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fut. ensuite envoyé à Rome, où il produisit l'effet que s'en promettait son auteur*.
Otton se prépara dès lors au voyage du couronnement, qu'il résolut de faire avec tout le faste possible. Les princes et les prélats les plus considérables de l'Allemagne se proposèrent pour lui servir d'escorte. Accompagné de ce brillant cortège et à la tête d'une armée imposante, il traversa l'Allemagne et passa enfin les Alpes. En Italie, plusieurs villes lui firent une réception pompeuse; mais, au dire des contemporains, il devait ces ovations moins à la sympathie dont il était l'objet qu'à la crainte qu'inspirait son armée. Parvenu sur les bords du Pô, il envoya une ambassade à Rome avertir le pape de son approche ^ Innocent III, désireux de conférer avec Otton avant le jour du couronnement, se rendit à Viterbe au-devant de ce prince qui s'y porta de son côté. Quand ils se virent réunis pour la première fois, après avoir subi l'un et l'autre tant de déceptions et d'épreuves, ils ne purent, dit-on, retenir leurs larmes. Pendant deux jours, ils demeurèrent ensemble, après quoi le pape retourna dans Rome. Il n'est pas douteux que, dans cette entrevue, Otton n'ait réitéré tous ses engagements à l'égard du Saint-Siège. Il ne tarda pas d'arriver à son tour sous les murs de Rome et campa, avec son armée, près du Monte-Mario. Ce n'était pas sans appréhension que les Romains voyaient si près d'eux ces Allemands, qui pas-
1. Voy. au n» 189 cet écrit enregistré sous ce titre : « Sacramentum fidei ab Ottone exhibitum. »
2. Ep. 190 (Lettre d'Otton au pape), Cf. ep. 191 (Lettre du pape à Otton).
saient, aux yeux des peuples de l'Italie, pour des espèces de barbares. On redoutait leur brutalité, leur goût traditionnel du vol et du pillage. Eux-mêmes ne dissimulaient pas l'impatience mêlée de convoitise qu'ils ressentaient à la vue de cette cité superbe qui allait s'ouvrir devant eux. Pour calmer ces appréhensions, Otton se vit obligé de donner un écrit par lequel il garantissait la sûreté des personnes et des propriétés pendant tout le temps que lui et sa suite séjourneraient dans la ville '.
Le dimanche i octobre 1209, jour fixé pour la cérémonie, Otton entra dans Rome. Une foule immense remplissait les abords de l'église de Saint-Pierre et tous les endroits où devait passer le cortège. Le pape, avec ses cardinaux, attendait au haut des marches qui conduisaient à Saint-Pierre, non loin de ces trois tables d'airain qui ornaient l'un des murs du portique et sur lesquelles étaient inscrits les noms de tous les royaumes, provinces, villes et îles tributaires de l'Église romaine. Otton baisa respectueusement les pieds du pontife, et, après avoir satisfait aux questions d'usage qui lui furent adressées, pénétra avec lui dans l'intérieur de l'église qu'on avait décorée avec magnificence. On revêtit d'abord le prince d'habits ecclésiastiques, à titre
1. Cet écrit, daté du lieu même où campait Otton, est conçu dans les termes suivants : w Notum fieri volumus universisprîesentempaginam intuentibus (piod nos juramenta securitatis venerabilil)us patribus nostris Innoceutio papie et cardinalibus sanctse Romanae Ecclesiic et rerum ipsorum et totius populi Romani in coronatione nostra, illuc eundo, ibi stando, et indè redeundo, quie })rincipes, comités, barones, nobiles et alii imperii fidèles de mandate nostro et in nostra fecerunt priesentia, rata habemus... » Ep. 192.
de chanoine de Saint-Pierre, dont il sollicita et obtint la dignité, et l'un des cardinaux l'oignit avec l'huile sacrée; après quoi le pape, accompagnant chacun de ses actes des prières ordinaires, lui présenta l'anneau, le ceignit de Tépée, posa sur son front la couronne impériale et lui mit à la main le sceptre, insigne du commandement. Des chevaux richement caparaçonnés étaient disposés pour le pape et l'empereur aux portes de l'église. Otton, ayant quitté ses vêtements ecclésiastiques et chaussé l'éperon, tint l'étrier au pontife et lui présenta la bride, et tous deux, au chant des prêtres et au son des cloches, se rendirent processionnellement au palais deLatran, pendant que, sur leur passage, des officiers de l'empereur jetaient des pièces d'argent à la foule. Un festin où Otton était assis à la droite du pape acheva la cérémonie qui donnait définitivement un souverain à l'Allemagne '. ^
Tout en paraissant s'abandonner avec confiance aux hommages dont il était l'objet. Otton n'avait pas laissé de prendre des précautions pour sa propre sûreté. Il savait que le peuple romain lui était hostile, que quelques cardinaux même avaient, jusqu'au dernier moment, tenté de s'opposer à son couronnement. Dans la crainte d'une sédition, il avait posté dans les rues des chevaliers et des hommes d'armes, l'épée à la main, prêts à tout événement. Il avait également envoyé des troupes garder le pont du ïibre, qui était le point le
1. Arn. Lub., VII, 21. Cf. Murât. Antiq., I, p. 102 et suiv. On trouvera tous les détails de cette cérémonie dans Hurter : Histoire d'Innocent II I et de aes contemporains (trad. par A. de Saint-Chéron, Paris, 1867, in-S», t. II, p. 484-487).
plus important. Cette attitude des Allemands, jointe à divers actes de violence, et les réquisitions excessives auxquelles ils se livrèrent, alléguant une convention qui obligeait le pape à défrayer l'empereur et sa suite pendant le temps du couronnement, provoquèrent une émeute dans laquelle plusieurs nobles Allemands perdirent la vie, et avec eux, un grand nombre d'hommes d'armes. Otton se fit rendre compte des détails de l'événement. On estima à onze cents la quantité de chevaux tués dans la bagarre. Son mécontentement se traduisit par un procédé qu'on n'eût pas dû attendre. Il ne craignit pas de réclamer au pape, qui venait de lui donner un trône, une indemnité équivalente au prix des chevaux qu'il avait perdus. Le pape ayant refusé, il quitta Rome transporté de colère ^
Ce n'était là que le commencement d'événements plus graves. Une fois hors de Rome et sûr de sa couronne, Otton jeta le masque et se montra ce qu'il était, un homme sans conscience. A^rai type de ces princes allemands qu'on a vus plusieurs fois, dans l'histoire, appuyer sur une prétendue légalité [les abus de la force et l'oubli de la justice, il ne se borna pas à méconnaître tous ses serments; il demanda à des légistes complaisants de démontrer qu'il avait raison de les trahir. On lui prouva que les États qu'il s'était engagé de restituer au Saint-Siège appartenaient à l'empire,
1. Excerpta ex Jord. chroii. Murât. Antiq,, IV, 988. — Rayn., Annal. eccL, I, 284. Il résulte de deux lettres échangées entre Otton et Innocent III (Ep. 193, 194) que ce prince, après son départ de Rome, demanda au pape une entrevue que celui-ci refusa. Ces deux lettres sont les dernières du Regiftrum imperii.
qu'on promettant de les rendre il avait, par ignorance, outrepassé son droit, et qu'il était tenu, en conscience, à ne les point restituer: on iui 4Drouva, en outre, que, bien loin d'avoir été dépouillée, la papauté, mettant à profit les désordres de l'Allemagne, s'était approprié des terres qui revenaient de droit à la couronne impériale et qu'il était du devoir de l'empereur de ne les point abandonner. Conformant sa conduite aux déclarations de ses légistes, Otton, qui se trouvait encore en Italie, envahit les Etats du pape et s'empara d'une partie de son territoire. Innocent III lui adressa des remontrances, le menaça même d'excommunication ; ce fut en vain'.
Il serait difficile de dire l'étonnement, l'indignation, la douleur que souleva dans le cœur du pontife la trahison d'un prince qui lui devait tout, et pour lequel il se reprochait peut-être d'avoir livré, pendant dix ans, des populations entières à l'anarchie et à la guerre civile. Une lettre qu'il écrivit à l'archevêque de Ravenne donnera une idée des sentiments qui bouleversaient son âme. <^ A Dieu et à vous, disait-il, je me plains de l'empereur: de l'empereur qui, méconnaissant mes bienfaits et oublieux de ses promesses, m'a rendu le mal pour le bien, la haine pour l'affection, l'injure pour l'honneur: de l'empereur que l'Église romaine aimait, vous le savez, d'une tendresse toute maternelle, qu'elle a élevé au trône malgré une opposition presque universelle et par des efforts inouïs, et qui. fils dénaturé,
1. Excerpta ex Jord. chron. — Chron. Foss. nov. apud Murat. Scr.. VIL 88P. 890. — Chron. Ursp.. anno 1210. 1211.
poursuit maintenant de ses outrages celle dont il a tout reçu. Et voici qu'à cette heure beaucoup m'insultent, disant que j'ai mérité ce que je souffre, et que j'ai forgé de mes mains le glaive qui me blesse si cruellement. Qu'a ma place le Très Haut réponde à mes insulteurs, lui qui connaît toute la pureté de mon âme et qui a dit un jour de lui-même : Je me repens (T avoir fait r homme * ! »
Cette lettre nous amène à la fin des événements dont nous avons entrepris le récit. Poursuivant ses desseins d'usurpation, Otton alla jusqu'à déclarer ouvertement son intention de soumettre à sa couronne tout le domaine temporel du pape et de ne laisser à celui-ci que le domaine spirituel. Après avoir usé inutilement de nouvelles remontrances, Innocent 111 lança contre lui les foudres de l'excommunication-. Une année seulement s'était écoulée depuis le jour où ce prince avait été couronné dans l'église de Saint-Pierre. Méprisant le châtiment dont il était frappé, Otton ne se borna pas à s'emparer des États pontificaux; il voulut encore soumettre toute l'Italie et dépouiller du royaume de
1. w Deo et vobis de imperatore conquerimur qui, beneficiorutri nostrorumingratus et promissionum suarum oblitus, retribuit nobis mala pro bonis, odiiim pro dilectione, oflfensam pro gratia,iiijuriam pro honore, tanquam fîlius indevotus a persecutione piœ matris incsepit, quse ipsum contra comraunem penè omnium voluntatem toto conamine studuit ad imperium sublimare... multis insultantibus nobis quod merito ea patimur, cum nos fecerimus gladium de que graviter vulneramur ; sed insultatoribus nostris respondeat pro nobis Altissimus, qui puritatem animi nostri plene cognoscit, nec sine causa legitur de se ipso dixisse : Pœnitet me fecisse homi?iem. » Ep. XIII, 210.