LES ZOUAVES PONTIFICAUX CANADIENS
D’après les conditions de la capitulation de Rome, tous les zouaves étrangers furent transportés à Civita-Vecchia, où on les divisa par nationalités pour les conduire ensuite aux frontières de leur pays respectif. Les Canadiens et les Anglais furent envoyés à Livourne, d’où le gouvernement italien se proposait de les diriger sur l’île d’Elbe, qu’il croyait être la frontière canadienne. Comme on le voit, les envahisseurs étaient très forts en géographie. Nos aumôniers et nos officiers, puissarament aidés par le consui anglais de Livourne et Mgr Stoner, aumônier des zouaves anglais, réussirent à faire comprendre aux autorités du Piémont qu’elles étaient dans l’erreur et les décidèrent à transporter les Canadiens en Angleterre, mais sans avoir un sou à débourser.
ee avoir passé huit jours en prison à Livoutne,
où ils endurèrent toutes sortes de misères, de privations et de souffrances, les zouaves canadiens et anglais s’'embarquèrent sur un paquebot avarié, qui les transporta en Angleterre, après quatorze jours d’une navigation périlleuse. Le vaisseau fut assailli par de violentes tempêtes, ct les zouaves crurent, à plusieurs reprises, que leur heure dernière était arrivée. Mais l'Etoile de la mer veillait sur les
défenseurs de la Papauté ; elle les sauva même d’un naufrage inévitable près des côtes d'Irlande, et voici dans quelle circonstance : le capitaine et les
matelots avaient complètement perdu la tête et la carte, et le vaisseau, qui n’obéissait plus à la main du pilote, allait être précipité sur un énorme rocher, lorsque plusieurs zouaves se saisissent de la barre du gouvernail et réussissent à diriger la proue du steamer vers le large. Il était temps, car la poupe effleura le cap au moment où le steamer changea de direction. Encore quelques secondes, et tout était fini.
Les zouaves canadiens passèrent trois jours à Liverpool, où ils furent reçus à bras ouverts par les familles catholiques, qui considéraient comme un grand honneur de leur donner l'hospitalité la plus généreuse. Lord Denbigh et le marquis de Bute quittèrent même leurs importantes occupations à
Londres pour venir presser la main des soldats du Pape et leur offrir leurs services.
Le 19 octobre, les zouaves canadiens quittaient Liverpool à bord de l’Zdaho pour se diriger sur New- York. Deux jours après le départ, une violente tempête déchaîna la fürie des vagues de l'océan contre le steamer. Voici une courte description de cet ouragan, que nous empruntons à notre brave et distingué aumônier, M. l'abbé Moreau :
“ L'océan grondait, sifflait, hurlait, rugissait avec plus de force et de rage, les montagnes d’eau qui venaient s’abattre tantôt sur la p.oue, tantôt sur la poupe du vaisseau, étaient de plus en plus lourdes et menaçantes ; la charpente du navire semblait se disjoindre ; lorsque tout-à-coup un bruit épouvantable, comme celui de la foudre tombant sur l'avant, se fait entendre ; en même temps on ressent une secousse terrible comme si le navire eût frappé sur un rocher, et avant de se - “dre compte de l’accident, les zouaves entend: d'immenses colonnes d’eau se précipiter dans leur compartiment ; une ancre a été emportée, par une forte lame, du pont supérieur et est venue tomber au milieu des passagers, laissant derrière elle une large issue aux vagues qui viennent inonder l'entrepont ; on se croit en face de la mort, et ces flots semblent venir chercher
des cadavres ; pendant que les uns se cramponnent aux objets qu’ils peuvent rencontrer sous la main, que les autres se jettent à la nage dans cette petite mer intérieure, une voix dominant tout le bruit, se fait entendre ; c’est un zouave qni commande à ses camarades d'élever le cœur à Marie et de lui pro-
mettre un ex-voto, s'ils arrivent à bon port.
“ C'était vers minuit.
“ Le lendemain, les flots, comme fatigués, ne faisaient plus qu’obéir au mouvement imprimé la veille, le vent était tombé, le ciel était pur, tous les passagers, montés sur le pont, respiraient avec l'air
frais, l’espérance et le bonheur ; les Zouaves remerciaient la Vierge Marie, à qui ils attribuaient leur salut.”
Le 5 novembre, l’Idaho atteignait le port de Kew- York, et le lendemain, à deux heures de l’après-midi, les zouaves pontificaux canadiens faisaient une véritable entrée triomphale dans la ville de Montréal, au milieu des acclamations de cinquante mille personnes qui étaient accourues à la gare pour leur souhaiter la bienvenue. Leur défilé de la gare à l’église de Notre-Dame fut salué par les cris d’enthousiasme de “Vivent les Zouaves ! Vive Pie IX !” Après le chant du Te Deum dans cette église, d’où le premier détachement canadien était parti pour Rome le
19 février 1868, les Zouaves assistèrent, dans les salles du Cabinet de Lecture,à un somptueux banquet qui leur fut offert par les messieurs du Séminaire de St-Sulpice. Avant de se séparer et de voler dans les bras de leurs parents, les soldats de Pie IX, accompagnés de l’évêque de Montréal, se rendirent à l’église de Bonsecours pour s’acquitter de leur vœu envers la Vierge Marie. Un petit navire d’argent, un facsimilé de l’Idaho, se balance aujourd'hui à la voûte de cette église ; c'est l’er-voto promis par les zouaves canadiens.
La croisade canadienne était terminée.
Le soldat chrétien aime non-seulement sa religion, mais aussi sa patrie, qu’il est prêt à défendre au prix de son sang. Le zougve pontifical a prouvé cette dernière proposition en France, en l’année 1870 ; le zouave pontifical l’a encore prouvée au Canada, en prenant les armes pour voler au secours de son pays en 1885 et en 1890. Même avant leur départ pour Rome, plusieurs zouaves canadiens étaient allés sur la frontière pour repousser les invasions féniennes dont le Canada fut menacé en 1865, en 1866 et en 1870 ; et ce fait glorieux est attesté par les décorations que vous voyez briller aujourd’hui sur la poitrine d’un grand nombre de nos anciens compagnons d'armes. Au Canada, comme à Rome, le zouave
canadien a su se distinguer par son activité, son intelligence, son courage et sa valeur guerrière. Le témoignage flatteur que lui adressa, le 5 mai 1894, le général anglais Herbert, alors commandant de là milice canadienne, démontre à l’evidence que nous n’exagerons pas ; voici ce qu’il disait à Montréal, aux officiers et aux soldats du 65ieme bataillon :
‘“ Je m’estime heureux de vous rencontrer, parce que vous me rappelez les pages les plus belles de l’histoire du Canada. Je retrouve en vous les descendants de ces héros qui combattaient sous les ordres du général de Montcalm, du chevalier de Lévis et du marquis de Vaudreuil.
“ N'oubliez jamais non plus que vous appartenez à la même race que ceux de vos vaillants compatriotes qui firent partie du régiment des zouaves pontificaux, ces croisés du dix-neuvième siècle. Vous savez combien ce noble régiment s'est illustré en défendant l'Eglise à Castelfidardo, à Mentana, à Monte Libretti, à Monte Retondo.et sous les murs de Rome, la Ville Eternelle.: Les bons exemples vous viennent donc de tous les côtés. ”
Les zouaves pontificaux, quoique disséminés dans les différentes parties du pays, continuèrent à vivre pour ainsi dire de la vie du régiment et à en perpétuer les belles traditions, en se réunissant presque
tous les ans, tantôt dans une ville, tantôt”dans une autre. C’est l'Association de l’Union-Allet qu’ils fondèrent en 1871, qui contribua le plus au’maintien de la bonne camaraderie entre les défeuseurs de la Papauté.