Histoire de la civilisation en Europe, p
à la papauté, l'Europe à une vaste et régulière tliéocratie. Ce point, déjà plus d'une fois indiqué par les historiens, Ta été encore, il y a quelques années, par Dollinger dans le savant ouvrage intitulé le Pape et Iv Concile^ ouvrage venu d'Allemagne en France avec un certain retentissement'. Mais en quoi nous différons de Doliinger et d'autres écrivains plus affirmatifs que lui dans l'opinion qu'il a suivie^ c'est que l'entreprise Ihéocratique de Grégoire, loin d'être, à nos yeux, le résultat d'une ambition égoïste ou inconsidérée, nous paraît l'effort sincère et réfléchi d'un homme qui, en présence du désordre général de la société, voulut imposer à celle-ci une forme particulière, qu'il croyait celle de la vérité". Nous dirons plus, l'œuvre de ce pape fut^ dans son temps, une œuvre de civilisation^; et les reproches dont elle a été l'objet doivent être moins adressés à lui qu'à ses successeurs, qui en exagérèrent la portée ou en dénaturèrent le principe.
Pour comprendre cette tentative de Grégoire, il ne faut pas oublier que, semblable à tous les esprits
1. Le Pape et le Concile, trad. par Giraud-Teulon^ Paris, 1869.
2. Villemain, dans sou Histoire de Grégoire VII (2 vol. in-8°, Paris, 1872), n'a pu tout à fait, sous ce rapport, se dégager de certaines préventions, et Ton retrouve en cet ouvrage quelques-unes des idées qui inspirèrent Daunou dans son Essai sur le pouvoir temporel des Papes.
3. Telle est aussi l'opinion do M. Cli. Giraud. « Réduite à son expression modérée et vraie, dit Téininent académicien, la cause de Grégoire VII a été celle de l'esprit et de la liberté contre l'empire de la violence et de l'immoralité. » Revue des Deux-Mondes, loc. cit.
exclusifs, il ne tenait aucun compte de la complexité naturelle des choses humaines. C'est ainsi que, sous le rapport moral et religieux, on trouvera dans ses lettres un tableau fidèle de l'époque où il vivait, tandis que, sous tout autre rapport, sa correspondance est vide de renseignements; elle ne laisse pas même saisir les traits généraux de la féodalité. Intelligence élevée, mais ne dépassant^ pas le cercle de certaines convictions, Grégoire ne voyait dans la société humaine que ce troupeau mystique confié par Jésus à l'apôtre Pierre \ et de là concluait pour lui-même, comme successeur de l'apôtre, à une magistrature souveraine qu'il tenait de la volonté divine, et dont le clergé ne devait être, à ses yeux, que le docile instrument.
Nous avons vu Grégoire hésiter à prendre le pontificat. Devenu pape, comme s'il eût attendu, pour réaliser toutes ses idées de réforme, une nouvelle et dernière impulsion de l'Esprit saint, — impulsion à laquelle il prétend avoir obéi dans chacune des phases importantes de sa vie religieuse ^ et qui, cette fois, lui était manifestée par la spontanéité même des vœux qui le portèrent au Saint-Siège \
1. En même temps que le « pasce oves », il cite fréquemment, à l'appui de la souveraineté du Saint-Siège, cet autre passage de l'Evangile : « Tu es Petrus et super hanc petram sedificabo Ecclesiam meam.,. et quodcumque ligaveris super terrani erit ligatumet in cœlis... «