LE GAMP D'ANNIBAL ET PIE IX
Le 28 juillet 1868, nous recevions l’ordre d’évacuer Velletri et de nous transporter à Rome. Nous pensions faire un long séjour dans la Ville Eterrelle, mais vaine illusion ! À peine avons-nous établi nos quartiers-généraux aux Termini, c’est-à-dire aux fameux thermes de Dioclétien, que le clairon sonne “ Sac au dos” Nous partons pour Rocca-di-Papa, ou camp d’Annibal, en suivant-la route de G*:>tta- Ferrata. La distance que nous avons à parcourir est de vingt-quatre milles environ.
Après dix heures de marche, nous foulons le terrain sur lequel Annibal, illustre général carthaginois, vint établir son camp quelques jours avant la célèbre bataille du lac de Trasimène, pendant laquelle les Romains, commandés par Flaminus Caïus furent taillés en pièces, en l'an 217 avant Jésus-Christ. C’est pour cela que cet endroit est connu sous le nom de Camp d'Annibal. Le grand
capitaine africain avait certainement étudié la topographie de l'Italie, car il n’y avait pas de lieu plus propre au campement d’une armée de plus de cent mille hommes.
Il est difficile de se former une juste idée des souffrances que nous avons endurées pendant que nous étions campés à Rocca-di-Papa. Nous dormions sur la dure, quelques brins de fugère ou de paille nous séparant de la terre humide, et nous couchions tout habillés. L’avant-midi, nous faisions l'exercice de bataillon : le midi, le clairon sonnait l'appel de propreté avee sac au dos, au front de bandière, et l'après-midi se passait en corvées de toutes sortes.
Malgré nos rudes labeurs, nous étions toujours heureux et joyeux. Heureux, parce qu’il nous était donné de souffrir pour la bonne cause. Joyeux, parce
que nous savions que les fatigues que nous endu-
rions nous seraient d’un grand secours, quand nous aurions à combattre les e.. 1emis de la Papauté. Par . cette vie active et dure, les rorps se brisaient à l’endurance, et ni la faim, ni la soif, ni la chaleur, nile froid ne pourront plus tard nous arrêter au milieu des batailles. Pendant le jour, il faisait très chaud, et, pendant la nuit, le froid était rigoureux ; nous étions campés à 2,700 pieds au-dessus du niveau de ‘la Méditerranée.
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Le 10 août fut pour nous un jour de fête, que nous n’oublierons jamais. Sa Sainteté Pie IX vint rendre visite à son armée et célébrer le saint sacrifice de la messe au milieu de ses chers soldats.
Quelle belle cérémonie ! Quelle pompe ! Figurezvous huit mille hommes sous les armes, rangés en ordre de bataille, la tête haute et fière, l'œil vif et pénétrant, gardant un silence solennel, et tous tournés vers un magnifique autel élevé pour la circonstance à l’est du camp. : Voyez apparaître à la gauche de ces valeureux guerriers, dans la direction de Rocca-di-Papa, l’auguste Pie IX, le vicaire de Jésus- Christ, ecrorté de trois cardinaux, d’un grand nombre de prélats, de la Garde Noble, d’un nombreux piquet de zouaves, de l'état-major du régiment et de plusieurs princes qui considèrent, avec raison comme une insigne faveur le privilège d’accompagner l’Evêque de Rome. Aussitôt que le Pape commence à gravir les Monts Algides, une bruyante salve d’artillerie salue le roi de l’uniuers catholique ; le corps de musique des zouaves et celui des Chasseurs indigènes, Cacciatori, font entendre leurs harmonieux accords, et ne cessent de jouer que lorsque Notre Saint Père est arrivé à la chapelle militaire. Pendant
qu’il traverse les rangs de ses nombreux enfants et qu’il les bénit affectueusenent, ceux-ci se tiennent dans la position de geno : terre.
Aussitôt que le Pape fut descendu de voiture, il revôtit de riches ornements pontificaux et commença le divin sacrifice. Quelle majesté dans toute sa personne ! quelle sainteté brille sur son auguste visage ! quelle tendre affection dans le regard ! Ce n’est plus un simple mortel, mais un ange sous la forme humaine. Pendant tout l'office, nous restûmes les yeux sur limmortel successeur de Saint Pierre, et cette vue nous apporta à l’me un charme indéfinissable.
Après la messe, le Saint-Père se rendit sur un balcon, construit par la compagnie du génie, fit son action de grâces et monta ensuite sur un magnifique trône érigé au milieu du balcon. L'heure solennelle était arrivée. Pie IX venait de prier pour ses chers zouaves ; mais ce n’était pas assez : il devait répandre eur eux les bénédictions célestes. Nous l’entendimes alors réciter d’une voix forte et vibrante le Benedicat vos Omnipotens Deus, etc. Que cette bénédiction, donnée par le Pontife-Roi nous a fait du bien! En relevant nos fronts courbés dans la poussière, nous étions complètement changés : nous étions redevenus les véritables enfants de, La Moricière.
I1 était alors deux heures de relevée. Le Pape monta dans son carosse, visita le camp en passant au front des tentes, prit un peu de nourriture à la pen-
sion des officiers et se dirigea ensuite vers Rome. La fête était terminée. Nous pouvons bien répéter ces paroles de l’Ecriture Sainte : “ Pleni dies.”’ Oui, c'était réellement un jour plein pour nous, plein de bonheur, de faveurs célestes et de consolations, et un . jourplein qui mérite sa place dans les annales du régiment.