Ep. XIII 193; XIV
Sicile le fils de Henri YI dont il avait pronnis jadis, par l'un de ces serments qui lui coûtaient si peu, de respecter les possessions. Innocent III, à qui la mère de Frédéric avait confié, en mourant, les intérêts de son fils, se vit réduit à demander au roi de France de le soutenir contre le prince « excommunié et maudit » qu'il refusait désormais de reconnaître comme empereur. « Que n'ai-je été clairvoyant comme vous, disaitil dans son message au roi de France, sur le caractère du prince dont je vous signale les projets envahisseurs! Ce n'est pas sans honte que je vous fais part de mes craintes, car bien des fois vous m'avez averti. Je ne puis même vous dire que, du moins vis-à-vis de vous, il maintient ses assurances de paix; il m'a déclaré sans pudeur que je pouvais laisser dans mes archives la promesse écrite qu'il m'en avait donnée '. »
A l'honneur de l'humanité, il faut dire que l'odieuse conduite d'Otton souleva contre lui, même en Allemagne, le mépris de plusieurs de ses contemporains. Ces sentiments ne furent pas étrangers à la scission qui, sous l'impulsion du Saint-Siège, ne tarda pas à s'opérer parmi les princes de l'empire. Le roi de Bohême, le landgrave de Thuringe et quelques-autres se rappelèrent le serment qu'ils avaient prêté à Frédéric, lorsqu'il était encore au berceau ; nombre de prélats, à l'égard desquels, par haine du pape et de l'Eglise, Otton manifestait une hostilité particulière, ne dissimulèrent point leurs anciennes sympathies pour les
\. Not. et extr. des mss. II, 282-284. Cette lettre est du 1" février
Hohenstaufcn; (.railleurs, en frappant Ollon d'excommunication, le pape avait délié de leur serment de fidélité tous les sujets de l'empire'. Bref, un parti se forma, semblable à celui qui jadis avait appelé au trône Philippe de Souabe. On déclara Otton déchu de la couronne et, i\ sa place, on élut Frédéric. Innocent III, faisant taire sa vieille rancune contre les Hohenstaufcn, approuva l'élection. Mais Otton n'entendit pas céder aux injonctions du pape, comme il avait voulu qu'autrefois y cédât Philippe de Souabe. A son tour, il invoqua les libertés de l'empire, prétendit qu'elles étaient outragées, si on laissait le pape déposer l'empereur selon son bon plaisir, et, rassemblant contre son nouvel adversaire toutes les forces dont il pouvait disposer, mit l'Allemagne en feu. S'imaginant que Philippe-Auguste, qui n'avait cessé de s'opposer à son élévation, était le principal instigateur de l'hostilité du pape, il entra avec ardeur dans la ligue que le roi d'Angleterre, uni au comte de Flandre, formait alors contre la France. On sait ce qui arriva; on sait que, se croyant déjà sûr de la victoire, Otton se partageait d'avance avec ses alliés les États de Philippe-Auguste. La bataille de Bouvines, en terrassant son orgueil, ruina du même coup sa fortune en Allemagne, et Frédéric, son nouveau rival, fut couronné à Aix-la-Chapelle.
En recevant la couronne, Frédéric II reprit à son compte et prêta solennellement tous les mêmes serments qu'Otton avait trahis. Innocent III, dont la mort
1. Excerpta ex Jord. chron. Murât. Antiq., IV, 988. — Chron. Foss. nov. Murât. Script., VII, 892. — Chron. Ursp. anno J212.
suivit de près cet événement, put emporter la pensée que, dans cette longue et ardente lutte de la papauté contre l'empire, Rome avait deux fois triomphé : une première fois contre Philippe dans la personne d'Otton, une seconde fois contre Otton dans la personne de Frédéric II. S'il eût vécu quelques années de plus, il eût reconnu que c'était là une nouvelle erreur. La victoire apparente de l'Église ne changea point les idées, qui furent mises encore une fois au service des passions. Frédéric II ne se contenta pas d'assurer l'Église romaine de son entier dévouement : il jura de surpasser sur ce point tous ceux de ses prédécesseurs qui avaient montré le plus d'attachement et de respect au siège apostolique. 11 ne se borna pas non plus à promettre au pape la restitution intégrale de ses États, il les restitua en elfet. Mais, comme Otton, il donna ces preuves de dévouement avant d'être couronné à Rome, et, dès qu'il le fut, sa conduite devint autre. Non seulement il reprit au Saint-Siège tous les États qu'il venait de lui rendre; à l'exemple d'Otton, il annonça publiquement son dessein d'anéantir le pouvoir temporel des papes, allant jusqu'à vouloir fixer le siège de l'empire au centre de l'Italie. Il fit plus, il s'attaqua au pouvoir spirituel de la papauté; il voulut, à l'imitation des souverains grecs et musulmans, réunir en sa personne la puissance spirituelle et la puissance temporelle, et fut sur le point d'accomplir dans le vaste empire d'Allemagne la réforme que Henri YIII devait réaliser plus tard en Angleterre K
1. Voir, pour ce que nous disons de Frédéric II : Huillard-Bréholles, Histoire diplomatique de Frédéric II, introduction, in-4°, Paris, Pion, 1852-1861.