LA BATAILLE DE PATAY
‘ Pendant que le lugubre drame de la Porte Pia s'accomplissait et que Rome tombait, en 1870, au pouvoir du Piémont, un autre drame de honte et de sang se déroulait en France. Ah ! cette belle France, cette France catholique que nous aimions tant, avait attiré sur elle de bien tristes chatiments, et certes! la divine Providence l’a rutement frappée pour lui faire ouvrir les yeux sur les cimes sans nombre de ses gouvernânts.
Mais notre ancienne mère patrie, ou plutôt la France libre-penseuse n’a pas voulu profiter des grandes leçons qui lui étaient données, et la francmaçonnerie et la libre pensée continuèrent de la miner et de la pousser vers le gouffre béant de l’iniquité. Bonaparte, celui que l’histoire désigne sous le nom de Napoléon IL, contribua grandement à l’humiliation et à la ruine de la fille ainée de l'Eglise ; il obéissait aux sociétés secrètes dont il était l'ami,
l'esclave et l'instrument. Bonaparte abandonna Rome et la Papauté ; mais, aussi, il fut délaissé de Dieu dans la lutte sanglante qu’il eut la folie d’entreprendre contre la Prusse. Bonaparte trahit lie IX, comme il avait trahi les catholiques français ; mais sa trahison fut punie comme elle le méritait. En effet, qu’arriva-t-il à Napoléon IIT et à son armée à cette époque néfaste ? L’histoite est là pour nous le rappeler.
Le 6 août 1870, l’armée française, jusque là fidèle gardienne du Vatican, quitta Civita-Vecchia pour revenir en France ; elle comprenait 6000 soldats. Le 6 août 1870, l’histoire enregistre la défaite des Français à Reischoffen. Le 2 septembre 1869, Bonaparte écrivait à Cialdini : “ Faites vite” en parlant de l’envahissement des Etats de l'Eglise par les Piémontais. Le 2 septembre 1870, l’empereur des Français et son armée de 100,009 hommes sont faits prisonniers à Sédan. Le 20 septembre 1870, Pie IX est fait prisonnier au Vatican, parce que Napoléon III l’a lichement livré à ses ennemis, Le 20 septembre 1870, Paris est investie par l’armée prussienne.
Oui, Bonaparte abandonna Pie IX, comme il avait abandonné l’empereur Maximilien au Mexique. Il livra le successeur de Saint-Pierre à ses bourreaux
pour trois régiments, 6,000 hommes, et trois cent
mille soldats furent livrés par lui à la Prusse. Il trahit l'Eglise, sa sainte mère, qu'il devait protéger ; mais quelles funestes conséquences ne résultèrentelles pas de la fourberie de ce nouveau Judas ? Vous vous le rappelez, rien ne put arrêter la marche triomphale des armées prussiennes, en 1870, à travers la France, toute couverte de sang. C'était une marée montante qui culbutait et engloutissait tout ce qu’elle rencontrait sur son passage. Les Français, battus et écrasés sur tous les points de leur territoire, avaient complètement perdu courage, et l’honneur national même approchait rapidement de son agonie. La France n’était plus la France d’autrefois ; on aurait dit qu’elle n'avait plus sa tête à elle. En effet, comment expliquer, à la tête de ses armées, la présence du bras droit de Mazzini, d’un mangeur de prêtres, de la chemise rouge de 1869 et de 1867, de l'avocat de la république universelle, de Garibaldi enfin, que des écervélés de Lyon étaient allés chercher dans son ile de Caprera ? La France ne savait donc plus ce qu'elle faisait : l'esprit d’impiété qui la débordait, l'avait aveuglée ou avait jeté d’épaisses ténèbres sur son intelligence d'ordinaire si lucide. La France mentait à ses quatorze siècles de grandeur militaire, comme elle avait menti à son Dieu. Elle avait oublié que, pour faire un pacte
avec la victoire et l’immortalité, Clovis planta un crucifix sur la terre des Francs, qu’il consacra au Dieu de Clotilde.
Une seule armée, l’armée des Volontaires de l'Ouest, fut fidèle aux traditions de ses illustres ancêtres ; et ce fut cette vaillante troupe qui sauva l’honneur de son pays, en arborant la bannière du Sacré-Cœur sur le champ de bataille et en donnant au Vainqueur des vainqueurs la place qui lui est réservée dans les combats. Pendant que Lyon exalte et acclame l'ennemi de l'Eglise catholique, le monstre de Caprera, une voix puissante et inspirée domine cette sanglante orgie. Cathelineau appelle la Vendée aux armes ; il conjure les défenseurs de la Papauté de sauver la France, et M. de Charette, le héros de Castelfidardo, de Mentana et de Viterbe, accourt avec ses zouaves pontificaux. De Charette avait été trahi à Rome par Napoléon III ; mais, malgré cette trahison et les principes légitimistes bien connus de notre ancien lieutenant-colonel, il n'hésite pas un instant à ceindre l’épée pour combattre sous le drapeau de l'empire, parce que le devoir l’appelle encore comme soldat chrétien : sa patrie est en danger. Les zouaves pontificaux, qui arrivent de Rome, volent au combat en s’écriant : “ Dieu, sauvez la France ! ”
C'était la première fois que le peuple français entendait cette pieuse et ardente invosation depuis que son pays marchait de désastre en désastre. Aussi l'apparition de ces preux fut-elle saluée par les plus vifs transports d’allégresse. C’était le courage, c'était la valeur, c'était la bravoure qui renaissait dans le cœur du soldat.
Le vendredi, 2 décembre 1870, les zouaves se dirigent du côté de Patay, alors inconnu, mais aujourd’huïi aussi célèbre que le défilé des Thermophyles ; ils sont conduits par le colonel de Charette et le lieutenant-colonel de Troussures. Le général de Sonis, qui commandait en chef cette vaillante armée, les rejoint à l'endroit même où Jeanne d’Arc fit mordre la poussière aux Anglais ; et, navré de douleur en présence des nombreuses défaillances qu’il constate dans les différents corps d’armée de la France, il s'adresse à de Charette en ces termes. “ O vous, au moins, mon colonel, vous ne m’abandonnerez pas
comme ceux-là,” en montrant les fuyards. “ Non, non, répond de Charette. Vive Pie IX ! Vive la
France !”
Vite, le temps presse. Il faut emporter Loigny et conserver à une division la position qu’elle abandonne et dont dépend le salut de toute l’armée. Trois cents zouaves font aussitôt une charge à la baïonnette,
en essuyant le feu de 12,000 Prussiens. Au moment où le général de Sonis enlève les zouaves par ces paroles pleines de feu : “Mes enfants, montrons comment se battent des hommes de cœur ; suivez moi, ” M. de Troussures répond : ‘“ Vous nous menez à une bien belle fête.” Et il se lance à la tête de ses frères d'armes. Quelques instants avant la bataille, de
Troussures était descendu de son cheval, s'était mis à
genoux en présence de l’armée, avait fait le signe de la croix et reçu l'absolution. Le matin même, la plupart des anciens soldats du Pape s'étaient approchés de la Table Sainte. Les zouaves savaient qu'ils marchaient à une mort certaine ; mais ils n'hésitent pas cependant ; ils se précipitent sur l’ennemi ; ils font une charge vraiment héroïque et délogent les Prussiens des positions qu’ils viennent d’enlever aux Français. Mais que cette victoire coûte cher aux zouaves ! Le général de Sonis est grièvement blessé à une cuisse ; de Charette reçoit deux coups de feu et tombe baigné dans son sang. Les zouaves l’entourent et veulent le transporter à l’ambulance. ‘“ Non, s’écrie-t-il, laissez-moi mourir ici. Mais vous, continuez de combattre sans moi. En avant et vive Pie IX !” Les zouaves continurent la bataille.
De Troussures tombe à son tour mortellement blessé en plein poitrine.
L'étendard des zouaves, la bannière du Sacré- Cœur, passe en sept mains. Verthamon reçoit une balle et roule inanimé dans la poussière. Bouillé lui succède et subit le même sort ; le fils remplace le père, mais il suecombe aussitôt. De Gazenove saisit la bannière et tombe mort. Le sergent-major Landeau n’est pas non plus épargné par les balles prussiennes. Un septième porte-drapeau, dont nous oublions le nom, a les deux mains amputées par un boulet ; mais il reste à son poste d'honneur. Enroulant l’étendard du Sacré-Cœur sur le moignon de sa main droite et, agitant ensuite son bras avec un courage sublime, il crie de toutes ses forces : ‘“ Suivez le drapeau, mes amis : il vous conduit à la victoire.”
Les zouaves sont victorieux ; la valeur et l’impétuosité l’ont emporté sur le’ nombre. Mais que de blessés ! que de morts! que de martyrs! Le com-
mandant Legonidec et Traissan fait l'appel ; sur neuf capitaines, il n’en est revenu que deux, et de 300 zouaves 218 sont restés sur le champ de bataille. Ils sont morts, ces braves enfants du Pape et dé l'Eglise, et sur le tertre qui recouvre ces immortels croisés, la France se lève, se grandit et s'approche du ciel.
Un témoin de ce brillant fait d'armes, le plus beau des temps modernes et digne de l'époque de la vieille
chevalerie, nous rapporte une scène bien touchante qui eut lieu après le combat.
“ D Troussures fut enseveli avec un de Vogué ; c'é"." \ troisième de cette noble race qui donnait se pour la France depuis le commencement de la guerre. ‘“ Une femme, une de celles que l'Evangile appelle fortes et courageuses, traversa la France et vint errer sur le champ de bataille. Elle cherchait son fils. Elle trouva le zouave étendu à côté de son commandant. Elle s’agenouilla devant ces pieux et illustres restes, qu’elle couwrit de ses baisers. Si le fils de l'Homme eût alors passé sur la terre, en voyant tant de douleur maternelle, mélangée à tant de foi, il eût pleuré et aurait dit : ‘“ Jeune homme, veni foras,” mais il fallait que le sang le plus pur fût versé pour la rédemption des Français.”
Dans le récit rapide que nous venons de faire de
la bataille de Patay, vous pourriez peut-être croire
que notre qualité d’ancien zouave pontifical nous porte à exagérer la bravoure des soldats du Pape. Ecoutez les éloges que leur adresse M. Davesne, dans son livre intitulé : “ Devant l’ennemi ”: ;
“ Tranquilles sur leurs destinées éternelles, contents de faire leur devoir de chaque jour, ces nobles jeunes gens avaient veillé auprès du tombeau de S. Pierre et ils étaient morts pour le droit foulé aux
pieds. Descendants pour la plupart de races illustres, riches des biens de la terre, leur cœur était demeuré libre, leur âme forte et prête au sacrifice. Tour à tour insultés, calomniés, ridiculisés, ils étaient demeurés impassibles sur les marches du trône pontifit:!, ne s’ébranlant que pour faire, un moment, reculer la force, et de leur sang éerire d’immortelles pages dans l’histoire de leur siècle. La victoire refusa de s’avancer pour couronner leur héroïsme, mais le ciel leur réservait l'éclat d’une défaite aussi glorieuse que l’eût été le plus beau succès, et un jour vint où, dans les champs de Patay, les soldats du Pape se virent salués des acclamations universelles de l’armée,
parce qu’ils avaient sauvé l'honneur français agonisant.
“L'histoire d’un pareil corps ne s'écrit pas à petits traits. Chaque zouave mériterait presque une page, depuis Du Chènes de Thiennes, qui seul va, le pistolet au poing, reconnaître un village occupé par l'ennemi, juspu’à l’adjudant-major Lallemant, qui, sur le plateau d’Auvours, essuie la décharge d’une compagnie entière de Prussiens, les bras croisés, la tête haute et qui, avec une poignée d'hommes culbute après “ces maladroits”, comme il les appelle.
“ Pour se rapeler ce que les zouaves ont fait, il suffit de nommer : Cercottes, où Légonidec de Trais-
son, avec 170 hommes embusqués dans un bois, arrête les Bavarois et les empêche de prendre l’armée à revers ; Bellesme, où de Couëssin, couvre la retraite des soldats du général Jaurès débandés , j'atay, où de Charette force l'admiration des Prussiens eux-mêmes et le Mans, où, suivant le général Chanzy, les “ Volontaires de l'Ouest se montrèrent héroïques. ” Le générai Gougeard, qui était à la tête des zouaves au Mans, disait devant une commission d'enquête : “ Je n’ai pas besoin messieurs, de faire l'éloge des zouaves pontificaux. Je dois cependant dire que j'y ai trouvé des hommes d’une valeur, je ne voudrais pas dire héroïqüe, on a un peu abusé du mot, mais je ne crains pas de dire qu'ils le méritent. Ce sont des hommes qui se sont admirablement conduits.” Gambetta lui-même, le lendemain d’une de ces batailles où les zouaves pontificaux avaient versé leur sang à flot, ne put s'empêcher de télégraphier au gouvernement de Paris que “ les zouaves s'étaient conduits en héros.” ; Après que M. de Charette eût été élevé, en janvier 1871, au grade de général par le gouvernement freacais, un journal de notre ancienne mère-patrie, “ Le Calvaire, ” croyons-nous, disait de notre lieutenant-colonel :
“ On l’a fait général ; cela n’y fait ni chaud, ni
froid. Qu'il soit capitaine, colonel ou général, baron ou due, il est mieux que cela : il est de Charette : mieux que cela encore : il est de Charette second. Les dynasties des rois couvrent le monde. Les dynasties de héros, c’est plus rare.”
Lorsque l’heure du licenciement fut arrivée, le 13 août 1871, les zouaves, commandés par le général de Charette, eurent l’insigne honneur de recevoir du ministre de la guerre un ordre du jour qui, après la
conscience du devoir accompli, a été sans doute leur
plus belle récompense :
“ Officiers, sous-oficiers, soldats des Volontaires de l'Ouest, au moment où la France a été envahie et accablée sous le poids des malheurs, vous n’avez pas hésité à venir lui offrir votre bras, votre cœur et le meilleur de votre sang.
“ Partout où votre belle légion a combattu et principalement à Cercottes, à Brou, à Patay etau Mans, elle s’est distinguée au premier rang par son courage, par son dévouement et son élan devant l'ennemi, aussi bien que par sa discipline et son excellent esprit.
“ Vous avez montré un noble exemple qui fait le plus grand honneur au vaillant général de Charette, votre commandant, votre guide. L'armée vous en remercie par ma voix.
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
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