Ep. VI
106 LA PAPAUTP: au moyen ACtE.
d'entraîner l'Europe dans une croisade contre les Sarrasins'.
A l'appui des doctrines qu'il expose, Grégoire ne manque jamais d'invoquer les écrits des Pères et l'usage de TEglise. Des historiens ont vu là un procédé plus habile que sincère dont il se servait pour masquer aux yeux des contemporains la nouveauté de ces doctrines. Le fait est que les traditions, les écrits que rappelle Grégoire aident sa pensée, mais ne la déterminent pas. Si, en certaines lettres, par
1. Ep. I, 46, 49; II, 3, 31, 37. Ep. coll. 11. M. Riant [Inventaire critique des lettres historiques des croisades, in-i», Paris, Leroux, 1880, se refuse à voir dans ces lettres de Grégoire le dessein arrêté d'une « véritable » croisade. Assurément, il n'y a pas, dans les documents contemporains, trace dune entreprise de ce genre concertée en Europe. D'un autre côté, l'expédition armée dont Grégoire parle dans ces lettres, et qu'il médite de diriger en personne, n'a pas uniquement pour but la délivrance du Saint-Sepulcre; il veut secourir les Grecs menacés par les Infidèles qui se sont avancés jusque sous les murs de Constantinople; il veut aussi profiter de sa présence en Orient pour finir le schisme de l'Eglise grecque et introduire le rite romain dans l'Eglise d'Arménie. Mais, parce qu'elle se trouve associée à ces divers projets, l'idée conçue par Grégoire de se porter en vainqueur jusqu'au Saint-Sépulcre n'en est pas moins réelle et ressort manifestement de ce passage d'une de ces lettres : « Jam ultra quinquaginta millia ad hoc se préparant, et, si me possunt in exj)editione pro duce ac pontifice habere, armata manu contra inimicos Dei volant insurgere et usque ad sepulchrum Do7/}ini... pervetiire (Ep. II, 31). » Si, comme le dit le savant académicien, il faut entendre, par ce mot de croisade, non seulement une expédition armée spécialement en vue du recouvrement des lieux saints, mais une guerre sainte préchée au nom de l'Eglise, avec cette condition parliculière que la rémission des péchés soit accordée aux membres de l'expédition, on ne rencontre en effet rien de semblable sous Grégoire VII. Mais ce sont là des caractères propres aux croisades des xii« et xiii^ siècles. En ce qui re-
exemple, il accumule les citations au sujet du droit qu'il prétendait avoir de déposer les rois*, ce n'est pas qu'il cherche à se justifier; il ne veut que dissiper les doutes ou l'ignorance de ceux auxquels il s'adresse. Sa pensée demeurait si hien indépendante des traditions, qu'il voulait que toute coutume, si notoire, si ancienne qu'elle fut, cédât devant ce qu'il jugeait être la vérité^ « Dieu, écrit-il quelque part, n'a pas dit : Je suis la coutume, mais : Je suis la
garde celle de 1096, il ne serait pas juste de dire qu'elle fut <* préchée au nom de l'Eglise >>; elle sortit bien plutôt de l'élan spontané des populations. Au xiii^ siècle même, les croisades de 1248 et de 1270 furent bien moins l'œuvre de l'Eglise que celle de saint Louis. Ce qui est hors de doute, — et nous ne prétendons i)as, quant à nous, affirmer autre chose, — c'est que l'idée première d'oîi naquirent les croisades était déjà dans l'esprit de Grégoire. Un seul chroniqueur des temps voisins de ce pape (vers 1124) fait allusion, dans le passage ci-après, au projet qu'il aurait conçu : « Audierat ipse (Urbanus secundus) pontifex Gregorium papam predicasse ultramontanis Hierosolymam pro defensione christianse fidei pergere et Domini sepulcrum ex manibus inimicorum liberare, quod facere minime potuit, quia persecutio Henrici régis nimium eum undique urgeret (Murât., Her. ital. III, I, p. 352). » M. Riant rejette ce passage comme faux historiquement. Nous le rejetons aussi, mais pour une partie seulement; il nous paraît impossible de ne pas y voir, à côté de certaines inexactitudes de fait, im souvenir positif du dessein formé un moment par Grégoire. Quant à prétendre qu'au temps de ce pontife, il ne pouvait y avoir de projet de croisade « par la raison que l'idée de la délivrance des lieux saints supposait un état d'interdiction qui n'existait pas alors pour eux », cette opinion, énoncée par M. Riant, est d'autant moins soutenable que, cette interdiction n'existant pas non j)lus en 1147, il faudrait dire aussi qu'il n'y eut pas à cette date de « véritable » croisade.