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Agé alors de trente-huit ans, Innocent III n'était point ce fanatique qu'on s'est accoutumé à juger à travers les souvenirs de cette guerre de ruines, de sang et de feu qu'on nomme la guerre des Albigeois. Il partageait, il est vrai, les idées de Grégoire VII, mais il n'en n'avait ni le génie ni l'ardeur passionnée. C'était un esprit réfléchi et tenace. Dans ses entreprises, une fois décidé, il allait jusqu'au bout. Mais il n'aimait à engager son autorité que ^ùr de réussir, et il usait de tous les ressorts de la prudence avant d'imposer sa volonté. La guerre civile avait déjà éclaté en Allemagne, qu'il n'avait rien dit encore dans le débat. Non seulement l'Allemagne, que cette lutte divisait, mais l'Italie, l'Angleterre, la France attendaient qu'il se prononçât. Se contenteraitil. en arbitre équitable, de peser la valeur de l'élection et de comparer le nombre des suffrages ; ou, subordonnant ces conditions aux avantages du Saint-Siège, voudrait-il avant tout un prince qui se montrât dévoué aux intérêts de l'Église? Dans ce dernier cas, on devait supposer qu'il n'accueillerait qu'avec défiance les concessions que les compétiteurs sembleraient disposés à lui faire; car, porté à mal juger les hommes, au point d'avoir écrit un livre, déjà célèbre, sur la bassesse humaine \ il n'ignorait pas à quels mensonges pouvait conduire le désir du succès. Il est vrai que. malgré ces idées, il manquait de clairvoyance. Or Philippe, qui joignait à une fermeté naturelle une invincible fierté, avait un caractère peu disposé aux concessions.
1. Ce livre, un des plus connus au moyen âge et l'un des premiers imprimés à la fin du xv^ siècle, avait pour titre : De Con^ tempiu mundi.
mais sur. OUou, plus jeune de quehjues années que son compétiteur et porté à la mollesse, était d'un caractère flexible jusqu'à rhumilité, mais incertaine Entre ces trois hommes de nature et d'humeur différentes, la lutte allait se décider. Les princes ecclésiastiques et séculiers de rAllemagne n'avaient qu'un rôle accessoire dans ce débat, étant prôts à se diriger en un sens ou un autre selon l'impulsion des événements.
Il était difficile au pape d'être tout à fait impartial. Malgré les réclamations réitérées de la cour de Rome, les Hohcnstanfcn avaientgardc les possessionsitaliennes auxquelles prétendait le Saint-Siège en vertu d'un legs de la princesse Mathilde si chère à Grégoire VII. A diverses reprises, Frédéric Barberousse, Henri Yl et Philippe lui-même avaient envahi les Etats pontificaux; ce dernier avait même été excommunié pour ce fait parle prédécesseur d'Innocent III -. Ajoutons que, par leur persistance à s'approprier les biens que laissaient, après leur mort, les évoques de l'empire, ces princes s'étaient également attiré la réprobation du Saint-Siège. La famille d'Otton, au contraire, avait toujours montré pour la cour de Rome une grande condescendance, et luimême semblait prendre à cœur de suivre cet exemple^. Le jour où il était couronné à Aix-la-Chapelle, il jura de ne jamais élever de prétentions sur la succession des princes ecclésiastiques et de restituer à l'Église romaine
1. Cette différence de caractère entre les deux princes ressort manifestement de leur correspondance.