Ep. XVI
- 3. Voy. notamment la lettre où Innocent III enjoint à son légat, en Angleterre, de faire nommer aux abbayes et aux évèchés de ce royaume des hommes dont il soit sûr. Ep. XVI, 138.
mes, le pape, à son gré. les transfère, les suspend, ou les dépose. En somme, personne n'est évêque que (( par la grâce du Saint-Siège » ; le mot n'y est pas, mais le fait. Ce sont, on peut le dire, moins des évêques que des sujets que gouverne Innocent III; ils en ont l'attitude, ils en ont aussi le langage'.
Pour compléter ce tableau, ajoutons qu'il n'y a plus d'assemblées générales de l'Eglise. A la place de ces synodes que, presque chaque année, Grégoire YII réunissait à Rome, et dans lesquels on sentait vivre, en quelque sorte, l'Eglise universelle, on ne trouve que le conseil particulier du pape, le conseil des cardinaux. Ce qui reste des conciles n'est plus qu'un simulacre. Déjà, sous Alexandre III, on ne voyait dans les conciles qu'un moyen d'entourer de plus de solennité les décisions notifiées par le pape. Le troisième synode de Latran, en 1179, est appelé dans des écrits contemporains « le concile du souverain pontife' ». Au quatrième et fameux synode de Latran, qui eut lieu sous Innocent III en 121o, et auquel assistèrent 453 évêques, le rôle de ceux-ci consista uniquement à entendre et approu-
1. Voy. la lettre de l'évéque de Paris (Ep. III, 13), et aussi (Ep. XVI, 44) une lettre de l'évéque de Béziers dont la suscription se termine par ces mots : « Servus ejus (pap^e) humilissimus, cum sanctissimorum pedum osculo, salutem. »
2. Dans Trouillat, Documents de Bâle, I, 389 : « In generali concilio summi pontificis — judicatum est. » (Note citée par Dollinger, p. 214.)
ver les décrets rédigés parle Saint-Siège \ A partir de ce moment, la dénomination à'évêqiie universel^ revendiquée à plusieurs reprises par les papes et insérée par Grégoire YIl dans ses Dlctatus'^, devient une réalité. On peut dire plus : Innocent III est dès lors l'évêque unique de la chrétienté.
Telles sont les principales considérations qui peuvent être déduites des lettres d'Innocent III relatives aux aiîaircs ecclésiastiques. Toutefois, si l'on se bornait à ces considérations, on n'aurait qu'une idée incomplète de la situation de l'Eglise. Après avoir constaté le pouvoir absolu de la papauté, il faudrait rechercher les effets de ce pouvoir sur l'ensemble de FEglise. Il faudrait montrer les évêques se désintéressant de leurs devoirs pastoraux en proportion du peu d'étendue laissé à leur action, les dissensions naissant du droit d'appel au sein des églises comme dans les monastères, une sorte de désorganisation se substituant peu à peu à l'unité par les régimes d'exception qu'à des degrés divers créaient les privilèges, le clergé transformé, pour ainsi dire, en un monde de plaideurs^ les
1. K Facto prius ab ipso papa exhortationis sermone, recitatasunt in pleno concilio capitula lx, qiise aliis placibilia, aliis videbantur onerosa. » Math. Paris. Angl. hist. maj. Parisiis, 1644,in-f°, p. 188.
2. Voy. la sentence n" 2 des Dictatus. Cf. ce que nous avons dit à ce sujet dans notre Étude sur Nicolas I'^^.
3. Les procès étaient tellement multipliés, qu'Innocent III disait que ce n'étaient plus les plaideurs qui fuyaient les procès, mais les procès qui fuyaient les plaideurs. Ep. II, 46.
17i LA PAPAUTE AU MOYEN AGE.
églises appauvries par les frais énormes des procès \ les évêques chargés de dettes-, la justice à Rome achetée trop souvent à prix d'argent^; en un mot, l'Eglise déviant de sa voie, atteinte en sa vitalité, se désagrégeant par les dissensions intestines, rompue dans son unité et s'altérant déjà par la corruption. Il faudrait montrer enfin cette Eglise romaine, dans laquelle s'étaient absorbées les églises locales, se viciant à son tour et devenant « un champ de bataille pour les plaideurs », une espèce de (( bureau européen », où, au milieu de notaires^ de scribes et d'employés de toute sorte, on ne s'occupait que de procès et d'affaires, — en d'autres termes, cessant d'être une véritable Eglise pour n'être plus que la Cour de Rome ou la Curie Romaine.
Cette situation, signalée avec amertume par les contemporains, et dont on saisit les traces dans la correspondance d'Innocent III, a été, plus d'une fois, constatée parles historiens'. Toutefois on au-
\. u Romnno plumbo nudantur ecclesire. ->•> Etienne de Tournay, Ep. XVI. Innocent III fait souvent allusion aux dépenses que, par les voyages fréquents et les longs séjours à Rome, les procès nécessitaient.
2. Voy. Math. Paris, Hist. Ang. anno 1215. — DôUing., p. 200,
3. Jean de Salisbury, Polycrat. VI, 24 : « Justitia datur pretio. »
4. Voy. dans DoUinger les nombreuses citations des écrivains contemporains faites à l'appui de ces considérations. — Voy. aussi des citations analogues dans Schniidt, Hist. des Albigeois, t. I, passim.
rait tort de faire peser sur la seule époque d'Iuuocentlll la respousabilité d'une telle situation. Née du pouvoir excessif de la papauté, cette situation avait commencé avant lui; elle s'aggrava sous ses successeurs. La lecture attentive des documents permet de suivre, à leur véritable date, les progrès d'un état de choses dont l'on n'a pas suffisamment marqué la succession. Ainsi, à ne parler que du changement de l'Eglise romaine en curiey changement considéré par les hommes pieux du temps comme funeste pour la religion, on peut en placer l'origine vers le milieu du xii^ siècle \ un peu avant le moment où le collège des cardinaux se vit chargé^ à l'exclusion du clergé et des fidèles % de pourvoir à l'élection des papes. Ce qu'on peut dire en somme, c'est que le pontificat d'Innocent III, qui marque, pour la papauté, l'apogée du pouvoir absolu, marque aussi, pour l'Eglise, le commencement d'une décadence qui, un siècle après, arrivera au dernier degré sous les papes d'Avignon.
Ainsi fut viciée , dans ses effets , l'œuvre de Gré-
1. « Nunc (licitiir Curia Romana qiiœ antehac dicebatur Ecclesia Romana. Si revolvantur antiqiia Romauorum pontificum scripta, nusquam in eis reperitur hoc noraen, quod est Curia, in designatione sacrosantœ Romanœ Ecclesiae... » Gerohi liber De corrupto statu Ecclesiœ ad Eugeniura III papam. Bahiz., Miscelt., edit. Mansi, 1761, in-fo, t. II, p. 197.
2. Le pape Alexandre III, élu en 1160, paraît être le dernier qui, dans sa lettre encyclique, ait dit : « Fratres nos, assentiente clero ac populo, elegerunt. •>■> Voy. Baron., A7îh. eccL, t. XIX, p. 153,
17G LA PAPAUTE AU iMOYEX AGE.
goire VII. Il s'était servi de la puissance du Saint- Siège pour réprimer les désordres de l'Eglise, et cette puissance, étendue inconsidérément par ses successeurs, avait produit d'autres désordres. En même temps que l'Eglise s'altérait, la papauté, à son insu et par les mêmes causes, se trouva transformée. Elle se vit amenée à déserter les choses spirituelles pour le tracas des aiïaires, la théologie pour le droit. Dollinger remarque avec raison que, dans le même temps que grandissait la puissance pontificale, une nouvelle législation. — dont les Fausses Décrétâtes, les travaux de Fécole grégorienne et le décret de Gratien constituaient les principaux éléments, — s'était élevée pour la soutenir. Obligé, dans ses rapports avec l'Eglise, d'invoquer ce nouveau droit, d'en faire l'application constante et minutieuse, le pape devait, avant tout, être un juriste. Nous avons vu que c'était là en effet le côté dominant de la personnalité d'Innocent III et son titre principal à l'admiration de ses contemporains. Mais, pas plus pour l'époque d'Innocent III que pour celle de Grégoire YII, nous ne saurions être d'accord avec Dollinger sur l'importance qu'il attache aux falsifications introduites dans cette législation. En attribuant, au degré où il Ta fait, les progrès de la puissance pontificale aux efforts réunis de l'ambition et de la fraude, il a méconnu les convictions sincères qui portèrent les papes à se regarder tout ensemble comme les successeurs de l'Apôtre et les
magistrats suprêmes de la chrétienté. Il a méconnu aussi les tendances générales dont Grégoire YII luimême, malgré l'indépendance de son génie, avait subi reflet, et qui, au temps d'Innocent III, entraînaient non seulement les pouvoirs spirituels, mais les pouvoirs séculiers, vers la forme autocratique. S'il ne nous fallait sortir de notre cadre, il ne serait pas sans intérêt d'établir, sur ce point, un parallèle entre la société laïque et la société religieuse, de montrer, dans celle-là, la royauté attirant peu à peu à elle toutes les affaires au moyen des appels, substituant dans ses conseils les légistes aux grands vassaux, propageant dans les écoles un droit nouveau où le Prince était tout, affaiblissant ainsi dans leur indépendance les barons féodaux, comme la papauté les évêques,, et s'avançant comme elle, mais plus tardivement, vers la domination absolue.
La papauté ne déviait pas seulement de son caractère par la nécessité oi^i elle était d'abandonner la théologie pour le droit. Noyée sous le flot des affaires sans nombre qui affluaient vers elle, elle perdait de vue les horizons de la spiritualité. Nous avons montré Nicolas P'^partageant avec peine son attention entre les occupations incessantes qui s'imposaient à sa sollicitude. Déjà, plus de deux siècles avant lui, Grégoire le Grand se plaignait que son esprit, fatigué de soucis , ne fût plus capable de s'élancer vers les régions supérieures. Combien, depuis cette époque, les choses s'étaient aggravées! « Emporté,
écrivait Innocent IIT. dans le tourbillon des affaires qui m'enlacent de leurs nœuds, je me vois livré à autrui et comme arraché à moi-même. La méditation m'est interdite, la pensée presque impossible; à peine puis-je respirer \ » Une autre particularité sur laquelle se tait Innocent III, mais qui résulte de faits épars dans sa correspondance, c'est que, forcé par la multiplicité des affaires, auxquelles il ne pouvait suffire, d'élargir en proportion la sphère d'action ou d'influence de ses cardinaux et de ses légats, il les laissait empiéter sur son autorité et s'arroger une indépendance qu'il était impuissant à réprimer \ On peut même dire, sans outrepasser la vérité, que, dans ses lettres. Innocent III apparaît plus d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses cardinaux. Et ainsi, quand on y regarde de près, on s'aperçoit que ce pape, maître absolu de l'Eglise, était écrasé par les affaires et dominé par ses conseils,
Si les modifications que subissait la papauté échappaient à l'attention dinnoeent III, entrevit-il du moins la décadence de FEglise? Rien dans ses lettres ne le fait supposer. Si, dès le commencement de son pontificat, des symptômes de désorganisa-
1. Sermons, Prologue à l'abbé de Citeaux. Voy. édit. Migne, t. IV. col. 311.
2, Voy, dans D. Bouquet, t. XIX, p. 590-605, une lettre d'Innocent III à son légat Robert de Courçon. — Voy. aussi Journal des Savants, année 1842, p. 484, note 2 (article de M. Avenel sur VHistoire d'Innoceîit III .
tion fussent apparus à son esprit, il eût formé sans doute quelque projet d'amélioration, quelque plan de réforme. Or il n'en est rien. Les lettres où il notifie son élection ne révèlent aucune idée de ce genre'. Il n'y fait guère que s'excuser d'avoir été porté si jeune au pontificat; il avait en effet trenteneuf ans quand il ceignit la tiare. Dans ses dernières années, il laisse percer toutefois quelque préoccupation sur la situation de l'Eglise, mais sans que cette préoccupation semble lui avoir suggéré aucun dessein réparateur^ Si l'on ne peut voir dans Innocent III un réformateur, encore moins peut-on voir en lui un inspiré. L'ardeur de la foi ne le consume pas, comme elle consumait Grégoire YII. Certes il se montre attentif, zélé même à remplir tous les devoirs que le pontificat lui impose^ mais il n'y met pas, comme Grégoire VII, son âme tout entière; il y met bien plutôt sa sagesse et toute son habileté : MeJiiento, écrit-il à un évèque, qiiod regimen cmimarum est ars artiurrv'. Très instruit pour son temps, doué de la plus heureuse mémoire, non moins versé dans le droit civil que dans le droit canon, d'un esprit prudent et méthodique, persévérant par carac-
1. Voy. avec ces lettres (commencement du livre l^r des registres), les sermons d'Innocent III in consecralioneKoniani pontificis.
2. Voy. ses lettres de convocation au concile de Latran (liv. XVI des registres) et les sermons prononcés par lui à l'occasion de ce concile.