéfaction des évêques afiricains, qui n'avaient jamais rien trouvé de semblable dans leurs exemplaires des dé-

crets de Nicée ! Dans un ouvrage spécial, nous dé: voilerons bientôt les anciennes falsification de l'église de Borne, falsifications auprès desquelle? celles que nous avon^ déjà signalées de 1670 |i 1868 dans notre précédent volume, ne sont rien. Q^e ceci suffise, en attendant.

Les papes ne s'en tinrent pas au mensonge. La ruse et la violence furent deux f^ut^es des ^oyeiis emplc^és par eux. Pour se faire des amis dans tpiis les ordres religieux, contre les éyêque^ qtp pouvaient toujours tenir plus ou moins en échec la puissance papale, ils comblèrent les couvents d'exemptions, au détriment de la juridiction épiscopale. En retour, les ordres religieux se firent naturellen^eiit les séides de la papauté et ne jurèrent que par son omnipotence. Le pallium fut une très-habile invention, pour gagner à la cause papale ceux des archevêques et évêques qui étaient de nature à se laisser charmer par une décoration spéciale. L'institution des légats ne fut pas moins habile, c Afin ^e détruire radicalement l'ancienne consticution de l'Eglise et Tadministration régulière des diocèses par les évèques, on introduisit, depuis l'époque d'Hildebrand, le système des légats comme une institution permanente. Tantôt munis de la mission générale de visiter les églises, tantôt chargés de missions particulières, mais toujours armés de pleins pouvoirs illimités, et résolus à rapporter au delà des

LA. PAPAUTE AMXICHAETIENNE. 59

Alpes des so^^^^^ pou3|dér^blq3 ^' argent^ les légats parqouraieAt r^lurqpe entière, pscorl^s d'ime suite nombreuse dltaliena avides. Bridant toute résistance au moy^A de la terxilxle excQxçmunicatiop qt de rinteiïdit, ils copypg^flaiept par fqrqe des sjoodes, dout ils dictaieut les décis;Qi^s. Lescoute^upprains terrifiés QQpipajraieut T^pp^tion d'u^ légat aux calamités physiques, à la grêle et à la peste (1). Plaintes, appels à Bpme, rien n'y faiçait; car les papes avaiqnt établi m prippipe de faiçe respecter avant tout l'autorité des légats (?). 9

€ I^es appels, piussamnieut encouragés par Romfi, firayèyent au pap^, 4e concert avec les dispenses oblig^eamnient accordées, un cbeniin à la çpnqviête d'un des droits les plus inipprtwts, C€ilui de npnuner les évêqnes. Pseudo-Isidpre avait déjà donné aux appela à Borne une extension et une impulsion jus> qu'alors inpiU'es ; niais la nouvqllp législation des décrétales depuis Alexandre Ijl fut particulièijement calculée en vue de multiplier les recours h la curie, et, si cela était possible, de les rendre attraya;its. Alexandre ^vait fort bien ce qu'U a-Y^ûçait, lq?squ'il prétendait que ces appels, pareils k, uqe épée de Danioçlès suspendue siir la tête des évêque§, constituaient la partie 1^ plus essentielle de son pouvoir.

(1) Jean de Salisbury, Opéra, éd. Giles, t. III,. p. 331.

(2) Le Pape et le Concile, par Janus, p. 184; Paris, LacroiSj

60 LA. PAPAUTÉ ANTICHBÉnENNE.

Environ treize nouvelles propositions de la collection des décrétales (1) veillaient soigneusement à ce que la cour de Eome se trouvât pourvue, année par année, d'un millier de procès; procès qui, souvent traînant en longueur pendant plusieurs années, fournissaient aux employés de la curie une riche curée... Lorsqu'on en appelait à Borne au sujet du choix d'un évêque ou de la possession disputée d'une prébende , les papes profitaient souvent de l'occasion pour exclure les deux prétendants et en nommer un troisième, c II n'est plus aucun évêché, il n'est plus aucune dignité ecclésiastique, il n'est plus une simple cure, dit l'abbé Conrad de Lichtenau, àont on ne fasse l'objet d'un procès à Rome ; et malbeur. à celui qui y arrive les mains vides 1 Que ton cœur de mère se réjouisse, ô Eome, des crimes de tes fils ! Car tu n'en retires que bénéfice : l'or et l'argent de toute la terre s'écoulent dans ton sein. Non, ce n'est pas par la piété, mais par la dépravation des hommes, qu'il t'a été donné de vaincre et d'enchaîner le monde (2). »

Enfin à tous les moyens ci-dessus énumérés, employés par les papes pour transformer leur primauté en autorité suprême et infaiUible, il faut encore ajouter les interdits dont ils ont frappé souvent des

(1) Elles sont énumérées dans V Histoire des appels des tribunaux ecclésiastiques; Francf., 1788, p. 127, etc.

(2) Chron,^ p. 321. Voir Jauus, ouvr. cité, p. 192-194.

LA PAPAUTÉ ANTICHBÊTIENNE. 61

pays entiers. Citons encore les savants théologiens qui se sont cachés sous le pseudonyme de Janus. c Le représentant de Dieu sur la terre, disait-on, fait comme Dieu, qui enveloppe souvent beaucoup d'innocents dans la même condamnation avec un petit nombre de coupables : qui donc oserait protester? Le vice-dieu agit sous la conduite divine, et l'on ne saurait appliquer à ses actes la mesure ordinaire de la justice humaine. C'est ainsi qu'en supposant l'inspiration divine des actions des papes, on en faisait logiquement découler leur infaillibilité en matière de doctrine, et que réciproquement on concluait de celle-ci à celle-là. A la vérité, les papes eux-mêmes ont confessé, dans leur nouveau livre de Droit (1), que l'interdit produisait les conséquences les plus funestes pour la religion du peuple, que pendant ce temps l'impiété se répandait, que les hérésies surgissaient, que d'innombrables dangers assaillaient les âmes, et que l'Eglise perdait les oblations qui lui étaient dues. Néanmoins, malgré cet aveu, les papes jetèrent l'interdît avec plus de profusion que jamais. En Allemagne, pendant l'interminable querelle avec l'empereur Louis le Bavarois, l'interdit dépassa la plus longue durée qu'on eût encore vue dans ce pays. Eome semblait vouloir arracher des racines mêmes du cœur la doctrine

(1) Le Sexte des Decrétales, cap» ult» de Sent Eacomm,

G2 LA PAPAUTÉ ANTICHBÉTIENNE.

évaogélique des droits du chrétieii, et, en échange, apprendre aux hommes à se considérer comme un troupeau sans volonté vis-à-vis du pape, ou, pour parler comme Alvaro Pelayo, leur ensdgnerà chercher dans la compassion du pape un refiige contre sa vengeance; et encore cette compassion était-elle souvent refusée. Toutefois une pareille conduite eut, suivant le caractère des divers peuples, des résultats très-différents. Tandis que les uns commencèrent à douter de plus en plus du droit divin d'une primauté dont on abusait si cruellement, et que ce doute se répandit parmi eux comme un germe dont les fruits ne devaient apparaître que cent cinquante ans plus tard, d'autres, au contraire, finirent par se convaincre que la papauté, pareille à la Divinité, était une puissance mystérieuse dont il ne convenait point de scruter les secrets, dont les voies étaient insondables, et à laquelle il fallait se confier aveuglément comme à une reine éclairée d'en haut et dirigée par l'inspiration céleste. Quelque paradoxal que cela puisse sembler, il est cependant historiquement certain qu'à mesure que la conduite des papes devenait plus triste et plus repoussante, les âmes pieuses se sentaient d'autant plus entraînées à se réfugier dans l'infaillibilité du saint-père; on eût dit qu'elles y cherchaient un asile contre leurs propres doutes, contre leurs défaillances, contre le spectacle navrant de cette Eglise dévastée par

LA PAPAiTTé AMnCHSÉTIENNE. 63

les exemptions, les privilèges^ les indulgences, etc. Au nom du simple sentiment chrétien, ces hommes pieux auraient dû blâmer de tels abus et bien d'autres encore, comme un gi^ve péché contre l'Eglise. Mais Téducation reçue venait y faire obstacle ; dès leur enfance, on leur enseignait que le pape était le maître et seigneur de l'Eglise, que personne n'était en droit de lui opposer quelque résistance ou de lui demander compte de ses actes. On peut déjà étudier ce singulier phénomène, à la fin du douzième siècle, sur Piefre Cantor. Il est h craindre, disait-il; que les exemptions papales ne provoquent un éloignemeût général de l'empire spirituel de Rome; car on ne peut pas les justifier par les Saintes- Ecritures. Et, d'un autre côté, il est sacrilège de prétendre blâmer ce que le pape fait ; Dieu ne laisse point tomber l'église romaine en erreur. On doit donc penser que le pape n'agit ainsi que sur l'ordre de l'Esprit-Saint, afin de parvenir un jour à régner seul, après qu'U aura écarté tous les autres chefs de l'EgUse (1). :»

Donc, il est certain, même d'après les partisans de la papauté au douzième siècle, que la papauté, à cette époque, n'était plus l'ancienne primauté, et qu'il s'était déjà opéré orne transformation dans le sens autoritaire et centralisateur. Pierre Cantor

(1) Verbum àbhreviatum^ édit. Galopinus, p. 114 ; le Pape et le Concile, p. 319-321.

Ul PAPAirrÉ ANTICHRÉTIENKE.

essaye de justifier cette transfonnation, mais il ne la nie pas. Aujourd'hui que nous pouvons constater une fois de plus, par Texcentricité des derniers dogmes romains, toute la puérilité de son argumentation, nous ne pouvons que nous convaincre avec plus d'évidence que la papauté moderne, loin d'être une institution chrétienne, est une institution satanique dans son origine et dans ses moyens d'établissement, aussi bien que dans ses résultats; et, sans crainte de nous tromper, nous pouvons dire du pape ultramontain soit des temps modernes soit du moyen âge ce que Montesquieu a dit d'Octave : c Les choses qtii le déshonorèrent le plus ont été ceDes qui le servirent le mieux. »

Ia papavté vltramontalne eondanuiée pmr les

Ecritures.

Les ultramontains ne sont pas plus heureux à soutenir leurs prétentions sur le terrain des Ecritures que sur celui de l'histoire. Non-seulement tous les textes qu'ils invoquent en leur faveur ne sont pas pour eux, mais ils sont formellement contre eux. Leur science en exégèse n'est, comme leur science en histoire, qu'un échafaudage de fantaisie, qui se renverse au premier effort. Nous voulons, dans ce chapitre, en donner une preuve aussi évidente et aussi péremptoire que possible.

I. — Etudions d'abord les paroles de Jésus- Christ à saint Pierre.

La première est celle-ci ; <r Fgo dico tiH, quia tu es PetTus^ et super hancpetram sedijîcabo ecclesiam nieaMy et portas in/eri non prsevalehunt adversm eam (1). »

(1) Evangile selon saint Matthieu, ch. XVI, v. 18.

Les ultramontains traduisent ainsi : « Je te dis que tu es Pierre, que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et que les portes de Tenfer ne prévaudront pas contre elle. > — Sur quoi ils font le raisonnement suivant : Tout édifice qui repose sur un fondement faillible, est faillible lui-même; si donô l'Eglise est infaillible, c'est qu*elle repose sut un fondement infaillible; Or^ ce fondement de l'Eglise, c'est Pierre, et par conséquent le pape. Donc le pape est infaillible. Et de même qu'un édifice tire sa solidité de son fondement, de même c'est de Pierre, c'est-à-dire du pape, que l'Eglise tient sa puissance, sa force, son infaillibilité : « Hiîic Pétri primatus spectari débet uti radix ac principium auctoritatis . , . unde dimanant dotes quibûs fecclesia emicat (1). » — Après quoi, ils s'écrient pompeusement avec Mgr Pie, évêque de JPoitiers : « N'est-il pas vrai que ces paroles, à elles seules, ont tranché depuis quinze ceiits ans la question de l'infaillibilité de Pierre et de ses successeurs ? Connaissez-vous rien d'infaillible comme un jugement enregistré dans le ciel, et conçoit-on qu'on en puisse appeler ici-bas d'une décision qui a immédiatement force de loi là-baut ? (2) i>

Nous pourrions nous borner à répondre à Mgr l'évêque de Poitiers : La meilleure preuve que les

(1) Cf. P. Perrone.

(£) Homélie du 14 janvier 1872.

paroles ci-dessus rapportées n'ont pds rendu saint Pierre infaillible^ c'est d'abord qu'elles lui ont été dites avant la Passion de Jésus-Christ, et que, pendaiit la Passicfn^ il a précisément failli, jusqu'à renier Jésus-Christ mêîûé ; c'est ènstiité que, malgré ces paroles, saint Paul lui a résisté en face comme à un homme parftlitemétit faillible , et qti'àii concile de Jérusttlèïn ^ cdtidilë qu'il n'a mêiiie pas . présidé^ soii avis n'a pas prévalu sUr celui de saitit Jacques.

Mais fcillons droit à la question^ et iiiOnti*ôns que, d'ajirès lé texte invoqué par leâ tQtrÊtttibîitaihs, saint Pierre li'a reçu aucun privilégie sur lés àiittei apôtres, ni celui de l'infaillibilité^ til même bëlUl d'une simple primauté.

Bappelons d'abord le cdntëxte de la parole de Jésus-Christ.

Jésus-Christ avait dit à fees disciples : « Que diton du fils de l'homme î % Les dÎBciplëë avaient répofadu : k Les utls disent qu'il est Jeian-Baptiste, d'autres Elie, d'autres Jérémie, DU l'un des prophètes. » k Et vous, repartit Jésus, qui crôyez-vous qUe je sois? * Simbn Pierre^ J)i*eîiatit isilors la parole, répondit : c Vous êtes le Christ, le fils du Dieu vivant. i> Alors Jésus lui dit : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jona; car ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans le ciel. Et je te dis à toi, parce c\ue tu es

Pierre, que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise et que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. >

Cela posé, au raisonnement des ultramontains opposons celui-ci : Selon le concile de Trente (1), c personne ne doit avoir l'audace de tirer l'Ecriture- Sainte à son sens particulier, ni de lui donner des interprétations qui soient contraires à celles de l'Eglise, à qui il appartient de juger du véritable sens des Ecritures, ou qui soient opposées au sentiment imanime des Pères. > Or, aucun des Pères et des anciens interprètes n'a donné à ce texte l'interprétation que lui donnent les ultramontains. Donc l'interprétation ultramontaine n'est pas conforme, mais contraire, au principe catholique.

Les docteurs, en effet, ont expliqué ce texte de cinq manières.

V Les uns ont entendu par cette pierre Jésus- Christ lui-même. Jésus-Christ est maintes fois conparé à une pierre dans la Sainte-Ecriture (2), et les docteurs dont nous parlons ont pensé que, dans ce texte, cette pierre était le Christ. Tel a été le sentiment de saint Augustin (3), de saint Jérôme (4),

(1) Session 4.

(2) Cf. Maitth., XXI, 42; Luc, XX, 17, 18; I^ Cortnth., X, 4; 1^ Saint Pierre, II, 7, 8.

(3) Tr, sur saint Jean, 118, 124; l. I, Retract., c. 21; S^jrm, 76, 149.

(4) Sur le ch. VII de saint Matthieu.

LA PAPAUTE ANnCHBETIENNE. 69

le Théodoret (1), d'Hildebert de Tours (2), etc. Les )aroles de saint Augustin sont particulièrement expressives : c La pierre, c'est le Christ, dit-il, et ?ierre, c'est le peuple clirétien. Ce n'est pas de Pierre que la pierre tire son nom, c'est Pierre qui ire le sien de la pierre, de même que ce n'est pas lu chrétien que le Christ tire son nom, mais bien le chrétien qui tire son nom du Christ. Tu es donc Kerre, dit le Christ, et sur cette pierre que tu as confessée, sur cette pierre que tu as reconnue en disant : Tu es le Christ, fils du Dieu vivant, je bâr tirai mon Eglise, c'est-à-dire, sur moi-même, fils du Dieu vivant, je bâtirai mon EgUse. Je te construirai sur moi, et non pas moi sur toi (3). > Que pensent les ultramontains de cette interprétation? Avons-nous cité textuellement, oui ou non? Mgr Dupanloup voudrait-il nous dire s'il cite à faux, oui ou non, les Ecritures, lorsque, identifiant sacrilégement le pape avec Jésus-Christ, il s'écrie d'une voix triomphante et courroucée : c Vous avez une étrange manière d'interpréter le tu es Petrus et

(1) Sur le ch. III de la /'• Ep. aiix Corinth,

(2) Serm. IV.

(3) «Christus petra,Petfus populus Christianus. Petrus a petra, non petra a Petro, quomodo non a Christiano Christus, sed a Christo Christianus vocatur. Tu es ergo, inquit, Petrus et super hanc Petram quam confessus es, super hanc Petram quam cognovisti (dicens : Tu es Christus filius Dei vivi) œdificabo Ecclesiam meam, id est, super me ipsum filium Dei vivi œdificabo Ecclesiam meam. Super me œdificabo te, non me super te*. »

70 LA PAPAtJTÉ ÀNTICRBÉTIENKE.

Sttper hanc petram. Mais prenez-y jgniSë^ 3 es de cette pierre que qui s'y heurle d'y brisérat-, i quem ceciderit conteretur. i Eh vérité^ riètte drions bien savoir laquelle de eëâ deux îïAeTp tions est la plus étràH^ !

2° D'autres entendent par cette pfelfifè là cé sion que 'fit Pierre de la divinité de Jésus'-Cf ce qui revient à dire : c Sûr la vérité qûè tu de confesser en me reconnâfssâift pb&r lis CI fils du Dieu vivant, cbnnne ôfur tïire pierre é: mentale et inébranlable, je bâtirai inoii Egl Plus de trente-cinq Pères oht donné ce sënâ parole du Christ, entre autres saint Hilâijre(l), Grégoire de Nysse (2), saint Jèaïi Gbiysbstoii saint Ambroise(4). On peut leur joindre aÀS!

papes saint Léon, Adrien P% Nicolas P'; Etlèfo] Innocent II, Urbain 11(5). Que pènséflt éàèb: ultramontains dé cettfe înterpMtàtîôîi ?

3° D'autres croient que lès paroles de Jêsïi§-( ont été adressées à im& lëâ àpôtrés dàfià là sonne de saint Pief^. De Mêinè^ dîsëïït-flô Pierre répondit à Jésus-Christ au nom de lorsque Jésus-Christ les interrogea, de mêi que Jésùs-Christ dii à Pierre, il le dit â tôilé

(1) Lib. VI de Trinitate,

(2) De Adventu J)om.

(3) ffomil, LVf inMatth.

(4) Libi VI in Lucam,

(5) Cf. Natalis Aléxander.

LJL PAPAUTÉ ANTICHRÉTIENNE. "Il

ou^ sont fondement de TEglise, suivant ce mot de ai^t Pç^ul : € Vou^ êtes de la cité des Saints et de i maison de Pieu, étant un édifice bâti sur le fonep^^nt des apôtres (1) , » et suivant cet autre mot ç saiut ifean .: c Le mur de la cité avait douze mdpnients, où sont les dQuze noms des douze apôres de rAgi^eau(2). » Sans doute Jésus-Christ est % seule pierre véritablement fondamentale ; néanaqiqs sur cette pieixe prenuère il s'en trouve d'autres id, par suite de Içur juxtaposition à celle-ci, peuvent êt^e appelées fondements secondaires : ce sont es ap^tr^. Voilà pourquoi, quand même la parole lu Ç^trist sp serait adressée principalement à saint Plçrrp à cause de la confession qu'il fit lui-même le 1^ divinité du Christ, elle s'adresserait égale- Qi^nt aux autres apôtres, suivant ce mot de saint Bûcher : jt II faut croire que ce qui a été dit principalçme^t à Pierre, a été dit aussi à tous les apôtres (3). > Que pensent les ultramontains de çet^ interprétation?

4** Origine est encore beaucoup plus antiultrampntain, bien que le P. Perrone ait osé, dans son jésuitisme, l'invoquer à l'appui de Tultramontani^în§ papal. Voici les propres expressions d'Origène : c Cette parole : « Tu es le Christ, fils du Dieu

(1) JEpitre aux Ephésiensy ch. II, v. 20»

(2) Apocalypse^ ch. XXI, v. 14.

(3) HomU, IV, in Mattk,

LA PAPArrt AimCHBÉnENNE.

c Tirant, » si nous la discms au Sauveur, non Bxm Tinspiration de la chair et du sang, mais bien par la lumière allumée dans nos coeurs par notre Père céleste, alors nous-mêmes devenons ce qu*est Pierre lui-même, et bienheureux comme lui... Nous devenons Pierre, et c*est à nous que le Verbe dit : c Tu c es Pierre > et tout le reste de ces paroles. Tout disciple du Christ est cette pierre dont peuvent se noTl^ rir ceux qui suivent le Christ, et c'est sur chacnne de ces pierres qu'est bâti tout le dogme ecclésiastique. Que si vous voulez supposer que Dieu a bâti son Eglise uniquement sur ce seul Pierre, qnedirez-Yous de Jean, fils du tonnerre, et de chacun des autres apôtres? Oserez-vous donc dire que les portes de Tenfer ne prévaudront point contre Pierre, mais qu'elles prévaudront et contre les autres apôtres et contre les autres Saints ? Et n'est-ce donc pas en tous et en chacun que s'opère cette parole : c C'est sur cette pierre que je bâtirai mon € Eglise?» Est-ce donc à Pierre seul que Dieu a donné les clefs du royaume du ciel, et tous les autres bienheureux ne les ont-ils donc pas? Que si ce don est commun à tous, comment le reste de ce qui est dit à Pierre ne serait-il pas aussi commun à tous? Oui, tout ce qui est dit à Pierre est dit à tous, à tous ceux qui confessent Jésus-Christ comme Pierre. Il leur est dit : c Tu es Pierre, » et tout le reste jusqu'à la fin t et les portes de l'enfer ne pré-

LA PAPAUTÉ ANTICHHÉTIENNE. 73

'audront pas contre elle. » Qui elle ? Est-ce la pierre ur laquelle est bâtie l'Eglise, ou bien est-ce 'Eglise elle-même? Il y a deux sens. Ne serait-ce )oint que la pierre et l'Eglise sont la même cbose ? Testée que je pense, et je dis que les portes de l'en- ■er ne prévaudront ni contre l'Eglise ni contre la Dierre sur laquelle Jésus-Cbrist édifie l'Eglise (1). » 5° Enfin, plusieurs commentateurs ont entendu Dar cette pierre saint Pierre et ses successeurs, tfais aucun n'en a tiré les conséquences des ultra nontains, d'abord, parce que saint Pierre ne saurait être qu'un fondement secondaire, Jésus-Christ seul Stant le fondement premier (2), et que, pour que l'Eglise soit infaillible et indestructible, il suffit que son fondement premier, Jésus-Christ, soit infaillible et indestructible; ensuite, parce que, si le successeur de saint Pierre doit être infaillible par cela seul qu'il est fondement de l'Eglise, chaque évêque sera également infaillible, par cela même que les évoques sont les successeurs des apôtres, lesquels ont tous été, comme saint Pierre, fondements de l'Eglise. Jésus-Christ mentionne spécialement saint Pierre, pour le récompenser de la confession spéciale qu'il a faite de sa divinité, mais nullement pour lui conférer im pouvoir supérieur à celui des autres apôtres. Non-seulement il ne s'agit pas là d'infaillibilité

(1) Opéra, édit. Migne, t. UI, p. 998 et suiv.

(2) I" Ep, aux Corinthiens, ch. HI, v. 11

papale, mais il ne s'agit même pas de simple primauté. Parmi ces commentateurs se trouve le cardinal Cuza. Or, ce cardinal, dont la Concordance catholique a été imprimée à Rome et qui n'a jamais été considéré comme hétérodoxe, est arrivé à des conclusions toutes contraires à celles des ultramontains. Voici la marche de son raisonnement : Jésus-Christ a promis à saint Pierre qu'il serait la pierre de l'Eglise, et qu'il lui donnerait les clefs du royaume des cieux(l). Or, quand a-t-il réalisé ses promesses? Lorsqu'il a donné à tous les apôtres indistinctement, y compris saint Pierre, le pouvoir de lier et de délier ; lorsqu'il les a tous établis chefs ou pierres de l'Eglise, car tous ont reçu le même pouvoir, et l'Eglise repose sur les douze apôtres, qui à leur ^ tour reposent sur Jésus-Christ. En sorte que Pierre n'a eu de pouvoir et n'a été une pierre de l'Eglise que comme les autres apôtres. Il était le prenuer, mais il ne pouvait exercer d'autorité que par délégation des autres. Il en est de même du pape, qui est le premier des évêques et qui ne reçoit son autorité que de l'Eglise; et si l'Eglise, au lieu de choisir Tévêque de Rome pour premier évêque ou pour pape, voulait choisir l'archevêque de Trêves, elle en aurait le droit. Que pensent les ultramontains de cette cinquième interprétation?

(1) u^dificahOj dabo, ces mots sont au futur.

Faisons en outre, sur ce texte, deux remarques grammaticales :

P Le mot grec brt, traduit en latin par quia^ devrait être traduit en français par le mot parce que. 1 faudrait donc dire : « Je te dis à toi, parce que u es Pierre, que sur cette pierre je bâtirai mon 5glise, etc., » c'est-à-dire : Parce que la fermeté de a foi fa mérité à mes yeux le surnom de Pierre, î'est àtoi que je dis ceci : et que je bâtirai mon Eglise ;ur la vérité que tu as confessée, eu que les portes le Tenfer ne prévaudront pas contre elle.

2® Dans la langue française, le nom donné à /bomme ayant la même désinence que celui de la ;bose, il y a une amphibologie qui ne se trouve ni ians le grec ni dans le latin. Dans ces langues, le Dom de rbomme a la désinence masculine, Veirus^ tandis que le nom de la chose a la désinence féminine, petr^/ ce qui rend plus facile la distinction de la personne et de la chose que Jésus-Christ avait en vue. De plus, il est facile de remarquer, à Taide de l'adjectif /(^m^m qui précède le moi pierre dans le latin, super hanc petram^ et à l'aide de l'adjectif et de l'article féminins qui précèdent ce même Bttot dans le grec, èxl Taurj) tyj xéxpa, que le sens de la phrase ne porte pas sur le substantif masculin qui désigne l'homme, mais bien sur le substantif féminin^ pierre, qui ne désigne nullement l'apôtre Simon Pierre. La langue française prête à Jésus-

Christ un jeu de mots indigne de lui, et c'est sur ce jeu de mots que roule toute Targumentation ultramontaine, c'est-à-dire, la prétendue identité de Simon Pierre et de la pierre.

Le P. Gagarin a parfaitement compris cette difficulté, et il est allé jusqu'à avouer que les mots : c Tu es Pierre et sur cette pierre^ etc., » n'expriment rien de plus que s'il y avait : € Tu es Jean et sur cette pierre (1). » Rien n'est plus vrai. Mais le P. Gagarin, quoiqu'il ne réside plus à la rue de Sèvres, est toujours jésuite ; et, s'il fait un tel aveu, c'est pour en faire bénéficier le parti ultramontain. En eflFet, voici son dessein. Il voudrait qu'au lieu d'écrire : Tu es Petrus et super hanc petram, on écrivît : Tu es Petrus et super hung petbum. Il prétend que l'ancienne version slavone écrit de cette dernière manière (2), et il en conclut que saint Cyrille, l'apôtre des Slaves, admettait cette écriture et surtout l'interprétation ultramontaine qu'il y attache, lui. Père Gagarin. Malheureusement le bon Père confond certains manuscrits glagolitiques avec les manuscrits cyrilliques, et il tire de cette confusion des conclusions qui ne peuvent servir qu'à confondre sa logique. L'excellente réfutation qui a été faite de ses assertions dans Y Union cJirétienne par

(1) Le texte : Tu es Petrus, etc., dans la version slavone de la Bible, p. 10; Versailles, 1871.

(2) « Ty esi Petp i na sem Petre. »

LA PAPAUTE AXTICHRETIENNE. 77

M. W. Guettée, nous dispense de tout détail sur ce point (1). M. le chanoine Bertrand n'a pas été plus habile que son nouvel ami, dans la prétention du même genre qu'il a exposée dans le journal le Monde du 20 et du 21 octobre 1868. Le texte grec : € au et néTpoç, xai èxi Ta6ry) ty; xéxpa, » reste intact, aussi bien que tous les commentaires des anciens Pères que nous venons d'analyser. Il est parfaitement certain que, si Jésus-Christ a donné un surnom à Simon en l'appelant Céphas, il en a donné un également à Jacques et à Jean en les appelant Boanergès (2). Or, de quel droit les ultramontains d'aujourd'hui cherchent-ils à attacher au surnom de Céphas une importance que mérite tout autant le surnom de Boanergès, et pourquoi font-ils sur celui-là des arguments qu'ils négligent sur celuici ? Saint Justin (3) et les premiers Pères ne tirèrent pas plus de conséquences du premier que du second.

II. — Jésus-Christ, après avoir dit à Simon : « Parce que tu es Pierre, je te dis, à toi, que, sur cette pierre, etc., » ajoute : « Je te donnerai les clefs du

(1) Union chrétienne^ septembre 1871, p. 410-415.

(2) Evangile selon saint Marc, III, 17.

(3) Histoire de V Eglise, par M. W. Guettée, 1. 1, p. 483. — Nous ne saurions trop attirer Tattention des esprits sérieux sur la manière savante et péremptoire dont VUnion chrétienne a combattu Tultramontanisme sur ce point. T. I, p. 49-53, 83-85, 116-117, 123-125; II« série, janvier 1870, p. 34 et suiv.

royaume des cieux et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aussi dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aussi dans le ciel. » D'où il résulte, selon les ultramontains, que le pape possède, à lui seul , la toute-puissance, celle de délier et de lier quoi que ce soit.

L'explication des Pères et des anciens docteurs est tout autre. Il est évident, disent-ils, qu'ici Jésus- Christ n'a fait qu'une promesse, ddbo. Reste à savoir quand il l'a réalisée. Or, il l'a réalisée, lorsqu'il a dit : € En vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié aussi dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié aussi dans le ciel (1). » Ici il donne évidemment la puissance ; et l'identité absolue des paroles dont il se sert maintenant avec celles dont il s'est servi en parlant à Pierre, indique suffisamment qu'il a présentement l'intention de rappeler la promesse qu'il a faite au chapitre XVI et de la réaliser définitivement. D'autre part, cette puissance qu'il confère, il la confère indistinctement à tous et il n'attribue rien de spécial à saint Pierre. C'est aussi à tous, et sans aucune mention particulière pour saint Pierre, qu'il a dit : « Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. Recevez le Saint-Esprit; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils

(1) Evangile selon saint Matthieu^ ch. XVIH, v. 18.

LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIENKE. 79

seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (1). > Saint Pierre n'a donc rien de plus que les autres apôtres ; le pape, alors même qu*il serait le successeur de saint Pierre, n'aurait donc aucune primauté de droit divin sur les autres évêques.

Les Pères ajoutent que Jésus-Christ n'a pas promis à saint Pierre de lui donner, à lui seul, les clefs du royaume des cieux, pas plus qu'il ne lui a promis de l'établir, lui seul, fondement de l'Eglise, en supposant que la cinquième explication donnée plus haut fût la vraie. Super Aancpetram, est-il dit, et non pas super hmc solam ; tibi^ et non pas tihi solL Ni dans l'une ni dans l'autre de ces paroles Jésus-Christ n'exclut les autres apôtres. Quand saint Pierre est désigné comme fondement de l'Eglise, c'est l'Eglise qu'il représente, disent les Pères dont nous avons parlé ; de même, quand Jésus-Christ lui promet les clefs du cielj c'est à toute l'EgUse qu'il les promet. Saint Augustin est aussi formel que possible : c Quand Pierre reçut les clefs, dit-il, il représentait la sainte Eghse (2) . . . Ce n'est pas à un seul homme que les clefs ont été données, mais à l'unité de l'Eglise, unitati^ non uni (3)... Est-ce que Pierre a reçu ces clefs, sans que Paul les reçût également? Pierre les aurait reçues, et Jean, et

(1) Evangile selon saint Jean, ch. XX, v. 21.

(2) Tract. L in Joan. Cf. Tract., CXVIII.

(3) Serm, 108.

80 LA PAPAUTÉ ANnCHRlh-IENNE.

Jacques, et les autres apôtres, ne les auraient pas reçues ! Ou bien ne serait-ce pas dans TEglise que se trouveraient ces clefs, dans l'Eglise où tous les jours les péchés sont remis ? Pierre figurait en lui-même la personne de TEglise, et ce qui lui a été donné a été donné à TEglise. Oui, Pierre figurait TEglise (1). »

Ainsi ont pensé Origène (2), saint Cyprien (3), saint Ambroise (4), saint Pacien (5), etc. (6). Que pensent les ultramontains de cette interprétation, et que font-ils de Tobligation que leur impose le concile de Trente de n'interpréter l'Ecriture que selon le consentement imanime des Pères ?

III. — La troisième parole de Jésus-Christ à saint Pierre est celle-ci : « J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas, et, lorsque tu seras converti, confirme tes frères (7). > Donc, disent les ultramontains, la foi du pape ne saurait défaillir, puisqu'elle repose sur la prière de Jésus-Christ, laquelle ne peut pas ne pas être exaucée ; et c'est à la confirmation que le pape donne à ses frères, que ceux-ci

(1) Serm, 147, n. 9. Cf. Serm. 205.

(2) In S, Matth,

(3) De unitate Ecclesias.

(4) In Psalm. XXXVIII.

(5) Epist, III, ad Sempronium.

(6) Cf. Launoii. Op., tom. V, art. CUivium, — Gratien, canon Quodcumquet 24^ qusest. I.

(7) Evangile selon saint Luc, ch. XXU, v. 32.

doivent leur propre lumière et leur propre autorité.

Suivant notre méthode, établissons d'abord le contexte. Une contestation s'étant élevée parmi les disciples pour savoir lequel d'entre eux devait être estimé le plus grand, Jésus-Christ leur dit : c Les rois des nations dominent sur elles, et ceux qui ont puissance sur elles sont appelés bienfaiteurs. Pour vous, il n'en est pas ainsi. Mais que celm d'entre vous qui est le plus grand soit comme le plus petit, et celui qui gouverne, comme celui qui sert : car quel est le plus grand, celui qui est assis à table ou celui qui sert? N'est-ce pas celui qui est assis à table ? Or, moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. » Puis il s'adressa à Simon. — Que va-t-il lui dire? Si cet apôtre est le premier d'entre eux, c'est évidemment l'occasion pour Jésus de lui rappeler devant tous qu'il n'aura pas à dominer, mais à servir ses frères, et de rappeler en même temps à ceux-ci qu'ils devront toujours le respecter et lui obéir. Or, est-ce là ce que Jésus-Christ dit à Pierre ? Nullement ; bien loin qu'il soit question de la prétendue primauté de Pierre, il n'est question que de sa chute, de son reniement, de sa conversion et de l'édification qu'il devra donner ensuite à ses frères. En effet, Jésus-Christ lui* dit : « Simon, Simon, Satan a demandé à vous cribler comme du froment ;

mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille

82 LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIENNB.

pas ; lors donc que tu seras converti , fortifie tes frères. > Simon lui répond : c Seigneur, je suis prêt à aller avec vous et en prison et à la mort. » Mais Jésus lui dit : c Pierre, je te le déclare, aujourd'hui même, avant que le coq ait chanté, tu m'auras renié trois fois. »

Tel est le passage qu'il s'agit de comprendre. Nous voyons que Satan veut cribler non-seulement Pierre, mais tous les apôtres; ils sont compris indistinctement dans le mot uixsîç, tos, vous. Après avoir fait mention de cette volonté de Satan, Jésus- Christ, sachant que Pierre seul succomberait et renierait jusqu'à trois fois son Maître, se tourne vers lui et lui dit que, grâce à une prière spéciale, il reviendra à résipiscence, mais qu*il aura alors un grand devoir à remplir, celui de fortifier par sa pénitence et par sa sainteté les frères qu'il aura scandalisés par sa trahison. Il n'y a réellement que l'esprit de parti qui puisse pousser à recourir à ce passage, pour établir l'infaillibilité et la toutepuissance papale : car, on le voit, le sens naturel prouve plutôt contre la fermeté de saint Pierre qu'en faveur de cette fermeté.

Mais continuons notre examen.

La promesse que Jésus-Christ fait à saint Pierre de prier pour lui ne l'a pas préservé du malheur de renier Jésus-Christ. Donc, alors même qu'elle ne serait pas personnelle à Pierre et qu'elle regarde-

rait ses successeurs, il ne s'ensuivrait aucunement qu'aucun d'eux ne pût renier Jésus-Christ et ne pût par conséquent se tromper.

De plus, si les paroles de Jésus-Christ se rapportaient au pape, ne faudrait- il pas que chaque pape, avant de pouvoir fortifier ses frères, dût commencer par une chute? Car la confirmation dont parle Jésus-Christ ne doit venir qu'après la conversion et conséquemment après la chute : « Lorsque tu seras converti^ fortifie tes frères. »

En outre, les ultramontains faussent ici le vrai sens du mot foi. Il s'agit ici uniquement de la foi au Sauveur et à sa divine mission. « Tu me renieras, mais j'ai prié pour que ta foi en moi ne succombe pas dans ton âme, » tel est évidemment le sens de la parole de Jésus-Christ. Or, qui ne voit que l'infaillibilité, telle que l'entendent les ultramontains, est toute différente de la persévérance de la foi au Sauveur? Tel évêque peut avoir la foi en Jésus-Christ et se tromper en matière dogmatique; et tel autre, complètement sceptique à l'endroit de la divinité de Jésus-Christ, peut très-bien donner une décision parfaitement orthodoxe sur tel ou tel point du dogme. Donc, alors même qu'on admettrait qu'il fût question du pape dans ce passage, on ne pourrait en conclure qu'une chose, c'est que le pape ne peut pas perdre la foi intérieure en Jésus-Christ, mais on ne saurait en conclure ni qu'il

ne puisse pas renier extérieurement Jésus-Christ ni qu'il soit infaillible en matière doctrinale.

D'ailleurs, lorsque Jésus-Christ recommande à saint Pierre de fortifier ses frères, lui fait-il même la simple promesse qu'il accomplira ce devoir en chaque circonstance? Nullement. Jésus-Christ ne fait qu'une recommandation. Nous le demandons à tout interprète sérieux, n'est-ce pas détourner le sens des mots, que de vouloir faire d'une simple exhortation à remplir un devoir une assurance positive que ce devoir sera toujours rempli?

Et l'histoire des papes, et l'histoire même de saint Pierre, qu'en font les ultramontains ? Est-il certain que depuis dix-huit cents ans les papes ont toujours aflFermi leurs frères dans la foi en Jésus- Christ? Saint Pierre, à Antioche, n'a-t-ilpas égaré la foi de ses frères par ses tergiversations hypocrites, comme saint Paul le lui a reproché ?

Jamais les ultramontains n'ont répondu à ces difficultés. Ils ont tourné autour d'elles en essayant de les voiler, mais jamais ilsn y ont répondu nettement et solidement. De fait, comment le pourraient-ils, quand, pendant sept siècles, la tradition constante de TEglise a entendu ce texte dans un sens complètement opposé au leur ? Nous avons sur ce texte les explications de TertuUien, de saint Cyprien, de saint Hilaire, de saint Basile, de saint Jean Chrysostôme, des conciles de Carthage et de Milève, de saint Au-

gustin, de Palladius, de Léon le Grand, de Théodoret, et de plusieurs autres — Launoy en énumère quarante trois (1) — qui tous n'ont vu dans les paroles de Jésus-Christ que le don de la persévérance finale promis à saiAt Pierre (2). Cette unanimité des Pères, pendant sept siècles, à expliquer ce texte dans un sens complètement opposé à celui des ultramontains actuels, est-elle un fait, oui ou non ? Est-il vrai, oui ou non, que ce soit le pape Agathon qui ait le premier, en 680, essayé de tirer parti de ce texte en faveur du siège de Rome, à Toccasion de son prédécesseur Honorius, et qu'il ait avoué en même temps, pour atténuer son interprétation jusque-là inouïe, qu'il régnait alors, à Rome, une grande ignorance en matière théologiqùe? Est-il vrai, oui ou non, que les assertions du faux Isidore et de Gratien, qui ont servi de base aux interprétations subséquentes de Técole, ne reposent elles-mêmes que sur cette prétention ridicule d'Agathon? Et dès lors, que devient, aux yeux des ultramontains, la prescription formelle du concile de Trente? De quel droit accusent-ils la méthode protestante du libre examen en matière de foi, eux qui la pratiquent sur

(1) T. V, EpisU 6.

(2) Même encore au douzième siècle, Albert le Grand enseignait que, d'après ces paroles, le successeur de saint Pierre était faillible, mais que, dans le cas d'une chute, il ne perdrait la foi ni entièrement ni pour toujours. Voir le Pape et le Concile^ par Janus, p. 288, 289.

une si vaste échelle et de la manière la plus autihistorique et la plus antirationnelle qu'il soit possible d'imaginer?

IV. — La quatrième parole de Jésus- Christ à saint Pierre est celle-ci : « Pais mes agneaux, pais mes brebis (1). » Sur cette parole les ultramontains raisonnent ainsi : Jésus-Christ a donné à saint Pierre, d'une manière générale et absolue, le pouvoir de paître ses agneaux et ses brebis. Or, les agneaux sont les simples fidèles, et les brebis sont les pasteiu's. Donc Pierre et ses successeurs, les papes, ont reçu le pouvoir suprême d'instruire et de conduire les pasteurs aussi bien que les fidèles. D'où il résulte que l'infaillibilité et la plénitude de la puissance résident dans le pape.

Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait : 1° que la fonction confiée à Pierre ne l'eût pas été aux autres pasteurs de l'Eglise ; 2° que les agneaux désignassent les fidèles, et les brebis les pasteurs.

Or, saint Pierre lui-même nous apprend que tous les pasteurs de l'Eglise ont reçu le ministère de paître le troupeau du Seigneur : « Paissez, écrit-il, le troupeau de Dieu qui vous a été confié (2). > Tous les Pères ont entendu la parole de Jésus- Christ dans le même sens que saint Pierre. — < J^*

(1) Evangile selon saint Jean^ ch. XXI, v. 15-17.

(2) V Epitre de saint Pierre^ ch. V, v. 2.

us-Christ, dit saint Basile, établit Pierre pasteur e son Egiise, et il a aussi donné la même puisance à tous les pasteurs (1). > — t Paissez mes >rebis, dit saint Jean Chrysostôme ; cela n'a pas îté dit seulement aux pontifes, mais aussi à chacun de nous, qui devons conduire le plus petit iroupeau qui nous est confié (2). i> — c Quelles bre- 3is, quel troupeau reçut alors Pierre? dit saint Ambroise. Il les a reçues avec nous, et nous tous, nous les avons reçues avec lui (3). > — c Pierre, dit saint Aiugustin, ne mérita pas seul de paître les brebis du Seigneur ; mais quand Jésus-Christ a parlé à un seul, c'était pour recommander Tunité (4) . i>

Donc, il est certain que la fonction de paître le troupeau du Seigneur n'a pas été confiée seulement à Pierre, mais à tous les pasteurs. Et, en vérité, les ultramontains abusent par trop de la crédulité des simples, lorsqu'ils considèrent le pape comme le seul vrai pasteur de l'Eglise, sous prétexte qu'il est dit dans l'Ecriture qu'il n'y aura qu'une bergerie et qu'un berger. Sans doute il n'y aura qu'une bergerie, l'Eglise catholique, et non l'église du diocèse de fc)me. Sans doute il n'y aura qu'un seul pasteur, fésus-Christ, et non le pape. Car ce n'est ni de saint

(1) Constit. monaCf c. 22.

(2) Homil. 79, in Matth.

(3) De Sacerd., lib. II, c. 2.

(4) Serm, CVIII, de div,, c. 4.

Pierre ni du pape, mais de lui seul, que Jési a dit : c II n y aura qu'un seul pasteur, > ce le voit par ce qui précède immédiatement encore d'autres brebis qui ne sont pas de c( gerie; il faut que je les amène, elles aussi, aura qu'une bergerie et qu'w^ pasteur (1). i Mais, disent les ultramontains, si sain n'eût pas été le chef infaillible, s'il n'eût ei primauté sur les apôtres, il n'y aurait eu raison pour que Jésus-Christ lui eût par] sorte, à lui personnellement. C'est en quoi L montains s'abusent. Comme on l'a remar Pères de l'Eglise et les plus savants coi teurs n'ont jamais vu dans la triple at d'amour que Jésus-Christ exigea de sain que l'expiation de son triple reniement. Pi en effet, Jésus-Christ aurait-il demandé fois à Pierre : c M'aimes-tu? 2> s'il n'avait le dessein formel d'effacer sa triple trahi une triple profession d'amour? Saint Pierre prit si bien qu'il s'attrista, contristatus est S'il eût compris que Jésus-Christ lui concé privilèges, une primauté quelconque, certa il se fût réjoui et non pas attristé. Mais prenait très-bien que le Sauveur lui demar triple déclaration publique de sa fidélité, av

(1) Evangile selon saint Jean^ ch. X, v. 16.

réhabiliter parmi les pasteurs de son troupeau, parce qu'il s'était dégradé de son apostolat en reniant trois fois son Maître. Jésus-Christ ne devait s'adresser qu'à lui, parce qu'il était lé seul qui se fût rendu coupable de ce crime (1).

D'autre part, les agneaux désignent-ils les fidèles, et les brebis les pasteurs? On s'étonne que Bossuet soit tombé dans une assertion aussi gratuite : car tous les Pères ont entendu par ces mots les petits et les grands, les faibles et les forts, les jeunes et les anciens; mais aucun n'y a vu les simples fidèles et les pasteurs. Le jésuite Maldonat s'exprime même assez franchement sur ce point : « Il ne faut pas disputer subtilement, dit-il, pour savoir pourquoi Jésus-Christ s'est servi du mot c agneaux > plutôt que du mot « brebis, » Celui qui voudrait le faire, doit observer avec beaucoup d'attention qu'il fréterait a rire aux îiommes doctes; car il est incontestable que ceux que Jésus-Christ appelle ses agneaux sont les mêmes que ceux qu'il appelle ses brebis (2). » De fait, ces mots sont employés indifféremment dans la Sainte-Ecriture. Saint Matthieu fait dire à Jésus-Christ : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups (3) ; i> et saint Luc, dans la même occasion, rapportant la même parole,

(1) Cf. V Infaillibilité papale, etc., par X...; Paris, Cherbuliez,

(2) Comment, in cap. XXI Joann., § 30.

(3) Ch. X, V. 16.

90 LA PAPAUTÉ ANTICHKÉTIENNE. ,

lui fait dire : c Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups (1). > Evidemment, si Jésus- Christ avait attaché à ces deux mots toute la différence et toute Timportance que les ultramontains leur prêtent, saint Matthieu et saint Luc s'en seraient doutés et n'auraient pas commis une telle confusion. Donc l'argument des ultramontains est sans aucune valeur théologique.

V. — D'après tout ce qui précède, il est manifeste que saint Pierre n'a reçu de Jésus-Christ aucun privilège, pas même celui d'une simple primauté. Tous les apôtres étaient égaux en dignité et en autorité.

Mais, alors même qu'il n'en serait pas ainsi, alors même que saint Pierre aurait été réellement le premier des apôtres, qu'en résulterait-il ? S'ensuivrait-il, comme le prétendent les ultramontains, que l'évêque de Rome est, de droit divin, le premier des évêques de la catholicité ? Pour que cette prétention fût fondée, il faudrait évidemment, d'abord, que cette primauté de Pierre ne lui eût pas été personnelle et qu'elle eût dû passer à un successeur, ensuite, que ce successeur fût l'évêque de Rome.

Or, premièrement, y a-t-il dans les paroles adressées par Jésus-Christ à saint Pierre un seul mot

(1) Ch. X, V. 3.

indiquant qu'il s'agissait, non-seulement de sa personne, mais encore d'un successeur ? Successeur de quoi ? Successeur pour quoi ? Non, pas un seul mot ne contient la moindre allusion à un successeur quelconque. Vraiment, si Jésus-Christ eût voulu poser alors la base de la constitution et de la puissance hiérarchique de son Eglise, il faudrait avouer que, loin d'agir comme un Dieu qui voulait se faire comprendre, il aurait parlé comme un homme qui voulait tout embrouiller. Nous le déclarons hautement, et tout critique impartial sera de notre avis, admettre que, dans une question aussi grave que celle de la transmission de l'autorité dans son Eglise, Jésus-Christ ait pu se servir d'un langage où il n'est question ni de transmission ni de hiérarchie, c'est l'insulter, parce que c'est faire de lui un homme qui ne pouvait pas ou qui ne voulait pas parler clairement : dans le premier cas, c'est le supposer imbécile ; dans le second, c'est le déclarer malhonnête.

Secondement, même en accordant que les prétendus privilèges de saint Pierre auraient dû passer à quelque successeur, on n'a aucune raison d'aflBxmer que ce successeur a été et est encore l'évêque de Rome.

En eflfet, d'abord, saint Pierre n'a jamais été évêque, attendu que primitivement les évêques ne quittaient pas leurs sièges, tandis que les apôtres

92 LA PAPAUTE ANTICHBETIENNE.

n'étaient attachés à aucune église. Ceux-ci instituaient et ordonnaient les évêques, mais ils ne se réservaient aucunement la charge épiscopale, laquelle, en les fixant dans une église particuHère, les aurait empêchés d*exercer leur charge apostolique, comme elle devait être exercée à cette époque et comme elle Ta été. L'histoire nous montre saint Pierre allant de Jérusalem à Samarie par ordre de l'église de cette première ville, puis à Lydda, à Joppé, à Césarée; de là il revint à Jérusalem, évangélisa la Judée, subit la prison à Jérusalem, évangélisa de nouveau la Judée, revint encore à Jérusalem où il assista au concile, alla de là à Antîoche, parcourut l'Asie Mineure, le Pont, la Galatie, la Cappadoce, la Bithynie, se rendit en Babylonie, vint à Corinthe, et de là partit en 66 avec Paul pour Rome, où il souffrit le martyre en 67 (1). On le voit, cette vie mouvementée ne lui aurait pas permis de se fixer comme devaient le faire les évêques, et s'il resta sept ans à Antioche, ce ne fut pas à la façon de l'évêque de cette ville, mais en évangélisant les bourgades de la contrée (2). Les ultramontains l'appellent le fondateur et le premier évêque d'Antioche. C'est une erreur. Il n'en fut ni le fondateur, puisque c'est l'apôtre Barnabe qui y fut en-

Ci) Histoire de VEglise, par M. W. Guettée, t. I, p. 162-310. (2) Thid,, p. 198, 248.

voyé pour l'organiser (1) , ni le premier évêque, puisque l'histoire désigne Evodius comme le premier évêque de cette ville (2). A Jérusalem il ne fut pas plus évêque qu'à Antioche; le premier évêque de Jérusalem fut Jacques le juste (3).

De même, il ne fut pas plus évêque de Rome qu'il ne fut évêque de Jérusalem et d' Antioche. Il est parfaitement certain que le troisième évêque de Rome fut Clément ; or, avant Clément il y eut d'abord Lin, puis Clet(4). Donc saint Pierre n'a pas pu être évêque de Rome. Il n'a pas été davantage le fondateur de cette église. Cette église, en eflFet, fut fondée par quelques collaborateurs de saint Paul, puis consacrée en 62 par saint Paul lui-même, qui y établit les deux premiers évêques. Lin et Clet. Ce n'est que chargé d'années que saint Pierre arriva à Rome, en 66. D'après Tertullien, c'est lui qui conféra l'ordination à Clément (5), mais ce n'était là qu'un simple acte apostolique, qui ne saurait aucunement faire conclure à sa supériorité sur saint Paul.

Donc, si saint Pierre avait été dépositaire de privilèges spéciaux qui eussent dû être transmis à quelque successeur, ce n'est évidemment pas l'é-

(1) M. W. Guettée, ouvr,, cité, t. I, p. 197, 211.

(2) Ihid., p. 247.

(3) Ihid., p. 208-211.

0) Ihid., p. 368-369.

(5) Ibid., 199, 200, 251, 257, 283, 284, 302, 303, 305.

vèque de Rome qui devrait en être Théritier , mais TEglise universelle, ou tout au plus Téglise particulière de Rome. Quoi que puissent dire les ultramontains, il y a une diflFérence entre l'église de Rome et son évèque : car l'évêque, loin d'être toute l'église qu'il dirige, n'en est que le premier pasteur. Cette importante distinction a été maintenue dans l'enseignement jusqu'à ces derniers temps, où, gênant par trop les desseins du parti ultramoutain, elle a été supprimée sans plus de façon.

Quand le pape se dit le successeur de saint Pierre, il commet donc une complète erreur : il n'est que le successeur de Lin, de Clet, de Clément, etc. S'il devait être le successeur des apôtres, il ne le serait pas plus de saint Pierre que de saint Paul ; et les évêques de Jérusalem et d'Antioche auraient sous ce rapport autant de droits à faire valoir que celui de Rome. De fait, ce n'est qu'à l'époque de* saint Cyprien que l'évêque de Rome a commencé à se dire vicaire et successeur de saint Pierre; car ce saint écrivit à Firmilien : c Je suis indigné de la folle arrogance de l'évêque de Rome, qui prétend avoir hérité son évêché de l'apôtre Pierre. > Jusquelà, celui qu'on appelle maintenant le pape avec tant de fracas, n'était que l'humble évêque de Rome.

Enfin, ce qui achève de montrer le ridicule du système romaniste, c'est que, d'après ce système, à partir de la mort de saint Pierre, c'est-à-dire, à

LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIENxNE. 95

partir de Tan 67, Tévêque de Eome, comme chef infaillible de toute TEglise, aurait eu le droit de commander, par exemple, à Tapôtre saint Jean, qui survécut plus de trente ans à saint Pierre. Se figuret-on cet apôtre, le disciple bien-aimé, soumis à l'autorité supérieure de Lin, de Clet, de Clément, et ceux-ci contrôlant en maîtres ses écrits ou lui donnant l'autorisation de les répandre comme écrits orthodoxes ! Y a-t-il un seul Père, un seul docteur, un seul écrivain de l'ancienne Eglise, qui ait jamais soufflé mot d'une pareille doctrine? C'est cependant ce que les romanistes doivent enseigner aujourd'hui, pour être logiques dans leur absurdité !

VI. — Mais Jésus-Christ n'a pas seulement prononcé les paroles que nous avons expliquées, il en a encore prononcé d'autres concernant la constitution et l'autorité de l'Eglise ; et toutes contredisent de la manière la plus complète le système romaniste, qui, par conséquent, est aussi antichrétien que possible.

En eflFet, un jour Jésus-Christ dit aux foules et aux disciples : c Ne vous faites point appeler Eabbi ; car vous n'avez qu'un Maître et vous êtes tous frères. Ne donnez à personne sur la terre le nom de Père ; vous n'avez qu'un Père qui est dans les cieux. Ne vous faites pas appeler Maîtres ; car vous n'avez qu'un Maître qui est le Christ; le plus grand d'en-

tre VOUS sera votre serviteur (1). b De bonne foi, ces paroles de Jésus-Christ ne sont-elles pas la condamnation évidente de toutes les prétentions de la cour de Rome et de toutes les prérogatives que les ultramontains lui attribuent ?

Un autre jour, saint Pierre interrogea Jésus- Christ sur les privilèges par lesquels les apôtres devaient être dédommagés de leur abnégation : € Voilà, dit-il, nous avons tout quitté pour vous suivie; quen recevrons-nous? > Jésus lui répondit : € Je vous dis, en vérité, que vous qui m'avez suivi à Tépoque de la régénération, lorsque le Fils de rhomme sera sur le siège de sa majesté, vous serez assis, vous aussi, sur douze sièges, jugeant les douze tribus d'Israël (2). > Si Jésus-Christ avait destiné à Pierre un siège supérieur aux autres, une plus haute puissance, une primauté quelconque^ n'aurait-il pas exprimé une distinction en sa faveur? Au heu de cela, il lui dit à lui-même que les douze apôtres seront assis sur douze sièges indistinctement.

Dans une autre circonstance que nous avons déjà rapportée, une contestation s*étant élevée parmi les apôtres à propos de deux d'entre eux, pour lesquels leur mère avait demandé à Jésus-Christ une place d'honneur, Jésus leur dit : « Vous savez que les

(1) Evangile selon saint Matthieu, ch. XXIII, v. 8-12.

(2) Ibid.y ch. XIX, V. 27, 28.

princes des nations les dominent, et que les grands exercent la puissance sur elles. Il n'en sera pas ainsi parmi vous. Mais que celui qui voudra être le plus grand parmi vous, soit votre serviteur (1). » Est-ce clair? Et, s*il n'y a parmi les apôtres ni domination ni puissance, mais simplement service, comment les ultramontains peuvent-ils reconnaître dans le pape une primauté de droit divin, à plus forte raison une supériorité sur toute TEglise, une véritable magistrature sur les conciles généraux, et surtout une infaillibilité à laquelle tous, fidèles et pasteurs, doivent se soumettre ? N'est-il pas évident qu'une telle prétention est le renversement de l'œuvre du Christ et la contre-partie même de l'Evangile? Oui, s'il y a un maître, il n'y en a qu'un, ce n'est pas le pape, c'est le Christ : « Vous n'avez qu'un seul maître, le Christ. i> Oui, s'il y a un bon pasteur, il n'y en a qu'un, ce n'est pas le pape, c'est le Christ : « C'est moi qui suis le bon pasteur. 3> Nous avons donc raison de dire que l'ultramontanisme est la corruption même du véritable catholicisme, et que, si présentement l'ultramontanisme est devenu le seul catholicisme légal, il faut rejeter ouvertement le catholicisme légal et impur, pour rester fidèle au catholicisme vrai, illégal selon les hommes qui occupent maintenant les premières places, mais seul légal devant Dieu.

(1) Evangile selon saint Matthieu^ ch. XX, v. 25-27.

98 LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIENICB.

VIT. — Après les paroles de Jésus-Christ, écoutons celles de saint Pierre.

Dans sa première épître , s*adressant aux chefs de TEglise, il s'exprime ainsi : c Je m'adresse à vous qui êtes prêtres, moi qui suis votre collègue dans le presbytérat, le témoin des souflfrances du Christ, et qui ai été confident de la gloire qui sera un jour manifestée. Paissez le troupeau de Dieu qui est avec vous, le conduisant, non avec violence, mais avec douceur, selon Dieu; non point pour un g^n honteux, mais sans intérêt; non pas en dominant sur l'héritage du Seigneur, mais en vous rendant le modèle du troupeau par votre vertu sincère; alors, lorsque le Prince des pasteurs apparaîtra, vous recevrez une couronne de gloire qui ne se flétrira jamais (1). » On le voit, saint Pierre ne reconnaissait qu'un seul prince, un seul chef des pasteurs, Jésus-Christ. Quant à lui, il était le collègue des autres prêtres dans le sacerdoce ou le presbytérat, consenior. Loin de parler de primauté et de souveraineté, il s'adresse aux autres pasteurs comme à ses égaux, qui coœqualem noHscum sortiti sunt Jidem (2), et il ne s'appuie, pour leur donner des conseils, que sur son titre de témoin, testis Christi passionum. Or, de bonne foi, est-ce là la doctrine ultramontaine

(1) Ch. V, V. 1-5.

(2) //• Epitre^ ch. I, v. 1.

LA PAPAUTÉ ANTICHBETIENIŒ. 99

de rinfaillibiKté, de la suprématie et de la toutepuissance du pape? Dira-t-on que saint Pierre n'avait pas conscience de sa souveraineté absolue ? Et, s'il en avait conscience, pourquoi ses paroles sont- elles toutes pleines de son égalité avec les autres pasteurs?

Les enseignements de saint Paul ne sont pas moins explicites. Si saint Paul reconnaît une tête à TEglise, est-ce saint Pierre qu'il désigne? Non, mais le Christ, ipsum dédit caput supra omnem Ecclesiam (1). Si saint Paul reconnaît une transmission de la plénitude du Christ, est-ce en saint Pierre qu'il la place? Non, mais dans toute l'Eglise, omnem Ecclesiam quâs est corpus ipsius et plenitudo ejus (2). Si saint Paul reconnaît qu'il y a des recteurs dans l'Eglise, donne-t-il à saint Pierre une place d'honneur parmi eux ? Non, mais il nomme indistinctement tous les évêques, posuit episcopos regere Ecclesiam JJei. Si saint Paul dit que ces évêques sont institués par quelqu'un, dit- il que ce quelqu'un est saint Pierre? Non, mais il enseigne que c'est l'Esprit-Saint, Spiritus sanctus posuit episcopos. Si saint Paul parle de son apostolat, est-ce pour le faire dépendre de saint Pierre? Non, mais uniquement de Jésus-Christ, Paulus apostolus non ai Aominibus, neque per ko-

• (1) Epitre aux Ephésiens, ch. I, v. 22.

(2) Ibid,, V. 22, 23.

lOU LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIENNE.

minem^ sed per Jesum Christum. Si saint Paul parle de saint Pierre, est-ce pour reconnaître sa primauté ? Non, mais il afllnne qu'il a parmi les gentils le même pouvoir que saint Pierre parmi les Juifs (1). Si saint Paul reconnaît qu'il y a des apôtres qui semblent être des colonnes dans l'Eglise, donne-t-il la première place à saint Pierre? Non, mais il le nomme après saint Jacques (2). Si saint Paul raconte qu'il a eu avec saint Pierre une contestation, est-ce pour dire qu'il s'est soumis à saint Pierre comme à son supérieur? Non, mais il dit positivement qu'il lui a résisté en face, devant tous, parce qu'il était répréhensible et qu'il ne marchait pas droit selon la vérité de l'Evangile (3). Si saint Paul condamne les fidèles qui créent des partis dans l'Eglise et qui disent : « Moi, je suis à Paul, moi à Apôllo, » excuse-t-il ceux qui disent : « Moi, je suis à Céphas? * Nullement, mais il les condamne aussi formellement que les premiers, et ne reconnaît pour vrais chrétiens que ceux qui disent : « Moi, je suis au Christ. * Pour saint Paul, tous les apôtres ne sont que des ministres du Christ, sans distinction et sans acception des personnes (4).

(1) Epitre aux Galates, ch. II, v. 7 et 8.

(2) Ibid,, V. 9.

(3) Ibid,, V. 11-14.

(4) /'• Epttre mix Corinthiens, ch. I, v. 12; ch. III, v. 4,5,22.

Tous les apôtres réunis au concile de Jérusa- 3m professèrent , à l'égard de saint Pierre , la lême doctrine. En eflfet, déjà nous avons vu que aint Pierre n'y parla que comme un simple memre de l'assemblée, non pas le premier, mais après lusieurs autres; qu'il dut renoncer publiquement, Q présence des autres apôtres, des anciens et des dèles , à l'opinion qu'il avait exprimée , pour livre le jugement de saint Jacques , qui fut acîpté par tout le concile ; qu'enfin le décret ne fut ni idigé ni envoyé en son nom, et qu'il n'y fut nulleent question ni de son infaillibilité, ni de sa priante de juridiction, ni de sa primauté d'honneur.

Donc, d'après l'Ecriture, la notion ultramon- ,ine du pape est fausse, attentatoire à la constituon de l'Eglise, irrespectueuse et injuste envers s évêques et les prêtres, impie envers Jésushrist dont il prend la place comme un maître, au eu de la tenir, à l'égal des autres évêques, comme n simple vicaire.

Tout ce que l'on peut citer en faveur d'une cerline distinction faite à saint Pierre, c'est que, sans voir été le premier des disciples par ordre de date e vocation, il a été appelé par saint Matthieu le remier (1). Saint Luc et saint Marc le nomment ussi le premier, quoiqu'ils ne suivent pas le même

(1) Ch. X, V. 2.

102 LA PAPAUTÉ ANTICHBÉTIENNE.

ordre en désignant les autres apôtres (1). En plusieurs occasions, Jésus-Christ donna à saint Pierre des marques de particulière considération : son surnom de Pierre, sans avoir l'importance qu'y attachent les ultramontains, ne lui fut cependant donné que pour désigner la solidité de la doctrine qu'il professa et pour honorer dans sa personne la profession de cette doctrine. Ordinairement, Pierre était le premier qui prenait la parole pour interroger Jésus-Christ et pour lui répondre au nom des apôtres. Saint Marc et saint Luc, voulant désigner le corps apostolique, disent : c Pierre et ceux qui étaient avec lui (2). >

Mais de ces faits peulK)n conclure que Jésus- Christ ait accordé à saint Pierre une primauté d'honneur et de gouvernement sur tous ses collègues ? Nullement. En effet, on peut être nommé et considéré le premier dans un corps quelconque, sans avoir pour cela juridiction et autorité, et tout en étant simplement le premier parmi des égaux. Les apôtres en ont donné la preuve, quand ils l'ont envoyé avec saint Jean à Samarie (3). Si saint Pierre avait eu un véritable droit à la primauté, il est évident que toujours il aurait été nommé le premier par les évangélistes et par les apôtres. Or,

(1) Luc, VI, 14 ; Marc, III, 16.

(2) Marc, I, 36; Luc, VIII, 45; IX, 32.

(3) Actes des Apôtres, VIII, 14.

LA PAPAUTE ANTICHKETIENNE. 103

. n'est pas. Saint Jean nomme André avant (1). Saint Paul ne le nomme qu'après Jacs (2) ; il le nomme même après les autres apôet après les frères du Seigneur (3). Aussi saint Justin dit-il que « Pierre n'a été le premier mi les apôtres que comme Etienne le fut parmi iiacres (4). » Origène et saint Cyprien pensent de ne (5). C'est simplement l'ardeur naturelle de caractère bouillant, présomptueux, quelquemême orgueilleux autant que faible, mais tours bon, qui Ta porté en avant des autres apô- ; mais ce n'est nullement la prétendue autorité t l'affublent les ultramontains, et qui aujourû tourne manifestement au fétichisme.

Epitre aux Galates, ch. II, v. 9.

I" Epitre aux Corinthiens^ ch. IX, v. 5.

Serm, 316.

Origône, sur saint Jean; saint Cyprien, Lettre 71 à Quint.

ïïjm papavté «Itraaioiitaiiie eondaa&iiée par lei coBcUeii» les Pères et les doetevnu

I. — Le témoignage des conciles, des Pères et des docteurs, contre la notion ultramontaine du pape, n*est ni moins évident ni moins irréfragable que celui de TEcriture et de Thistoire.

Avant d'entrer dans le détail des textes, remarquons que, pendant les dix premiers siècles, aucun pape n'a fait un seul décret qui fût adressé à l'Eglise entière ; qu'au douzième et au treizième siècle, le pape n'a jamais décidé qu'au sein des conciles les questions qui lui étaient soumises; que la bulle Unamsanctam de Boniface VIII, datée de 1303, est la première bulle que le pape ait osé adressera toute l'Eglise. Ce fait, à lui seul, devrait être concluant contre la doctrine ultramontaine : car, si pendant ces siècles de disputes ardentes sur les sujets les plus graves, tels que la divinité de Jésus- Christ, la Trinité, la prédestination, etc., si, dis-je, on n'a pas alors recouru à la décision du pape

LA PAPAUTE ANTICHBETIENNE. lOS

>inine à une décision souveraine, c'est évidemment a' on ne la reconnaissait pas pour telle.

Remarquons également que, lorsque les églises 'Orient ont demandé au pape ime décision dans la octrine ou dans la discipline, elles ont toujours ntendu que cette décision devait découler, non du agement personnel du pape, mais du jugement du oncile tenu par lui, afin que le témoignage rendu ar ce concile des églises d'Occident^ uni au témoignage des églises d'Orient^ formât le témoignage e TEglise universelle. C'est ainsi que le pape Sirice 384-398), malgré la prière qu'on lui en fit, refusa e donner lui-même une décision sur la doctrine rronée de Tévêque Bonosus, disant qu'il n'y avait ucun droit, et qu'il devait, au contraire, attendre le ig^ement des évêques delà province, « pour en faire \, propre règle du sien (1) >. Et, s'il rejeta l'enseiaement de Jovinien, ce ne fut que par un concile.

Remarquons encore que, dans les premiers sièes, le pape ne convoquait pas les conciles génélux, qu'il ne les présidait jamais de droit et pas >ujours de fait, qu'il n'en confirmait pas les décrets, Il 'il ne tranchait pas les questions de foi pour Eglise universelle, que les lettres qu'il envoyait iix conciles généraux tenus en Orient ne faisaient iitorité dans l'Eglise que par l'approbation de ces

(1) Epist, pontif. Ed. Constant, p. 679.

rent qu'à Chalcédoine en 451 et à Consta en 680. La conduite de Léon I" montre papes eux-mêmes ne prétendaient pas alori clusive jouissance de ce droit : car il en^ délég'ué à Ephèse, sachant que le président cile était Tévèque d'Alexandrie. Ce n'est ^ tard que les ultramontains inventèrent i] tendue confirmation du concile de Nicée par Sylvestre. « Ni le pape ni ses légats, dit 1 linger, n'ont pris part au second concile oe< que, tenu à Constantinople en 381. Néann décrets dogmatiques de ce concile touchant 1< du Saint-Esprit furent acceptés sans délai p l'Eglise et promulgués par l'empereur 1 pour avoir force de loi dans tout Tempii précisément ce concile qui, sans la moindr

Et ce même concile n'a pas fait une seule démarche pour obtenir une approbation du pape relativement à ses décrets dogmatiques (1). Il n'est pas moins certain que, lorsqu'un pape s'était déjà expliqué sur une question de foi avant la tenue d'un concile oecuménique, le concile soumettait la lettre papale à un examen rigoureux, l'acceptait, comme cela arriva au concile de Chalcédoine pour la lettre de saint Léon à Flavien, ou la rejetait, comme le fit le sixième concile œcuménique pour la lettre d'Honorius.

Si le pape eût été supérieur aux conciles œcuméniques, comme l'affirment les romanistes, comment le concile de Nicée aurait-il pu revenir sur la question de la pâque et sur celle de la validité du baptême des hérétiques, la première ayant été jugée par le pape Victor et la seconde par le pape Etienne? N'est-il pas certain qu'avant le concile de Nicée, les Quarto- Décimans jouissaient de tous les droits de la communion ecclésiastique, malgré l'excommunication du pape Victor, et qu'après la décision de ce même concile ils furent, dit saint Epiphane, traités d'hérétiques? « C'est que, dit Bossuet, les jugements de ces papes n'avaient pas une pleine

(1) Considérations proposées atcœ évéques du Concile sur la question de V infaillibilité du pape, p. 5, n. 8; Ratisbonne, octobre 1869.

106 LA PAPATTTé ANnCHRÉTIENME.

autorité, jusqu'à ce que les questions eussent été fixées par le concile de Nicée (1). »

Si le pape eût été supérieur aux conciles œcuméniques, comment le premier concile de Constantinople aurait-il pu examiner de nouveau la question de la divinité du Saint-Esprit, qui avait été jugée par le pape Libère contre les Macédoniens ? Et surtout, comment les papes eux-mêmes auraient-ils pu se rendre aux décrets de ce concile ? (2)

Si le pape eût été supérieur aux conciles oecuméniques, comment le concile d'Ephèse aurait-il pu soumettre à son jugement la condamnation que le pape saint Célestin avait faite des erreurs de Nestorius, et Tapprobation qu'il avait donnée à la lettre de saint Cyrille? Comment Nestor i us et ses partisans n'auraient-ils été regardés comme condamnés sans appel qu'après le jugement de ce concile? Comment enfin la lettre de saint Célestin aurait-elle pu laisser voir que la force de la décision dogmatique se trouve dans le jugement du concile et non dans celui du pape ?

Si le pape eût été supérieur aux conciles œcuméniques, comment le concile de Chalcédoine auraitil pu examiner la lettre de saint Léon à Flavien, et surtout, comment saint Léon n'aurait-il pas songé à s'en plaindre?

(1) De Declar., 1. XU, c. 7.

(2) Cf. saint Grég., J. I, Epist. 24.

LA PAPAUTE ANTICHBETIENNE. 109

Si le pape eût été supérieur aux conciles oecuméniques, comment le cinquième concile aurait-il pu réformer le jugement du pape Vigile sur l'affaire des trois chapitres ? Comment ce pape aurait-il pu se soumettre aux décisions de ce concile îf Comment le sixième concile aurait-il pu condamner les lettres d'Honorius^ Tanathématiser lui-même, et n'approuver la lettre du pape Agathon qu'après un examen juridique? Comment le septième concile, qui est le deuxième de Nicée, aurait-il pu examiner de la même manière les décisions des papes Grégoire II, Grégoire III, Etienne III et Adrien P*" sur les images ? Comment le huitième concile aurait-il pu entendre et juger de nouveau Photius déjà condamné par Nicolas P' ? Comment aussi le concile de Constance aurait-il pu revenir sur les erreurs de Wiclef déjà condamnées par Jean XXIII, et le concile de Trente sur celles de Luther déjà proscrites par Léon X?

Si le pape eût été supérieur aux conciles œcuméniques, comment le troisième concile de Constantinople aurait-il pu discuter encore la question du monothélisme que le pape Martin avait déjà condamné, en 649, dans un concile de cent cinq évêques italiens? Comment le concile de Lyon de 1245 aurait-il pu protester contre les papes d'alors, à cause de leur intervention impérieuse dans la collation des charges ecclésiastiques et de leurs pré-

ItO LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIENNE.

tentions à Texercice d'une juridiction immédiate sur toute TEglise?

Si le pape eût été supérieur aux conciles œcuméniques, comment ceux de Constance et de Bâle auraient-ils pu condamner comme erronée l'assertion que le^ premier siège ne peut être jugé par personne, et proclamer comme de foi que le pape est soumis, comme chaque fidèle, aux décisions des conciles généraux? Dira-t-on, comme le font les ultramontains, que ces conciles n'obligent pas ? « Le concile de Constance, dit M. Dœllinger, a été reconnu par toute l'Eglise et par les papes eux-mêmes pour un véritable concile œcuménique; et toute ime série de papes, Martin V., Eugène IV, Nicolas V, Pie II, ont reconnu nommément comme vrais et ont déclaré avoir force de loi les décrets de la quatrième et de la cinquième session, qui traitent de la supériorité du concile œcuménique sur le pape. C'est sans la moindre opposition que ces mêmes décrets ont été publiés dans le concile ; et pendant plus de trente ans, personne dans toute l'Eglise n'a soulevé contre ces décrets la moindre objection. Ce n'est qu'après un laps de temps considérable que des cardinaux romains, tels que Torquemada et plus tard Cajetan, ont tâché de rendre douteuses l'autorité et la valeur de ces décrets. Puis, les théologiens jésuites s'étant emparés de cette question, on alla jusqu'à rejeter le concile de Constance et à

le rayer de la liste des conciles œcuméniques. Et dernièrement, quelque incroyable que cela paraisse, cette entreprise a été imitée par des évêques, comme si le pape Martin V n'avait pas déclaré , dans une bulle donnée à cet effet (1), que celui qui refuse de reconnaître lé concile de Constance doit être regardé comme hérétique, et comme s'il n'avait pas ordonné de demander à tout fidèle soupçonné d'hérésie s'il reconnaissait le concile de Constance comme œcuménique et s'il acquiesçait à tout ce que ce concile a décrété (2). » Est-ce clair? Est-ce formel?

Même au concile de Trente, la notion ultramontaine du pape n'était pas encore admise. N'y voyonsnous pas, en effet, l'archevêque de Grenade dire « que le pape possède la surintendance des églises particulières, à la façon dont les archevêques possèdent celle de leurs suffragants? (3) » Ce qui, il faut Tavouer, serait fort peu de chose, surtout présentement. N'est-il pas certain que les évêques français ont toujours combattu le septième canon de ce concile, et qu'ils n'ont jamais voulu admettre que le pape eût reçu du Seigneur la pleine puissance de paître et de gouverner l'Eglise univer-

(1) Bulle Inter Cunctas, postsess. 45. Concil. Constant.

(2) Considérations proposées aux évêques du Concile sur la question de V infaillibilité du pape j p. 12, n. 16.

(3) Lettre du 22 mars 1563. Voir V Avenir catholique tlu 10 mars 1870.

selle? (1) N'est-il pas certain que, lorsqu'on leur citait Tautorité du concile de Florence, ils répondaient en niant son (Bcuménicité et en lui opposant celle des conciles de Baie et de Constance ?

Ce sont là des faits que les romanistes tairont toujours, parce qu'ils ne pourront jamais les expliquer dans leur système, qui ne repose que sur une histoire de fantaisie. Pour nous, continuons l'étude de rhistoire réelle dans les textes des Pères comme dans les actes des conciles.

II. — Le premier Père que les ultramontains invoquent en leur faveur est saint Clément, qui, disentils, « écrivit comme successeur de saint Pierre aux Eglises de la Grèce, accomplissant à leur égard les devoirs imposés au vicaire de Jésus-Christ par sa charge universelle (2). > Or, répond un savant théologien, « cette lettre est adressée par rJEglis^ de Home, et non par saint Clément, dont le nom n'y figure pas. Elle est adressée à V Eglise de Corinthe et non aux Eglises de la Grèce, On Ta attribuée à saint Clément, en ce sens qu'i^ l'aurait rédigée au nom de l'Eglise de Home. On ignore si elle fut écrite après la persécution de Néron, alors que Clément n était pas évêque de Rome^ ou bien

(1) Voir Lettres 137* 139«, 142» et 145*. V Avenir catholique, 26 août et 2 septembre 1869.

(2) Mgr Deschamps, Y Infaillibilité et le Concile général.

après celle de Domitien, alors qu'il l'était; les érudits ne sont pas d'accord sur ce point. De plus, dans cette lettre on ne trouve pas même un mot qui autorise à en faire un acte d'autorité ; au contraire, tout y prouve qu'elle n'était qu'un témoignage de fraternité comme les Eglises s'en donnaient dès lors mutuellement. Enfin, saint Clément n'était pas successeur de saint Pierre, mais de Cletus, qui l'était de Linus, premier évêque de Rome, ainsi que l'appellent saint Irénée, Tertullien et Eusèbe de Césarée (1). i>

Après saint Clément vient saint Irénée. Comme le témoignage de ce Père est celui que le parti ultramontain fait sonner le plus fort, il est utile de l'exposer dans toute sa clarté.

Voici ce texte : « Quoniam valde longum est in hoc tali volumine omnium ecclesiarum enumerare successiones, maximx et antiquissimœ et omnibus cognitâs^ a gloriosissimis duoèus apostolis Petro et Patilo Romae fundatae et constitutse Ecclesise, eam quam habet ab apostolis traditionem et annuntiatam bominibus fidem, per successiones episcoporum pervenientem usque ad nos, indicantes, confundimus omnes eos qui, quomodo, vel per csecitatem et malam sententiam, prseterquam opor-

(1) V Infaillibilité papale en présence de la Saint e-Ecri" ture, etc., ou Lettres d Mgr Deschamps^ par M. X..., docteur en théologie, p. 105; Paris, Cherbuliez, 1870.

114 LA PAPAUTE ANTICHBETIENNE.

tet coUigniit. Ad hanc enim ecclesiam, propterpotentiorem prtncipaliiaiem, necesse est omnem convenire ecclesiam, hoc est, eos qui sunt undique fidèles ; in qua semper ab his qui sunt undique conservata est ea quse est ab apostolis traditio (1). »

Nous traduisons ainsi : « Comme il serait trop long d'énumérer dans un ouvrage de ce genre les successions de toutes les églises, nous nous bornerons, pour confondre tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, ou par aveuglement ou par mauvaise intention, ne recueillent pas l'enseignement où il faudrait, nous nous bornerons à indiquer la tradition et la foi de l'Eglise très-grande, très-ancienne, connue de tous, fondée et établie à Rome par les deux apôtres Pierre et Paul; tradition et foi qu'elle tient des apôtres, qui a été annoncée aux hommes et qui est arrivée jusqu'à nous par la succession de ses évêques. Car, à cause de la principauté la plus puissante, il est nécessaire que toute église, c'est-à-dire, les fidèles qui ^oniàe partout, se rendent vers cette église, dans laquelle la tradition qui vient des apôtres a toujours été conservée par ceux qui sont de partout. > Nous maintenons que cette traduction est textuelle et d'une fidélité irréprochable.

(1) Adverstts fiœres., 1. HI, c. 3.

De leur côté, les ultramontains traduisent ainsi avec Mgr Deschamps : c C'est à TEglise romaine, à cause de sa puissante primauté, que toute l'Eglise (les fidèles partout répandus) doit nécessairement rester unie^ parce que c'est en elle que se conserve par tous la tradition des apôtres. >

Nous en appelons ici, non pas à un théologien, mais à un simple grammairien de bonne foi, et nous signalons les cinq contre-sens suivants :

1" contre-sens. — Ils traduisent convenir e ad comme s'il y avait convenire cum, et ils écrivent : s'accorder avec ou rester uni^ là où il faut écrire : venir vers.

2* contre-sens. — Ils font rapporter potentiorem principalitatem à l'église de Rome, comme s'il y . avait svhM potentiorem principalitatem. Ils y voient SA prtTnautéj tandis que ces mots ne sont exprimés. que d'une manière générale, et que rien n'indique qu'ils ne désignent pas uniquement la ville capitale et principale de Tempire.

S' contre-sens. — Ils traduisent m^^imx^ antiquissimm^ par la plus grande^ la plus ancienne^ sans réfléchir qu'ils attribuent par là à saint Irénée une erreur grossière : car l'église de Rome ne pouvait pas être la plus ancienne^ un grand nombre d'autres ayant été fondées avant elle. Il faut donc traduire par très-grande^ très-ancienne.

4* contre-sens. — Ils donnent à undiqne le sens

à'uèique^ et disent : partout^ au lieu de : de partout.

5* contre-sens, — Au lieu de traduire la fin de la phrase par ces mots : c la tradition y a toujours été conservée par ceux qui sont de partout^ ab Aw qui sunt undique^ > ils traduisent, comme Pie IX dans son Encyclique aux chrétiens d'Orient^ par ces autres : « la tradition y a toujours été conservée en tout ce que les fidlles croient ! >

Outre ces cinq contre-sens, faisons observer que, si saint Irénée avait voulu dire que la foi de Téglise romaine doit être la règle de la nôtre, à cause d'un privilège dogmatique accordé à saint Pierre et transmis à ses successeurs, il aurait été bien malheureux dans le choix de ses expressions; car il n'en dit absolument rien. Les seuls avantages qu'il reconnaisse à l'église de Rome sont l'étendue de son territoire, son ancienneté, sa notoriété, et sa fondation non-seulement par saint Pierre, mais aussi par saint Paul. Que fait saint Paul ici, sur le même rang que saint Pierre, si le fond de la question est précisément un privilège appartenant à saint Pierre seul ? Evidemment, dans le sens ultramontain, la première phrase de saint Irénèe est inintelligible. La dernière ne l'est pas moins. En effet, quel est le but de saint Irénèe ? De confondre les hérétiques. Pour cela, que faudrait-il qu'il fît ? Enumérer les traditions de toutes les églises^ parce que, pour lui comme pour saint Vincent de Lérins, la vraie foi

catholique est celle qui est conservée partout et toujours. Mais, dit-il, cette énumération serait trop long'ue pour son ouvrage. Il veut donc trouver un résumé exact de toutes les églises. Or, ce résumé est Téglise de Rome. Pourquoi? Parce que, Rome étant alors la ville principale de Tempire, le siège du gouvernement, le centre des affaires politiques et civiles, les fidèles du monde entier étaient obligés de s y rendre, et que, grâce à ce concours des fidèles de toutes les églises, il était très-facile d'y contrôler, d'y constater et d*y conserver la foi catholique ou universelle. Remarquons que, dans le chapitre d'où ce texte est tiré, il s'agit précisément de la foi de toutes les églises comme règle de la croyance particulière. C'est donc cette foi de toutes les Eglises qu'il veut indiquer et constater. Or, conçoit-on que saint Irénée, voulant constater et indiquer cette foi de toutes les églises, ait recours à une prétendue primauté de Pierre et du pape ? Pour les ultramontains, la valeur de l'église de Rome est telle qu'elle doit s'étendre et régner partout, sur toutes les autres églises. Pour saint Irénée, au contraire, toute la valeur de l'église de Rome lui vient de ce que les autres églises l'envahissent par leurs fidèles, de ce que ces fidèles qui y affluent de toutes parts universalisent son témoignage par le leur propre et maintiennent ainsi chez elle, par leur concours, la tradition des

apôtres. Pour les ultramontains, la doctrine des au-

très églises dépend de celle de Rome, laquelle est infaillible par suite d'un privilège de saint Pierre. Pour saint Irénée, au contraire, c'est la doctrine de Rome qui dépend de celle des autres églises. Bref, saint Irénée dit ceci : La foi ou la tradition de l'église de Rome est propre à réfuter les hérétiques, parce que les fidèles qui de tous les côtés se rendent dans ce centre du monde civilisé, et y apportent la foi telle qu'elle leur a été enseignée dans leur église natale, contribuent tous à y conserver pure et intacte cette même foi universelle, par cela même que quelque erreur ne saurait s'y glisser, même insensiblement, l'enseignement ecclésiastique y étant sans ce^e comparé et mis en parallèle avec la tradition sacrée des églises de l'Asie Mineure, de l'Egypte, de la Palestine, etc. C'est ce que saint Grégoire de Nazianze disait deux siècles plus tard touchant la nouvelle capitale donnée à l'empire : « Constantinople est l'œil du monde; c'est ici que de tous les côtés et de tous les pays se rencontre tout ce qu'il y de grand, et c'est d'ici que comme de Vemporium commun de la foi tout procède et se répand (1). »

Donc, si au deuxième siècle la primauté de l'église de Rome existe déjà, elle n'a pour fondement que la primauté civile et politique de la ville de Rome;

(1) s. Greg. Naz. Opera^ éd. Bened. ; Paris, 1778, I, 755.

LA PAPAÏTE ANTICHRETIENNE. 11»

et c'est là cet « ancien usage > dont parle le concile de Nicée, lorsqu'il reconnaît la prépondérance exercée par le siège de Rome sur les églises suburbicaires (1).

Citons une autorité, celle de Tertullien, qui confirme cette doctrine. Lorsqu'il veut constater ce que le Christ a révélé, il en appelle au témoignage des diverses églises. « Parcours, dit-il, les églises apostoliques dans lesquelles les chaires des apôtres son* encore debout, chez lesquelles on lit leurs épîtres authentiques, dans lesquelles leiir voix retentit et leur figure subsiste encore. Est-ce TAchaïe qui est rapprochée de toi? tu as Corinthe. Si tu n'es pas éloigné de la Macédoine, tu as les Philippiens et les Thessaloniciens. Si tu peux aller en Asie, tu as Ephèse ; si tu demeures près de l'Italie, tu as Rome dont l'autorité est près de nous. Qu'elle, est heureuse, cette égHse à laquelle les apôtres ont donné toute la doctrine avec leur sang, où Pierre a souffert la mort comme le Seigneur, où Paul a été couronné de la mort de Jean-Baptiste, où l'apôtre Jean fut })longé dans l'huile bouillante ! Voyons ce qu'elle a appris, cette église, ce qu'elle enseigne* ce qu'elle atteste de concert avec les églises d'Afrique (2) . > Nous le demandons à tout homme de

(1) Voir VHistoire de VEglise, par M. W. Guettée, t. I, p. 510- 512, 518.

(2) Uc Prxscript.^ S 36.

120 LA. PAPAUTÉ ANTICHBÉTIENNB.

bonne foi, Tertullien ne parle-t-il pas de l'église de Rome au même titre que des autres églises apostoliques? S'il en appelle spécialement à son témoignage pour celui « qui demeure près de l'Italie, > n'est-ce pas parce qu'elle est l'église la plus rapprochée de l'Afrique, celle dont il lui est le plus facile de constater le témoignage? Evidemment. Aussi les ultramontains ont-ils l'habitude de séparer la phrase où il est question de Rome des phrases qui la précèdent et qui en déterminent le sens : méthode facile, mais aussi peu exacte que peu honnête.

III. — Au troisième siècle comme aux deux premiers, l'histoire et la patrologie contredisent de la façon la plus complète la notion ultramontaine delà papauté.

Mgr Deschamps fait dire à saint Cyprien «qu'il n'y avait des hérésies et des schismes dans l'Eglise que parce que tous les yeux n'étaient pas tournés sur le prêtre de Dieu, sur ce pontife qui juge l'Eglise à la place de Jésus-Christ, d

Or, voici les faits et les propres paroles de saint Cyprien. Il reprocha au pape Corneille d'avoir trop écouté ses adversaires, et lui rappela le grand principe catholique, que Tévêque légitime, dans une église, est le chef de cette église ; mais il ne dit rien de l'autorité du pontife romain, ou plutôt, dans son dernier concile il dit cette parole que les

ultramontains doivent trouver scandaleuse, hérétique : € Que chacun de vous dise son avis sans juger personne et sans séparer de la communion celui qui ne serait fas de son avis. Car aucun de nous ne s'établit évêque des évêques et ne réduit ses collègues à lui obéir au moyen d'une terreur tyrannique^ tout évêque ayant une pleine liberté de sa volonté et une entière puissance. Comme il ne peut être jugé par un autre, il ne peut non plus le juger. Attendons tous le jugement de notre Seigneur Jésus-Christ, qui seul a la puissance de nous préposer au gouvernement de son Eglise et de juger notre conduite (1). » Est-ce clair?

Si Ton peut avoir quelque doute sur la manière dont saint Cyprien voit dans le pape un simple évêque, et non un évêque des évêques, voici une autre de ses paroles : «J'ai cru devoir vous écrire, dit- il au pape Etienne, sur un sujet qui intéresse l'unité et la dignité de l'Eglise universelle, et devoir en conférer avec un homme aussi grave et aussi sage que vous (2). » Est-ce ainsi que Ton s'adresse à un supérieur? Evidemment saint Cyprien voit dans le pape Etienne un égal dont il estime la gravité et la sagesse, mais il ne reconnaît point en lui une autorité supérieure à la sienne.

Cependant les ultramontains font trois objections.

(1) Conc. Carthag,, S. Cyp. Opéra, éd. Bened., p. 329, 330.

(2) Epist. 12.

1** objection. — Saint Cyprien, disent-ils, appelle l'Eglise de Rome « église principale. > Donc il reconnaît sa primauté. — Sans aucun doute, saint Cyprien reconnaît la primauté de Téglise de Rome. Mais de quelle "primauté s* agit-il ? Est-ce d'une primauté de droit divin et personnelle au pape, comme l'affirment les ultramontains, ou bien est-ce seulement d'une primauté purement temporelle et concernant l'église même de Rome ? Il est évident que saint Cyprien parle, non de la personne du pape, mais de l'église de Rome, et que sa pensée porte sur une primauté tirée uniquement de la supériorité de cette ville, comme l'indique son mot au pape Corneille : « Rome doit précéder Carthage, à cause de sa grandeur y pro magnitudine suaiX). > C'est tout à fait la doctrine de saint Irénée, comme nous l'avons constaté.

2* objection, — Saint Cyprien appelle l'église de Rome « la chaire de saint Pierre, d'où découle l'unité de l'Eglise. » Donc, dit-on, le pape est la source de toute unité dans l'Eglise ; et, comme l'infaillibilité et la plénitude de la puissance sont liées à l'unité, il en résulte que dans le pape seul résident l'infaillibilité et la toute -puissance de l'Eglise. — Nous répondons ainsi : Comme on peut le voir dans . le texte même (2), saint Cyprien commence par

(1) Epist. 59.

(2) De unitate EcclesiXt c 4 : « Loquitur Dominus ad Petrum:

LA PAPAUTE ANTICHRETIENNE. J23

dire que Jésus-Christ a promis les pouvoire apostoliques à Pierre seul^ pour manifester Tunité qui doit commencer par un seul; mais il ajoute immédiatement que, s'il ne les a promis qu'à Pierre, il les a donnés à tous en mesure égale^ omnibus parem potestatem tribuat. Est-ce là reconnaître une supériorité de pouvoir dans saint Pierre, à plus forte raison dans le pape, qui n'est aucunement le successeur personnel de saint Pierre? Saint Cyprien insiste sur ce dernier point : « Tous les apôtres^ à\X-'û^ furent ce qvs fut Pierre. » En vérité, peut-on exiger ime égalité plus complète entre tous? Où est cette prétendue primauté de juridiction dont parlent les ultramontains ? Mais tout n'est pas fini. Saint Cyprien insiste encore : « Tous les apôtres, dit-il, ont joui du même honneur et de la même puissance que Pierre. > Ajoutons à cela que saint Cyprien, dans ce même traité de V Unité de V Eglise^

Ego dico tibi, quia tu es Petrus, etc. Et iterum eidem post resurrectionem suam dicit : Pasce oves meas. Etquamvis apostolis omnibits post resurreclionem susua parem potestatem tribuat et dicai ; Sicut misit me Pater, et ego mitto vos, etc., tamen ut unitatem nianifestaret^ unitatis ejusdeiu originem ab unu incipientem sua auctoritate disposuit. Hoc erant utique et cœteri apostoli quod fuit PetruSy pari consortio prœditi et honoris et potestatis, sed exordium ab unitate proficiscitur.» Quelques manuscrits ajoutent : « Sed primatus Petro datur ut unaEcclesia et cathedra un a monstretur. » Ce texte est interpolé, suivant Baluze. Néanmoins on pourrait parfaitement l'expliquer, contrairement aux ultramontains, par ce qui précède dans saint Cyprien sur Pierre, figure de TuDité.

24 LA PAPAUTÉ ANTICHBÉTIENNE.

ne considère saint Pierre que comme la figwrt de Tunité qui résidait dans Tapostolat entier, et n'entend par la chaire de saint Pierre que la figure de Tépiscopat lui-même, qui est un et possédé solidairement par tous les évêques de la catholicité (1). «Jésus-Christ, dit-il, pour régler l'honneur dû à révêque et tout ce qui concerne le gouvernement de l'Eglise, dit à Pierre : « Je te dis, parce que tu « es Pierre, etc. .(2); » en sorte que, selon saint Cyprien, Jésus-Christ, par ces paroles, n'a pas conféré à Pierre une prérogative personnelle, mais un pouvoir conmiun à tous les apôtres que Pierre représentait en ce moment. Donc, alors même qu'il faudrait entendre par la chaire de Pierre le siège de Rome, on ne saurait en tirer aucune conséquence favorable à l'ultramontanisme, puisque l'évêque de Rome ne possède ni plus d* honneur ni plus d'autorité que les autres, puisque Tépiscopat est un, que chaque évêque le possède solidairement, et que, si le pape se plaçait soit en dehors soit au-dessus des autres évêques, il perdrait son épiscopat, au lieu de gagner une supériorité. C'est dans le sens de cette unité de l'épiscopat possédé solidairement par tous les évêques, que saint Cyprien dit que saint Pierre, comme fondement de l'Eglise,

(1) « Episcopatus unus est cujus a sin^ulis in solidum pars t«netur. » Ibid,

(2) Epist. 27.

loit être un, super Petrum unum xAificat Ecclmam mam. Or, ce texte si clair, Bergier lui-même le délature, en le traduisant ainsi : « Il bâtit son Eglise 5ur cet apôtre seul (1). » Unus est pour lui synolyme de solus! En vérité, peut-on commettre un 3ontre-sens plus grossier ?

3*^ objection, — Mais, dit-on encore, saint Cyprien appelle l'église de Rome « racine et matrice de l'Eglise catholique (2) . d Donc, concluent les ultramontains, toute Tautorité dans TEglise dérive du pape. — Cette conclusion est certainement fausse, si de telles expressions étaient généralement employées, au temps de saint Cyprien, pour désigner toutes les églises apostoliques. Or, personne ne nie que Téglise de Rome n'ait été fondée par les apôtres. Elle a donc été une racine de TEglise catholique, une église mère, mais elle n'a été par excellence ni la racine ni la matrice de TEglise. TertuUien appelle toutes les églises apostoliques <r matrices et originales (3), d ce qui signifie <r mères et ayant donné à d'autres l'origine. » Le même docteur appelle l'église de Jérusalem « matrice de la religion, matricem religionis (4). » Le premier concile de Constantinople donne à cette même église de Jérusalem

(1) Dictionnaire de Théologie^ art. Papauté^ t. VI, p. 213, édit. 1827.

(2) Epist. 45.

(3) De Prœscript,, c. xxi.

(4) Adv, Marcion,^ 1. VI, c. zxxv. .

le titre de «mère de toutes les églises (1). » En Afrique on donnait le titre de matrices aux grandes églises métropolitaines (2). Un évêque gaulois du cinquième siècle, Avitus de Vienne, écrivait au patriarche de Jérusalem : « Votre apostolat exerce une primauté qui lui a été accordée par Dieu, et il a soin de montrer qu'il occupe la principale place, principem iocum^ dans TEglise, non-seulement par ses privilèges, mais par ses mérites (3). > De tels témoignages sont irréfutables, et nous mettons les ultramontains au défi de pouvoir y répondre. Ce qui fait leur seule force, c'est l'ignorance des témoignages authentiques des premiers siècles, ignorance dans laquelle sont plongés les simples fidèles et le clergé lui-même. Mais, grâce à Dieu, cette ignorance disparaîtra. En attendant, nous pouvons logiquement conclure avec un savant historien : c II n'est donc pas étonnant que saint Cyprien ait donné le titre d'église mère^ d'église racine à celle de Rome, qui en avait enfanté d'autres, peut-être même en Afrique, et dont l'origine remontait aux apôtres. Par eux, elle était, au même titre que les autres églises apostoliques, la mère et la racine de l'Eglise catholique. Dès que ces qualifications ne lui sont pas données d'une manière exclusive, elles ne prouvent rien en faveur

(1) Conclu Act. Labbe.

(2) Cf. Conc. Afric,

(3) Œuvres de S. Avit, dans le P. Sirmon, t. II.

LA PAPAUTÉ ANTICHEÉTIENNE. 127

le l'autorité qu'elle s'attribue. Personne ne nie que Rome n'ait été im des centres les plus importants iu rayonnement chrétien sur le monde; personne ne conteste qu'elle n'ait été une église puissante, \rénérable, apostolique. Mais tout concourt à démontrer que son importance ne lui conféra pas d'autorité pendant les premiers siècles (1). >

Ce qui confirme d'une manière péremptoire notre thèse sur la doctrine de saint Cyprien, c'est sa conduite. Nul n'ignore que le pape saint Etienne avait décidé que le baptême conféré par les hérétiques était valide. Le plus grand nombre des évêques pensait comme lui. Saint Cyprien, saint Firmilien et plusieurs autres évêques crurent devoir penser autrement, et quoiqu'ils fussent en minorité, ils persistèrent dans leur opposition. La question n'est pas de savoir si de fait ils se trompaient sur le point en litige du baptême des hérétiques, mais de connaître leur manière dejugerla primauté papale. Or, il estévident que cette primauté n'impliquait absolument aucune autorité. C'est saint Firmilien qui a écrit cette déclaration contre le pape Etienne : « Etienne qui se vante de posséder par succession la chaire de saint Pierre, ne montre aucun zèle contre les hérétiques... Vous, Africains, vous pouvez dire à Etienne qu'ayant connu la vérité, vous avez rejeté la coutume de Ter-

(1) La Papauté schismatique, par M. Guettée, p. 58, 59; Paris, 1863, Sandoz et Fischbacher.

reur ; mais nous, nous possédons en même temps la vérité et la coutume; nous opposons à celle des Romains notre coutume à nous, qui est celle de la vérité, conservant depuis le commencement ce qui nous a été donné par le Christ et par les apôtres. > Et, apostrophant le pape : « Tu t*es tué toi-même, lui dit-il, car celui-là est véritablement schismatique, qui a renoncé à la communion de Tunité de TEglise. Tandis que tu penses que tous les autres sont séparés de toi, c'est toi qui es séparé des autres. » Saint Denys d'Alexandrie, qui pensait comme saint Cyprien et comme saint Firmilien, écrivait au pape Xiste : c Frère ^ j'ai besoin de votre conseil et je vous demande votre sentiment, afin que je ne»me fasse point illusion dans une affaire si grave qui m'a été déférée (1). » On le voit, ce n'est point à un supérieur qu'il s'adresse pour demander une décision, mais à un égal pour connaître sa manière de voir, afin de prendre ensuite lui-même une détermination.

Or, comment l'Eglise entière a-t-elle jugé saint Cyprien, saint Firmilien, saint Denys d'Alexandrie, et tous ces évêques d'Afrique, de Cappadoce, de Cilicîe et de Galatie, qui, au rapport d'Eusèbe (2), résistèrent à l'opinion du pape saint Etienne? Les a-t-elle considérés comme des hérétiques? Nulle-

(1) Cf. Eusèbe, HisU Ecoles , \. VII, c. ix.

(2) Ihid., 1. VII, c. III.

LÀ PAPAUTÉ ANTICHBETIENNE. 129

ment ; elle les a même honorés comme des Saints. C'est donc qu'elle n'attachait elle-même à la papauté aucune des prérogatives que les romanistes y attachent actuellement.

Du reste, nous avons sur ce point l'affirmation de saint Augustin, que nul ne saurait révoquer en doute, n enseigne expressément que, quoique la question du baptême des hérétiques eût été décidée par le pape, c on pouvait penser autrement que lui san^ altérer ni l'unité ni la paix^ et que les autorités que l'on opposait à saint Cyprien, c'est-à-dire, le décret du pape soutenu de la pluralité des évêqueSy n'étaient pas suffisantes pour l'obliger à changer de sentiment, jusqu'à ce que la doctrine véritable eût été mise hors de doute par la décision du concile plénier de tout r univers (1) . Il assure que c lui-même ne saurait quel parti prendre dans cette dispute, s'il n'était pas appuyé sur l'autorité très-unanime de toute l'Eglise; à laquelle, dit-il, saint Cyprien se serait certainement rendu, si de son temps la vérité de cette question avait été solidement éclaircie et déclarée par un concile plénier (2). »

Donc, même encore au quatrième siècle, la doctrine du troisième sur la nature de la primauté papale était parfaitement nette.

Mais, disent les xiltramontains, n'est-il pas vrai

(1) Cf. De Baptismo» 1. I, c. 7.

(2) Ibid., 1. n, c. 4.

130 LA PArAyrÉ antichretienne.

que saint Augustin a reconnu que « la principauté de la chaire apostolique a toujours été en vigueur à Rome(l), » et que, lorsque la décision du pape Innocent P' contre les pélagiens a été rendue, saint Augustin s*est écrié : c Rome a parlé, la cause est finie ?» — Oui, saint Augustin a reconnu que la principauté de la chaire apostolique a toujours été en vigueur à Rome, mais il a reconnu qu'elle l'a été aussi dans toutes les autres chaires apostoliques qui ont conseiTé la succession de Tapostolat. A ses yeux, ce terme de c principauté de la chaire apostolique » est général ; il indique si peu une supériorité d'autorité dans la personne du pape, que Téglise d'Afrique, d'accord avec saint Augustin, a toujours refusé à l'évêque de Rome le titre de sumr mus sacerdos. Or, s'il eût admis dans l'église romaine la moindre supériorité de juridiction, eût-il pu refuser ce titre? Assurément non. D'ailleurs, n'est-il pas certain que l'église d'Afrique, sous l'inspiration de saint Augustin, a écrit à l'évêque de Rome pour l'avertir de ne plus recevoir désormais à sa communion ceux qu'elle aurait excommuniés, comme il l'avait fait pour un certain Appiarius (2), parce qu'il ne pouvait agir ainsi sans violer les canons du concile de Nicée? De bonne foi, est-ce ainsi qu'on agit avec un supérieur? — Quant au mot

(1) Epist, ad Episc. Donatist.

(2) Epist. Episc. afric, ad Cœlestin,, et Conc. Carth. 111 ,

LA 1 AFAUTE ANTICHBETIENNE. 131

célèbre : « Rome a parlé, » il n'existe pas dans les œuvres de saint Augustin, mais seulement dans Tesprit inventif des ultramontains. Voici le texte de saint Augustin : « Touchant votre cause, deux conciles ont été envoyés au siège apostolique, des rescrits en sont venus, la cause est finie, plaise à Dieu que Terreur le soit aussi (1). * Cela signifiet-il que la cause est finie uniquement parce que des rescrits sont venus de Rome, et nullement parce que deux conciles ont déjà parlé ? Il suffit de savoir comment le pape Innocent P' a été appelé à se prononcer dans la cause de Pelage, pour constater combien les ultramontains abusent du texte de saint Augustin. En effet, les évoques d'Afrique avaient condamné en deux conciles les erreurs de Pelage, sans se préoccuper ni de Rome ni de sa doctrine. Les pélagiens leur opposèrent la doctrine de Rome qu'ils prétendaient être conforme à la leur. Alors les évêques d'Afrique écrivirent au pape pour lui demander si l'assertion des pélagiens était exacte. Le pape répondit négativement. Dès lors saint Augustin leur dit avec raison : « Vous prétendiez que Rome était pour vous, c'était votre dernier argument ; or, Rome vous condamne. Et, puisque vous êtes également condamnés par toutes les autres églises, la cause est finie. » Est-ce là re-

(1) Serm, 131, de Verbo evang»

132 LA PAPAUTÉ ANTICHEÉTIENNE.

connaître que le pape, à lui seul, est infaillible?

IV. — Le quatrième siècle contient d'autres témoignages que celui de saint Augustin.

Saint Jérôme, bien qu'il reconnaisse que saint Pierre a été choisi parmi les douze et mis à leur tête pour empêcher toute occasion de schisme, déclare cependant que T Eglise est fondée également sur tous les apôtres, qu'ils ont tous reçu également lea clefs du royaume des cieux, que la force et la solidité de l'Eglise reposent également sur tous, ex œquo super omnes apostolos Ecclesix fortitudo solidatur (1). Il enseigne que la pierre sur laquelle est bâtie l'Eglise est Jésus-Christ seul, et que le titre de pierres secondaires appartient également à tous les apôtres et aux prophètes. Bien que le pape Damase soit son ami, son protecteur, et qu'il lui écrive naturellement des paroles flatteuses, cependant ne lui dit-il pas que, tout en étant en communion avec sa Béatitude, il ne suit aucun premier si ce nesl le Christ (2), et ne place-t-il pas tout aussi haut que lui saint Cyrille de Jérusalem, à qui il envoie, comme à lui, sa confession de foi? S'il avait pensé que Pierre avait une supériorité de juridiction sur les autres apôtres, comment aurait-il pu dire

(1) Adv» Jovinian , 1. I, c. 14.

(2) Epùt. 57.

que Paul ne lui était inférieur en rien, in nullo? (1) S'il avait cru que le pape était Tévêque de tout l'univers, comment Taurait-il appelé « évêque d'une seule ville, unîtes urbis episcopus? ^ (2) Comment aurait-il pu écrire ces paroles si décisives : c II ne faut pas croire que la ville de Rome soit une église différente de celles de tout l'irnivers. Les Gaules, la Bretagne, l'Afrique, la Perse, l'Orient, l'Inde, toutes les nations barbares adorent Jésus-Christ et observent une seule règle de vérité : Si Von cherche V autorité^ l'univers est plus grand qu'une ville. Partout où il y a un évêque, qu'il soit à Rome ou à Eugube, à Constantinople ou à Rhège, à Alexandrie ou à Tanis, ïL a la même autorité^ le même mérite, ayant le même sacerdoce. La puissance que donnent les richesses, ou la bassesse à laquelle la pauvreté réduit, ne rendent un évêque ni plus ni moins grand (3). d En vérité, peut-on dire plus clairement que la règle de la vérité n'est que dans l'accord des églises de tout l'univers, et que l'évêque de Rome n'est pas plus, comme évêque, que le plus humble de tous? De plus, lorsque Jovinien, voulant prouver à saint Jérôme que l'état du mariage est supérieur à l'état de virginité, lui dit : a Saint Jean était vierge et saint Pierre était marié ; pour-

(1) Comment, in Epist, ad Galatas.

(2) Epist. 37.

(3) Epist. 146, ad Evagr.

134 LA PAPAXrrÉ AMnCHBÉTIENNE.

quoi Jésus-Christ a-t-il préféré saint Pierre à saint Jean pour édifier sur lui son Eglise? > que répond saint Jérôme? Dit-il que saint Jean est inférieur en autorité à saint Pierre? Nullement. Voici sa réponse : « S*il a choisi Pierre plutôt que Jean pour cette honorable distinction, c'est qu'il ne convenait pas de la conférer à un jeune homme, ou plutôt à un enfant tel que Jean, pour ne pas exciter la jalousie. Mais si Pierre est apôtre, Jean l'est aussi; l'un est marié, l'autre est vierge ; mais Pierre n*est qu'apôtre^ et Jean est apôtre, évangéliste et prophète (1). » Or, si saint Pierre eût été un apôtre supérieur aux autres, l'argxunent de saint Jérôme n'eût-il pas été ridicule?

Donc, au quatrième siècle, le pape n'avait aucune supériorité de juridiction sur les autres évêques. Cela est si vrai, qu'il pouvait excommunier et recevoir à sa communion, sans que son exconununication ou sa communion entraînassent la moindre conséquence vis-à-vis des autres églises, comme cela s'est vu pendant le schisme d'Antioche de 361 à 413.

De plus, l'existence d'églises autocépAales n'estelle pas un fait irrécusable ? Qui ne connaît celle d'Arménie, dans laquelle la dignité de primat a été longtemps héréditaire dans la famille de l'apô-

(1) L. I adv. Jovin.

tre national, saint Grégoire Tllluminateur? Qui ne connaît également la grande église syro-persane, ainsi que celle d* Abyssinie ? Rome n'avait absolument aucune autorité, aucune influence, sur elles. Cependant personne alors n'en suspectait la catholicité.

C'est en 343, il est vrai, que le synode de Sar* dique reconnut au pape un certain pouvoir judiciaire en deuxième et troisième instance. Mais les ultramontains eux-mêmes ne doivent pas ignorer que cette tentative d'usurpation a provoqué les protestations de l'église d'Orient et de l'église d'Afrique ; que les évêques de cette dernière écrivirent en 419 à Baniface P' : « Nous ne supporterons jamais cette peste (1) ; * qu'au surplus jamais ces décrets ne furent en vigueur avant les fausses Décrétales d'Isidore.

Qui ignore le mot de saint Basile sur les papes : € Ces insolents et présomptueux occidentaux, qui ne voulaient qu'enraciner l'hérésie? » Même quand leurs lettres tomberaient du ciel, dit-il, il ne les accepterait point (2).

Saint Jean Chrysostôme professait la même doctrine. S'il disait que « l'univers entier a été confié à Pierre », il disait également qu'il l'a été à Jean (3).

(1) Epist, Pontif,: « Non sumus jam istum typhum passuri. »

(2) Cf. Opp„ éd. Bened. UI, 301, Ep, 239 et 214.

(3) Sur saint Jean. Homélie 88.

13ti LA PAPAUTÉ ANTI CHRÉTIENNE.

S'il appelait Pierre « le conducteur de l'Eglise du Christ », il appelait Paul « le prince et le président du chœur des Saints (1) *, et il leur donnait à tous deux les mêmes titres de « colonnes de l'Eglise > et de « princes des apôtres. * Selon lui, l'apostolat était la première de toutes les magistratures spirituelles, et il était égal dans tous les apôtres. A propos de l'élection de saint Mathias, il enseigne que « Pierre ne fait rien par autorité, rien avec commandement, mais tout d'un commun accord (2). > A propos du concile de Jérusalem, il observe que Pierre fut l'interprète^ mais non pas le 7>iattTe, et que les disciples, après avoir accordé unanimement le trône à Jacques^ ne disputèrent plus entre eux. S'il dit souvent que Pierre fut le premier dan l'Eglise, il ne dit jamais qu'il fut au-dessus; et, s'il l'appelle le premier, c'est le premier en obéissance^ mais non le premier en autorité (S). S'il parle de principat, il entend par ce mot l'apostolat et rien de plus, car il dit que saint Ignace d'Antioche a succédé à Pierre « dans son principat. »

Saint Grégoire de Nysse appelle également Pierre, Jacques et Jean, «princes de l'ordre apostolique, > et proclame l'unité de leur fête à cause de « l'égalité de leur dignité. *

(1) In Epist, ad Rom, Homil. 32.

(2) « Petrus agit omnia ex communi sententia, nihil ex auctoritate, nihil cum imperio. >

(3) De e Aumône, Homélie m.

Saint Cyrille d'Alexandrie déclare que « Pierre et Jean ont été égaux en honneur et en dignité (1). » En cela, il n'a fait que continuer la tradition de son église; car Clément a enseigné que Jésus- Christ, pour mettre fin à la discussion des disciples sur la primauté, leur a fait un précepte de l'égalité (2) ; et Origène a déclaré aussi que ce n'est pas sur saint Pierre seul que Jésus-Christ a édifié son Eglise, mais sur tous les apôtres (3).

Mélèce, évêque d'Antioche en même temps que Paulin, n'était, pas en communion avec l'évêque de Rome. Cependant qui ignore qu'il fut choisi pour présider le deuxième concile œcuménique en 381 ; qu'étant mort pendant ce concile, il eut l'honneur d'avoir saint Grégoire de Nysse pour panégyriste, et fut vénéré comme saint aussi bien en Occident qu'en Orient? (4) Comment les ultramontains expliquent-ils ce fait?

Comment expliquent-ils ces paroles de saint Hilaire de Poitiers au pape Libère : « Je t'ai dit anathème, à toi, Libère, et à tes complices. Je te dis de nouveau anathème ; je te le dis une troisième fois, à toi, Libère, prévaricateur ! (5) » Nous posons

(1) Disc. II, sur Isaîe.

(2) Stromat. 1. V, J 5.

(3) Comment, sur S, Matthieu.

(4) La Papauté schismatique^ par M. Tabbé Guettée, p. 90.

(5) Fragment 6.

138 LA PAPAUTE ANTICHBETIENNE.

cette question principalement à Mgr Pie, évêque actuel de Poitiers.

Si le pape est infaillible, si même il est simplement maître de la doctrine, comment les évêques d'Afrique ont-ils pu s'élever contre rapprobation que le pape Zosime et le clergé de Rome avaient donnée à la profession de foi de Thérétique Cœlestius, qui niait le péché originel ? Et comment ontils pu protester contre ce que le pape avait fait ou pourrait faire au préjudice des jugements rendus contre cet hérétique par les conciles d'Afrique? (1)

Même du cinquième au huitième siècle, si le pape eût été considéré comme occupant un degré spécial de la hiérarchie, comment ce degré eût-il été oublié dans les nomenclatures des degrés hiérarchiques? En effet, Denys, surnommé TAréopagite, ne parle que des diacres, des prêtres et des évêques. En 631, Isidore de Se ville n'énumère, dans la catégorie supérieure de la hiérarchie, que les simples évêques, les métropoHtains, les archevêques et les patriarches. En 789, Beatus cite comme les plus hauts dignitaires de TEglise les patriarches, parmi lesquels il nomme d'abord celui de Rome. La primauté du pape ne Télève donc pas au-dessus du simple patriarche.

Au sixième siècle, l'Eglise n'était encore gou-

(l) Cl s. August., 1, 2. Cont. duas ep. Pel.,c 3.

emée que selon les lois des conciles cecuméniques, Dis dont les papes n'étaient que les premiers garliens. Lorsque quelques évêques interrogeaient ;eux-ci sur quelques points particuliers, leurs ré- )onses n'étaient nullement considérées comme lois le TEglise. Lorsqu'on essaya de les faire passer )our telles, grâce à la collection Dionysienne, l'église d'Espagne ne voulut reconnaître une certaine brce législative qu'aux réponses qui avaient été •aites dans des synodes romains ; quant à celles qui l'émanaient que du pape seul, elle les tenait }our nulles au point de vue législatif. Telle était încore l'attitude de l'église espagnole au onzième liècle (1).

Au neuvième siècle, pendant que les prélats les ïlus célèbres discutaient entre eux sur la question le la prédestination, pendant que concile combatait contre concile, comment n'aurait-on pas eu la ►ensée d'en appeler au pape, si l'on avait cru qu'une ,utorité doctrinale, tant soit peu supérieure à celle les autres évêques, résidât en lui? Il ne vint cependant à l'esprit de personne d'en appeler au jugenent du pape, quelque disposé que fût ce dernier i intervenir dans les affaires de l'église française, îottschalk seul, à la fin, fit une tentative inutile,

(1) Cf. Masdeu, Historia critica de EspaHa^ XIII, 258 sq. — Eistoria Co'mpostellana,2!S3.'^ Florez, Espatia sagrada, t. XX.— Le Pape et le Concile^'g, 92 et 314.

pour obtenir un adoucissement à son triste sort, à Taide du pape.

Plus tard, saint Thomas d'Aquin lui-même, malgré tous les documents falsifiés sur lesquels il a travaillé, n'hésite-t-il pas à reconnaître au pape cette autorité décisive que les ultramontains actuels proclament si hautement? Car, si, d'une part, il avance que les questions dogmatiques, une fois soulevées et agitées, doivent être déterminées parle pape, auquel seul revient VédUion du symbole (1), d*autre part, dans un article postérieur, n'exiget-il pa,s que ces mêçaes questions soient déterminées par l'autorité de VEglise universelle^ et n'ajoutet-il pas que cette autorité ne réside dans le pape que principalement^ et non pas entièrement? (2)

Au quatorzième siècle, comment se fait-il que les docteurs de la Faculté de Paris et plusieurs religieux dominicains aient osé signer la condamnation de la doctrine que le pape Jean XXII avait prêchée et défendue touchant la vision béatifique ? Comment ce pape a-t-il pu prier le roi Philippe de prendre en considération cette doctrine, alors même qu'on pourrait lui dire qu'il n'a pas le degré de docteur en théologie? Comment, dans une déclaration pubUque, ce même pape, apprenant la condamnation portée contre lui à Paris, a-t-il pu dire le 3 jan-

(1) Sum. theolog., 1. 2. I, 10.

(2) Ihid., 2. 2, XI, 2, ad 3.

LA PAPAUTE ANTICHBETIENNE. 141

ier 1334 : « Si dans nos sermons ou nos conférences ons avons dit quelque chose qui paraisse contraire

TEcriture et à la foi, c'a été contre notre intenion et nous le révoquons expressément (1). » Ces lits sont-ils conciliables avec la notion ultramonaine d'un pape maître de la doctrine et infaillible? Test-ce pas abuser indignement de la crédulité ublique, que d'affirmer, comme le fait le parti Jtramontain, que l'autorité doctrinale et l'infaillililité du pape ont toujours été crues dans toute Eglise comme des articles de foi? Les anciens atholiques et tous les critiques impartiaux ont- ils )rt, lorsqu'ils accusent ce parti de mentir à la traition la plus authentique?

Plus tard, qu'ont fait les Pierre d'Ailly, les Ger- »n, le cardinal Cuza, tous les Pères des conciles j Constance et de Bâle, et tant d'autres docteurs-, aon proclamer la supériorité du concile général T le pape, la nécessité pour celui-ci de se souettre aux décisions de celui-là, et lui rappeler que, 1 s'appelle le serviteur des serviteurs de Dieu, ce est ni pour se faire Dieu soit de première soit de conde classe, ni pour se faire traiter comme tel? ^pendant tous ces docteurs et tous ces évêques, li seraient maintenant des hérétiques, étaient alors 5S catholiques. Comment donc un tel fait est-il

(1) FJeury, ffist, ecclésiast., t. XIX, p. 607-515; liv. XCIV, XXXII-XXXVI.

142 LA PAPAUTÉ ANnCHBÉTIENNE.

possible dans une Eglise qui ne change pas?

peuple ignorant et crédule, quand comprendrastu qu'on t'abuse étrangement, et que ceux qui posent devant toi comme les dépositaires d'une inaltérable sagesse, ont au fond toute la mobilité de l'erreur et de l'ambition ! Quand sauras-tu distinguer la véritable autorité qui respecte la justice de tous, et cette fausse autorité qui immole les droits des inférieurs aux intérêts égoïstes des supérieurs ? Quand sauras-tu également ne plus confondre la véritable obéissance qui ne se courbe que devant la loi juste, et cette fausse obéissance qui se couche servilement devant l'arbitraire et le caprice des chefs, au mépris de toute dignité et de toute conscience? c L'autorité du pape, a dit Mgr Patrice Kenrick, archevêque de Baltimore, s'exerce principalement à maintenir les lois générales déjà existantes, à régulariser les rapports mutuels du clergé, et à adoucir la rigueur de la discipline, aussi souvent que des motifs locaux ou personnels l'exigent. Les fidèles sont suffisamment protégés contre les abus de cette autorité par la liberté de leur propre conscience, laquelle n est nullement obligée d'obéir, lorsque l'autorité abuse manifestement. Le pape ne s'adresse qu'à la conscience.' Ses préceptes et ses censures n'ont de valeur qu'autant qu'il est reconnu qu'une sanction divine les protège. Aucune puissance civile ne saurait leur prêter main-forte; et dans le cas d'un abus

évident d'autorité, le pape perd rimique influence qui aurait pu les rendre efficaces (1). » C'est ainsi que Ton parlait encore en 1845 dans l'église romaine. En faut-il davantage pour condamner les théories et les agissements de cette église, depuis le concile du Vatican?

(1) The Primacy of the apostolic See vindicated; Philadelphie, 1845. p. 358.

Ia p»iM^iité« BoiiTelle Babel.

I. — L'ultramontanisme étant dans tout.e la force du terme le papisme substitué au catholicisme, les ultramontains n'attachent pas une grande importance aux arguments, pris dans l'arsenal du catholicisme, que avons dirigés contre eux. L'Evangile, les conciles, les Pères, les docteurs catholiques d'autrefois, tout cela est fort peu de chose à leurs yeux. De même qu'ils ont remplacé les miracles de l'Evangile par ceux de La Salette, de Lourdes et de Pontmain, la morale de l'Evangile par la casuistique des jésuites, le culte de Dieu en esprit et en vérité par le culte des médailles de toutes sortes et des scapulaires de toutes couleurs, Jésus-Christ, dont il est à peine question, par Sa Sainteté le pape, dont on célèbre perpétuellement les louanges , les conciles par le dogme de l'infaillibilité personnelle du pape, les Pères par les congrégations romaines, les docteurs d'autrefois par ceux d'aujourd'hui, Bossuet lui-même par Tévèque de Tulle, et Fénelon

par Tévêque de Laval ; ainsi ont-ils remplacé tous les arguments tirés de TEvangile, des conciles, des Pères et des docteurs, par un seul et unique argument : la parole du pape. Afin donc de les poursuivre jusque dans leur propre retranchement, c'est la parole des papes que nous allons maintenant retourner contre eux, c'est le spectacle de leurs aveux, de leurs contradictions et de leurs erreurs que nous voulons produire, pour les confondre et pour les souffleter, même avec les mains de leurs propres idoles.

Déjà nous avons entendu Jules I", Sylvestre, Zosime, saint Célestin I", saint Léon, saint Martin, Zacharie, saint Gélase, déclarer formellement que le pape n'est pas le législateur de TEglise , mais seulement le gardien des lois établies par les conciles généraux (1). A la rigueur ces témoignages pourraient suffire. pour réfuter les ultramontains d'aujourd'hui ; car, d'une part, tous ces papes ne valent-ils pas ceux qu'on pourrait leur opposer ? Et, d'autre part, avouer que le pape n'est que le gardien des canons des conciles, n'est-ce pas confesser qu'il est au-dessous des conciles, et dès lors qu'il n'est ni infaillible, ni tout-puissant, ni chef suprême?

Mais écoutons-en quelques autres encore :

(1) Voir ch. II, p. 26 et 27.

116 LA PAPAUTH ANTIC H RETIENNE.

€ Il y a eu, dit Innocent P% d'anciennes règles établies par les apôtres ou par les hommes apostoliques, que Téglise ifemaine observe et fait observer par ceux qui ont coutume de Técouter (1). i

Nicolas I" parle toujours des canons comme t de bornes sacrées posées par nos pères, que les papes ne pouvaient pas changer (2). »

« C'est une nécessité pour nous, dit le pape Agapit, de garder inviolablement tout ce que l'autorité des conciles a établi (3). »

En général, les papes regardaient l'observation des canons comme un devoir si indispensable pour eux, qu'ils s'engageaient par serment, dans leur sacre, à respecter et à observer les statuts des conciles comme des ordres de Dieu même, ut diviu et cœlestia mandata. On ne voyait point alors, dans les décrets des papes, de clauses dérogeant aux canons des conciles généraux : Non obstantibus canonibus^ etc ; clauses que l'église de France en particulier a toujours repoussées comme attentatoires aux droits de l'Eglise. Bien loin d'entreprendre sur l'autorité des conciles, les papes déclaraient alors expressément que tout ce qui y était contraire, était nul et ne devait pas être observé. « Nous voulons d'autant plus, dit Innocent III, que tout ce

(1) Ep. ad, Episc, Mand,^ n. 3.

(2) Ep, I ad Mich. hnp.

(3) Ep, VI ad Cxsar, AreU

qui déroge aux saints canons soit renversé et demeure sans force, que l'autorité de TEglise universelle, à laquelle nous présidons, nous y invite (1). »

Enfin, Eugène IV reconnaît en termes exprès, dans son décret d'union avec les Grecs, que, si le pape a le pouvoir de gouverner TEglise universelle, c'est « suivant les actes des conciles œcuméniques et les saints canons (2). » .

Mais ce sujet est trop grave pour que nous nous bornions à ces citations. Parcourons siècle par siècle, et recueillons dans chacun quelques enseignements précieux.

IL — Au troisième siècle, un ouvrage se présente avec lequel il faut compter, quel qu'en soit l'auteur; nous voulons parler de la Réfutation de tontes les hérésies^ ouvrage attribué à saint Hippolyte. Or, d'après cet ouvrage, le pape Zéphyrin et le pape Oalixte, outre les vices dont ils auraient souillé leur caractère moral, auraient ouvertement professé Tunitarisme et ruiné par la base le dogme de la Trinité, tel que l'entendent les ultramontains (3).

Au quatrième siècle, le pape Jules n'a-t-il pas approuvé ladoctrinede Marcel d'Ancyre, laquelle n'était autre que le sabellianisme et valut à Marcel d'être

(1) L. n, Epist. ad Arch.

(2) Conc. Flor. Sess. X.

(3) Histoire de VEglise, par M. W. Guettée, t. II, p. 10-16,

148 LA PAPAUTÉ ANTICHBÉTIENNE.

regardé comme un hérétique par saint Athanase, par saint Basile et par le concile de Constantinople?(l)

Le pape Libère n*a-t-il pas acheté de Tempereur son retour de l'exil par la condamnation de saint Âthanase et par l'apposition de sa signature à la profession de foi arienne de Sirmium? Cette chute du pape Libère n'a-t-elle pas été constatée de la manière la plus authentique, et avouée même par les ultramontains du moyen âge ? Saint Hilaire de Poitiers n'a-t-il pas dit anathème à ce pape et ne ne l'a-t-il pas traité de prévaricateur?

Si les ultramontains actuels veulent nier que le pape Libère ait failli dans la doctrine, nieront-ils qu'il ait été condamné par son successeur, le pape Damase, dans un concile de vingt-huit évêques et de vingt-cinq prêtres ? (2) L'un des deux a donc tort?

Et, pendant que Jules et Libère nous apprennent par leurs erreurs ce qu'est un pape, c'est-à-dire, un homme essentiellement faillible, le pape Sirice ne nous l'apprend-il pas par sa belle conduite, en refusant, malgré la sollicitation qu'on lui avait adressée, de condamner la doctrine de l'évêque Bonosus, disant qu'il n'en avait pas le droit et qu'il devait attendre le jugement des évêques de la province, « pour en faire la propre règle du sien ? >

(1) VoipFieury, Hist. ecclés., liv. XII, XVI et XVIH.

(2) Baluze, MiscelL, 1. 1, p. 142.

LA PAPAUTE ANnCHBETIENyE. 149

Au cinquième siècle, le pape Tnnocent I*', dans une lettre au concile de Milève, n'enseigne-t-il pas que la communion est indispensable aux petits enfants, et que ceux qui meurent sans l'avoir reçue vont en enfer ? (1) Or, cette doctrine n'a-t-elle pas été condamnée par le concile de Trente ?

Quelques années plus tard, le pape Gélase P n'a-t-il pas enseigné cette même erreur dans une lettre aux évêques de Kcenum ? Les ultramontains le citent volontiers comme un des leurs (2). C'est cependant lui qui a dit : c Nous avons la confiance qu'aucim véritable chrétien n'ignore que les décrets des conciles confirmés par l'assentiment de l'Eglise universelle, doivent être exécutés encore plus exactement par le premier siège que par les autres (3). »

Que dire du pape Zosime ? Ne s'est-il pas prononcé sur la doctrine de Pelage d'une façon complètement opposée à celle de son prédécesseur Innocent ? N'a-t-il pas, de concert avec son concile, approuvé avec de grands éloges la profession de foi de Cœlestius, que les évêques d'Afrique avaient condamné et qui rejetait la doctrine du péché ori-

(1) s. August. Opp., n, 640; Labbe, ConciL, IV, 1178.

(2) Lettres sur les quatre articles du clergé de France^ par le cardinal Litta, p. 79, 80; Paris, 1864.

(3) « Confidimus quod nullus veraciter Chris tianus ignoret unius- ^ujusque Synodi constitutum, quod universalis Ëcclesise probavit assensus, non aliam magis exequi sedem prse cœteris oportere quam priraam. » Epist. ad Episc. Dardan.

I&O LA. PAPATTÉ ANTICHBÉnBNNE.

ginel ? (1) La lettre et la confession de foi de Pelage n'out-elles pas été également approuvées? Cependant toutes ces pièces ne contenaient-elles pas une doctrine hérétique ? Lorsque le pape reprocha aux évéques d'Afrique d'avoir signalé comme hérétique un aussi bon fidèle que Cœlestius, ceux-ci n'ontils pas persisté dans leur manière de voir, en prononçant de nouveau l'anathème sur les doctrines de Pelage et de Cœlestius, dans un concile tenu i Carthage? Et le pape, en fin de compte, n'a-t-U pas été obligé de se ranger à cette décision ?

Le pape Célestin I" ne doit pas moins embarrasser les ultramontains que le pape Zosime, mais d'une autre manière ; car c'est lui qui a dit, en pa^ lantdu pape aussi bien que des autres évêques: « Que les règles nous dominent, et ne cherchons pas à les dominer; soyons soumis aux canons, nous qui sommes les conservateurs des canons (2). >

Les ultramontains se rejettent, il est vrai, sur saint Léon. Mais saint Léon, lorsqu'il explique le mot de Jésus-Christ à Pierre : t ... Tues Pierre^ ^ sur cette pierre je bâtirai mon Eglise^ » ne dit-il pas que cette pierre qui doit servir de fondement à l'Eglise est le Christ lui-même, et que c'est contre

(1) <( Ab il la scde dictum erat libellum esse catholicum. » S. Aogust. De grat. Christi, c. 32, et Cont. 2 ep. Pel,

(2) « Dominentur nobis regulse, non dominemur regulis; simos subjecti canouibus, qui canon uin prœcepta servamus. > Epist. o^ Episc. lllyr.

la confession de sa divinité que les portes de Tenfer ne sauraient prévaloir? (1) S'il avoue que le pouvoir de lier et de délier a été confié particulièrement à Pierre, ne dit-il pas que le droit de ce pouvoir a passé aussi aux autres apôtres, qu'il est la propriété de tous, et que ce qui est proposé en cela aux recteurs et princes de TEglise, c'est la forme de Pierre, c'est-à-dire, sa manière d'agir? (2) Pierre est donc le modèle des autres princes de l'Eglise, mais non le maître. Et, si saint Léon l'appelle la tête de l'Eglise, il ne veut pas que ce style imagé soit pris au pied de la lettre ; ce n'est qu'une comparaison, guasij velut^ et non une formule de doctrine (3) ; il ne l'appelle t tête j> que dans le sens de t partie plus élevée, » mais non dans le sens d'organe même de la pensée, comme on le lui fait dire maintenant. Au sixième siècle, le pape Vigile n'a-t-il pas été

(1) « Quia tu es Petrus, id est, cum ego sim inviolabilis petra, ego lapis angularis, ego fundamentum praeter quod nemo potest aiiud ponere... Hanc confessionem portœ inferi non tenebunt. » Serm. III, c. 2.

(2) « Transi vit quidem etiam in altos apostolos jus potestatis istitts, et ad omnes Eccîesiœ principes decreti hujus'institutio commeavit; sed non frustra uni commendatur quod omnibtis in" timetur, Petro enim ideo hoc singulariter creditur, quia cunctis Ecclesix rectoribus Pétri forma proponitur, > Ibid.

(3) « Hujus muneris sacramentum ita Dominus ad omnium apostolorum officium voluit pertinere, ut in B. Petro apostolorum omnium, summo principaliter collocaret, ut ab ipso quasi quodam capite dona sua velut in corpus omne diffunderet. • Epist. S9,

1^ ul papauté antichrétienne.

condamné par un concile (Bcuménîque et obligé de se rétracter? Voici en effet ce qui arriva. En 546, il déclara orthodoxes les trois chapitres, c'està-dire, les écrits des trois théologiens, Théodore, Théodoret et Ibas, que Ton tenait pour nestoriens. En 547, il les condamna. En 553, il les approuva de nouveau; ce qui le fit condamner par le cinquième concile général, qui le sépara de la communion de l'Eglise. Il se soumit à l'arrêt du concile, en déclarant qu'il n'avait été malheureusement jusque-là qu'un instrument de Satan pour la destruction de l'Eglise, que c'était par les conseils du diable qu'il s'était mis en mésintelligence avec ses collègues les évêques, mais que maintenant Dieu l'avait éclairé (1). Ainsi donc, comme le fait remarquer Janus, Vigile s'est contredit trois fois : en premier lieu, il bannit ceux qui tenaient les trois chapitres pour hérétiques ; ensuite, il bannit ceux qui les tenaient pour orthodoxes, c'est-à-dire, ceux qui pensaient comme il avait pensé luimême l'année précédente; peu après, il condanma la condamnation de ces trois chapitres ; et enfin le concile triompha à son tour de ce pape... infaillible !

Le successeur de Vigile, Pelage P% suspecté dans son orthodoxie par les évêques francs et par

(1) Epist. ad Eutychium. Cf. de Marca, Dissert,; Paris, 1669, p. 45.

le roi Childebert, n'invoqua point l'impossibilité où étaient les papes de tomber dans Terreur, mais consentit à se justifier. Il soumit, en effet, au roi une profession de foi publique, et se déclara, visàrvis des évêques de Toscane, prêt à rendre compte de sa foi à chacun. Si Pelage I" eût eu du pape la notion qu'en donnent les ultramontaius, eùt-il agi de la sorte?

Que disent les ultramontaius de cet extrait d'une lettre du pape saint Grégoire à saint Euloge d'Alexandrie? « Votre Sainteté, dit le pape, en in'adressant la parole, me dit : t Comme vous Ta- « vez commandé; » paroles que je vous prie de ne pas m'attribuer, parce que je sais qui je suis et qui xrous êtes. Par votre dignité, vous êtes mes frères; par vos vertus, vous êtes mes pères. Je n'ai donc pas commandé, j'ai seulement indiqué ce qui me paraissait utile (1). » — C'est ce même pape qui appelle saint Pierre « le premier membre de l'Eglise universelle, primum membrum universalis Ecclesis3. » De ce qu'il est le premier des membres, résulte-t-il qu'il n'est plus l'un d'entre eux? Et, s'il est toujours membre, il n'est donc pas l'âme ? Et, s'il n'est pas l'âme, il n'est donc ni la force qui pense, ni la force qui veut, ni la force qui commande, ni à plus forte raison la source de cette

(i) L. VIII, Epist. 30.

force, mais simplement le premier des organes qui obéissent. — C'est encore saint Grégoire qui appelle Pierre et Paul t les premiers des apôtres (1). » Or, si Paul est autant premier que Piene, la primauté de celui-ci peut-elle être une primauté d'autorité? Evidemment non. Donc la primauté de l'église dans laquelle ils sont morts l'un et l'autre, n'est qu'une primauté d'honneur.

Mais saint Grégoire est encore plus explicite. L'évêque Jean de Constantinople ayant pris le titre d'évèque universel, il lui écrivit ainsi : c Si saint Paul ne voulait pas que les membres du coFps du Seigneur fussent rattachés par parties à d'autres tètes qu'à celle du Christ, quoique ces têtes fussent des apôtres, que direz-vous au Christ qui est la tête de l'Eglise universelle, vous qui par votre titre A!univer$el voulez vous soumettre tous ses membres? Qui imitez-vous par ce titre pervers, si ce n'est celui qui, méprisant les légions des anges, ses compagnons, s'efifbrça de monter au faîte, pour n'être soumis à personne et être seul ^0^^ sus des autres, et qui dit : « Je monterai dans le « ciel, j'élèverai mon trône au-dessus des astres du « ciel? i> Car vos frères, les évêques de l'EgUse universelle, ne sont- ils pas les astres du ciel?... Votre Fraternité le sait, le vénérable concile de Chalcé-

(1) Dialogues y 1. IV, cYi. "ii.

LA PAPAUTE ANTICHRETIENNB. 1&5

doine n*a-t-il pas donné honorifîquement le titre d'universel aux évêques de ce siège apostolique, dont je suis, par la volonté de Dieu, le serviteur? Et cependant aucun n*a voulu permettre qu'on lui donnât ce titre ; aucun ne s*est attribué ce titre téméraire, de peur qu'en s*attribuant un honneur particulier dans la dignité de Tépiscopat, il n'ait semblé la refuser à tous ses frères... Le Seigneur a dit à ses disciples : « Ne vous faites pas appeler « maîtres, car vous n'avez qu'un Maître, et vous *c êtes tous frères. Ne vous faites pas non plus appe- € 1er Pères, car vous n'avez qu'un Père, i Que direzvous donc au terrible jugement à venir, vous qui désirez non-seulement être appelé Père, mais Père universel du monde?... Par suite de votre titre orgueilleux et criminel, l'Eglise est divisée et les cœurs de tous les fidèles sont scandalisés. J'ai cherché plusieurs fois par mes envoyés à corriger votre péché, qui attaque toute l'Eglise; aujourd'hui j'écris moi-même. Je n'ai rien omis de ce que l'humilité me faisait un devoir de faire. Si je ne recueille de ma correction que du mépris, il ne me restera que la ressource d'en appeler à l'Eglise, i»

Chacune de ces paroles est à méditer et contient la condamnation formelle de la papauté ultramontaine, telle qu'elle s'est établie depuis plusieurs siècles. Il est certain, en effet, que, d'après le pape saint Grégoire : 1° l'autorité ecclésiastique réside

156 LA PAPAUTÉ ANTICHBÉTIBNNB.

dans TEglise universelle, principalement dans Tépiscopat, et non dans tel évêque, quelque élevé que soit son rang dans la hiérarchie ecclésiastique; 2* ce n'était pas sa cause particulière qu'il défendait contre le patriarche de Constantinople, mais celle de toute l'Eglise; 3° il ne se reconnaissait pas le droit de juger lui-même cette cause, mais il devait en référer à l'Eglise; 4° le titre d'évêque universel est contraire à l'Evangile, orgueilleux, criminel ; 5° aucun évêque ne peut prétendre à une autorité universelle, sans entreprendre sur les droits de l'épiscopat entier; 6° aucun évêque ne peut s'appeler le père de tous les fidèles, sans s'attribuer un titre contraire à l'Evangile , orgueilleux , criminel (1).

Chose étrange ! C'est donc de Constantinople que part la première idée d'un pouvoir central et universel dans l'Eglise, et c'est de Rome que s'élève la première opposition contre cette prétention ambitieuse! Que les temps sont changés!

Dans une lettre à l'empereur Maurice, écrite à la même occasion, le pape saint Grégoire s'exprime ainsi : «c II est certain que ce titre d*universel a été offert au pontife romain par le vénérable concile de Chalcédoine, pour honorer le bienheureux Pierre, prince des apôtres. Mais aucun d'eux n'a consenti

(1) La Papauté moderne condamnée par le pape saint Gré' goire le Orandy par Tabbé Guettée, ^ 1^S> ^^\ Paris, Dentu, 1861.

se servir de ce titre particulier, de peur que, si n donnait quelque chose de particulier à un seul, lis les prêtres fussent privés de rhonneur qui leur t du. Si nous n'ambitionnons pas la gloire d'un bre qui nous a été offert , comment un autre a-t-il , présomption de le prendre, lorsqu'il ne lui a été ïert par personne ? (1) » — Ces paroles nous monent avec évidence que le pape n*a de droit divin Qcune autorité universelle; que le titre d'évêque niversel n'est qu'un honneur et n'implique auune autorité ; que ce titre honorifique a une oriine purement ecclésiastique, et nullement divine ; u'il a été offert par le concile de Chalcédoine pour onorer saint Pierre, et que, par conséquent, il n'a té aucunement reconnu comme dérivant de la sucession de cet apôtre.

Dans une lettre au diacre Sabinien, saint Grégoire dit que « adhérer au titre coupable d'éêque universel, ce n'est rien moins que perdre SI foi (2). »

Dans une autre lettre à Euloge, évêque d'A- 3xandrie, et à Anastase, évêque d'Antioche, le aême pape dit : « Bien que le titre d*universel ait té offert à l'évêque de Rome, aucun de nos prédéesseurs n'a voulu se servir de ce mot profane, >arce que, en effet, si un patriarche est appelé uni- Ci) Liv. V, Lettre XX, éd. bénéd.

(2) Ibid,, Lettre XIX,

versel, on ôte aux autres le titre de patriarche (1). » — Comme le remarque M. Tabbé Guettée, les ultramontains se gardent bien d'attirer l'attention sur ce passage, dans lequel saint Grégoire se considère comme un patriarche égal aux autres patriarches, et dit clairement que, si un patriarche se prétend universel, les autres par là même ne sont plus patriarches. Cette doctrine s'accorde très-bien avec une primauté d'honneur, fondée sur une concession ecclésiastique, mais elle contredit manifestement la souveraineté universelle , fondée sur le droit divin, que les papes ultramontains prétendent tenir de la succession de saint Pierre.

Dans sa lettre à l'empereur, Grégoire est encore plus expressif : « Je dis sans la moindre hésitation que quiconque s'appelle l'évêque universel ou désire ce titre, est par son orgueil le précurseur de V Antéchrist^ parce qu'il prétend ainsi s'élever audessus des autres. L'erreur où il tombe vient d'un orgueil égal à celui de l'Antéchrist, parce que, de même que ce pervers voulut être regardé comme élevé au-dessus des autres hommes, comme un Dieu, ainsi quiconque désire être appelé seul évêque s'élève au-dessus des autres (2). > — Or, n'est-ce pâs là la doctrine ultramontaine? D'après cette doctrine, le pape n'est-il pas le chef universel, la source de

(1) Ibid,, Lettre XLIII.

(2) Liv. VII, Lettre XXXIII.

tout pouvoir ecclésiastique, et par conséquent le ^eul évêque ayant la plénitude de Tépiscopat, les autres n'étant que ses lieutenants et ses délégués ?

Et maintenant, pour nous faire une idée de la. puissance de mensonge que possèdent les ultramontains, de l'audace et de la rouerie avec lesquelles ils dénaturent tout ce qui les condamne, écoutons M. Coquille, une des gloires du parti, dans le pieux journal le Monde ; « Au sixième siècle, Grégoire tient le même langage que Grégoire VII au onzième et que Pie IX au dix-neuvième. L'égalité des apôtres est une fable qui n'a jamais eu cours. Il n'y a pas d'évèque universel, mais seulement un pape universel (1). »

III. — Au septième siècle, lorsque le pape Martin eut condamné le monothélisme dans un concile de cent cinq évêques, tenu en 649, comment aurait-on pu réunir, pour traiter cette même question, un nouveau concile à Constantinople, si Ton avait été persuadé que le pape, seul, à plus forte raison entouré de plus de cent évêques, était le maître de la doctrine ?

Si le pape est le maître de la doctrine, comment le pape Honorius a-t-il pu tomber dans l'bérésie? Les ultramontains se récrient, en disant que ce pape n'a jamais enseigné l'hérésie. Cette ques-

(1) Le Monde, 29 juin 1868.

160 LA PAPAITTÉ ANTICHRÉTIENNB.

tion a été suffisamment éclaircie dans ces derniers temps par Mgr Héfélé et par le P. Gratry, pour que les hommes de bonne foi et de saine science sachent à quoi s'en tenir. Mais supposons que les ultramontains aient raison sur ce point, il restera toujours acquis à l'histoire que le pape Honorius a été, à tort ou à raison, condamné comme hérétique et anathématisé par plusieurs conciles généraux et par plusieurs papes. Or, ce seul fait de sa condamnation est-il explicable dans le système ultramontain? Evidemment non. Car, dans ce svstème, il est enseigné que Tinfaillibilité du pape, étant un dogme, a toujours été crue dans TEglise comme une vérité divine. Or, lorsque les conciles et les papes anathématisaient Honorius comme hérétique, ne repoussaient-ils pas, comme non moins hérétique, la simple pensée de Tinfaillibilité papale?

Au huitième siècle, Grégoire II n'a-t-il pas enseigné dans une lettre à saint Boniface que, lorsqu'une femme tombe dans un état d'infirmité qui la met dans l'impuissance de cohabiter avec son mari, celui-ci peut en épouser une autre ? Gratien lui-même juge cette doctrine contraire à l'Evangile et aux canons (1). Cil donc était l'infaillibilité de ce pape?

Grégoire III, dans unelettreauxévêquesd'AUema-

(1) ^an. 32, Q. 7.

— LA PAPAUTE ANTICHEETIENNE. 161

"" gne, ne reconnaît-il pas que les évêques ne tiennent

leur mission et par conséquent leur pouvoir que de

^ Dieu? (1) Il est vrai qu'il décida qu'il fallait rebapti-

"^ Ber ceux qui avaient reçu le baptême de la main d'un

"- pe^en (2). Comment les ultramontains, qui repous-

^ sent ces deux points, peuvent-ils professer que le pape

— est infaillible ? Grégoire III a-t-il été infaillible dans

^^- un troisième cas, lorsqu'il a défendu comme un

-~* crime exécrable de manger de la viande de cheval?

De même, le pape Zacharie l'a-t-il été, lorsqu'il a

excommunié les savants qui admettaient scientifî-

q^uement la rotondité de la terre?

Le pape Etienne II Ta-t-il été, lorsqu'il a écrit aux évêques de France « que le baptême donné avec du vin ^st bon et valide, et qu'il ne faut pas le donner une seoonde fois avec de l'eau? (3) » Les ultramontains n'en- Beignent-ilspas expressément le contraire? Et encore, ^ile pape est le maître de la doctrine, comment concilier Etienne II, déclarant que l'on peut rompre un imariage entre une personne libre et une esclave, et les autres papes, déclarant formellement le contraire? Au neuvième siècle, le pape Formose n'a-t-il pas ^té condamné par Etienne VI, et celui-ci ne l'a-t-il pas été plus tard par Léon IX ? Ont-ils été tous les trois infaillibles?

(1) EpisU IV.

(2) Concy t. VI, p. 1468.

(3) Ibid., 1652.

Itt LA PAPAUTÉ ANTICHBÉTIENNB.

Dira-t-on que ces contradictions des papes entre eux ne portaient pas sur des points importants? Ce serait s'illusionner à plaisir. Qu'y a-t-il de plus grave que Tadministration et la valeur des sacrements, en particulier du sacrement de Tordre? Qu'y a-t-il de plus grave que de savoir si la validité de ce sacrement dépend de la dignité ou de l'indignité du consécrateur? Actuellement les papes enseignent que tout prêtre, ordonné par un éveque même indigne, est validement ordonné, et qu'il peut validement administrer les sacrements aux fidèles. Or, l'église de Rome n'a-elle pas maintes fois enseigné et pratiqué le contraire? Les ordinations que le pape Constantin II avait faites pendant les treize mois de son pontificat, n'ont-elles pas été cassées par le concile qui le déposa? Ce concile le croyait-il infaillible et chef tout-puissant de l'Eglise universelle! De même, les ordinations que le pape Formose avait faites pendant cinq ans, n'ont-elles pas été annulées? La confusion qui régna à Rome sur ce point, n'était-elle pas si profonde, sous Etienne VI qui fit ordonner de nouveau les prêtres ordonnés par Formose, sous Jean IX qui cassa le décret d'Etienne, sous Sergius III qui le renouvela, que Ton ne savait plus si l'on avait encore en Italie des sacrements valides ?(1) Au onzième siècle, cette

(1) Cf. Mabillon, ylna/ec?.; Paris, 1723, p. 39.

^nfiiBion ne s'accrut-elle pas encore, par suite de assimilation que Ton fit de la simonie à Thérésie? •éon IX n a-t-il pas entrepris une foule de réordilations, sous prétexte qu'un évêque simoniaque ne kouvait pas ordonner validement ? (1) Grégoire VII l'a-t-il pas établi comme règle, dans cinq conciles *Qinaiiis, que toute ordination simoniaque est nulle? 3e principe admis par Urbain II n'a-t-il pas passé ians le décret de Gratien? (2) Cependant les papes l'ont-ils pas enseigné dans la suite et n'enseignent- Ib pas encore maintenant que la simonie n'est pas ane hérésie, et qu'elle n'invalide pas les sacrements conférés soit par les évêques soit par les prêtres simoniaques?

Contrairement au pape Pelage, qui, d'accord avec les églises d'Orient et d'Occident, avait déclaré que l'invocation de la Trinité était absolument nécessaire dans l'administration du baptême, Nicolas P" n'a-t-il pas écrit aux Bulgares qu'il suffit pleinement de baptiser au nom du Christ? N'a-t-il pas aussi déclaré nulle la confirmation donnée par un simple prêtre, suivant l'antique tradition de l'église d'Anatolie? Or, ces deux points de doctrine sur une matière aussi grave que celle de la validité des sacrements, n'ont-ils pas été contredits par les papes des siècles suivants? Lesquels croire, si tous

(1) Cf. Pétri Damian. Optcsc^ V, p. 419.

(2) Caus, I, g. 7, c. 24.

164 LA PAPAUTÉ ANTICHBÉTTENNE.

sont maîtres de la doctrine? Du reste, Nicolas I** ne s'est-il pas contredit lui-même ? Car, s'il a travaillé à métamorphoser la primauté en autorité suprême, n'a-t-il pas avoué, d'autre part, que c les évêques sont les premiers dans l'Eglise? (1) > Or, s'ils sont les premiers, le pape n'est donc premier que parce qu'il est évêque, et non parce qu'il est pape? Comment donc a-t-il pu élever la papauté au-dessus de l'épiscopat? En vérité, est-il possible de trouver quelque part une logomachie comparable à celle-ci? Et voilà les hommes qui doivent, nous dit-on, sauver en ce monde la vérité, la clarté, l'unité ! O âmes honnêtes du romanisme, quand ne serez-vous plus assez niaises pour croire à de pareilles absurdités ?

Léon IV n*a-t-il pas recommandé aux évêques de Bretagne t de paître le troupeau que Dieu avait confié à leur garde? (2) » Léon IV pensait donc, comme Grégoire III, comme Gélase II et comme tant d'autres, que les évêques tiennent de Dieu même et non du pape le pouvoir pastoral, ce que nient les papes ultramontains.

Au dixième siècle, Jean XII n'a-t-il pas contredit Innocent III ? (3) Sylvestre II n'a-t-il pas écrit : « Je dis et dirai constamment que, si l'évêque de Rome lui-même a péché contre son frère, et si,

(1) Voir Fleury, Hist. ecclés,, t. XI, p. 93.

(2) Epist. XI.

(3) Cf. Janus, le Pape et le Concile, p. 301.

averti et repris plusieurs fois, il n'a pas écouté l'Eglise, il doit être regardé, d'après le précepte de Dieu, comme un païen et un publicain? (1) Si l'évêque de Rome peut être repris par l'Eglise, il est donc inférieur à l'Eglise, et s'il peut devenir comme im païen et un publicain, il n'est donc ni infaillible ni impeccable.

Au onzième siècle, déjà nous avons mentionné Léon IX, Grégoire VII et Urbain II, comme ayant cassé des ordinations valides et erré sur la nature du sacrement de l'ordre. Ajoutons qu'Innocent II invalida également les ordinations des évêques c schismatiques 3> qui avaient soutenu le pape Anaclet, lequel avait été élu par la majorité des cardinaux, et qu'il rendit le concile de Latran complice de cette erreur.

Nicolas II, dans le concile de Rome de 1059, ne s'est-il pas mis en contradiction avec la doctrine reçue de l'impassibilité du corps du Christ? N'a-t-il pas forcé Bérenger à accepter son erreur? Et Lanfranc, n'a-t-il pas reproché à Bérenger d'avoir voulu plus tard rendre responsable de cette doctrine le cardinal Humbert, au lieu du pape? (2) Le pape n'est

(1) « Constanter dico quod, si ipse Romanusepiscopus in fratrem peccaverit sœpiusque admonitus Ecclesiam non audierit, bic, inqoam, Romanus episcopus, prsecepto Dei est habendus sicut ethnicus et publicanus. » Epist. ad Seguin, senon,

(2) Lanfranc, de Euch,, c. m ; Migne, p. 412.

dit pas : c par l'église universelle, > mais simplement : € par Téglise romaine ; c n'est-ce pas indiquer que la simple église de Rome est supérieure au pape, et à plus forte raison que la prétendue juridiction universelle du pape n*est qu'une inventionf Ce même pape fît encore l'aveu suivant, que pour tous ses péchés il ne reconnaissait d'autre juge que Dieu, à l'exception des péchés contre la foi, pour lesquels il pouvait être condamné par rEglise(l).

Comment les ultramon tains, qui prétendent le pape infaillible, peuvent-ils concilier cette infidllibilité et cette prétention avec ce mot d'Innocent IV : « Il ne faut obéir au pape, ni lorsque son ordre contient une hérésie, ni lorsqu'il est injuste (2)... Le pape peut errer dans la foi; par conséquent nul ne doit dire : Je crois ce que croit le pape, mais seulement ce que croit l'Eglise; et en parlant ainsi, il dira vrai (3).3>

Si le pape est le maître de la doctrine, comment Nicolas III a-t-il pu, au mépris de toute justice, attribuer à Téglise romaine la propriété de tous les biens de l'Ordre de saint François, et n'en laissera

(1) De Consecr. Pontif, Serm. III; edit. Venet.; 1578, p. 194.

(2) « Non solum mandate papse quod contineret hœresim, non obediendum esse, sed nec prsecepto injuste. » Lib, V, Tit. deSt»' tentia Excomm., c. 42.

(3) « Papa etiam potest errare in fide, et ideo non débet quisdicere : Cred(* id quod crédit papa, sed illud quod crédit Ecclesii, et sic dicendo non errabit. » Comment, in Décret,, 5, 39; f. 995.

;elui-ci que l'usufruit? Lequel croire, ou de Nicolas III qui envoya cette décrétale à toutes les universités et à Tensemble de TEglise (1), et qui fiit approuvé en cela par Clément V (2), ou de Jean XXII qui la cassa et qui fut approuvé en cela par tous les honnêtes gens ?

Si le pape est infaillible et s'il a toujours été regardé comme tel, est-il possible d'expliquer comment le roi Philippe n'a pas été honni par tous les fidèles et en particulier par Clément V, lorsqu'il intenta un procès contre Boniface VIII sur le chef d'hérésie et d'incrédulité? Si Boniface VIII a été infaillible et maître de la doctrine, en publiant la bulle Unam sanctam^ comment expliquer la conduite, évidemment hérétique, de Clément V, qui osa infirmer cette même bulle ?

Au quatorzième siècle, déjà nous avons mentionné Jean XXII, ce pape qui condamna Nicolas III, qui fut condamné à son tour par l'Université de Paris, par Benoît XTI et par deux conciles (3), pour ses^ erreurs touchant la vision béa-

(1) Cf. Décret. Exiit qui seminat.

(2) Cf. Décret. Exivi de paradiso.

(3) « Le savant pape Jean XXII, ayant enseigné dans deux sermons que jusqu'au jour de la résurrection lésâmes ne verront point la face de Dieu, et que les bienheureux n'ont, en attendant, que la vision de Thuraanité du Christ, cette doctrine, condamnée d'abord par la Sorbonne, puis rétractée par son auteur, fut l'objet d'une condamnation expresse de la part de son successeur Benoit XII, qui donna à ce sujet la Constitution Benedictus Deus, en date

170 LA PAPAl^TÉ ANTICHRÉTTENNE.

tifique, qui se rétracta dans le cas où il aurait commis des erreurs contre TEcriture et contre la foi, et qui condamna la tliéolog'ie de ce même d'Oliva que Sixte IV approuva ensuite (1). Déjà nous avons également mentionné Clément V, révoquant les actes de Boniface VIII et les faisant eflfecer du registre pontifical, comme pour en dérober la honte aux yeux de la postérité (2). Ajoutons que Benoît XI révoqua aussi plusieurs constitutions de Boniface VIII, et qu'il fut imité en cela, au dixhuitième siècle, par Clément XII. Or, ces faits seraient-ils possibles, si la doctrine des papes était irréformable , même dans les bulles, c'est-à-dire, dans les documents envoyés par eux ex cathedra'^ toute l'Eglise?

Au quinzième siècle, nous avons vu plusieurs papes approuver comme dogmatique le décret du concile de Constance, dans lequel il est enseigné que le pape est obligé de se soumettre aux décisions du concile. Donc il est de foi, d'après le principe ultramontain de Tinfaillibilité résidant dans l'unanimité des évêques et du pape, que le pape

du 29 janvier 1336. Depuis, les conciles généraux de Florence et de Trente promulguèrent de nouveau expressément cette doctrine « que les âmes saintes qui n'ont plus rien à expier entrent aussitôt après leur mort en possession de la vision béatifique. » Le P. Lescœur, Le règne temporel de J.-C, p. 257, 258.

(1) Le Pape et le Concile, par Janus, p. 71.

(2) Voir V Avenir catholique, n. du 31 mars 1870, p. 196.

n'est pas le chef suprême de l'Eglise, que ses jugements sont réformables, et qu'il doit obéir à Tautorité des conciles généraux.

Si les papes sont chefs suprêmes de l'Eglise, que dire de Jean XXIII, de Benoît XIII et de Grégoire XII, qui occupèrent simultanément le siège de Rome? Lequel fallait-il croire? Chacun n'affirmait-il pas qu'il était le véritable pape? Ne voit-on pas, par cette confusion, qu'il faut au-dessus d'un homme, quel qu'il soit, une assemblée à laquelle il soit soumis, et que, si Jésus-Christ avait confié son autorité suprême au pape et non à l'Eglise même, il n'aurait pas donné à celle-ci ce qui est nécessaire pour maintenir l'ordre et l'unité ?

L'horrible pape qui a nom Alexandre VI étaitil infaillible, lorsque, dans une bulle remise à son fils César Borgia, il se faisait un jeu de l'indissolubilité du mariage ?

Que dire d'Eugène IV, qui, dans son célèbre décret aux Arméniens, et avec toute la solennité d'un pape qui veut enseigner ex cathedra et affermir ses frères dans la foi, bouleverse toute la doctrine de l'Eglise sur les sacrements? Si ce décret était une règle de foi, il en résulterait que l'église d'Orient n'aurait jamais eu que quatre sacrements, au lieu de sept, et que l'église d'Occident, pendant plus de huit cents ans, n'en aurait eu également que quatre. Eugène IV, dans ce décret, indique une espèce de

sacrement de confirmation qui n'a jamais existé dans Téglise d*Orient, et qui n'a commencé à être en usage dans l'église d'Occident qu'après le dixième siècle. Relativement au sacrement de pénitence, il donne comme forme essentielle une formule que l'église d'Orient n'a jamais connue et que celle d'Occident a ignorée pendant onze cents ans. S'il était vrai, comme il l'enseigne, que l'attouchement dés vases sacrés et les paroles proférées pendant cet attouchement constituassent l'essence du sacrement d'ordination, il en résulterait que l'église latine, pendant mille ans, n'aurait eu ni prêtres ni évêques, et que l'église grecque, qui ne s'est jamais conformée à cet usage, ne possède encore aujourd'hui ni évêques ni prêtres,^ qu'elle manque par conséquent de tous les sacrements, à l'exception du baptême et probablement du mariage. Telles sont les aberrations auxquelles mène la doctrine d'Eugène IV (1).

Au seizième siècle, Sixte V donna une édition de la Bible, et déclara que cette édition, corrigée de sa main, devait seule faire foi, comme étant la seule vraie et authentique, et que quiconque oserait y changer un seul mot serait mis au ban de l'EgUse par l'excommunication. Or^ cette édition contenait environ deux mille inexactitudes; et Bellarmin, pour conjurer le péril qui pouvait en résulter pour

(1) Le Pape et le Concile^ par Janus, p. 72, lS,-^Considérationt proposées aux évêques du Concile,^ etc., p. 16, n. 20.

La papauté compromise, retira tous les exemplaires et publia une nouvelle édition corrigée, dans laquelle il avança, par im pieux mensonge, que les fautes de la première avaient été commises, non par le pape, mais par les compositeurs. Le jésuite-cardinal se repentit de ce mensonge, lorsque le pape mit à rindex son ouvrage des Controverses (1). Mais le mensonge avait porté son firuit. Cependant n'avons-nous pas le droit, même aujourd'hui, de nous demander comment il a pu se faire, si le pape est infaillible, que Sixte V ait pu commettre deux mille inexactitudes, dont plusieurs altéraient le texte même des Ecritures ?

Paul IV, dans sa fameuse bulle Cum ex apostolatus^ déclare que, si Ton découvre qu'un évêque a jadis montré des sentiments hérétiques ou schismatiques, tout ce que ce prélat aura fait depuis cette époque, sera nul. Or, n'est-ce pas renverser toute la doctrine des théologiens, même ultramontains, sur la nature et la valeur des sacrements? De plus, n'est-ce pas admettre en même temps que le pape peut être hérétique et schismatique ?

Telle était, du reste, la pensée d'Adrien VI. Car ce pape fit réimprimer à Rome les traités de théogie qu'il avait publiés avant son pontificat, et dans lesquels il dit expressément « que le pontife romain

(1) Le Pape et le Concile, p. 74.

peut errer dans la foi, qu'il peut établir Thérésie par ses décrets, et que, de fait, plusieurs pontifes romains furent hérétiques (1). 3> Or, est-il possible de concilier cette doctrine avec les décrets dogmatiques du concile du Vatican ?

Vers le milieu du dix-septième siècle, un ultramontain fanatique, nommé Vernant, soutenait « que Jésus-Christ a donné à saint Pierre et à ses successeurs toute la puissance qui lui est commune avec son Père éternel dans tout Tunivers chrétien. » L'Université de Paris censura cette proposition comme blasphématoire. Or, en 1664, Alexandre VIT condamna cette censure comme présomptueuse, téméraire, scandaleuse. Sur quoi un savant prêtre de Lyon faisait remarquer en 1818 que « le scandale était, non dans la censure de la Sorbonne,mais dans le bref du pape (2). » Ce même prêtre ajoute : « Le jésuite Moya, sous le nom d'Amadeus Quimenius^ enseignait sur le mensonge, sur Tivrognerie, sur le duel, sur Thomicide, sur Timpureté et contre les plus saints devoirs de la morale, des propositions exécrables ; mais il soutenait en même temps que le pape était infaillible et que cela était même de foi. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer le

(1) « Certuin est quod Romanus pontifex possit errare etiam in his qiise tangunt fldem, haeresim per suam decretalem asserendo; plures enim fuere romani pontifices hseretici. » Opicsc, tkeoL, éd. rom., p. 26,

(2) Les Maximes de VEglise gallicane^ p. 85.

LA PAPAUTÉ ANTICHBÉTIENNE. 175

ïme Alexandre VII à s'élever contre la censure la Sorbonne, qui venait de flétrir les abominables reurs de ce jésuite. >

Au dix-huitième siècle, nous voyons particulièreent Clément XII imiter ses prédécesseurs Cléent V et Benoît XI, en révoquant plusieurs bulles 3 Boniface VIII (1). De quel droit Ta-t-il fait, si onifaceVIII était infaillible? et, si c'est Clément XII tii était maître de la doctrine, comment Boniice VIII, aussi vrai pape que le pape Clément XII, -t-il pu produire des bulles répréhensibles et conamnables ?

Même encore au dix-neuvième siècle. Pie VII l'admettait-il pas « qu'il y a dans la nature et dans a constitution de l'Eglise catholique, dont le pape jst le chef principal, des limites que celui-ci ne peut )as franchir, sans trahir sa conscience et sans abuser de la haute puissance qu'il n'a reçue que pour édifier et non pour détruire ; que ces limites inîranchissables sont les dogmes, que Tévêque romain Qe peut violer ni directement ni indirectement, et même certaines parties de la discipline qu'il ne peut changer à son gré, bien que la discipline soit en elle-même susceptible de changement ? (2) Pie VII avouait donc que la puissance papale n'est pas abso-

(1) Voir VAvenw catholique, n. du 31 mars 1870.

(2) Cf. Esposizione dei sentimenti di Sua Santita, etc. Cité par M. Dœlliûger, Kirche und Kirchen^ p. 41-43.

Ine, mais limitée ; que, loin de régler les dogmes, ce sont les dogmes qui la règlent ; que, loin de pouvoir agir arbitrairement, elle doit respecter les lois dis-, ciplinaires de l'Eglise.

Assurément, Ton pourra nous opposer d'autres papes tenant un langage contraire. Mais qu'en résulte-t-il? En résulte-t-il que les textes et les faits que nous avons rapportés sont inexacts ? Nullement. Nous maintenons de la manière la plus formelle leur authenticité et leur exactitude. Or, les choses étant ainsi, il est évident qu'il y a eu dans l'histoire de la papauté deux courants opposés : le courant catholique, qui a été le seul pendant les premiers siècles, et le courant ultramontain, qui n'a paru que plus tard et qui s'est accru de plus en plus. Aux yeux de tout théologien impartial, le simple fait de l'existence d'un courant opposé au courant ultramontain est parfaitement suffisant pour que la définition que les ultramontains donnent du pape ne puisse jamais devenir de foi, et pour qu'elle doive toujours être reléguée dans le domaine de la théologie libre. C'est là la conclusion la plus modérée que l'on puisse tirer. Il en est une autre non moins vraie, c'est que le courant catholique, ayant précédé le courant ultramontain, doit d'autant plus prévaloir sur lui, que les chrétiens des premiers siècles étaient mieux placés que ceux des siècles postérieurs pour bien juger de Jésus-Christ, de sa doctrine, et de son

Te. Nous avons donc raison de le dire, la pâté, à partir du moment où elle n'est plus la pie primauté des premiers siècles, n'est plus ine Babel, où le oui et le nm s'affirment égaleit et oii le faux finit par l'emporter sur le vrai.

lia papauté» BovTelle llabylone.

I. — Jésus-Christ, nous parlant des faux prophètes et voulant nous en donner la caractéristique, nous dit : « C'est a leurs fruits que vous les reconnaîtrez ; un bon arbre ne peut produire de mauTais fruits. » Sans doute un homme bon peut errer et commettre des actions répréhensibles ; néanmoins ces actions ne sauraient être qu'accidentelles et d'une malice peu grave. Au contraire, toute action impliquant un mal profond et se reproduisant fréquemment, indique que son auteur est mauvais.

Si le pape est, comme le prétendent les romanistes, le centre de tout le christianisme, le dépositaire absolu de la révélation de Jésus-Christ, la règle de la foi, la source de toute la vérité chrétienne, le canal visible et permanent de la grâce, le maître de la morale et de la discipline, en un mot, le Christ lui-même se survivant et se perpétuant à travers les siècles, il est évident que plus on vit dans la proximité du pape, plus on doit être

:ilairé, croyant, vertueux, saint, en un mot, partit.

Donc la perfection chrétienne la plus grande doit e trouver en Italie, dans ce pays privilégié où -^puis dix-huit siècles le pape vit, parle, agit, et ^t rayonner sans interruption Tefficacité de sa vie, ^^ sa parole et de son action. Lltalie, plongée ainsi ^»ns une atmosphère aussi divine que possible, doit Lëcessairement être le premier peuple du monde. Jn bon arbre ne peut produire de mauvais fruits, fct plus un arbre est bon, plus ses fruits sont excel; çnts.

Dans ritalie, il faut distinguer la ville de Eome^ |ui est le siège même du pape ; et dans Rome, il kut encore distinguer les personnes qui vivent m commerce habituel et intime avec le pape, et [ui forment ce qu'on appelle la cour du pape ou a curie. L'Italie, Rome et la Curie, voilà, d'après e principe même de causalité cité par Jésus-Christ, 'échelle ascendante de la perfection chrétienne, si a notion ultramontaine du pape est vraie. La curie, n particulier, doit être l'œuvre typique du pape ; ;ar, si la curie fait le pape, le pape à son tour fait a curie ; la solidarité la plus complète les lie Tun i l'autre, et les rend responsables de leurs actes •éciproques. Le pape surtout, qui en définitive est le chef de la curie, est responsable de celle-ci ; car, maître absolu, il peut briser tout ce qui lui déplaît.

Si donc il ne brise rien, s'il laisse tout s'accomplir, c'est qu'il approuve tout, au moins indirectement. Juger le pape d'après les procédés et les actes de la curie, c'est le juger sainement. Après l'avoir étudié à la lumière de l'histoire, de l'Ecriture, des conciles, des Pères, des docteurs,'des écrits des papes eux-mêmes, nous devions, pour être complet, l'étudier encore dans l'intimité de sa vie, c'est-à-dire, dans la curie, qui en est l'irradiation immédiate et directe.

Sans doute on objectera que quelquefois les papes ont protesté contre les actes de la curie et que dès lors ils n'en sont pas responsables. Nous répondrons, d'abord, que beaucoup plus souvent ils n'ont pas protesté, et que, dans tous les cas de non-protestation, ils sont responsables. Nous répondrons ensuite, que, lorsqu'ils ont protesté, ils l'ont fait plus secrètement que publiquement, plus privément qu'officiellement, et qu'une telle protestation, qui peut innocenter l'homme, ne saurait justifier le pape : comme chef officiel de la curie.

II. — Or, deux choses nous dévoilent la curie dans toute la nudité de sa conduite : les témoignages des hommes compétents, et les faits de la curie elle-même.

Assurément nous pourrions invoquer le proverbe bien connu : « Roma veduta fede perduta^ voir

orne c'est perdre la foi ». Nous poumons égale- .ent invoquer les témoignages de Machiavel, de uicciardini et du Dante. Machiavel disait : c Les aliéna sont redevables à Téglise romaine et à ses rêtres d'avoir perdu par leur triste exemple toute ^lig'ion et toute piété : c'est grâce à eux que nous >inmes devenus un peuple méchant et sans foi... lus un peuple habite près de la cour de Rome, loîns il possède de religion. Si cette cour allait établir chez les Suisses encore pieux, les crimes B la curie auraient bientôt également ravagé et ôvasté ces provinces (1). » — Guicciardini, quipensint de longues années remplit de hautes fonctions après des papes de la maison de Médicis, dit que ul ne résiste à la corruption de Rome ; que cette ille est une infamie et l'opprobre du monde ; que, iielque mal que Ton dise de la cour romaine, on 'en dira jamais autant qu'elle le mérite (2). — 'ante voyait dans Rome cette prostituée des sept ^llines, qui, ivre de sang humain, troubla la raison es princes et des peuples ; et le pape était à ses eux le précurseur de l'Antéchrist, hâtant Tappation de Satan (3).

Mais peut-être ces témoignages paraîtraient-ils

(1) Discotsi, I, \^, p. TIZ, éd. 1843.

(2) Opère, X, 166; biedite, I, 27; Firenze, 1857.

(3) Cf. Par ad., Xlf, 91-94, etc.

J82 LA PAPAUTÉ AimCHHÉTIENNE.

venir trop da dehors de l'Eglise. En voici que nul ne récusera.

Dès 991, au concile de Reiins, Amoùl, étêquô d*Orléans, s'écriait : c Rome ! combien tu es à plaindre, et quelles épaisses ténèlires ont succédé ft la douce lumière que tu répandais sur nos cieui! Là s'élevaient les Léon, les Grégoire,les GélasCi.. Alors, l'Eglise pouvait se dire universelle. Pourquoi faut-il qu'aujourd'hui tant d'étêques illusttes par la science et par la vertu se êountettent M monstres qui la déshonorent? Si l'homme qui est assis sur ce trône sublime manque de charité, d'est un antechrist ; s'il manque à la fois de ôharité cl de sagesse, c'est une idole : autant vaudrait consulter un morceau de marbre. Qui donc consulte^ rons-nous, s'il nous arrive d'avoir besoin d'un conseil sur les choses divines ? Tournons-nous du côté de la Belgique et de la Germanie, où brillent tàât d'évêques, les lumières de la religion, et invoquons leur jugement, puisque celui de Honte se tend tft poids de Vor et appartient au plus offrant. Et d, en nous opposant Gélase, quelqu'un vient nous dire que l'église romaine est le juge naturel dé toutes les églises, répondons-lui : Commencée donc par placer à Rome un pape infaillible ! * Donc, au temps d'Arnoul, le pape n'était nullement coiuiidéré comme le juge des autres églises. Il eût fallu, pour qu'il Teiit été, qu'il eût été infaillible. Or, pour

LA PAPAOTÉ AUnCHRÊWÉÎiNE. Il3

jet illustre pîédécessêiif de Mgr Dupanloup, Tin- "aillibilité du pape était une impossibilité, qui û'élàit même pas à discuter. Que pense Mgr Dupan*^ oup de ce témoignage d'Amoul?... Hélas! quand m fait si bon marché de ses propres convictions, îOntinietit serait -on embarrassé de celles des autres? Beaucoup plus tard, vers 1670, le général des résUitêsl, Oliva, se plaignait que le meilleur des mrdinàuï, une fois pape, ne tenait plus aucun ^mpte des bonnêd résolutions qu'il avait prises tYfjtUt son élection (1). Cet aveu nous donne la meittpè de la valeur morale des papes. Le bien n'est )Otir eui quê le moyen d'arriver au mal. Dès que etir ambition est satisfaite, ils n'ont qUe faire de

a vertu.

Le cardinal Sadolet fait à peu près le même aveu lur la conduite de Clément VII, qui, dit-il, a été c abusé par ses ministres (2). »*

Après le jiac de Eome, en 1B27, Cajetan écrivait : { Ce n'est que justice ; les pasteurs de l'Eglise sont 'objet du mépris, leur parole n'a plus aucun pouvoir; UôUS en faisons aujourd'hui l'expérience, lous autres prélats romains. Le juste châtiment dé )ieu nous a livrés, comme une proie, au pillage et i la captivité, non point aux mains des infidèles,

(1) LetterCi Bologna, 1705, II, 214.

(2) Episu Sadoleti eto.| Argent., 1539, p.9«

184 LA PAPAUTE ANTICHRETIENKE.

mais dans ceUeQ àeschiétiens. Nous ne sommes plus bons à rien^ sinon aux cérémonies extérieures^ et nov;s ne sommes capables que de jouir des biens temporels. Voilà pourquoi nous sommes foulés aux pieds et courbés sous la servitude (1). *

Le cardinal Contarini était encore plus net avec Paul III. Selon lui, Luther avait eu raison, en écrivant son livre de la Captivité de JBaiylone. Le système papal était à ses yeux absolument perveis et antichrétien. « On ne peut rien imaginer, dit-il, de plus contraire à la loi du Christ, laquelle est une loi de liberté, que .ce système en vertu duquel les chrétiens doivent se soumettre au pape, ce dernier pouvant faire les lois suivant son bon plaisir, les abroger ou en dispenser. Il est impossible qu une plus grande servitude s'appesantisse sur le peuple chrétien (2). »

En 1516, au concile de Latran, le cardinal Antoine Pucci dit ouvertement : c Rome, les prélats romains, les évêques que Rome envoie journellement à l'étranger, nous tous ensemble, nous sommes les auteurs des nqmbreuses erreurs et de la corruption deTEglise. »

A la même époque, Tévêque de Famagouste, Mathias Ugoni, raconte les infamies des évêques

(1) Raynald, an. 1527, 2.

(2) Epist^ dues ad Pauliim llly Colon., 1538, p. Ô'Z^ etc.

italiens et le mépris dans lequel ils sont tombés.

En 1546, au concile de Trente, les légats euxmêmes durent confesser le déplorable état de la prélature italienne, comme la cause de Timmoralité régnante (1). L'évêque Coriolan Martorano de Saint-Marc, en parlant du caractère des cardinaux et des évêques italiens, de leur sanguinaire cruauté, de leur orgueil, de leur cupidité, de la dévastation qu'ils exerçaient dans l'Eglise, fit un tableau qui excita l'horreur de tous et qui fit dire de lui que Luther n'avait jamais parlé plus sévèrement (2). L'évêque de Bitonto, Comelio Musso luimême, tout dévoué qu'il était à la cour de Rome, était obligé d'avouer toute la honte et tout le mépris qui pesaient alors sur l'église romaine (3).

L'évêque de Foligno, Isidore Chiari, qui, à Trente, avait été à même de bien connaître ses collègues, dit : c Sur deux cent cinquante évêques, on peut à peine en rencontrer quatre dans toute l'Italie, qui méritent le nom de pasteurs spirituels et gèrent réellement leur charge. Si le peuple italien est tellement étranger à la religion

(1) « Horum malorum magna ex parte nos causa sumus... Hic nihil attinet diu investigare quinam tantorum malorum auctores fuerint, cum prseter nos ipsos ne nominare quidem uUum alium auctorem possimus. » Admonitio ad Synod, 1546; Le Plat, Monum^coll.f I, 40.

(2) Ibid., I, 20.

(3) Sermonesy II, dom. 5, serm. 2.

•^rmr^'ap^

186 LA PAPAUTÉ ANTICHBÉTIBKNS.

chrétienne qu'on puisse dire que la religion cbré" tienne est presque éteinte chez nous, la faute en revient aux évoques ^t aux curés \ car toute notre vie est par elle-même uu continuel sermon d'impiété. » Ces paroles furent confirmées par Tévôque Lindanus (1). C'est ce môme évoque de Foligno qui, en 1550, trouvait que tous les prêtres de son diocèse, à part un ou deux, ne savaient même pas les paroles de Tabsolution sacramentelle, et qui fut obligé de leur envoyer des maîtres, parce qu'ils ne pouvaient pas dire la messe correctement (2). Cette ignorance ne rappelle-t-elle pas celle qui régnait i Rome, non-seulement à la fin du septième siècle; sous le pape Agathon, mais encore plus tard, et qui a fait dire que le pape et les évoques romains avaient à peine « la science d'un portier (3). »

Le canlinal Zabarella reconnaissait que la corruption de l'Eglise ne provenait que de la doctrine de ces soi-disant juristes, de ces flatteurs qui en' seignaient Tomnipotence pontificale et persuadaient aux papes qu'ils pouvaient entreprendre tout ce qui leur plaisait. « De cette manière, dit-il, le pape a dérobé les droits des petites églises, de telle sorte que leurs chefs ne sont plus rien (4). »

(1) Cf. Apologet, ad Germ.^ Aotw, 1658, p. 19.

(2) Isîd. Clarii, episc, Fulginatis, in serm. Dom, ; Venet., 1566, f. 101-125.

(3) Histob^e de Grégoire VU, par M. Villemai», t, I, p. 199,

(4) De Schis77iatibuSf éd. Schardiu8| 560, 561*

C'est aussi ce qu'affinnait Gersou en ces termes : c Par suite de Tavarice cléricale, de la simonie, de Tavidité, de Tambition des papes, Tautorité des évoques et des chefs inférieurs des églises a été absolument détruite et anéantie : ces persoutkÊLges aujourd'hui jouent dans l'Eglise le rôle de 068 peintures décoratives h peu près inutiles (1). i

D'où Erasme concluait dans sa lettre à Tévêque Fisher : c Si le Christ ne délivre pas son peuple de cette tyrannie ecclésiastique qui s'exerce sous toutes les formes, celle des Turcs sera encore plus supportable (2). i

c J'ai peine à croire, disait l'abbé Jacques de Innterbourg, que nous puissions jamais parvenir à une réforme de l'Eglise; car il faudrait *d*abord réformer la cour de Borne, et la marche actuelle des événements nous montre combien cette entreprise est dijËcile. Il n'est aucune nation qui s'oppose plus vigoureusement à la réforme de l'Eglise que la nation italienne ; et à elle se joignent tous ceux qui auraient à redouter cette réforme (3). j>

Le vénéré prieur des Chartreux, Denys Ryckel, ne disait-il pas que, c de la tête aux pieds, il n'y avait décidément plus rien dans l'Eglise qui ne fût gangrené ? (4) ^

(1) Opéra, éd. Dupin, H, 1, 174.

(2) Epist. 6, 8.

(3) De septemstatihua Ecoles, , vers 1450;Walch, Monum. II, 2, 42.

(4) Petri Dorlandi Qhron, Cartus., Colon., 1608, 394, 399.

N'est-ce pas à la conduite des papes que Tévéque de Lisieux, dans sa lettre au roi Louis XI, attribuait Tétat de dissolution et de division haineuse dans lequel se trouvait TEglise depuis longtemps ? (1)

Au onzième siècle, sous le pape Grégoire VU, Tarchevêque de Ravenne, Guibert, appelait Téglise romaine c la synagogue de Satan (2). >

L'action du mal était tellement grande et tellement visible à Rome, dès le quatorzième siècle, que l'opinion publique croyait à un pacte entre le pape et le diable. Les historiens ofiSciels des papes proclamèrent eux-mêmes que Sylvestre II n'était arrivé à la papauté que par suite d'im pacte de cette nature (3).

Déjà nous avons cité le mot de Jean de Saliabury, évêque de Chartres, au pape Adrien IV : € Je pense que Dieu ne laisse aux papes une vie si courte que pour les empêcher de corrompre toute l'Eglise. » •

A la même époque, saint Thomas de Cantorbéry écrivait : c Je ne sais par quelle fatalité malheureuse nous voyons tous les jours Barabbas mis en

(1) Durand de Maillane, libertés de VEglise gallicane^ III, 6, 61, etc.

(2) Histoire de Grégoire VII ^ par M. Villemain, t. II, p. 332.

(3) Voir Janus, le Pape et le Concile^ p. 276.

liberté par la cour romaine et Jésus-Christ condamné par elle à mort (1). »

Saint Bernard pensait et parlait de même : c Le génie et le caractère de la cour romaine, disait-il, est de s'embarrasser fort peu des suites d'une affaire; elle n'est attentive qu'aux avantages qui lui en reviennent; elle aime les présents; l'amour de l'intérêt possède les romains. J'en parlé sans façon, parce que ce désordre est public; plût à Dieu qu'il le fût moins ! Plût à Dieu qu'en le dissimulant , on le pût dérober à la connaissance des hommes ! Et si nous parlons, plût à Dieu qu'on refusât de nous croire! Nous voudrions couvrir la nudité de ces nouveaux Noé; mais après qu'ils sont devenus la fable de l'univers, serons-nous donc les seuls à nous taire ? Je m'eflfbrce inutilement de cacher une blessure mortelle et profonde, le sang qui rejaillit de toutes parts trahit mes précautions, et souille tout ce que j'applique sur la plaie : mes soins sont inutiles ; il ne me reste que la confusion d'avoir voulu dissimuler ce que je ne pouvais dissimuler en effet (2). »

Au treizième siècle, Jacques de Vitry, plus tard cardinal, écrit en 1216, après un certain séjour à Rome, que le véritable esprit chrétien est complètement étranger à la curie , qu'on ne s'y occupe que

(1) Livre V«, Lettre 20».

(2) Du Devoir des évéques^ ch, vu, n. 9.

de politique, de procès, de querelles, et que, pour ce qui est des choses spirituelles, il est à peine per* mis d*eu parler, vix de spiritualibus aliquid lopi permittebanù (1).

L'évêque de Lincolu, Robert, malgré ses tendances ultramontaines, reprit sévèrement le pape, et prédit sur son lit de mort à ceux qui l'entouraient que € la servitude égyptienne » dont la curie accablait TEglise ne ferait que s'accroître (2).

Un peu plus tard, le pape Nicolas III ayant voulu nommer cardinal Jean de Parme, celui refusa en disant : c La curie romaine, livrée au charlatanisme, ne s'occupe presque exclusivement que de guerres et de jongleries, sans se préoccuper aucunement du salut des âmes. i> Le pape lui répondit en soupirant : < Nous sommes tellement habitués à ces choses, que nous finissons par croire véritablement utile tout ce que nous disons et faisons (3). » Jean de Parme fut béatifié en 1777 par Pie VI.

Sainte Hildegarde disait déjà en 1170, à propo? des papes : c lis nous capturent comme des bêtes fauves, avec leur pouvoir de lier et de délier. L'Eglise entière s'est flétrie et fanée entre leurs mains. Ils veulent conquérir les empires de la terre, mais les

(1) Lettres inédites de Jacques de F/frT/jSaint-Qenois; Bruxelles, 1845, p. 31.

(2) i?i3/5f.,Lond., \m\,^AZ2\Hist.d'Anglet.,UH. Pari?, Paris 1664, p. 586.

(3) Vita del B. Gioi:, di Parma. Cf. Janus, p. 241.

peuples se lèveront contre eux et contre le clergé ivre de richesse et de luxure, et le réduiront à la juste mesure des biens qu'il doit avoir. Et les hommes diminueront la grandeur de ces papes qui n'ont plus une goutte de religion dans leurs veines (1), >

Deux siècles plus tard, sainte Brigitte disait au pape qu'il était pire que Lucifer, un assassin des âmes quon lui avait confiées, qu'il damnait les innocents et vendait les élus en échange d'un gain ignoble (2).

Saint Bonaventure, dans son commentaire sur l'Apocalypse, n'hésite pas à voir dans Rome la prostituée qui enivre les prince^ et les peuples du vin de sa débauche, et la cause des désordres dans lesquels gémit le peuple chrétien.

En 1329, Pelayo, évêque de Silves, déclare que c'est la papauté qui a empoisonné l'Eglise ; que c'est elle qui a tout infecté de son avidité, de sa rage de domination, de son arrogance; que c'est à cause d'elle que le clergé est devenu l'objet d'une haine mortelle de la part du monde laïque, et que c'est à cette curie romaine que les prêtres sont redevables de leur corruption (3).

Lorsque sainte Catherine de Sienne vint trouver Grégoire XI, elle lui dit qu'elle croyait « sentir

(1) Baluze et Mansi, Mi^cell, II, 444-447.

(2) Jievel., 1. IV, c. 49, p. 211; p. 49.

(3) De Planctu Ecclesix, II, 28, 37, 48-49.

t92 LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIENNE.

dans la curie Todeur des crimes infernaux (1).» Cette parole nous en rappelle une autre, prononcée par un saint prêtre qui avait vécu à Rome et qui connaissait Tesprit de la curie, c Jérusalem, disait cet homme de Dieu, n'a crucifié qu'une fois Jésus-Christ, Rome le crucifie continuellement. >

C'est ainsi que, dans les temps les plus divers, les personnages les plus considérables, soit par leur sainteté, soit par leur science, ont jugé la curie et les papes. Sans doute ils ne prétendaient attaquer par leurs critiques que les abus de la papauté. Mais nous qui venons après eux, qui pouvons, grâce à leurs témoignages, faire la synthèse historique qu'ils ne pouvaient pas faire, nous sommes enfin arrivés à une époque où l'institution de la papauté doit enfin être jugée en elle-même, et non-seulement dans ses abus. Elle est à l'œuvre depuis un temps suflSsamment long et les événements du concile du Vatican portent avec eux une lumière assez vive, pour qu'il ne soit pas téméraire de juger enfin si elle est l'œuvre de Dieu ou si elle n'est que l'œuvre des hommes.

III. — Mais, après les témoignages des personnages les plus autorisés dans l'Eglise, étudions les actes eux-mêmes.

Erreur, mensonge, superstition, incrédulité, or-

(1) Acta sanct,, Bolland., 30 avrW, ^. ^^\.

gueil, ambition, haine, intrigue, injustice, luxure, népotisme, cupidité, simonie, cruauté; tel est le résumé de riiistoire de la curie romaine.

Est-ce à dire que jamais il n'y a eu ni vérité ni vertu panni les membres de la curie ? Nullement. Mais nous prétendons que la vérité et la vertu y sont beaucoup plus rares et beaucoup moins profondes que Terreur et le mal, et nous disons que cette constatation historique, jointe aux arguments développés plus haut d'après l'Ecriture, les Pères et l'histoire, est plus que suffisante pour démontrer que la papauté, considérée en elle-même, n'est nullement une institution divine, mais xme institution essentiellement humaine, qui doit se réformer complètement ou périr.

Déjà nous avons constaté les nombreuses contradictions des papes entre eux sur les mêmes sujets, leurs erreurs sur l'essence des sacrements, en particulier sur la nature de l'ordination sacerdotale, de la consécration épiscopale, et du lien matrimonial.

Bientôt nous raconterons l'histoire des falsifications dans lesquelles l'ultramontanisme a pris naissance, celles qui ont concouru à son développement et à sa diflFusion, enfin celles qui ont amené son couronnement au concile du Vatican. Il ressortira de cette démonstration que l'esprit de la papauté ultramontaine est un esprit de mensonge opiniâtre, et que, lorsque Voltaire disait : c Mentez^ mentez

194 LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIENKE.

toujours, » il ne faisait que formuler en conseil la conduite de la curie romaine. Dès 1329^ Tévêque Pelayo nous apprend que, déjà à cette époque, les gens honnêtes et bien intentionnés n'osaient même plus dire la vérité, de crainte d'être persécutés. C'est par ce système de terreur que la curie a imposé partout aux âmes ignorantes ou timides ses falsifications dogmatiques et disciplinaires. Saint Pierre Damien, qui a été le défenseur de la papauté, ne pouvait nier, malgré son zèle, le manque de foi des papes ; et, ne pouvant le nier, il le justifiait en disant que Dieu a maintes fois, lui aussi, manqué à sa parole (1). En vérité, si Dieu n'est pas plus sage, que ne peut-on pas se permettre ? Cet argument des ultramontains n'est-il pas de nature à faire frémir im honnête homme?

Il suffit de parcourir les procès de sorcellerie pour se faire une idée de la superstition de la cour de Rome. Sixte IV lui-même, par ime bulle datée de 1471, se réserva comme un privilège exclusif des papes la fabrication de ces petits c agneaux de Dieu > en cire, dont le contact préservait de Tincendie, des naufrages, de la grêle, de l'orage, et procurait le pardon des péchés (2), Innocent VIII, en 1484, dans sa bulle sur la sorcellerie, affirme que Ton peut avoir des relations impudiques avec les

ft) Histoire de Grégoire VIT, par M. Villemaiû, 1. 1, p. 353. C-ÇI Aajuaid, Annal, ^ an. 1441, ^0.

démons, soit comme incubes, soit comme succubes; que Ton peut nuire par la sorcellerie aux femmes enceintes, aux bêtes fécondées, aux fruits, etc; que Ton peut tourmenter les animaux, empêcher les hommes et les femmes d'engendrer, etc. Alexandre VI, Léon X, Jules II, Adrien VI et d'autres papes ont sanctionné également ces démences.

Quant aux superstitions modernes, aux apparitions miraculeuses de toutes sortes et arrivées à toute espèce d'enfants du d'idiots, aux images et aux médailles privilégiées, aux dévotions plus insensées les unes que les autres, elles sont trop nombreuses, trop connues, trop prêchées, trop enrichies d'indulgences partielles et même plénières, pour qu'il soit besoin d'insister. L'esprit de la cour de Eome est un esprit de matérialisme, de fétichisme et de pharisaïsme, essentiellement opposé à l'adoration en esprit et en vérité. Sans doute il faut un culte extérieur, mais un culte extérieur raisonnable qui ne détruise pas le culte intérieur. Sans doute Dieu peut faire des miracles ; mais la question est de savoir s'il fait réellement les miracles stupides que patronnent les agents de la curie romaine, accompagnés de leurs marchands d'eaux et de liqueurs.

Souvent on se demande si les hommes d'esprit qui font partie de la curie ou qui s'en déclarent les défenseurs, peuvent réellement croire à toutes ces

lOG

LA PAPAUTÉ ANfiCHBÉTIENNE.

superstitions qu'ils patronnent. Hélas ! Ils patronnent ces sottises, parce qu'ils ne croient à rien ! La religion qu'ils affectent de pratiquer avec les dehors zélés qu'on leur conndt, n'est pour eux qu'un moyen d'exploiter à leur profit ce qu'ils appellent en secret la c bêtise humaine. > Que de prêtres et même d'évêques romanistes croient à peine en Dieu, à plus forte raison au surnaturalisme de leur religion ! En 1872, M. le professeur Huber écrivait : € On croirait entendre xm de ces récits des temps de Léon X où les hauts dignitaires ecclésiastiques parlaient de l'Eglise du Christ comme d'une fable, lorsqu'on prête l'oreille aux récits d'un diplomate accrédité depuis de longues années auprès de la cour pontificale. Ce diplomate assure que sur quatre-vingt-trois cardinaux qu'il connaît personnellement, peut-être trois seulement croient à l'origine divine du christianisme. Antonelli n'est pas de ce nombre, lui dont on connaît l'-expression méprisante sur Pie IX... Outre cela, des ecclésiastiques des plus capables ont donné de tels exemples d'immoralité qu'on ne pouvait pas les recevoir décemment à Rome, dans un salon (1). j>

Mais laissons les vivants. Remontons au onzième siècle. Qui ne connaît l'ambition de la curie et des papes, déjà à cette époque? Un seul nom suffit

(1) Extrait de la Gazette cTAugabotirg, cité par V Espérance de Rome^ n. 1, 24 janvier 1872.

pour la rendre évidente, celui de Grégoire VII. Ce pape, en effet, n'a-t-il pas prétendu à la domination sur toute TEglise, qu'il pouvait, disait-il, gouverner à son gré ; à la domination sur tous les trônes, qu'il pouvait renverser et relever suivant le jugement de sa sagesse ; à la domination sur les richesses, qu'il avait le droit de s'adjuger; à la domination sur les traités et les serments, qu'il pouvait rompre suivant son bon plaisir? (1) A ses yeux le pape était le maître de toutes choses sur la terre, aussi bien dans l'ordre temporel que dans l'ordre spirituel. Jésus-Christ avait dit que son royaimie n'était pas de ce monde et qu'il fallait rendre à César ce qui est de César ; mais Grégoire VII n'était pas de cet avis, du moins en ce qui concerne le pape. Et que d'imitateurs n'eut-il pas, depuis Martin IV et Clément IV jusqu'à Paul IV,Boniface VIII et Pie IX !

Loin de nous, assurément, la pensée de manquer de respect à un vieillard tel que Pie IX, vieillard que nous avons respecté et admiré tant que nous avons cru qu'il restait fidèle à ce qu'il avait été en 1847. Mais le respect ne saurait trahir la vérité, et rhistoire impartiale dira plus tard hautement ce que

(1) n dit au Concile de Rome, en 1080 : « Quia, si potestis in cœlo ligare et solvere, potestis in terra imperia... et omnium' possessiones pro meritis toUere unicuique et concedere. » Mansi^ XX,

198 LA PAPAUTE ANTICHBETIENNE.

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ses amis eux-mêmes disent déjà maintenant tout bas, à savoir, qu'il restera comme lo type de la vanité sénile et de Torgueil papal. On a déjà fait remarquer qu'après la mort de Mgr Sibour, exprimant lespérance que ce pontife était entré dans le royaume céleste, il motivait cette espérance, premièrement, sur ce que Mgr Sibour avait témoigné, soit à lui personnellement, soit au siège apostolique, une particulière vénération, et secondement, sur ce qu'il s'était distingué par sa piété envers Dieu, son zèle envers les âmes, etc. Pie IX d'abord. Dieu ensuite ! . . . C'est Pie IX qui également s'est appliqué cette parole de Jésus-Cbrist ; c Je suis la voie, la vérité et la vie, j& N'est-ce pas h se demander la différence qui le distingue de Dieu? De plus, les papes qui ont tant parlé de charité, n'ont-ils pas plus encore pratiqué la haine? La haine est la conséquence rigoureuse de Tambition, de l'orgueil et de la jalousie. Les historiens comptent plus de trente anti-papes. A diverses reprises, il y a eu à la fois tantôt deux papes, tantôt trois, tous en appelant à leur vocation divine et se condamnant réciproquement. De là cet esprit de schisme, d'anathème, de séparation, d'excommunication, qui caractérise à toutes les époques la cour de Rome. Au quatorzième siècle, le Vénitien Sanuto a calculé que la moitié des chrétiens était excommuniée, et que dans cette moitié se trouvaient les serviteurs

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LA PAPAUTÉ aVtiCHRÉTIENNE. 199

les pluâ fidèles de TEglîse. Est-ce 1^ Tunion des âmes telle que Jésus-Christ Ta prêchéeî Jésua- Cîlirifit n'a maudit que les Pharisiens, les pape» ne bénissent qu'eux et les leurs.

Quant aux intrigues qui s'ourdissent par eux ou autour d'eux, il serait impossible d'en faire le récit détaillé. Joseph de Maistre écrivait à l'abbé Vuarin, de Genève : c Le pape est conduit aujourd'hui comme il l'était hier, et quelquefois, même en faiblissant, U nous conduit à de grands résultats qu'il ignore lui-même,,. Rome va son train et avance en reculant. » Nous croyons, nous, que Rome, au contraire, recule en avançant. Quoi qu'il en soit, Joseph de Maistre lui-même avoue qu'il y a des faiblesses dans le pape, et qu'il est conduit aujourd'hui comme il l'était hier. Il faudrait être aveugle, en effet, pour ne pas voir combien les papes ont été toujours circonvenus. Qui ne connaît les plaintes d'Adrien IV, de Nicolas V, de Marcel II, sur les menées qui s'agitaient autour d'eux, qui les rendaient si malheureux, et qui faisaient dire à ce dernier : € Je ne vois pas comment un pape peut éviter la damnation? (1) » Qui ne connaît également toutes ces capitulations que les cardinaux faisaient signer aux p^pes après leur élection et avant leur consécration, capitulations qu'ils violaient pour la

(1) Pollidori de Viîa Marc, n» 132; Roma, 1744.

200 LA PAPAUTÉ AXTICHRÉTTENNE.

plupart et qui entraînaient dans la curie des intrigues toujours croissantes ? (1) Jusque dans les conciles Rome intrigua, et l'histoire d'Eugène IV livrant au pillage les mai'chands de la ville de Bâle, comblant de ses faveurs le duc de Clèves au détriment des évêques, et achetant celles du roi Frédéric au prix de la couronne impériale, de cent mille florins, des droits de dîme, et même d'une absolution (2), est l'histoire de plus d'un pape, c La nomination aux emplois, dit Caraccioli, n'est pas une chose indifférente pour un pape, qui, comme chef de l'Eglise, est comptable de sa conduite plus que personne, au tribunal des hommes et à celui de Dieu, Cependant la faveur n'est que trop souvent écoutée dans Rome même, et Ton y voit en place, comme partout ailleurs, des honmies qui n'auraient jamais dû sortir de leur obscurité (3). >

Le népotisme n'était pas moins criant que l'intrigue et l'injustice, c Cette .plaie de tant de règnes antérieurs, > comme l'appelle un journal ultramontain (4), est ainsi décrite par le cardinal Jacques de Vitry : « Les malheureux ! les insensés ! Ils abandonnent le soin de plusieurs millions d'âmes à des enfants auxquels ils n'oseraient pas confier trois

(1) Voir le Pape et le Concile^ par Janus ; te Collège des car* dinaux,

(2) Chmel, Hist. de Vemp, Frédéric IV, H, 385.

(3; Vie du pape Clément XIV, p. 257; Paris, 1775. (4) Le Monde, septembre 1869.

poires, dans la crainte qu'ils ne les mangent. Je connais un de ces jeunes intrus que son oncle avait installé au chœur dans la stalle de l'archidiacre, et qui la souillait encore, comme naguère le giron de sa nourrice, c Le népotisme de Clément V n'est que trop connu. Il donna à celui de ees neveux qu'il fit cardinal c plus que quarante papes ne donnèrent oncques à tous leurs lignages (1). » — c L'histoire du népotisme, l'écueil de presque tous les papes, dît encore Caraccioli, nous apprend que les plus dévots furent ceux qui enrichirent davantage leurs neveux et qui les élevèrent aux plus grands honneurs (2). » — « Pressons-nous, mes amis, disait Alexandre VIII à ses parents, vingt-deux heures sont sonnées, et je n'en ai plus que deux à vivre, Vinti dm ore sono sonate. » Clément XI agit de même, et tant d'autres !

Le népotisme n'était que trop souvent lié à la luxure. Il est inutile de rappeler ici toutes les immoralités qui se sont commises sur le trône pontifical. Les noms des Borgia, des Jean X, des Jean XI, des Jean XII, des Sergius III, des Lucrèce, des Théodora, des Marozie, etc., etc., sont des résumés qui suffisent à la thèse que nous soutenons (3).

(1) Voir Revice des Deua^Mondes^ 15 février 1871, p. 630 : Un Puhliciste de Philippe le Bel,

(2) Vie du pape Clément XIV, p. 156» 157.

(3) « Comme il arrive chaque fois que la décomposition se met

2(n LA pàTàmi àimcmétttsmi^nR*

De tels crimes entraînaient natuirellement à leur suite la cupidité et la simonie. La simonie des papes est un fait si authentique, que le seul moyen d*en justifier Home a été de déclai*er que le pâpè, étant le maître de la loi et le {propriétaire de toiit ce que possède TEg'lise, pouvait disposer de tout à son gré. Ce qui s'appelait cupidité che^ tout autre n'était chez lui que légitime désii* : aussi pouvait-il faire servir l'excommunication elle-même à l'accoiii' plissement de ce désir. C'est ainsi que soUé Gré* goire XI sept évêques furent excommuniés d*tlli coup pour û'avoir pas encore payé lés se^iSiê du décret de leur provision (1); Sous Paul H, Siite IV, Innocent VIII^ Alexandre VI, le siège de saint

chez un peuple ou dans une institution, on vit inaugurera la cour romaine le règne des femmes. La papauté toinba en ^lienouille. Des courtisanes de grande maison, les deux Theodora, Maroiia, disposent pendant près de soixante ans de la tiare. Elles opt les clefs du château Saint-Aiige; elléë tiehneiit Taris tdcràtie par letll' famille, le peuple par la douceur de leur administration, les pap«s par leurs vices. Elles font passer leurs amants de leur lit sur le trône pontificat ou dans Une prison. Ces pontifes pratiquent les mœurs des Sarrasins auiqùels ils payent tribut, et ineurent pres^ que tous ou empoisonnés ou étranglés, ainsi qu^il convient à des héros de sérail. L*un d'eux, ^ean XII, le petit-âls de Marozia, homme ôOuVert dMncdstes et d'adultères, ordonnait déê prêtres dans une écurie et invoquait Vénus et Bacchus, en franc païen qu'il était, comme l'empereur Othon le lui reproche gravement dans uâe lettre» Il mourut assommé à coups de marteau par tin mari jaloux. » Histoire politique dés Papes, par P. Lanfre/f p. 83, 84; Paris, Charpentier, 1862k (i) Cf. BaluEe et MÂnsI, MisceU.

LA PAPAUTÉ AWÎICHRÉtiÈNNE. 203

Piertô était regardé eonmie uii doaque (1). Tout se Tendaît aux enchères. Il y avait une taxe de la chancellerie pour Tabsolution des crimes les plus liorribles,tels que le meurtre et Tinceste (2). Les annates se payaient généralement par avance à la caisse pontificale; ce qui excluait les pauvres des hautes dignités ecclésiastiques ou les mettait dans la nécessité d'entrer eu charge, accablés de dettes. Lèë attûâtes pour certains évêchés s'élevaient à 53,000 ou 53,000 francs. Rinieri Guicciardini, bâtard et déjà pourvu de riches bénéfices, acheta aU pape révêôhé de CôrtoUe pour 4,000 ducats (8). Au quinzième jsîècle, les archevêques allemands ne re* devaient le pallium que moyennant 20,000 florins, c'est^à-Hiire une valeur correspondant maintenant à 420,000 francs. Au quatorzième siècle quelques cardinaux réunirent jusqu'à 500 prébendes oubéné^ fiées accumulés (4). Pendant que l'excommunicatioU jÊt^ppait partout ailleurs, les banquiers du pape formaient une ôlasse privilégiée ; armés des censures

(1) Cf. Baluze et Mansi, Miscell, IV, 519.

(2) Voir Tédition de Lyon de 1564. JanUs en donUe quelqdes extraits^ p. 382 et 383. On lit entre autres choses : « Prix d'un inceste, gr. 6. — Des meurtres commis es personnes du père, de la rnôl^é, du frère oU de la sœuf : pour chaque meurtre faut 4 tournois, 1 ducat, 8 carlins. — Le père ou la mère pour étouffer un enfant, 4 tournois, 1 ducat, 8 carlins. Si le mari et la femme le font ensemble, ils payeront è tournois et 2 ducats, » etc., etc. •

(3) Guicciard. Opère, X, 59.

(4) De corrupto Eccles, statu, Lydius; cf. Clemangis, éd. 16l4, p. 15.

201 LA PAPAX7TE ANTICHHÉnENNB.

papales, ils poursuivaient impitoyablement le recouvrement de leurs créances et de leurs intérêts (1). Rien ne doit étonner sur ce point, lorsqu'on se rappelle que Nicolas III, Clément V et Jean XXII, ont adjugé à Téglise romaine tous les biens des Franciscains, ne leur en laissant que le simple usufruit. Aussi Cajetan, une fois devenu cardinal et n'ayant plus rien à ménager, se révolta-t-il contre le trafic des choses saintes, contre la corruption et la simonie de la curie. On lui répondit que ce que le pape pouvait donner gratuitement, il pouvait également le vendre ; et pour délivrer la curie de ses récriminations, on l'envoya conmie légat en Hongrie (2). Melchior Cano pensait comme Cajetan : c Celui qui croit pouvoir guérir Rome, disait-il, la connaît bien mal. L'administration entière de l'Eglise y a été transformée en un vaste trafic, en un commerce de uif sordide, réprouvé par toutes les lois divines, humaines et naturelles (3). » Cajetan et Melchior Cano, étant ultramontains,ne sauraient être suspects dans leurs aveux. « Ce n'est pas un secret que je révèle, disait Spagnoli; temples, prêtres, autels, mitres, saints ordres, prières, messes, le ciel et Dieu lui-même, se vendent à Rome. Il ne faut pas s'en

(1) Cf. Bihtioth. de VËcole des Chartes, Paris, 1858, p. 118; Janus, le Pape et le Concile, p. 200, 196.

(2) Flavii, de Vita Th. de Vio CajetanL

(3) Cf. Janus, p. 412.

étonner : ceux qui achètent doivent vendre (1). * Carraccioli, qui, dans sa modération, se borne à dire que l'administration des finances pontificales a brisé tout ressort et produit Tengourdissement parmi les Eomains, avoue cependant que les neveux des papes ne mirent que trop souvent dans le trésor pontifical une main avide, pour fournir à leurs plaisirs ou à leur ambition (2).

Quant à la cruauté de la curie romaine, il suffit de rappeler Tinquisition avec ses ordonnances papales, et tous ces milliers de victimes qui périrent par le fer ou par le feu, depuis le carme Conecte que le pape Eugène IV fit torturer et brûler vif, jusqu'à Savonarole qui périt également sur le bûcher sous Alexandre VI. Les ultramontains rejettent sur le compte du pouvoir séculier Todieux des supplices et de la peine de mort. Mais il est parfaitement avéré que le pouvoir séculier n'a fait qu'infliger les peines décrétées par les inquisiteurs euxmêmes, c'est-à-dire, par les légats ou par les théologiens de la curie. C'est le dominicain Nicolas Emerich qui a composé le Directorium Inquisir torum^ et non le pouvoir séculier. Si saint Louis a condamné au feu certains ennemis de la foi, ce

(1) Bramhall, Just Vindication of the church of England; cité par Mgr Wordsworth, évêque de Lincoln, Theophiliis angliçanus^ p. 25; Oxford, 1861.

(2) Vîe du pape Clément XIV, p. 152, 153.

8Ô6 LA PAI^AOTÉ AMlCMÉTlïîcNE.

sont les légats du pftpe qui en 1229 lui en ont fait un devoir, de même que c'est le cardinal Angêlô qui dans un concile a établi 1* inquisition à Tou« louse (1). Toujours Tordre de saint Domînîque, éïï exerçant les fonctions d'inquisiteur et en statuant sur les peines méritées par l'hérésie, s'est fait gloire d'être le délégué de la papauté pour cette mission. Qui ne connaît les décrets d'Innocent IV, d^Alexandre IV, de Clément IV et de Calixte lïl, approuvant et excitant le ^èle des inquisiteurs, aiûsl que toutes les conséquences alors bien Connues dé ce iîèle ! Qui ne connaît les décrets d'Innocênt Vlll et d'Adrien VIII pour le règlement des supplices des sorciers? Dira-t-on que ces papes n'étaient pâii responsables de ces supplices? Mais n*était-Ce pas en leur nom que les théologiens et les inquisiteur faisaient un devoir de conscience au ôls de dénoncer son propre père, de le livrer à la torture, au cachot et même aux flammes? Que dire de Ces cent quatorze franciscains qui^ de 1316 à 1852, périrent par le feu, victimes à la fois de leur Conviction sur la manière dont ils devaient professer la pauvreté, et de la cruauté de la curie? (2)

IV. — Notre assertion est donc prouvée, à savoir, que la curie romaine, depuis l'inauguration officielle et publique de l'ultramontanisme au neu-

(1) Hist. du Languedoc^ Vaissette; Parisj 1737, Ul, 388.

(2) Le Pape et le Concile, par Janus, p. 71.

LA PAPAUTE ANTICHBEnEXXE. 207

vièma siècle, a vécu dans rerreur, le mensonge, rincréduUté, la superstition, Forguefl, l'ambition, la haine, l'intrigue, l'injustice, la luxure, le népotisme, la cupidité, la simonie, la cruauté. SUe n'a défendu ni la vérité, ni la justice, ni la charité ; comment donc pourrait-on, sans insulter Dieu, dire qu'elle a défendu la cause de Dieu et de son Christ? Loin de la défendre, elle l'a d'autant plus compromise qu'elle abritait tous ses vices sous le nom de Dieu, et qu'elle semblait vouloir faire croire h ses fidèles que des vices abrités sous le nom de Dieu et commis par elle deviennent, par le fiût, des vertus. Assurément, de temps à autre, quelques hommes de bien ont pu apparaître dans son sein ; mais ce n'a été qu'une très-rare exception. Ce diacre de Pavie qui avait nom Ennodius, a eu beau émettre l'incroyable assertion que tout pape est impeccable, les papes et leurs agents se sont chargés de démontrer le contraire. L'histoire de leurs faits et gestes, publics et privés, quand on l'étudié dans son entier et d'après les documents authentiques non corrigés par les jésuites, est un égout qui fait horreur et qui démontre toute la vérité du mot de sainte Catherine de Sienne.

« Le catholicisme était ma vie, disait Lamennais, parce qu'il était celle de l'humanité ; je voulais le défendre, je voulais le soulever de l'abîme où il va s'enfonçant chaque jour : rien n'était plus facile.

Les évêques ont trouvé que cela ne leur convenait pas. Restait Rome. J'y suis allé, et j'ai vu là le plus infâme cloaque qui ait jamais souillé des regards humains. L'égout gigantesque des Tarquins serait trop étroit pour donner passage à tant d'immondices. Là, nul autre Dieu que l'intérêt; on y vendrait les peuples, on y vendrait le genre humain, on y vendrait les trois personnes de la sainte Trinité, l'une après l'autre ou toutes ensemble, pour un coin de terre ou pour quelques piastres. J'ai vu cela, et je me suis dit : Ce mal est au-dessus de la puissance de l'homme, et j'ai détourné les yeux avec effroi! » Et voilà les hommes qui se prétendent qualifiés pour être les seuls représentants de la religion du Christ et les seuls défenseurs de la pureté morale ! Voilà les hommes que les masses ignorantes de Tultramontanisme appellent des Saints ! N'eùt-il pas mieux valu, pour l'extension du règne de Dieu dans les âmes, qu'ils eussent été un peu moins saints de cette façon et un peu plus honnêtes ! Car c'est par cette triste vérité qu'il faut conclure le procès de la curie romaine : Ses agents et ses chefs n'avaient pas même, pour la plupart, la simple qualité d'honnêtes hommes ! Ou, si, par une condescendance qui contredit la vérité, on la leur accorde, c'est dans le sens du mot de Montesquieu sur l'honnêteté d'Antoine : « Un honnête homme pour Antoine ne devait guère l'être pour les autres. >

Ce que Talalt le pla« grand de* papes ultramoniaiiiSj

«BÉCSOIBB TU.

Si Ton demandait aux ultramontains quel est le plus grand des papes, ils répondraient devant Pie IX : « Pie IX, » mais derrière lui : « Grégoire VIL » Pour nous, le choix est indifférent. En attendant que nous puissions juger Pie IX d'après les documents historiques^ examinons donc le pontificat de Grégoire VII. Cette étude démontrera, par les faits, ce que valait le plus grand des papes ultramontains.

Quand Grégoire VII, conduit par Robert Guiscard, entra dans la principale rue de Saleme, un homme du peuple s'écria : <r Voici cet auteur de dissensions qui a rempU de guerres le monde entier. Il vient aussi pour troubler le repos de notre ville (1). » Cet homme disait vrai : Grégoire VII fut un des plus grands agitateurs du monde, non

(1) Histoire de Grégoire VII, par M. Villemaiu, t. II, p. 369 i Paris, Didier, 1873.

pour la paix, mais pour le trouble des idées et des sociétés.

Toutefois, avant d'exprimer notre propre jugement, citons les documents qui doivent lui servir de base. Ces documents sont tous de plume épiscopale. Les évêques, qui en sont les auteurs, appartenaient h des nationalités diverses ; plusieurs même étaient des amis et des partisans de Grégoire VII. On ne saurait donc nous accuser de partialité.

Thierri, évêque de Verdun, adressa en son nom h tous les archevêques, évêques, princes, ducs, marquis , comtes de l'empire romain , à tout le clergé et le peuple « attaché à la sainte Eghse, » une lettre que les Bénédictins de Saint-Maur caractérisent ainsi : <r C'est un tocsin des plus furieux contre le pape Grégoire VII, qu'on charge d'injures atroces, et qu'on se propose de déposer à l'occasion de son différend avec le roi de Germanie. On peut la regarder- comme un prélude de ce qui se fit à Worms en janvier 1076. Elle est cependant bien écrite, et c'est dommage que le sujet en soit disgracieux. Il y a de la pureté de style et de l'éloquence, mais une éloquence, comme on voit, hérissée de pointes sanglantes (1). 3> Les Bénédictins, tout Bénédictins qu'ils sont, se gardent bien de dire que cette lettre est fausse ou calomnieuse ; ils re-

(1) Histoire littéraire de la France, t. VIII, p. 251 ; Paris, Palmé, 1808.

grettent simplement que le sujet en soit disgracieux. N'est-ce pas avouer, autant que des Bénédictins peuvent le faire, que tout ce tocsin était mérité?

Du reste, ils ne s'en tiennent pas là. Ils mentionnent également un traité sur la division de l'empire et du sacerdoce, qui, s'il n'a pas été écrit par Thierri même, a été certainement approuvé par lui. Et voici ce qu'ils disent de ce traité : « Les bruits dont on accusait Grégoire VII avaient six objets particuliers : les mœurs du pape qu'on décriait ; ses règlements contre les prêtres concubinaires qu'on trouvait trop rigoureux; l'action inouïe par laquelle il avait déposé le roi Henri; sa trop grande facilité à excommunier, et à le faire trop souvent, et pour des sujets qui ne le méritaient pas; sa sentence d'absolution, par laquelle il prétendait délier les sujets du roi de leur serment de fidélité ; enfin son opposition aux investitures ecclésiastiques sur le pied qu'elles étaient depuis longtemps (1).» L'auteur déclare à Grégoire VII qu'il se trouve c accablé» de tous ces bruits; et les Bénédictins, sans démentir aucun des chefs d'accusation, ajoutent : « Il faut avouer que les détails de ce qui regarde en particulier la déposition des souverains et l'absolution du serment de fidélité de leurs sujets, étaient capables d'embarrasser le pontife romain et

(1) Histoire littéraire, Ibid., p. 253.

212 LA PAPAUTE ANTICHBETIENNE.

tout son conseil. » Le cardinal Hugries Le Blanc, qui avait été partisan de Grégoire VII, fut bien obligé ensuite de se déclarer contre lui. L'écrit qu'il rédigea contre sa vie, ses mœurs et son administration, fut approuvé par le concile de Worms en 1076.

L'archevêque de Mayence, Sigefried, qui, lui aussi, avait été Tim des admirateurs de ce pape, crut devoir demander sa déposition à ce même concile.

Kerre Damien, qu'on ne soupçonnera certes pas d'hostilité envers lui, ne l'appelle-t-il pas dans une de ses lettres « un saint démon ?» Ne lui reprochet-il pas son « vénérable orgueil ? » Que n'indique pas cette ironie? Quand Pierre Damien s'appelle son «esclave,» n'est-ce pas pour le mieux accuser de tyrannie? (1)

Mais des individus passons aux conciles. D'abord, le concile de Latran. M. Villemain, malgré sa partialité pour Grégoire VII, s'exprime ainsi dans l'histoire posthume qu'il a laissée de lui : <i Ce fut dans cette époque de guerre intestine que la puissance pontificale se signala par un de ses actes Us plus ambitieux qu'elle eût encore tentés. Un compatriote de ces Normands devenus si puissants en Italie, Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, convoitait la royauté d'Angleterre, qu'il voyait aux

(1) Petr. Dam., lib. I, Epist. 16.

mains d'Edward, son cousin, déjà vieux et sans enfants, n craignait la rivalité de Harold, l'un des chefs de ces familles saxonnes qui, depuis six siècles, avaient conquis T Angleterre. Pendant un voyage de Harold sur le continent, Guillaume lui dit qu'il avait la promesse d'Edward d'être fait son héritier, et lui demanda son aide, promettant de faire tout pour lui, quand il serait roi. Harold fît légèrement une première promesse ; et Guillaume, pour le mieux enlacer, ayant convoqué dans Bayeux une assemblée de ses barons, le pressa de prendre devant eux un engagement plus solennel. La cérémonie fut toute religieuse. Un missel étant déposé sur un drap d'or, qui recouvrait une cuve remplie de reliques et d'ossements sacrés, Harold, le bras tendu sur le livre saint, jura de ne jamais prétendre à la succession de son cousin le roi des Anglais. Deux ans après cette renonciation si imposante dans l'esprit du temps, le vieux Edward étant mort, Harold se laissa nommer roi par les suffrages des grands et des bourgeois du royaume, soit qu'il comptât pour vaine formalité ce serment qu'avait obtenu de lui le duc de Normandie, soit qu'il s'en crût relevé par le choix du peuple anglais. Guillaume, avant de l'attaquer, le déféra pour ainsi dire à l'église de Eome. Sa plainte fut admise dans le concile de Latran. Hildebrand, qui voyait dans cette démarche t^we reconnaissance de la

214 hX PAPAUTÉ ANTIOHBÉTIBNNB.

suprématie de V Eglise etunprogrèe vers le pouvoir politique quil prétendait pour ella, soutint dans le concile ce qu'il appelait les justes droits du prince no^ mand contre un sacrilège et un paq ure . Harold fut encore excommunié et Guillaume déclaré souverainlégitime d'Angleterre. Plusieurs membres du concile, cependant, élevèrent la yoixcontre cette décision, qui ne pouvait s'exécuter que par une grande guerre. lU murmuraient en termes chrétiens de ce quertffcAWftfcr^ s'employait avec une telle ardeur pour faire corn* mettre tant d'homicides. Hildebrand supporta ce reproche, qu'il devait rappeler plus tard pour s'en faire un titre près de Guillaimie vainqueur, dans une lettre où il réclamait de ce prince l'obéissance et les hommages que ses prédécesseurs avaient rendus à la cour de Bome. Mais, dans ce premier moment, quel que fût le droit aux yeux de l'église romaine, il fallait recourir à la force. Hildebrand fit donc adresser à Guillaume une bulle pontificale pour approuver son entreprise, et une bannière bénite, ornée d'un Agnus Dei en or, qui renfermait, difron, un cheveu de saint Pierre. Ainsi le pApe, qui n'était pas maître paisible de Bome, disposait au loin des couronnes, en consacrant les invasions du plus fort (1). i> Au concile de Worms , les évoques rédigèrent

(1) Histoire de Grégoire VIT, par M. Villemain, 1. 1, p, 86IMÔ7.

LA PÀfkVrÈ ÀKTlCft ttÂTiSKKË. $ 1 5

Tâcte duivant : c Hlldeb^^and, qui se donne le nom de Grégoire, est le premier qui, sans notre aveu, contre la volonté de l'empereur choisi de Dieu, contre la coutume des ancêtres^ contre les lois, par sa seule ambition, a envahi la papauté. Il veut faite tout ce qui lui plaît, à tort ou à droit, bien ou mal. Moine apostat, il dégrade la sainte théologie par de nouvelle^ doctrines et par de menteusôs interprétations, accommodé les livret saints à ses intérêts personnels, divise le Collège

pontifical, môle le ùacrô et le profkne, ouvre les

oreilles au démon et à la calomnie, étant lui-même témoin^ juge, accusateur et partie. Il sépare les maris des femmes, préfère les femmes impudiques aux chastes épouses, les débauches, les adultères, les incestes bmx légitimes unions : il soulève le peuple contre les évoques et les prêtres. Il ne reconnaît pour légitimement consacrés que ceui qui ont mendié près de lui la prêtrise, ou qui l'ont ache* tée aui ministres de ses extorsions. îl trompe le vulgaire par une religion feinte qu'il fabrique dans Un petit sénat de femmelettes t c'est là qu'il traite des sacrés mystères de la religion, ruine la papauté, et attaque à la fois le saint-siége et l'em-' pire. Il est criminel de lèse*majesté divine et hu* maine ^ voulant ôter la vie et la dignité à notre empereur sacré et très-clément souverain. A ces causes, l'empereur, les évêques, le sénat et le

peuple chrétien le déclarent déposé, et ne vetilent plus laisser les brebis du Christ à la garde de ce loup dévorant. » Puis, après avoir signé cette sentence en commun, chacun des évêques présents au concile souscrivit par un billet particulier la formule suivante : « Moi... évêque de... je dénie, dès cette heure et pour l'avenir, toute soumission et obéissance à Hildebrand ; je ne le tiendrai plus pour apostolique, je ne lui en donnerai plus le nom. »

Le concile de Pavie approuva en tout point le concile de Worms.

Tout le clergé de Lombardie jugeait de la sorte Grégoire VII. Evêques et prêtres lui refusaient le titre de père apostolique, Tanathématisaient, le regardaient comme retranché du sein de TEglise, le traitaient de pontife sacrilège. Sous le beau nom de puissance apostolique dont il parait son autorité, ils ne reconnaissaient qu'une tyrannie violente et rusée (1). Lorsque, après la soumission de Tempereur à Canosse, le pape leur envoya son légat pour les relever de leur excommunication, ils interrompirent celui-ci par des huées et des menaces. « On s'écria, au miKeu d'un torrent d'injures, qu'on n'avait nul souci de l'excommunication de son pape, excommunié lui-même; que cet

(1) Histoire de Grégoire VII, par M. Villemain, t. Il, p. lOP.

LA PAPAUTE ANTICHRETIENNK. Î17

homme avait envahi .la chaire de saint Pierre par simonie ; qu'il Tavait souillée de meurtres et d'adultères ; que le roi n'avait pas agi d'une façon séante ; qu'il avait fait à son honneur une tache ineffaçable, en soumettant la majesté roj^ale à un hérétique flétri de mille infamies; et qu'il était mal à ce roi, choisi par eux pour vengeur des droits de l'Eglise, de tirahir par une honteuse soumission la foi catholique, l'EgUse, l'Etat (1).»

Les trente évèques assemblés à Brixen, en 1080, rédigèrent également la sentence suivante : « Attendu qu'il est constant que cet homme n'a pas été choisi de Dieu , mais s'est intrus lui-même par fraude et à prix d'or ; lui qui renverse l'ordre ecclésiastique, qui trouble le gouvernement du saint empire^ qui prépare la mort du corps et de l'âme à un roi catholique et paisible, qui défend un roi parjure, a semé la discorde entre les cœurs unis, les querelles entre les hommes de paix, le scandale entre les frères, le divorce entre les époux, et a ébranlé tout ce qui semblait affermi entre les hommes pieux; nous, par l'inspiration de Dieu, réunis ensemble et fortifiés par les représentations et les lettres de dix-neuf évêques qui s'étaient réunis à Mayence aux dernières fêtes de la Pentecôte pour juger cet Hildebrand, homme très-audacieux,

(1) Histoire de Grégoire F//, parM.ViWema^rtAAV^v.V^.Y^,

218 LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTISNNB.

prédicateur de sacrilège» et d'incendies, défenseur des parjures et des homicides, lui qui a nds es question la foi de l'Eglise catholique sur le sang et le corps de Jésus-Christ, ancien disciple de l'hérétique Bérenger, partisan de la divination et des songes, nécromancien, homme tourmenté de l'esprit démoniaque, et par toutes ces causes transgresseur de la vraie foi ; nous le jugeons canoniquement digne d'être déposé et chassé, et s'il ne descend pas, à cette nouvelle, de la chaire, condamnable dans Tétemité. i^ Après quoi, l'archevêque de Ravenne, Guibert, fut choisi par le concile pour remplacer Grégoire VIL

Après de telles pièces, il est inutile de produire la lettre de l'empereur à Grégoire lui-même ; elle ne fait que répéter les accusations des évoques. Beste à savoir maintenant si tous ces évêques, archevêques , cardinaux , de nationalités diverses, étaient des trompeurs. Les ultramontains l'affirment : selon eux, tout concile qui a condamné Grégoire VII n'est pas un concile, mais un conciliabule, et tout évêque qui s'est élevé contre lui est un misérable, indigne de foi. Mais ajfirmer est facile* Appuient -ils cette affirmation de quelques preuves ? Nullement. Grégoire VII, dans sa prétendue justification, datée de Bénévent le 21 juillet 1080, ne réfute absolument aucune des accu- Bations dirigées coia\>îe \o;\\ \mî^ ^^ réponse

LA t»ÂlPAt7tÉ ÀNTICUBéTIENNB. 219

consiste à dire que ses adversaires sont des criminels, que l'archevêque de Ravenne est un antechrist, et qu'il les méprise tous d'autant plus qu'ils croient s'élever au-dessus de lui (1). Il attaque les autres pour se défendre. Triste manière de prouver son innocence, surtout quand on man* que de loyauté dans le caractère et quand on ne recule pas devant la duplicité.

Or, tel était le trait principal du caractère de Grégoire Vil. Les évêques saxons, ses amis les plus dévoués, le lui reprochèrent dans une lettre mémorable. Convaincus, d'après ce que leur avait dit Grégoire VTI, que l'empereur était Un ennemi de l'Eglise, ils trouvèrent étrange que ce même pape cherchât à se rapprocher de lui, suivant que ce rapprochement pouvait lui être utile, et qu'il ne craignît pas, dans ce but, de favoriser la guerre civile et le meurtre. Voici, du reste, les propres paroles de leur lettre : « Nous avons déjà présenté plusieurs plaintes au saint-siége dans nos diverses infortunes. Si nous n'avons pas encore obtenu quelque justice et quelque consolation, nous . l'imputons moins à Votre Sainteté qu'à nos fautes... Cependant, comme il s'agit d'un fardeau dont nous nous sommes chargés par notre ordre^ il serait juste qu'il fût allégé pour nous et pur U

(1) Histoire de Grégoire VII, par M, ViWemain, W, TH»

secours de votre main. » Puis, après avoir fait remarquer au pape que les partisans du roi excommunié et déchu étaient honorés à Rome, et qu'ils en étaient c étonnés, » ils ajoutent en langage assez clair : t Nous savons, très-cher Père, et nous en avons l'espérance^ en considérant votre piété, que vous faites ces choses avec une subtile sagesse ; mais nous, hommes ignorants, inhabiles à pénétrer cette dispensation mystérieuse^ nous vous exposons ce que nous avons vu et entendu : les maux qui sont nés et qui naissent de l'encouragement donné à deux partis à la fois et de l'ajournement douteux de tout le reste , ce sont des guerres intestines et plus que civiles, des homicides innombrables, des dévastations, des incendies sans distinction d'une maison ou d'une église, des pillages des biens ecclésiastiques , tels qu'on n'en a jamais vu ni entendu, et la destruction presque irréparable des lois divines et humaines... Ces maux auraient déjà cessé ou seraient moins grands, si votre volonté, poursuivant le chemin qu'elle avait pris, ne se fût détournée ni à droite ni à gauche... Par des retards prolongés et pardô doubles précautions^ ne laissez pas croître et se multiplier des maux déjà si grands... Nous disons ces choses à Votre Sainteté sans nulle arrogance, mais dans l'amertume de notre âme, parce qu'il n'est pas de douVeuï «.^xckblible à notre douleur.

LA. PAPAUTK ANTICHRETIENKE. 2*21

Lorsque, en effet, par obéissance au pasteur, nous nous sommes exposés aux dents des loups, s'il nous faut encore être en garde contre le pasteur lui-mêTne^ nous sommes les plus misérables de tous les hommes. » Les paroles sont voilée^, mais le reproche est clair.

Du reste, la duplicité de Grégoire VII éclate en maints autres endroits. Par exemple, ses arrièrepensées ne sont-elles pas évidentes, à Canosse, dans la réconciliation de Henri IV? M. Villemain le reconnaît en ces termes : t Le pape n'était pas dans sa réconciliation plus sincère que le roi. Au moment où il accueillait les hiimiliations de Henri et le relevait de la pénitence, des envoyés saxons présents à Canosse lui exprimant leur regret de cette réconciliation et la crainte que le roi ne revînt plus puissant et plus . implacable pour leur malheureuse patrie, le pontife leur dit : t Ne soyez pas inquiets, je vous le renvoie plus accusable qu'il n'était. » Mot profond et terrible, qu'on voudrait effacer de la vie d'un grand homme qui devait être un saint ! (1) » De même, ne l'a-t-on pas vu invoquer et rejeter tour à tour le même principe selon les besoins de sa cause? En effet, quand il voulut faire casser l'élection de Benoît X, qui n'était pas sa créature et dont il n'au-

(1) Histoire de Grégoire VII, i, II, p. 133.

l'évêque parle principe contraire (2). Enfi:

il s'a^t de lui-même, il sut parfaitement le parti le plus bût, et déclara que liea x le contraindre à se laisser ccmsacrer, tant qi rait pas appris par un mesaag^e certain -q et les grands du royaume teutonique coq à Bon élection (3). Bien plus, les partisa même Cadaloils qu'il combattit pour Alexandre II, il les employa volontiers i solider et étendre son propre pouvoir (4).

Mais la duplicité ne marche jamais a* est toujours accompagnée de l'hypocris l'hypocrisie se trouve-t-elle à un haut d< Tâme de Grégoire VIT. Tout lui étiùt ' atteindre son but. Chez les autres, il g sous le nom de simonie, le savoir-faire a'v ils se procuraient à prix d'argent certai

LA PAPAUTE ANTICHRETIENNB. 22S

son côté, que faisait-il? Il se faisait le séide du simoniaque Gxégoire VI ; et, quand celui-^i était foroé^ en plein concile de Sutri, de se déclarer déchu de c l'épiscopat romain » pour crime de simonie, il le suivait en exil. La simonie ne lui causait donc pas Thorreur qu'il simulait contre elle. Les évêques l'en ont, du reste, accusé de la manière la plus positive, en différents conciles, comme nous l'avons vu, à propos de la manière dont il est arrivé à la papauté. Une fois pape, il déployait l'activité la plus fébrile pour se faire payer le denier de saint Pierre, et pour protéger la marche des pèlerins ou des marchands qui apportaient de l'argent à Borne. Quelle amabilité ne manifestait41 pas à Guillaume le Conquérant et à Robert Guiscard, quand ils voulaient bien pourvoir sa caisse ! Déjà, 'à cette époque, ne pas payer au pape ses redevances était un titre à l'excommunication et un signe de damnation (1).

Il faisait le saint en paroles, aussi bien dans la question des devoirs domestiques que dans celle de la simonie. A l'entendre, les parents devaient s'attacher à leurs enfants et les enfants à leurs parents. Mais, de fait, il ne trouvait rien de mieux que d'exciter l'impératrice Agnès contre son fils Henri IV,

(1) Histoire de Grégoire VII, t. 1, p, 278, Î79, 431, 870; t. II, p. 303,

?2t LA PAPAUTÉ ANnCHBÉTIENKE.

afiu que le crédit de la mère nuisît à Tautorité du fils, et que, Tautorité de l'empereur une fois amoindrie dans l'esprit des chrétiens, il agrandît d'autant plus la sienne propre dans le conflit qu'il soutenait contre lui(l). C'est dans ce même esprit que ses disciples s'eflForcèrent de soulever contre Henri IV d'abord son fils Conrad, puis son fils Henri V, et de développer, dans ce dernier surtout, la ruse et la basse trahison (2). Quand un fils travaille pour le pape, il peut à son gré insulter son père ; et quand une mère proclame la suprématie du pape, elle peut pareillement nuire à son fils : c'étaient là des principes de la morale romaine sous Grégoire VII et sous ses successeurs.

La thèse de ce pape en faveur du célibat ecclésiastique n'était ni plus morale ni plus sincère. Le célibat ecclésiastique n'était, en eflFet, à ses yeux qu'un instrumentum regni^ un moyen de dominer plus facilement le clergé et de poiivoir plus aisément le faire mouvoir à son gré. La preuve qu'il n'envisageait pas cette question au point de vue moral, mais seulement au point de vue politique, c'est que, pour gagner à sa cause contre l'empereur les prêtres mariés d'Allemagne, il ordonna à ses légats de ne pas mécontenter ces prêtres et de to-

(1) Histoire de GrégoireVIl, 1. 1» p. 446 et 8uiv.;II, 96, 196, 197.

(2) Ibid,, t. II. p. 391.

LA. PAPAUTE ANTICHRËTIEXNE. ^2

lérer leur mariage (1). D'ailleurs, il fallait Lieu qu'il fût sévère contre autrui, ne Tétant pas contre luimême. Le masque d'austérité dont il se couvrait, était un excellent moyen de faire croire à sa vertu. Cependant, ce moyen fut sans eflFet sur les yeux perspicaces. La petite histoire du collier de sa nièce, si bien arrangée par le moine qui la raconte, donne beaucoup plus à penser qu'on ne voudrait charitablement le faire. Voici, en eflFet, cette petite histoire. Grégoire VII, étant tombé malade, fut visité et soigné par une jeune nièce qu'il avait. La voyant triste et pour dissiper son chagrin, il porta la main sur le collier de cette jeune fille et lui demanda si elle voulait... se marier. Elle rougit, etc. Peu de temps après, ce bon et saint pape, étant convalescent, voulut rendre ses actions de grâces à Dieu. Mais, se trouvant sans émotion, sans larmes, plein d'une singulière sécheresse, il chercha par quelle faute il avait pu perdre la grâce de la componction ; il s'associa même quelques hommes pieux pour prier et jeûner ensemble, jusqu'à ce que Dieu lui eût révélé ce mystère! Enfin, après deux semaines de veilles, déjeunes, etc., la mère de Dieu apparut en songe à un homme c innocent et simple, » et lui dit : € Va et dis à Grégoire qu'admis par moi dans le chœur des vierges^ il se conduit tout autrement

(1) Hhtoire de Grégoire VII, t. II, p. 302,303.

•V20 LA FAPADTÉ ANTICHBÉTIBKNE.

qu'il ne devrait. » Paroles graves, beaucoup trop graves ! Aussi, pour les adoucir, le moiue se hâtet-il d'ajouter que la faute de Grégoire était d'avoir touché, au mépris des saintes règles, le eoUief de sa nièce (1). Est-ce joli î Mais à qui fera-t-on croire qu'une pareille anecdote, entremêlée de visions, eût valu la peine d*ètre racontée, sll ne se f&t agi que d*im collier exclusivement î

On connaît suffisamment ses rapports avec l'impératrice Agnès qu'il sut attirer à Rome et complètement gagner à sa personne, et surtout ses rapports avec Béatrix et Mathilde* Cette dernière, dédaignant dans Goltfried un mari contrefait et bossu, s'attacha à Grégoire VII qui n'avait pas le même défaut. M. Villemain, malgré toute l'admiration qu'il professe pour Mathilde et pour Grégoire VII, écrit ce qui suit : t L'amitié du pontife et de cette princesse, alors âgée de vingt-huit ans, parut suspecte, même à la dévotion crédule des contemporains ; l'animosité politique des partisans de Henri IV, en accusant le pontife de tous les crimes, ne l'épargna pas dans ses mœurs, et ne pardonna point à Mathilde un dévouement si funeste pour Henri. Mille bruits à cet égard circulaient en Allemagne et en Lombardie. Les chroniqueurs même ecclésiastiques les ont répétés avec une pieuse in-

(1) Histoire de Grégoire VIT, I, 441,44:2. Cf. Acta Sanctorum, t, VI, Maii, p. 118.

•LA l>APAirrÉ ANTICHRÉTIENXE. 227

dignation. On ne peut nier que, dès ces premiers temps, Grégoire VII n'ait usé de son pouvoir sur l'esprit de Mathilde pour la séparer de son époux (1). > Des contemporains ont même accusé Mathilde d'avoir concouru à l'assassinat de son mari, assassinat qui devait avoir le triple avantage de rendre à Mathilde sa li1>erté, de priver l'empereur de son plus fidèle vassal et de délivrer le pape d'un de ses ennemis les plus actifs (2). Quoi qu'il en soit, Grégoire VII usait avec elle des expressions les plus tendres. Tandis qu'il appelait ses autres amies simplement « les filles de saint Pierre, » il appelait Mathilde € la fille chérie de saint Pierre ; » il écrivait môme à sa mère Béatrix : « Sur Mathilde, notre fille à tous deux, je veux ce que tu veux (3). » Dans une autre lettre adressée à la mère et à la fille : il disait : t Si je suis aimé comme j'aime, j'ai l'assurance qu'il n'est aucun mortel que vous me préférez (4). » Suivant l'expression d'un chroniqueur, Mathilde à la cour du pape t réglait elle-même toutes le» affaires humaines et divines (5). )» C'est elle, par exemple, qui fit réintégrer dans son titre et ses richesses Gébéhard, évêque de Prague, cou-

(1) Histoire de Grégoire VII ^ I, p. 438.

(2) Ihid., t. II, p. 64.

(3) Ihid,, p. 111.

(4) Qrég, VII, lib. I, ep. 50, 1074.

(5) Annal. sax,,Ecard.,corp, ;iwf.,t.I, p.SlS.VoirVillemain,

pable de simonie, de violence, d'impiété. Il y avait entre lui et elle quelque lien de lointaine parenté, et cela suffisait pour que Mathilde le recommandât à Grégoire VII, et pour que, recommandé par Mathilde, il fût, aux yeux de Grégoire VII, innocent de tout crime. De même, c'est elle qui, à Canosse, détermina ce dernier, jusque-là impitoyable, à lever la pénitence de lempereur (1). Cette impuissance de rien refuser à Mathilde avait accrédité à Rome, en Toscane, en Lombardie, le bruit que le pape était l'esclave d'un cénacle de femmelettes. On racontait même, avec une ironie mordante, que le balcon du Vatican, où se montraient parfois aux regards du peuple le pontife et la princesse, s'étant tout à coup détaché par un juste jugement de Dieu, avait été soutenu dans Tair par le secours des démons (2). Mais, si ce n'était là qu'une légende, la retraite de l'un et de l'autre dans le petit fort de Bibianello était un fait irrécusable (3). Tel était riiomme qui feignait l'austérité, et qui osait reprocher aux moines du nord de manger comme des mariniers ! (4)

Grégoire VU essaj^a de se justifier, à Canosse, en présence de l'empereur, de tous les crimes de

(1) Villemain, loc, cit., II, 124, 125.

(2) Ibid., p. 116.

(3) Ibid., p. 142.

(4) Ibid., 1. 1, p. 333.

LA PAPAUTE ANnCHRETlENXE. Îhî9

de et d'immoralité dont on Taccusait. Mais sa cation fut singulière et commode. Au lieu de rir aux preuves de témoignages irrécusables se vantait d'avoir à sa disposition, il se borna, ornent de la communion, pendant la messe, î : € Voici le corps du Seigneur que je vais re. Qu'il devienne pour moi l'épreuve de mon ence, en sorte que le Dieu tout-puissant m'abaujourd'hui du crime qu'on m'objecte, si je nnocènt, et me frappe de mort soudaine, si je coupable. ^ Le pape consentait par ces paroles ser pour coupable, s'il était frappé de mort à aut même, mais à la condition que, s'il était e vivant après la communion, il devrait être pour innocent. C'est le cas de dire qu'il prepour lui la meilleure part, car il était plus que ible que Dieu ne se mettrait pas à ses ordres opérer le miracle qu'il demandait à sa fan-

anmoins le peuple naïf était frappé par ce j de démonstration. Grégoire VIT le savait, et ! s'en privait pas. Un jour, dans l'église zzo, il tint le sermon suivant : c Dans les ées de la Germanie, un certain comte, riche et ant, et, ce qui dans cette espèce d'hommes lera presque un prodige, d'une foi pure et î vie innocente, selon les jugements humains, •ut il y a près de dix ans. Quelque tqmps après.

330 LA PAPAXJT& ANnCHBÉTIBÏOŒ.

un saint homme descendit en esprit aux en&n, et vit le même comte placé sur le degré le plus élevé d'une échelle. Il raconta que cette échelle semblait préservée, au milieu des flammes, d'un feu vengeur qui hruissait à l'entour, et que, pour recevoir tous ceux qui descendaient de cette même famille du comte, elle était là préparée. Il y avait en outre un noir chaos, un épouvantable abîme, infini en largeur et en profondeur, d'où s'allong^eait et montait la fatale échelle. Tel était Tordre de ceux, qui 0'y trouvaient placés, que le nouveau survenant s'arrêtait d'abord au premier échelon^ et que celui qui auparavant occupait cette place et tous les autres à la suite, descendaient d'un degré. Les héritiers de la même famille s'accumulant ainsi les uns après les autres, dans la durée des temps, sur cette même échelle, ils arrivaient successivement, par la nécessité d'une inévitable sentence, jusqu'au fond de l'enfer. Le saint homme qui contemplait ces choses, ayant demandé le motif de cette horrible damnation, et particulièrement pour quelle causées seigneur, son contemporain, était puni, lui qui avait vécu avec tant de justice, de décence et d'honnêteté, il entendit une voix répondre : C'est à cause d'un certain domaine de l'église de Metz que l'un de ses ancêtres a enlevé au bienheureux Etienne, et dont il a été le dixième héritier ; et pour G6la, tous ces hommes sont dévoués au mdme sup-

plice(l).> Après de tels récits, le peuple, eflfirayé dans sa simplicité, devait naturellement respecter le temporel des papes. C'était là, comme nous le verrons plus loin, ce que Grégoire Vil voulait protéger et fortifier avant tout : le reste lui importait peu, qu'il s'appelât morale ou qu'il s'appelât religion.

Dans une autre circonstance, Grégoire VII usa du môme stratagème. C'était après le concile de Wormà.' Eoland, homme savant et envoyé par le roi pour notifier les décisions de ce concile au pape et aux évêques qui étaient alors réunis en concile h Rome même, venait d'être introduit dans rassemblée* Après avoir présenté ses lettres, il s'écria en regardant Grégoire : « Le roi et tous les évêques ultramontains et italiens ordonnent que tu quittes à l'instant l'église romaine et le siège du bienheureux Pierre. » Puis, se tournant vers le clergé romain : € Et vous, mes frères, dit-il, vous êtes avertis de venir à la Pentecôte, en la présence du roi, pour recevoir un pape, puisqu'il est reconnu que celui-ci û*est pas un pape, mais un loup dévorant, » De telles paroles provoquèrent naturellement du tumulte. Grégoire le fit aussitôt emprisonner. Puis, pour se justifier, il commenta le symbole d'un œuf c merveilleux, » qu'il avait fait

{!) Cf. Pétri Damiant Opera^ lib. I, Ep.iX,

passer de main en main au commencement de la séance. M. Villemain lui-même ne peut s'empêcher de soupçonner que cette petite supercherie ait été préparée (1). Cet œuf de poule avait été trouvé, disait-on, près de Téglise SaiQt-Pierre ; sa coquille offirait en relief l'image d'un bouclier, au-dessous duquel était figuré un serpent, qui baissait la tête et roulait les plis de sa queue. Le pape le regardait comme un prodige. Aussi s'écria-t-il : t Frappons du glaive de la parole ce serpent qui porte le bouclier et Tépée contre l'église romaine. » A quoi le concile répondit aussitôt qu'il était le père des évoques, qu'il devait écraser le blasphémateur, et priver du royaume et de la communion de l'Eglise le roi de Germanie. Tout le peuple était convaincu, surtout depuis l'apparition de cet œuf^ que Grégoire VII était un homme extraordinaire et qu'il tenait du miracle. On l'a accusé de magie et de commerce avec les démons. Il n'en était rien; mais cela le faisait paraître plus redoutable.

Son ambition était sans mesure. Il voulait être le dominateur universel, non-seulement dans l'ordre spirituel, mais encore dans Tordre temporel. Il tonnait contre l'ambition et l'orgueil des rois, et il était doué, à lui seul, de plus d'ambition et de plus d'orgueil que tous les rois ensemble. Pierre Dali) T. II, p. 48.

mien lui-même avouait qu'en pensant à lui, il pensait à Satan. A lui, Grégoire, pape, comme au Christ, toutes les nations de la terre avaient été données en héritage. A lui appartenait le droit d'établir et de destituer les rois, de conférer et d'enlever les royaumes et les empires à qui bon lui semblait. Il était le seigneur des seigneurs ; l'empereur lui-même ne devait être que son vassal. Telles étaient ses prétentions, t Que l'empereur, disait-il à Canosse, nous remette sa couronne et les autres insignes de la royauté ! » Il voulait pouvoir en disposer à son gré. Ses fameux Dictatus sont, du reste, aussi formels que possible :

c Le pontife romain seul prend légitimement le titre d'universel. Seul, il peut déposer les évêques ou les réconcilier à l'Eglise. Au pape seul il est permis d'établir de nouvelles lois. Seul, il peut porter les insignes impériaux. Au pape seul tous les princes de la terre doivent baiser les pieds. Il y a dans le monde un nom unique, celui de pape. Il aie droit de déposer les empereurs. Nul concile, sans l'ordre du pape, ne doit être appelé général. Nul capitulaire, nul livre ne peut être admis pour canonique, sans son autorisation. La sentence du pape ne peut être cassée par personne; et seul, il peut casser les sentences de tous. Il ne doit être jugé par personne. L'église romaine n'a jamais erré et ne peut jamais errer, comme l'atteste

2d4 LA FJlPàVTB ANTICHRETIENNE.

TEcriture. Un pontife romain, s'il est ordonné selon les canons, devient aussitôt par les mérites de saint Pierre indubitablement saint. Quiconque n'est pas d'accord avec l'église romaine, ne doit pas être tenu pour catholique. Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité. >

De fait, autant il mettait d'habileté à achever d'amoindrir le plus possible le siège de Ravenne, qui pouvait encore porter ombrage à sa- suprématie (1), autant il mettait d'audace à réclamer l'Espagne, l'Angleterre, la Hongrie, etc, comme autant de fiefs du saint-siége. c Vous n'ignorez pas, écrivait-il au comte de Rouci, que le royaume d'Espagne a été de temps antiques un propre de saint Pierre, et qu'aujourd'hui encore, tout envahi qu'il est par les païens, le droit n'étant pas encore périmé, il n'appartient à aucun mortel, mais au seul siège apostolique (2) . » Du reste, la façon dont il déposa l'empereur Henri IV met suffisamment à nu son dessein d'établir une théocratie universelle, dont le pape seul devait être le théocrate.

Les circonstances le favorisèrent merveilleusement. Partout c'étaient des compétiteurs qui se disputaient la couronne, et qui s'efforçaient à qui mieux mieux de prévenir le pape en leur faveur. C'est ce que faisait Guillaume le Conquérant contre

(1) M. Villemain, loc, cit., t. I, p. 388, (e) Ibid., p. 395, 370,

fiarold, et Rodolphe contre Henri IV. A quelles concessions ne consentaient-'ils pas pour s'attirer la protection du pape, aussi bien que Robert Ouisoard, le comte de Rouci, et tant d'autres ! Cette protection du pape leur valait, en effet, rattachement des populations crédules. Grégoire VII, de son côté, en profitait pour imposer ses conditions et pour se donner l'importance d'un distributeur de couronnes (1). n est clair que des hommes comme Rodolphe et comme le comte de Rouci aimaient beaucoup mieux arriver au pouvoir, même comme vassaux du pape, que de n'y pas arriver du tout. Le fait de la donation de la couronne par le pape une fois accompli, celui-ci s'empressait d'en conclure son prétendu droit sur les rois et les royaumes. Ainsi se jouait cette auguste comédie. Il suffisait d'être doué de finesse pour la faire réussir. Or, Grégoire VII en avait au delà de toute expression. Visr à-vis des princesses, U savait à merveiUe déployer cet art de la flatterie de haut ton et de la tendresse spirituelle affectée, qui est si propre à séduire les fenmies portées au dévotisme : celle-là était une fille de saint Pierre, celle-ci une Débora, etc. Vis-à-vis des évêques, il recourait à cet autre genre de tendresse moitié amicale, moitié fraternelle, qui cherche à devenir paternelle, pour devenir eiisuite do-

(1) M. Villemain, t. II, p. 301, 302, 179, 180.

TMj LA PAPAl TÉ A>mCHRETIENNE.

minatrice ; sa lettre à Lanfranc de Cantorbéry est 8oas ce rapport un petit chef-d'œuvre (1). Vis-à-vis des comtes, princes et rois, il était plus affirmatif, avec prudence toutefois. Est-ce en souvenir de toutes les concessions homicides qu'il avait faites à Guillaume le C!onquérantsousle pontificat d'Alexandre II, qu'il fut ensuite si souple avec lui? (2) Nous ne savons. Toujours est-il que, celui-ci ayant résisté à ses désirs et lui ayant répondu sur un ton altier, Grégoire VII plia, trembla même, et lui écrivit qu'il était c la perle des princes (3). » Evidemment Grégoire VII connaissait trop les crimes de Guillaume pour parler sincèrement ; mais il avait besoin de son amitié contre l'empereur qu'il venait d'excommunier, et dans son zèle pour sa propre cause, ne rougissant pas de se faire courtisan, il caressait de la plume Guillaume et même la reine. De la même plume il écrivait à Robert Guiscard, pour lui oflrir son crédit contre Jourdain, prince de Capoue, avec qui il avait un différend (4).

Mais les desseins de Grégoire VII étaient d'une ambition tellement exorbitante, que la simple finesse, quelque grande qu'elle fût, était insuffisante à les réaliser. La fourberie, même sacrilège,

(1) M. Villemain, t. H, p. 242, 243.

(3) T. II, p. 261.

était encore nécessaire. Grégoire VU, loin de reculer devant un tel moyen, remploya avec empressement et mit vigoureusement la religion au service de sa politique. A l'entendre, sa politique était la cause même de la religion ; tous les chrétiens devaient voir dans chacun de ses adversaires un antechrist. Satan était avec ses ennemis ; mais lui, au contraire, était avec Dieu. Sa personne était la personnification même de saint Pierre. Quand on lui faisait des offrandes, c'était à saint Pierre qu'on les faisait ; quand sa colère éclatait, c'était la colère de saint Pierre; bien plus, quand il jugeait quoi que ce soit, son jugement était le jugement même de TEsprit-Saint (1). Il aflSrmait toutes ces impiétés avec un tel aplomb, que les vilains et même les seigneurs les acceptaient sans sourciller. Quiconque touchait à son domaine temporel ou osait lui désobéir, était coupable non-seulement de vol ou de désobéissance, mais c d'idolâtrie (2). » N'était-ce pas dire qu'il était Dieu , lui-même ? Les affaires du Christ ne le touchaient que médiocrement. Tandis qu'il excommuniait et vouait aux enfers Henri IV et tous les évêques, ses partisans, qui n'en voulaient qu'à sa prétendue suprématie sur toute chose, il était plein de condescendance pour Bérenger, qui se bornait à attaquer Jésus- Ci) Histoire de Grégoire VIT, t. If, p. 180, 1S2, 241. (2) Ibid., p. 152, 153, 254.

238 LA PÂPAtrrÉ AKnCHRÉTIBKXS.

Ohrist dans l'Eucharistie et qui laissait intacte la suprématie temporelle du pape.

C'est ici le lieu de noter une réponse qu'il fit à Wratislas, duc de Bohême» Celui-ci lui ayant de* mandé la permission de faire célébrer la messe en langue slave, Grégoire VII la lui réfusa, malgré la coutume contraire de TEglise primitive. Et le motif qu'il allégua était que, si l'Ecriture-Sainte était accessible à tous, elle serait avilie et exposée au mépris. Cet aveu, qui revient à dire que, si la liturgie était en langue compréhensible, elle serait abandonnée, n'est-il pas Taveu d'un sceptique? L'ancienne Eglise ne pensait pas de la sorte. Aussi Grégoire VII l'a-t-il attaquée dans sa lettre au duc: € L'Eglise primitive, a-t-il dit, a dissimulé beaucoup de choses, qui, plus tard, dans raffermissement de la chrétienté, dans Tâge adulte de la religion, ont été corrigées par les saints Pères, après un sévère examen (1) . » On ne pouvait mîe\ix dire que l'église romaine n'était déjà plus à cette époque l'Eglise chrétienne des premiers siècles.

On a prétendu que cet homme n'était conduit que par le zèle de la maison de Dieu, et qu'il avait consacré toute sa vie à rendre l'Eglise libre du joug des rois et des empereurs. Rien n'est plus faux. Bien loin d'avoir affranchi l'Eglise, il l'a enfoncée

(1) Histoire de Grégoire Vlly VA\v^.«î^.

LA PAPAUTE AXO^CHRBTIENNfi. tS9

davantage dans les inconvénients et les misères de la politique. Que n'a-t-il pas sanctionné, en effet, dans la conduite des Saxons et des Normands ! Dans le besoin qu'il avait de ces hommes pour lutter contre l'empereur et contre ses autres adversaires, il perdait facilement le sentiment de la justice. L'important pour lui n'était pas de sauver les âmes par la grâce du Christ, mais de se gagner des partisans et de se façonner des épées. Avec cela, il se passait aisément de l'Evangile. Il vojait sombrer l'Eglise catholique des premiers siècles ; mais que lui importait? A ses yeux, il n'y avait dans l'Eglise que la papauté, et dans la papauté que lui. De même que, pour sauvegarder ses intérêts temporels, il n'a pas craint d'occasionner trois fois le siège de Bome par Henri IV, et une fois l'incendie et le sac de cette même ville par les Normands de Robert Guiscard, de même il lui était indifférent de ruiner l'ancienne Eglise, dès qu'il réussissait à se poser lui-même avec la papauté sur le chandelier du monde politique, L'Italie et l'Eglise, loin de lui devoir de la gratitude, ne lui devraient que de la haine, si la haine était un sentiment chrétien. L'Europe tout entière devrait partager ce sentiment, qui semble sévère, mais qui n'est que juste : car, loin d'avoir hâté le progrès de la civilisation et du vrai libéralisme, il l'a considérablement entravé. Comme ou Va tîfe^-\\ifite.-

ment dit, « le parti politique dont Hildebrand ^ épousa la querelle en Allemagne, dit assez ce qu'il L faut penser du portrait de fantaisie que le néo-ca- z tholùAsme a voulu imposer à l'histoire^ lorsqu'il a , peint en lui un prêtre démocrate, armé de Tana- \ thème pour délivrer les peuples du joug de l'op- ^ pression monarchique et féodale. Ce lieu commun , ne résiste pas à une critique sérietise. Si Ton se met ■ au point de vue des idées, le système que Gré- \ goire VII se proposait de substituer à l'arbitraire ^ des rois était mille fois plus tyrannique encore : si ] Ton se place au point de vue des faits, on le voit le plus souvent aggraver le poids qui pèse sur les peuples, au lieu de le rendre plus léger... Le soulagement des peuples était le dernier objet dont les papes fussent préoccupés. Ils soutenaient tour à tour les peuples contre les rois et les rois contre les peuples, selon les opportunités de leur propre situation, et Grégoire n'agit pas autrement. Si l'intérêt démocratique était de quelque côté dans la lutte qui donna lieu à son intervention dans les affaires de l'Allemagne, c'était incontestablement du côté de l'empereur, l'allié des villes libres contre la féodalité saxonne. Le raisonnement qui a fait dire : D était l'ennemi de l'empereur, donc il était l'ami des peuples, est donc un non-sens historique (1). »

. (1) Histoire politique des papes ^ par P. Lanfrey, |>. llo, IH.

LA PAPAUTE ANTICHBETIENNE. 241

Que les ultramontains d'aujourd'hui se signent et I prosternent en prononçant le nom de Gré- )ire VII, c'est leur rôle. Pour nous, qui mettons iglise au-dessus de la papauté et la civilisation iritable au-dessus de la tyrannie, même théocrajue , qui voulons maintenir les droits des simes fidèles dans l'Eglise et qui ne consentirons mais à ce que l'arbitraire d'un chef remplace justice, nous ne voyons dans ce grand pape l'un très-petit homme et un très-mauvais chrétien, • ffce que ni l'épée ni la politique ne remplacent lonnêteté et la vérité. S'il est mort en exil, I n'est pas pour avoir aimé par-dessus tout, )mme il l'a dit orgueilleusement, la justice chréenne, mais bien la justice papale, c'est-à-dire, injustice.

Bref, Grégoire VII n'a été ni un théologien, ni a moraliste, ni même un homme moral, mais seument un honmie politique, et encore un homme )litique de la pire espèce : car il n'a craint de saifier ni la théologie ni la morale au succès de ses opres ambitions. De plus, si sa politique a pu nner de l'éclat à sa personne et à la papauté, à use de l'ignorance et de la superstition dans leselles ses contemporains étaient plongés, elle n'a :iré sur l'Italie et sur l'Eglise que des malheurs, n'a donc été pour le christianisme et pour la ciisation en Europe qu'un génie malfaisant, grand

us LA PAPÂlTTÂ AKTICHBinBlOaL

ultramontain, si l'on veut, et réritable préciu du jésuitisme contemporain, mais, dans le fond ritable fléau de Dieu sous les dehors hypoc d*un ennemi de Satan.

I«e pape «ItnoitottialBf préenvêemr 4e VAmiméhrUiît

Nous avons indiqué dans Thistoire de la papauté trois périodes ; la première, où il ne fut question lue d'une simple primauté d'honneur ; la seconde, )ù cette simple primauté d'honneur fut transforliée en véritable autorité; la troisième, où cette iutorité, considérée comme monarchique et su- )réme, fut à son tour transformée en infaillibiUté )t en omnipotence.

Au premier abord, il semblerait que, après cette roisième période, tout fût fini et que le concile u Vatican eût posé les colonnes d'Hercule de la apauté. Il n'en est rien. Le concile du Vatican 'a fait que clore cette troisième période. Après lie, une quatrième s'ouvrira, qui sera celle de impeccabilité papale. La logique y conduira inéitablement : car l'impeccabilité est la consé* uence rigoureuse de l'infaillibilité, quoi qu'en isent les ultramontains modérés d'aujourd'hui. En ffet, qu'est-ce que l'infaillibilitô doctrinale, sinon

l'impeccabilité de Tesprit? Nous mettons tons les docteurs du romanisme au défi de réfuter cette définition. Or, qui ne voit que Tâme de Thomme est une, et qu'il lui est impossible d*être impeccable dans Tesprit sans Têtre en même temps dans la conscience ? Donc , après avoir pcoclamé que le pape est infaillible dans son enseignement, les romanistes proclameront qu'il est également impeccable dans ses actes.

Du reste, cela leur sera facile. Ils n'auront qu'à recourir à ce diacre de Pavie qui, au commencement du sixième siècle, affirma, sans hésiter, que le pape, en montant sur la chaire de saint Pierre, devient, par le fait, impeccable (1). A la même époque, saint Avit de Vienne accueillit, dit-on, avec satisfaction cette opinion du diacre Ennodius. Au onzième siècle, Grégoire VII la mit en lumière dans ses Dictatus. Non content de déclarer, au nom de son autorité suprême, que l'autorité séculière vient du diable et qu'il n'y en a qu'une seule qui émane de Dieu, la sienne, il posa encore en axiome indiscutable que c le pape, dès qu'il est ordonné selon les canons, devient, par les mérites de saint Pierre, indubitablement saint. i> Voilà, assurément, plus de documents qu'il n'en faut, suivant la méthode ultramontaine , pour enseigner

(1) Histoire de Grégoire VU, par M« Villemain, 1. 1, p. 94.

LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIEXNE, 245

urbi et orii que la sainte Eglise catholique tout entière a cru et enseigné , toujours et partout, Timpeccabilité et la sainteté immaculée du pape. Déjà maintenant, les masses ignorantes et superstitieuses de Tultramontanisme confondent si bien Tinfaillibilité et la sainteté du « saint Père, » qu'elles tiendraient pour un mauvais catholique et pour un hérétique en germe quiconque oserait dire que le pape infaillible peut être, de fait, un criminel. Loin de répugner à cette idée du pape infailliblement saint, les masses se l'approprient très-bien : elles ont besoin d'un homme -dieu qu'elles voient chaque jour, qu'elles touchent chaque jour, qu'elles entendent chaque jour. Le Christ, par cela même qu'il est dans le ciel, ne leur suffit pas. Il leur faut un homme-dieu permanent, toujours visible sur la terre, et passé à l'état d'institution. Les masses du paganisme, loin de contrarier leurs prêtres dans l'apothéose de l'homme, les ont favorisés. Il en sera de même des masses du romanisme, ce nouveau paganisme mal déguisé.

Loin de s'opposer à la déification du pape, elles Tacclameront.

Sans être prophète, nous pouvons affirmer que, dans peu de temps, les grandes lignes du programme de cette quatrième période s'accuseront Bu£Ssamment pour être visibles à tous les regards.

Le projet de faire définir l'immaculée conception

246 LA PAPAUTÉ ANTICUBÉllENNE.

de saint Joseph ne servira pas peu à accréditer ridée du pape immaculé. Mais les jésuites auront bien d'autres cordes à leur arc, et ce ne seront pas eux qui seront embarrassés pour faire sortii! du nouveau Sacré-Cœur tout ce qu'ils roudrofit.

Or, n'est-il pas évident que le pape, ainsi Compris, ne tient la place du Christ que pour le supplanter? De fait, le Christ n'est-il pas de plus en plus oublié, à mesure que le pape est de plus en plus exalté? Que les ultramontains le nient à leur gré) c'est là un fait qui restera comme le signe caractéristique de cette génération. De moins en moins chrétienne, elle devient de plus en plus pa^piste. Nous avons donc raison de signaler au monde chrétien le pape ultramontain comme un précurseur de l'Antéchrist, Loin de continuer l'œuvre du Christ, il la mine en dessus et en dessous. Loin de solidifier l'Eglise du Christ, dont il se dit sacrilégement la pierre angulaire, il l'ébranlé. Loin de répandre la parole du Christ, il n'enseigne que de nouveaux dogmes et de nouveaux principes, tous inventés pour assurer le succès de son autocratie spirituelle et temporelle. Loin de dégager les âmes de l'esprit du monde par le véritable spiritualisme du Christ, il les y enfonce de plus en plus par un dévotisme matériel qui surpassera bientôt celui du paganisme, et par des agisse* ments politiques qui, bien que légitimistes, ne se

MilÉMMMHM

légitimeront jamais. Comme ces Juifs de la décadence qui ont remplacé les livres de l'Ancien Testament par un Talmud sectaire, il remplace les livres du Nouveau Testament par un nouveau code de théolo^e jésuitique, qui fait regretter, non-seulement les livres des anciens Pharisiens, mais même les livres des bonzes de Tlnde. Son Eglise nouvelle vaut son nouvel Evangile : il la dit catholique ou universelle, mais elle n'a d'universel que son ambition ; il la dit sainte et apostolique, mais ce sont là des qualifications qui ne conviennent plus ni à sa doctrine ni à sa morale ; on sait qu'elle n'est que romaine, dans le sens le plus circonscrit, le plus mesquin, le plus coupable, le plus papiste du mot. Il se dit lui-même le vicaire du Crucifié ; mais il n'a de commun avec le Christ ni le palais du Vatican qu'il habite, ni les millions dont il enrichit sa curie , ni la couronne royale qu'il réclame, l'anathème sur les lèvres. S'il consent à être vicaire, ce n'est pas du Crucifié, mais du Roi de gloire, de Celui qui a créé le monde, de Celui qui trône dans le ciel, et surtout de Celui qui gouverne tous les peuples de la terre dans son infinie puissance. De temps en temps, il affecte envers le Christ un zèle qui semble aux simples ne pouvoir provenir que de l'esprit même du Christ : « Maître, s'écrie-t-il, loin de vous la souffrance et la croix, absit a te^ Do-

miîie^ own erit tïbi hoc. > Mais, comme au temps de saint Pierre, dont il n'est le successeur que dans ce zèle antichrétien , il n'a qu'à écouter la réponse du Christ : « Vadeposl me, Satana, va derrière moi, Satan! Scandalum es mihi, tu m'es un scandale ! Quia non sapis ea qum Dei sunt , sed ea qu3d hominum, car tu ne comprends pas les choses de Dieu, mais seulement les choses des hommes! (1) »

Si Jésus-Christ même a comparé saint Pierre à Satan, que ne devons-nous pas dire, nous, après dix-neuf siècles, du pape ultramontain!

Déjà au sixième siècle, le pape saint Grégoire le Grand écrivait contre l'ambition antichrétienne de Jean, patriarche de Constantinople : c Quiconque s'appelle l'évêque universel ou désire ce titre, est par son orgueil le précurseur de l'Antéchrist (2). » A cette époque, le pape défendait le christianisme. Mais depuis, avec quel empressement les évêques de Eome n'ont-ils pas revendiqué, et pour eux seuls, le titre d' «évêque universel! » Quiconque leur refuserait ce titre aujourd'hui, ne serait-il pas regardé par l'église romaine tout entière comme traître envers la vérité catholique qu'il blesserait, envers la dignité papale qu'il amoindrirait, envers le concile du Vatican qu'il insulterait? Que nous

(1) Evangile selon saint Matthieu, ch. XVI, v. 22, 23.

(2) Liv. VII, Lettre 33*.

LA PAPAUTÉ ANTICHRÉTIEKXE, 249

sommes loin du sixième siècle, et quelle singulière contradiction entre saint Grégoire le Grand et le fameux Grégoire VII ! Comme celui-là réfute admirablement celui-ci!

Donc, au nom même du pape saint Grégoire le Grand, nous devons considérer et condamner les papes ultramontains comme des précurseurs de TAntechrist. Au douzième siècle, Gerhoch de Reigesberg écrivit un livre qu'il intitula c De la Mecherche de l'Antéchrist^ » et dans lequel il attaqua vigoureusement la curie romaine (1). Or, s'il en était ainsi au douzième siècle, avec quelle énergie ne devons-nous pas flétrir Tanticbristianisme de la papauté, depuis les honteuses révélations qu'elle nous a données d'elle-même au moyen âge ? Maintenant, en eflFet, il est facile de comprendre à qui s'applique ce qui est dit, dans Y Apocalypse^ de cette bête à sept têtes qui séduit toute la terre et qui s'en fait adorer (2). Depuis longtemps les hommes les plus chrétiens voient Rome, c'est-à-dire, la papauté, dans cette grande Babylone qui enivre toutes les nations du vin de sa colère et de ses débauches (3), qui s'accouple avec tous les rois de la terre et avec toutes les politiques dans lesquelles

(1) De investigatione Antichristi, Voir les Archives des sour» ces de Vhistoire d^ Autriche , XX, 140 et suiv. — Le Pape et le Concile, par Janus, p. 240.

(2) Ch. XIII, V. 3 et 8.

(3) Ch. XIV, V. 8.

250 LA PAPAUTÉ AMTICHBÉnENNK.

elle trouve la satisfaction de ses intérêts, qui se couvre d'or, qui condamne sans pitié les Saints h mourir, qui se gorge de leur sang, qui répond à tout par le mot « mystère, » qui finit par crouler sur ses sept collines et par devenir l'habitation des esprits de ténèbres (1), en attendant le renouveHement de la terre et l'apparition de la Jérusalem céleste (2). En vérité, tous les détails de cette description ne s'appliquent-ils j>as merveilleusement à l'église romaniste?

Saint Jean est plus explicite encore dans sa /** Epttre que dans son Apocalypse. De son temps, il y avait déjà, ditril, beaucoup d'antechrists, n%nc antichristi multi facti sunt. Et TAntecIirist est celui qui nie le Père et le Fils, et qui dissout Jésus, Aie est Antichristus quinegatPatrem eûFilium... et omnis spiritus qui solvit Jesum ex JDeo non est, et hic est Antichristus (3). Or, que fait le pape ultramontain, sinon s'affirmer perpétuellement luimôme et lui seul? Est-il encore question soit du Père soit du Fils î Hélas ! non. Ce n'est plus Jésus- Christ que l'on prêche dans les temples romanistes, mais le pape. Suivant les romanistes, les vrais catholiques ne se reconnaissent plus à leur amour pour le Père et pour le Fils, pour le Christ et

(1) Ch. XVII et ch. XVni.

(2) Ch. XXI.

(3) Ch. n, V. 18, 22; IV, 3.

UL PAPAUTÉ AKTICHRÉnENNE. 251

pour son Eglise, mais uniquement à Tamour qu'ils témoignent extérieurement envers le pape. Le pape étant la règle de la foi, c'est Tamour pour le pape qui est la règle de la sainteté. Le pape, il est vrai, ne se dit que le lieutenant du Christ, mais regardez bien : n'est-ce pas, au fond, pour mieux jouer le rôle de capitaine ? De fait, il ne tient pas la place du Christ, il la prend et il Toccupe, ce qui est bien différent. Jésus-Christ' n'est que le chef invisible. Or, avec l'organisation actuelle des choses ecclésias« tiques, avec la façon jésuitique dont elles sont centralisées dans les mains d'un homme qui n'est nulksient invisible,on se demande à quoi sert un tel chef. Le seul chefTéritaile est le chef fdsible^ et le seul chef visible c'est le pape. Dissoudre le Christ et le résoudre dans le pape, voilà ^tout le romanisme actuel. Or, comme dit saint Jean, c tout esprit qui dissout Jésus, n'est pas de Dieu, et il est l'Antéchrist. »

Quelle nouvelle preuve de l 'antichristianisme de la papauté, de la curie et de l'église romaine, n'au^ rait-on pas, si Ton considérait toutes les victimes qu'elles ont faites, non-seulement parmi les incrédules qu'elles ont rendus plus incrédules encore, mais aussi parmi les fidèles qu'elles ont condamnés aux larmes, à la misère et à la mort! € Jérusalem^ Jérusalem j qux occidis prophetas ! Jérusalem, ô toi qui tues les prophètes ! t Ne dirait-oja pas que

ces paroles, prononcées par Jésus-Christ contre Jérusalem des Pharisiens, s'appliquent, avec p d'exactitude encore, à la Rome des Papes? Q est le prophète, Thomme de Dieu, le réformate qu'elle n'a pas fait mourir, au grand jour ou di l'ombre? Sans parler ni des morts violentes qui ( eu lieu dans les cachots du pape, ni des homici( qui ont été commis en son nom, de combien d' sassinats moraux Rome ne s'est-elle pas rend coupable par ses mises à Vindex^ par ses exco munications, par ses interdits, par ses censures toutes sortes! Combien de prêtres honorables n t-elle pas jetés sur le pavé des rues, sans pa: sans abri, uniquement parce qu'ils ne voulais pas prévariquer, soit en abandonnant leur ancien foi, soit en livrant leur conscience à tous les c priées des évêques soudoyés par elle! Rom Regarde, regarde les mains de tes inquisiteurs, tes cardinaux, de ton pape : oui, certes, celles Macbeth étaient moins tachées!... Et voilà ] hommes qui se prétendent, à l'exclusion de q que . ce soit, les dépositaires de l'esprit et de charité de Jésus-Christ!.,.

En vérité, que ne dirait pas saint Grégoire Grand, s'il vivait de nos jours, s'il était témoin < la révolution immense qui s'accomplit sur le sié{ même qu'il a occupé, et qui, grâce à l'indifféren de ceux qui ne savent pas et à la lâcheté de cei

qui savent, achève de transformer l'église catholique d'Occident en église papiste !

Pour nous, quoi qu'il doive nous en coûter, noua continuerons à protester de plus en plus contre une telle corruption des choses. Nous avons condamné les honnêtes gens de Paris, qui, dans la dernière révolution, se sont croisé les bras et ont laissé parleur engourdissement égoïste incendier leurs propres maisons. Nous ne voulons pas les imiter, quand il s'agit de l'Eglise du Christ, et nous lutterons, même au péril de notre vie — laquelle, du reste, nous importe peu— contre les incendiaires spirituels, qui, Terreur et le nom du pape, sur les lèvres, veulent réduire en cendres la vieille cité de Dieu, dépouiller les consciences de leurs droits, les asservir à leur profit, et mettre, dans ce but, leur Pape-Roi-Dieu à la place de Jésus-Christ, seul chef et seul sauveur.

Que chacun réfléchisse enfin sur les devoirs qui I incombent, dans ces temps mauvais, à tous ceux qui veulent travailler, non pas par de vains désirs, mais par des actes positifs et eflScaces, à sauver des morsures de Thydre papale le christianisme et la civilisation qu'elle dévore. Que chacun surtout médite ces paroles, si vraies, du métropolitain d'Athènes : « Ce qui est surtout nécessaire, c'est une déclaration pleine et nette contre le despotisme de l'église romaine. L'Eglise orthodoxe ne souflfre pas

t54 LA PAPAUTE ANTICHRÉTIENNE.

même Tombre de cette souveraineté illégale et antiehrétienne : elle n'a reconnu de tout temps qu'un seul et unique chef, fondateur et pasteur, Jésus- Christ (1). »

(1) Lettre de Mgr Théophile, président du Saint-SjDode de Grèce, au R. Père Hyacinthe, 5 (17] novembre 1871. Espérance de Roms^ n. 4, p. 41.

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