L'ORIGINE D'UNE BELLE DEVISE
Nous croyons intéresser nos lecteurs en reproduisant ici les beaux vers que M. Victor de TaPrade, de l’Académie Française, dédia à nos braves canadiens, lorsqu'ils traversèrent la France, en 1868, en route pour la Ville Eternelle. On se rappelle la sensation produite en Europe par cette troupe d’élite qui valut au Canada la réclame la plus retentissante et les compliments les plus flatteurs. Voici ces vers qui leur étaient adressés à Lyon, le 6 mars 1868 :
AUX CANADIENS-FRANÇAIS SOLDATS DE PIE IX , ‘AIME DIEU ET VA TON CHEMIN.” (Devise du Canada inscrite sur le drc ; ‘au des volontaires) Allez votre chemin, Français du Nouveau-Monde ! Race de nos aïeux tout-à-coup ranimés.
Allez, laissant chez nous une trace féconde, Offrir un noble sang au Dieu que vous aimez,
De nos jeunes croisés vous êtes deux fois frères,
Marchez aux mêmes cris et dans les mêmes rangs,
Faisant dire comme eux par vos œuvres guerrières :
Quend Dieu frappe un grand coup, c'est de la main des Francs.
De l'Océan dompté vous connais: la route A Vous ne purtes le frein d'aucune injuste loi ; Venez donc e\ montrez à l'Europe, qui doute, La jeune liberié servant la vieille foi,
Lorsqu'hier, étomiant et charmant notre ville,
Comme chez des anis joyeux et familiers,
Vous marchiez, jeunes gens, au port mâle et tranquille, J'ai reconnu le sang de nos preux chevaliers,
C'était eur franc visage, et leur allure franche, Toute l'antique France en un vivant miruir,
Tout : leur sainto devise et leur bannière blanche, Et ce noble parler sentant son vieux terroir,
Oui, c’est le même sang et le même génie
Gardés purs et sauvés de nos récents revers, La France d'autrefois alerte et rajeunie, Par la liberté sainte et la vie aux déserts,
Allez votre chemin, celui de nos ancêtres, Ce chemin des martyrs, qu'ils ont fai, tant de fois $ Gardez Rome éternelle au plus clément des maîtres, Image de son Dieu, trônant sur une croix.
Allez comme eux souffrir, mourir pour la justice, Notre Europe est livrée aux plus sombres hasards ; Au seuil de l'avenir, il faut que l’on choisisse Entre le joug ‘u Christ et celui des Césars.
Libres soldats, nourris près d’une république, Fils d’une terre où l’homme a toute sa fierté, Vous témoignez, au nom de la jeune Amérique, A la fois pour le Christ et pour la liberté.
Portez au Roi Pasteur votre sang et nos larmes
Nos droits sont dans le sien confond:s aujourd'hui, Vous, qui baisez les pieds de ce vieillard sans armes, Nul César ne vous voit inclinés devant lui.
Amis, de vos forêts, à travers notre France, Je ne sais quel parfum se répand sur vos pas ; Une clarté vous suit, une fraîche espérance, Un souvenir sacré qui ne Périra pas,
Vous nous laissez heuroux d'avoir reçu des frères,
Fiers d'avoir pu serrer votre royale main.
Dieu vous aime !..., il fera tomber les vents contraires ; Français du Nouveau-Monde, allez votre chemin !
Vicror DE LaPRaps, De l'Académie fran , Lyon, 6 mars 1868.
Plusieurs journaux français saluèrent Jes zouaves
canadiens en termes flatteurs, nous en reproduisons quelques extraits :
M. Louis Veuillot écrivait dans l’ Univers : “ Paris 8& vu passer une troupe de Croisés ; c’est un spectacle auquel on ne devait pas s'attendre ; cependant le voici.”
Le Monde disait :
“ Nous avons vu passer les jeunes Canadiens qui so rendent à Rome pour la défense de l'Eglise catholique et du Souverain Pontife : d’autres, en aussi grand nombre, sont en route pour les suivre. Qui n’admirerait ce pieux élan ? C’est l’ancienne France qui se retrouve avec son esprit de foi et ses hautes
vertus, Le Canada est resté fidèle à des mœurs que nous désertons chaque jour ; 1l n’a pas été, comme la mère-patrie, ravagé par les révolutions.”
La Semaine Religieuse de Rouen, du 16 octobre 1869, s’exprimait ainsi, en parlant du passage du quatrième détachement des Zouaves canadiens à Rouen :
“ Un de ces événements quise rencontrent rarement dans le cours d’un siècle et qui laissent après eux les plus douces émotions, a réjoui, mercredi dernier, la ville métropolitaine.
“ Quatre-vingt-seize jeunes gens du Canada, conduits par M. le chanoine Moreau, de Montréal, et commandés par un capitaine de l’armée nationale, M. Guilbault, ont séjourné dans notre ville, venant du Havre et se rendant à Rome, comme volontaires dans le corps des zouaves pontificaux. Ces jeunes gens avaient le plus grand désir de voir la métropole normande, berceau de leur nation, dont ils connaissent parfaitement l’histoire, et dont le souvenir est toujours vivant parmi eux. Salués au Havre par M. l'abbé Boullard, qui s'était rendu au-devant du détachement,et qui devait leur servir de guide en Normandie, ils sont arrivés en bon ordre à Rouen, qu’ils ont traversé en rang et dans une attitude toute martiale. Ils ne portaient pas d’uniforme. Ils avaient
seulement un képi d'ordonnance, et le pantalon retroussé militairement sur des bas de couleur brune.
“A trois heures et demie, ils faisaient leur entrée dans la cour du palais archiépiscopal. Leur première visite devait être pour Son Em. Monseigneur le Cardinal-Archevêque (1), en qui ils aimaient à saluer non-seulement un Prince de l'Eglise, mais encore leur ancien Primat. On sait, en effet, que jusqu’à la fin du siècle dernier les archevêques de Rouen portaient le titre de Métropolitains de Québec au Canada. Son Eminence accueillit avec la plus paternelle bonté ces jeunes volontaires ; Elle leur adressa quelques paroles de bienvenue, et, parcourant leurs rangs, fut touchée de leur air digne et modeste, de leur extérieur tout français, et s’entretint avec quelques-uns d’entre eux.
“ Les volontaires, qui appartiennent aux diocèses de Montréal, de Québec et des Trois-Rivières, parlent parfaitement notre langue, et portent pour la plupart des noms normands : ainsi Bélanger, Valois, Moreau, Masson, Faucher, Leroux, de Champlain, de St. Arnaud, Archambault, de Bourbon. Plusieurs d’entre eux appartiennent à des familles considé. rables et jouissent d’une grande fortune. Le dévouement de ces volontaires est admirable. Non contents
(1) Le cardinal de Bonnechose.
de s’expatrier et d'offrir gratuitement leurs services au Saint-Siège, ils ont supporté tous les frais du voyage. Son Eminence, voulant leur témoigner tout son intérêt, les invita à diner le soir à son grand Séminaire.
“Nos Canadiens allèrent visiter les principaux monuments de la ville. Rien ne peut rendre l’émotion qu’ils éprouvèrent à la vue de notre Cathédrale de Saint-Ouen, et des autres églises, dont ils avaient souvent entendu parler au Canada. Ils se disaient tout joyeux, en touchant la terre de Normandie, ils se croyaient encore dans la patrie. Le soir, le séminaire leur offrait la plus large et la plus généreuse hospitalité. Un véritable banquet jieur fut servi, chose touchante, par les séminaristes eux-mêmes, Il fallait voir l'air radieux de ces jeunes gens, qui, se voyant l’objet des plus délicates et des plus paternelles attentions, ne saväient comment Ve dpi leur reconnaissance.
“Son Eminence, accompagnée de ses vicaires généraux et de ses secrétaires, parut à la fin du repas. Les toasts commencèrent aussitôt. M. le chanoine Moreau de Montréal se fit l'interprète des sentiments de ses compatriotes et porta la santé de Son Eminence ! Monseigneur le Cardinal remercia ces braves jeunes gens et les félicita de nouveau de
leur dévouement. Puis, leur parlant de la mission qu’ils’ allaient remplir, il les exhorta à demeurer toujours fidèles à leur foi, À leurs convictions, à leur amour pour le Saint-Père, et proposa la santé de Pie IX. Aussitôt les cris d’éclater : Vive Pie IX ! par trois fois répétés. Un ecclésiastique lut alors une pièce de vers improvisés, où il saluait les volontaires canadiens au nom de l'Eglise, au nom de la France, au nom de la Normandie, Le commandant du détachement porta un toast à la F rance, au milieu des acclamations renouvelées de l'assemblée.
“ Les volontaires passèrent ensuite dans la grande salle de récréation du Séminaire, et Son Eminence
ayant pris place sur un fauteuil, entourée des prêtres qui l’accompagnaient et des professeurs du Séminaire, les Canadiens firent entendre trois chœurs exécutés
avec une mâle énergie et un ensemble harmonieux. Ils commencèrent par ce chant si bien choisi, et qui avait une grâce particulière dans leur bouche : J'irai revoir ma Normandie... Puis deux chants nationaux d’un effet saisissant. On remarque qu’ils ont conservé lestyie du XVIIe siècle. Ils parlent encore de tambourin, de chalumeau, de musette, et se servent encore dans le langage de locutions vieillies pour nous, mais qui avaient un charme pénétrant. Son Eminence leur a adressé la parole, et a accompagné
ses conseils des plus affectueux souhaits. ‘Je vais bientôt vous suivre, leur at-il dit, sur cette route de Rome où je vous retrouverai.” Les Canadiens ont alors entonné le Sulve Regina, comme ils avaient coutume de le faire chaque soir à bord de leur navire, et ils ont rendu ce‘te douce antienne avec une expression touchante. Monseigneur le Cardinal leur a donné sa bénédiction solennelle, et a été reconduit à sa voiture par les volontaires aux cris de vive Son Eminence ! ;
“Les Canadiens, avant de se retirer, ont voulu exprimer à M. le supérieur du grand Séminaire leur gratitude pour l’accueil si cordial et si empressé qu’il
avait bien voulu leur faire, et ont échangé avec les élèves de fraternels adieux. C'était vraiment un spectacle bon à contempler. Dans notre siècle, il y a encore autre chose que l’égoïsme et l'amour de l’argent. On y rencontre de chevaleresques dévouements, de généreux sacrifices qui puisent leur force dans la foi. Honneur aux Canadiens, et que Dieu veille sur eux ! Ils portent noblement leur fière devise : Aime Dieu et va ton chemin !”
On s’est souvent demandé quelle était l’origine de ia belle devise des zouaves pontificaux canadiens : “ Aime Dieu et va ton chemin.” M. l'abbé Denis Gérin, ancien zouave et aujourd’hui curé de Saint-
Justin, explique clairement cette origine dans l’histoire du Séminaire de Nicolet publiée, il y à quelques années, par M. l'abbé J..A.T, Douville. Voici le précieux renseignement que nous fournit notre £ncien compagnon d’armes :
“ Dans l'automne de 1867 avait lieu l'invasion du territoire pontifical Par les nouveaux barbares du nord. Après-les brillants faits d’armes de Bagnorea, de Monte-Libretti et de Nerola, quelques cents soldats pontificaux se réunissaient à Mentana, où ils attaquaient et mettaient en dérout-. les hordes garibaldiennes. Deux soldats canadiens, Murray et Larocque, avaient pris part à cette victoire, en se couvrant de glorieuses blessures. Watts Russel, agonisant, des dernières gouttes de son sang, venait d'écrire sur une pierre les mots devenus chers à tous les Canadiens : Ama Dio e tira via.—Aime Dieu et va ton chemin. Ces événements, télégraphiés à l’univers catholique, créèrent un saint enthousiasme partout, mais nulle part plus qu’en Canada. Le vieux sang gaulois se
* réveilla. La soif du dévouement descendit au cœur d’un foule de jeunes gens, et bientôt l’on commença à ébaucher le plan d’une croisade canadienne.”
S. G. Mgr BEGIN
Patron des Zouaves de Qu’bec.