‹ La papauté au Moyen ÂgeChapitre 194 sur 227 · Lettre d'Innocent III au roi d'Angleterre. Ep · texte numérisé non relu

Lettre d'Innocent III au roi d'Angleterre. Ep

de ces raisons ne peut être alléguée contre Otton, à qui l'on peut reprocher uniquement d'avoir été élu par un nombre moindre d'électeurs et de se trouver inégal en forces avec son adversaire. Otton, dévoué à l'Église et issu de princes recommandables comme lui par leur piété , doit donc être choisi à l'exclusion de Philippe ^

Le fait d'excommunication allégué contre Philippe n'était qu'un prétexte; il y avait même telle circonstance, trop longue à rapporter, d'après laquelle ce prince pouvait se dire absous. Quanta l'argument tiré des constitutions de l'empire, il n'était pas acceptable. Le pape n'avait pas mission de les sauvegarder; et c'était aller directement contre la liberté des électeurs que d'établir, au nom de cette liberté, une catégorie d'éligibles. La véritable pensée que cachait cet argument et que le pape ne disait pas, c'était que son droit d'approbation dans l'élection des empereurs devenait purement fictif et s'annulait totalement, si l'hérédité se substituait en fait au principe d'élection. On voit qu'en somme tout se réduisait, dans l'esprit du pape, à des considérations fondées sur les dispositions des compétiteurs à l'égard du Saint-Siège. Tandis que Philippe prenait son point d'appui en Allemagne, Otton cherchait le sien à Rome. Le premier représentait le parti laïque et national, le second le parti ultramontain. Avec Otton, Innocent III atteignait un double but : il sauvegardait les États du Saint-Siège, avait même l'es-

1. Deliberatio domi ni papse Innocenta super facto imperii, Ep. 29. Le texte de cette délibération comprend sept colonnes dans l'édition de l'abbé Miffne.

poir de les étendre, et maintenait l'empire sous la tutelle du sacerdoce.

Au sortir de cette délibération, le pape fit rédiger, à l'adresse de tous les princes et seigneurs de l'Allemagne, une bulle où il leur enjoignait de reconnaître Otton comme souverain et déliait de leur serment ceux qui avaient juré fidélité à son rivaP. En outre, une lettre particulière, destinée à Otton, l'informait de la faveur dont il était l'objet. Cette lettre, la première que lui eût encore adressée le Saint-Siège, portait en suscription ces mots significatifs : « A l'illustre roi Otton, élu empereur des Romains^-. » L'un et l'autre message furent confiés à un notaire de la chancellerie apostolique et au cardinal Guido, évêque de Palestrine, que le pape envoya en Allemagne, à titre de légat, pour y présider en son nom à l'instauration d'Otton. A partir de ce moment, le débat entre dans une nouvelle phase. En môme temps que l'intrigue se développe et s'anime, elle grandit par son objet. Il ne s'agit plus seulement de savoir à qui, de Philippe ou d'Otton, sera conservée la couronne, mais qui, de l'Église ou de la société temporelle, demeurera victorieuse. Il y avait alors trois ans que l'Allemagne était en proie aux dissensions et à la guerre civile.

1. Ep. 33: « Universis tam ecclesiasticis quam ssecularibus principibus Alemanniœ. »

2. u Illustri regi Ottoni in Romanorum imperatorem electo. » Ep. 32. Cette lettre est du 1er mars 1201.

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Les contemporains ont reproché, non sans raison, à Innocent m d'avoir sacrifié, dans ses préférences pour Otton, la paix de l'Allemagne aux intérêts du Saint- Siège. Sans l'intervention du pape, la lutte finissait. A la vérilé, il ne croyait susciter qu'un trouble passager; il était persuadé que les injonctions de la cour de Rome auraient assez de force pour triompher des partis et rallier les suffrages En attribuant cet ascendant au Saint-Siège, Innocent III se trompait. Ce pape, avec d'éminentes qualités, eut une intelligence médiocre des besoins et des tendances de son époque. Durant un pontificat de plus de dix-huit années, il s'épuisa en vains efforts pour ranimer la vivacité des premières croisades, sans se rendre compte que les imaginations désabusées cherchaient d'autres objets. Dans les nouveautés religieuses qui amenèrent le drame terrible de la guerre des Albigeois, il n'aperçut qu'une hérésie ordinaire, au lieu d'y voir un mouvement de réforme dont celui du xvi° siècle ne fut, à quelques égards, que le développement. Il se trompa de même dans les événements d'Allemagne ; il crut avoir à lutter unique-

INNOCENT III ET OTTON DE BRUNSWICK. liV-i

ment contre des passions; il ne vit pas, dans la résistance opposée à ses desseins, les symptômes d'une révolution qui se produisait contre les idées théocratiques et qui tendait à détacher de toutes parts les gouvernements temporels du joug trop prolongé des pouvoirs spirituels.

En tout cas, c'était s'aventurer beaucoup que de ranimer la lutte sur le seul espoir que donnaient au Saint- Siège les témoignages de piété et les promesses réitérées d'Otton. Le pape eut peut-être le sentiment de cette situation. Dans la lettre qu'il avait adressée à ce princCj il disait : » Que Dieu, qui tient en sa main le cœur des rois, daigne éloigner du vôtre l'ingratitude et l'oubli, et qu'il vous inspire de consacrer votre vie à la gloire de son Eglise, qui ne vous a point délaissé dans l'infortune et vous a relevé au moment que vous succombiez'. » Les légats envoyés en Allemagne n'emportèrent pas seulement, avec cette lettre, la bulle collective destinée aux princes de l'empire; lepape leur remit en outre plus de cent lettres particulières adressées aux archevêques, évêques, ducs, margraves, comtes, nobles, à tous ceux enfin, ecclésiastiques ou laïques, qui, à un titre quelconque, pouvaient exercer quelque influence sur les affaires de l'Allemagne'. Dans chacune de ces

1. « Inspiret cordi tuo is qui coiula i)rincipum liabet in manu sua,... ut ea quœ acta sunt liactenus et aguntur et adliuc per nos circa te agentur in posterum fideliter in tuo corde rei)onas et ita mémorise reconimendas ut nec obliviosus videri valeas vel ingratus, sed ad apostolicœ sedis exaltationem potenter intendas, et ejus benevolentiam recognoscas, quse, cum deCecissent fere penitus vires tuœ, non te deseruit in adversis... » Ep. 32.

2. Ep. 30 à if). A la fin de presque chacune de ces lettres, il est

lettres, il avait glissé les réflexions qui lui paraissaient le plus propres à persuader ou séduire celui auquel elle était destinée. Ararchevéque de Cologne il faisait sentir combien il était honorable pour lui de voir le Saint- Siège approuver un choix dont il avait pris Tinitiative*. Au duc de Bohême il mandait que Philippe n'avait pas eu qualité pour lui conférer le titre de roi, mais que, s'il le demandait à Otton. ce prince ne manquerait pas de le lui concéder et que la cour de Rome s'empresserait de le ratifier -. Auprès des partisans de Philippe, il insistait sur le préjudice qu'apporterait à leurs libertés l'hérédité introduite de fait dans la transmission de la couronne. A tous il promettait de solliciter de la libéralité d'Otton les faveurs et les privilèges qu'ils pourraient souhaitera Il écrivit également aux rois de France et d'Angleterre *. A celui-ci il faisait valoir l'éclat qui rejaillissait sur sa personne de l'élévation de son neveu; à celui-là il disait d'avoir toute confiance dans les sentiments d'Otton, et se portait garant des bonnes dispositions de ce prince envers le royaume de France.

Munis de toutes ces lettres, les légats avaient quitté Rome au commencement de l'année 1:201. A Aix-la- Chapelle, ils rencontrèrent Otton, déjà instruit de l'objet

dit, dans une note, qu'une lettre analogue a été adressée <in eumdem modum scriptum est) à tels princes ou prélats dont les noms sont désignés par le scribe,

i. Ep. 39.

2 Ep. 45.

3. « Eis qui super hoc monitis, consiliis et mandatis nostris humiliteracquieverint, super honoribus, dignitatibus et possessionibus suis apud prfedictum regem et suos curabimus militer providere. » Ep. 33.

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