LES MONUMENTA GREGORIANA
Le registre de Grégoire VII, que Jaffé a publié en 1865 dans ses Monumenta grego7nana\ n'était connu jusqu'à^ lors que par des éditions fautives. Jaffé en a donné un texte entièrement conforme au manuscrit du Vatican, en se servant d'un exemplaire collationné sur ce manuscrit par Giesebrecht. Nous avons eu l'occasion de dire que ce registre n'était pas le registre original, ou, pour parler plus exactement, qu'il n'était qu'une transcription incomplète faite, à Tépoque de Grégoire VII, du véritable registre. Diverses considérations mettent ce fait hors de doute. Conformément à un usage qu'on voit constamment suivi à la chancellerie romaine à partir du xni® siècle et qui vraisemblablement existait déjà avant Grégoire VII, le registre qu'a publié Jaffé est distribué par livres dont chacun correspond à une
1. Monumenta gregoriaiia, edidit Ph. Jaffé, in-S»^ Berolini, 1865.
année du pontifical de Grégoire '. Or ce registre ne renferme que huit livres sur douze qu'il devrait contenir en rapport avec les douze années de ce pontificat. C'est une première présomption que, dans le manuscrit du Vatican, nous ne possédons que la copie incomplète d'un registre perdu. En outre, on trouve réunies sans ordre, à la fin du huitième livre, un certain nombre de lettres, non datées pour la plupart, dont les unes se rapportent à la huitième année du pontificat et les autres aux années ultérieures; insertion vicieuse qui, au cas où le registre serait original, ne paraît pas se concilier avec la succession méthodique des sept premiers livres et ne peut provenir que d'additions confuses de quelques scribes. Une irrégularité d'une autre sorte et qui conduit à la même conclusion, c'est que, parmi les lettres placées ainsi à cet endroit du registre, il en est deux qui reproduisent mot pour mot des lettres déjà insérées dans la première partie du même livre-. Enfin, — et ici l'argument nous semble décisif, — une main du xili^ siècle a joint à certaines de ces lettres des remarques telles que celles-ci : « Hœc epistola, hic errore scriptoris posita, debuit inferius scribi; » et plus loin : « Hœc similiter epistola debuit in superioribus scribi ^)) Des corrections aussi pré-
1. Le registre de Grégoire I^»" est de même divisé par livres, mais chacun de ces livres, au lieu de correspondre à une année du pontificat, correspond à une période indictionnelle.
2. Une main duxv^ siècle a écrit en marge d'une de ces lettres: u Ista epistola est superius posita libro; »• et, en marge de la seconde : '( Ista eadem epistola et sub eadem Data de verbo ad verbum conscripta posita lib, VIII ep. 16. » Moii. greg.^ 486, 496, notes. . 3. Mon, greg., p. 487, 496.
cises n'eussent pu vraisemblablement ôtre indiquées, si leur auteur n'eût connu le registre original. 11 y a plus ; mention est faite de ce registre original sur le registre dont nous parlons. Fixant la véritable place de l'une des lettres insérées à tort dans le huitième livre, une autre main a écrit : «Ex libro VIIII registri ejusdem Gregorii; » et ailleurs : « Incipit liber X », correction que la même main a modifiée ensuite en substituant le chiffre XI au chiffre X'.
On voit, par ces détails, que le registre du Vatican n'est, comme nous l'avons dit, que la copie partielle d'un registre antérieur. De là le nom ^Oivegistrum minus sous lequel Jaffé désigne le premier, par opposition à l'autre qu'il appelle registrum majus. Non seulement nous ne possédons qu'un fragment, à la vérité très important, du véritable registre; mais il y a lieu de penser que plusieurs des livres qui composent le registru7n minus ne sont eux-mêmes qu'un abrégé du texte primitif. Le premier livre contient en effet 86 lettres et le second 77, tandis qu'on n'en compte que 21 dans le troisième et 28 dans le quatrième. Une telle disproportion, — alors surtout que la troisième et la quatrième année du pontificat de Grégoire furent signalées par les plus graves événements, " — serait inexplicable, si l'on ne supposait une copie écourtée à dessein par le scribe chargé de cette transcription. La même réflexion peut être appliquée aux cinquième et sep-
1. Mo7î. greg., p. 469, 516. Jaffé n'a pas indiqué la date de ces deux dernières corrections ; il s'est borné à dire, d'après Giesebrecht, qu'elles étaient dues à une main plus moderne (manus posterior) que celle qui avait écrit les lettres du registre.
tième livres, qui renferment Tun 23 lettres et l'autre 28. Si à ces considérations l'on ajoute que le registre du Vatican date visiblement du xi^ siècle, on peut conclure, ce semble, que cette transcription a été exécutée lorsque le registre original n'avait pas encore ses huit premiers livres achevés, — c'est-à-dire avant le 30 juin 1081 où commence la neuvième année du pontificat ', — et que les lettres introduites confusément à la fm du huitième livre l'ont été ultérieurement, d'après différentes sources et sans le secours du registre type. On peut croire en outre que cette copie a été terminée vers la fin de mars 1081 ; car c'est peu après une lettre de cette date que se rencontrent, avec les signes de désordre que nous avons remarqués, les corrections manuscrites dont nous avons parlé. Admettant, — comme tout paraît le démontrer, — que\e7'egist7'U7n minus a été écrit du vivant de Grégoire, Jaffé a pensé qu'il avait dû l'être sur l'ordre de ce pape. Il n'est pas impossible en effet que Grégoire ait voulu adresser une copie de sa correspondance à quelque prélat éloigné, afin que celui-ci, éclairé sur toutes les idées du pontife, combattît plus sûrement les ennemis du Saint-Siège. La longue lettre qu'au mois de mars 1081 Grégoire envoyait à l'évêque de M«etz, Hermann, — sorte de mé-
1. Grégoire compte les années de son pontiticat à partir du 30 juin, jour de sa consécration; en sorte que chaque livre du registre, pour l'année à laquelle il correspond, commence, au plus tôt, le 30 juin, pour finir, au plus tard, le 29 juin de l'année suivante. Il convient de remarquer que cette règle, observée dans tous les livres (à l'exception du premier qui commence au jour de l'élection, 22 avril), ne l'est pas dans le huitième, dont les sept premières lettres appartiennent par leurs dates au livre précédent.
LE REGISTRE DE GREGOIRE VII. .']7o
moire où étaient consignées toutes les raisons qu'on pouvait opposer à ceux qui déniaient au pape le droit d'excommunier Henri IV ', — paraît se rattacher à un dessein de cette nature. Ajoutons qu'à Rome môme le registre de ce pontife était communiqué h de zélés partisans du Saint-Siège, lesquels cherchaient sans doute, dans cette lecture, des lumières propres à diriger leurs efforts. C'est du moins ce qu'on peut inférer d'un passage de la chronique de Bernold, où ce moine, parlant en 1085 de la mort alors toute récente de Grégoire, disait de ce pape : « Apôtre ardent de la religion et défenseur intrépide de la liberté de l'Église, il a voulu non seulement que le clergé fût affranchi de la sujétion des séculiers, mais qu'il les dominât par la dignité de ses fonctions et la pureté de ses mœurs; c'est là une vérité que ne saurait nier quiconque a lu le registre de ce pontife ^ » Si l'on admet que la transcription dont il s'agit ait été exécutée dans le but que nous supposons, on comprend dès lors que le. scribe chargé de cette transcription ait eu quelque intérêt à l'abréger, et qu'après avoir copié intégralement, pour une raison ou pour une autre, les deux premiers livres du registre original, il ait voulu hâter son travail en ne prenant, dans les livres suivants, que les lettres importantes. A la suite de ce précieux registre, Jafféa inséré, dans