‹ La parade amoureuseChapitre 1 sur 3 · A PAUL GINISTY · texte numérisé non relu

A PAUL GINISTY

LA

Durant tout ce juin, nos âmes écolières demeurèrent distraites do l'enseignement que dispensaient les maîtres. Au delà du parc toufl'u où s'ébattaient les petits, la femme nous était apparue, superbe et lointaine, vêtue de blanc onduleux, à sa croisée humblement fleurie de capucines.

La cour du lycée parisien sembla plus sinistre encore par ses murailles rocailleuses aux fenêtres barrées de fer, ses quinconces chétifs, sa fontaine hygiéniquemcnt close

ù nos soifs. Tout flamba sous les tignasses rhétoriciennes et dans les crânes philosophes. Les récréations du soir se passèrent à contempler la chevelure étendue sur la robe, et qu'apparemment la créature faisait ainsi sécher, après la toilette, au soleil de quatre heures.

On se rangeait le long du mur sis en face de cette fenêtre où convergeaient nos désirs. Accotés les uns contre les autres avec de lamentables vestes illustrées de reprises, d'encre et de trous, nous levions nos tètes vertes dans la direction de Témouvante figure.

Beaucoup se couchaient sur les cailloux. On regardait, les yeux béants, ce signe humain apparu sur la fin des perspectives, dans le crépi blanc d*une maison anonyme.

Aux premiers jours, nos esprits sceptiquement obscènes, pleins de tierté et d'ignorance, dictèrent à nos bouches d'immondes

propos de caserne ou de bagne. Les doigts inscrivirent sur les murs des devises phalliques. Mais, vite, une sorte de pudeur effaça la brutalité Ceux qui persistèrent à gouailler éprouvèrent des châtiments.

Dans la salle de physique, une place, située à l'extrême gauche du plus haut gradin, permettait d'apercevoir, parles vitres, les frondaisons du parc et la croisée fleurie. Je Toccupais depuis le commencement de Tannée scolaire. Ce coin était mien. J'avais défriché l'encrier de ses végétations insolites, creusé la boiserie selon la forme des galeries de mines. Des porions en mie de pain, œuvre de mes doigts artistes, semblaient y extraire une houille fictive.

Enfin, mon nom gravé dans le pupitre, le trou du gradin évasé par mon couteau, afin que ma montre filât au bout d'une ficelle vers l'exploration des profondeurs ; les deux pointes où je fixais la feuille décollée du

livre pour réciter les leçons sans faute, tout indiquait mon action civilisatrice et personnelle.

Cette place, pour son éloignement de la chaire et les mille chances de distractions, excitait la jalousie des camarades. Maintes fois j'en avais dû défendre la propriété à coups de règle. Quand on sut que, de là, j'apercevais la femme, les envieux se multiplièrent. De solides horions s'abattirent sur mon crâne, aux plus futiles prétextes, pendant les heures réservées à nos divertissements.

Ce devint une chose fort étrange. Deux cents cœurs adolescents soufflaient à l'unisson au fond de cette cour, basse-fosse encaissée dans la geôle universitaire. Une angoisse atroce étreignait les poitrines de quinze ans. On eût dit le malaise qui précède une catastrophe sûre ; le malaise de l'attente, Tattente de l'amour.

Et, comme je semblais le favori du sort, on m'imputait la cause de cette angoisse. Pourtant, nous ignorions alors que la volupté torture. Notre jeune orgueil nous laissait croire à une santé perpétuelle de l'esprit indemne des délires passionnels. Les histoires fabuleuses des romans n'émigraient point, pensions-nous, dans la vie.

Le malaise persista. Personne n'apprenait plus les leçons. Nous cessâmes de gaver nos mémoires en vue des examens proches. Les punitions s'accumulèrent. La fureur de tous se concentra en une haine précisée contre moi.

Bientôt, un champion se présenta. Quelques injures échangées à voix basse pendant une explication d'Isocrate justifièrent une rencontre. Elle eut lieu à la récréation du soir, vers l'heure où la dame apparaissait dans son cadre de capucines et de feuillage.

Nous fabriquâmes des cestes avec les

courroies qui soutenaient nos pantalons.

Nous enfonçâmes fortement nos képis sur la tête pour que la visière préservât les yeux. Au centre d'un cercle spectateur, des coups olympiques s'échangèrent.

La règle d'honneur exigeait qu'on frappât au visage. L'estomac et les jambes devaient être considérés comme territoires neutres. Mais le corps à corps de la lutte et l'étreinte athlétique se toléraient.

L'héroïsme chanté par les classiques nous inspira beaucoup de bravoure. Je me ruai, les yeux clos, les poings actifs. Des bosses saillirent de mon front. Mes narines versèrent du sang. Je me sentis tout chaud de ma vie répandue. Furieux de comprendre ma face abîmée, je portai l'ennemi contre terre par un bras-le-corps décisif.

On le fit accueilhr ensuite à l'infirmerie. Le tambour, représentant Tautorité, me conduisit « sous les plombs », sort réservé de

droit au vainqueur. Ma plume pénale dut copier mille vers grecs avec Taccentuation. Le sang de mes narines pourrit deux mouchoirs. Après quarante-huit heures de mansarde disciplinaire, le proviseur me rendit à l'amour et à la gloire : car personne ne contesta plus la place vaillamment conquise. Même on me reconnut l'amant officiel et <i délégué » de la femme lointaine.

Mandataire des rhétoriciens amoureux, je leur rendais compte de mon quart à la vitre de la classe. Je disais si elle avait paru, la couleur de son peignoir, sa coiffure, son geste. Et Ton m'écoutait avec une attention triste. L'amour dévorait les âmes. On avait peur toujours que la femme ne parût plus, là-bas, tout au bout des cours et des feuillages, dans cette maison pâle, frontière de l'existence future.

A sa vue, c'était une désolation muette de ne l'avoir pas ; une langueur des pauvres

corps qui s'affaissaient au long du mur ainsi que des monceaux de guenilles.

La splendeur du soleil aussi énervait notre force. D'ailleurs, l'astre, à quatre heures, s'inclinait vers l'apparition, et sa chaleur nous venait avec l'émoi d'apercevoir la femme.

Evidemment, nul ne possédait l'espoir de la connaître jamais ; et cela faisait le mystère attachant de notre ardeur.

Ce signe humain représentait tout l'inconnu du monde, la douleur et la douceur de la vie. Nous en eûmes un providentiel avertissement.

11 arriva que nous nous lassâmes de souffrir sous l'étreinte d'une passion platonique. Depuis un mois, la privation de sortie était générale pour tous. J'écrivais immédiatement en latin les thèmes dont on nous dictait le texte français, et en français les versions dont on nous dictait le texte latin. Cela me

valut de très longs pensums. Encore une fois, je remontai sous les plombs du toit, avec un Homère dont ma plume pénale copia mille autres vers minutieusement accentués.

Dans cette retraite cellulaire, je repris un peu de raison. Le baccalauréat était imminent, et je négligeais trop les manuels. A prévoir Téchec probable, et les ennuis rares que me vaudrait le désastre, je conçus de la fureur contre cette figure fantastique dont l'apparition causait à distance toute ma peine.

Une fois relâché, je me munis de ces balles faites d'élastiques comprimés et recouverts de peau. Leur dureté est extrême. Je m'exerçai plusieurs jours ; puis, un soir, au moment où la figure aux cheveux épars parut entre les capucines, je lançai de toute ma vigueur les projectiles.

A peine m'eurent-ils vu agir ainsi, qu'une grande clameur émut mes camarades. La

boutique du préposé fut razziée de toutes ses balles dures. Et, en un instant, cent projectiles, dardés avec une certaine adresse, tracèrent par-dessus les feuillages du parc des trajectoires admirables.

D'abord, aucun n'atteignit la femme. Mais la même fureur possédait tous les cerveaux. Non, notre vie ne serait pas rompue par la malice de cette apparition. Nous échapperions encore aux pensums. Nous gagnerions le noble parchemin qui « ouvre toutes les carrières »...

Nos bras s'exerçaient. Nos mains lançaient. Nos visages rageurs s'exaspéraient. Cette bête de luxure en apparat devant l'avenir, nous la bombardâmes de notre mieux, revenus à notre courage d'hommes et à notre fermeté déjeunes savants.

Un soir, elle fut atteinte. On ne la revit plus. Nous eûmes une belle promotion à Saint-Cyr, à Polytechnique, à Normale.

Souvent, à travers l'existence, je me suis souvenu de cette créature de mal, surgie vers la fin de mon adolescence et qui faillit rompre l'essor de ma curiosité mentale. Je me suis souvenu, car plusieurs fois elle a tenté de rompre ma vie, sous des apparences autres. Mais je n'ai plus eu la vigueur nécessaire pour la chasser.

L'oiseleuse qui, sur une place de Turin, sollicite la curiosité des passants pour jeter au ciel, après le don de quelque monnaie, un vol de colombes multicolores, est vieille de visage. Mais son œil reste pareil à une nuit romantique et ses durs cheveux noirs épaissis sur les tempes durent ensevelir bien des lèvres ferventes.

Elle se tient toujours sur cette place ceinte de jolies arcades basses où circulent, en capes couleur d'azur, d'agréables lieutenants. Leurs regards se dardent vers les promeneu-

ses qui sourient avec le prétexte de s'intéresser au jeu de cette vieille, car la main brune tendue vers les Alpes ne cesse de marquer la route à l'essor de vingt pigeons dont les ailes teintes de mauve, de pourpre et de vert papillotent harmonieusement contre l'horizon des cimes aux neiges bleues.

Sur le seuil de l'Italie, cette vision de vieille amusant la jeunesse avec des couleurs ailées et habile à provoquer le mirage d'un arc-enciel devant l'amphithéâtre des monts, représente symboliquement le type même des créatures figurées par tant de peintres illustres. Malgré les mirages de ses formes nombreuses, l'Italienne garde une àme vieille et savante.

Les filles de Venise serrent la gracilité de leurs corps dans des chàles sombres, et elles arborent, sous la lourdeur de leurs bandeaux, un sourire étrangement silencieux. Autour des puits de marbre fleuri d'acanthes et de

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rosaces, elles ne babillent pas, elles murmurent. Le broc de cuivre rouge aux pieds, elles se regardent et n'échangent guère autre chose que ce sourire de silence coupant leur face mince et inclinée. Leur âme s'y formule toute, et elles se la lisent l'une l'autre ; tels ces savants qu'une formule succincte d'algèbre initie à l'univers.

Les rousses qui viennent tricoter le dimanche sur les marches de Saint-Marc ont cette même éloquence du C3rps. Le Titien a fait d'elles ses Madeleines aux chairs royales et aux mains pleines de fruits mûrs, de fleurs épanouies.

La science des attitudes leur est grande. Chez les femmes du bas peuple même, il n'est point de pose qui ne devienne une beauté. Cependant elles restent dépourvues de coquetterie. Nous prisons dans la femme du Nord le geste et l'œil sémillant, les manières arrangées, le dialogue sentimental

par quoi elle nous instruit de son désir de plaire.

L'Italienne néglige cette extériorité. Elle ne sent pas le besoin de parade parce qu'il ne lui faut faire aucune attention pour se produire toujours selon le rêve des races très anciennes qui la préparèrent. Le vœu de beauté a fini par conquérir d'elle chaque membre, chaque muscle, chaque nerf. Il est devenu réflexe. Qu'elle rie, qu'elle marche, elle exprime le souhait des peuples qui se rencontrèrent et régnèrent tour à tour sur cette péninsule où l'imagination de la planète, rêvée en Scandinavie et enfantée dans l'Inde, se formula définitivement par l'art miraculeux de la Renaissance.

Aussi les futilités du prologue sentimental se réduisent au plus simple en elle. Avant d'aimer, elle désire. Son àme vieille ne s'accommode plus de ces illusions du cœur. Enfant, elle manque d'ingénuité.

Là, sans doute, réside le mystère de la perfeclion qui vous attire vers les œuvres des maîtres où elle est peinte. Point de Madone dont la paix sainte, la mélancolie, la joie enfantine ne révèlent de la volupté. Ce contraste nous donne beaucoup d'extase. Léonard de Vinci traduisit le plus franchement et le plus hautement la précieuse duplicité.

Nous demeurons dévots pour le Saint Jean- Baptiste et la Joconde, parce que l'affirmation et la négation de la vertu se manifestent en môme temps et sous le même rapport de beauté à rencontre des préceptes de logique. L'harmonie y est absolue, l'équilibre sûr. La Vierge au puits de Raphaël ne nous stupéfie pas moins. A Saint -Pierre de Rome, pareil étonnement nous saisit devant la Pieta de Michel-Ange. Celte mère de douleur contemplant le Fils mort étendu sur ses genoux, est à la fois vierge par la tête ronde et la finesse un peu grasse des extrémités, femme par

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l'ampleur rigide de la poitrine voilée; vierge et femme ; vierge ou femme...

A Rome, en effet, les enfants de quinze ans qui rôdent dans les faubourgs ont ainsi des poitrines de mères, des faces rondes et plates, une démarche pesante et Tair de bébés.

Elles furent jadis ces martyres enthousiastes dont l'Eglise naissante se glorifia. Elles abordaient avec des cantiques la mort de l'arène. Toutes les hérésies, et les plus subtiles, acquirent, aux premiers efforts de leurs prophètes, des armées de petites vierges passionnées pour la face nouvellement offerte de Dieu. La Palermitaine Agnès, qui subit à treize ans des supplices compliqués, n'est que l'exemple usuel de tant de fillettes mystiques. L'espoir de l'au-delà les sollicitait comme il sollicitait les ascètes. Le renoncement des dogmes orientaux regagnait soudain leurs corps d'enfants aux âmes anciennes.

A Florence, dans les fêtes de cette société

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mondaine toujours en gala, on rencontre des llirteuses de douze ans qui pâlissent à l'entrée du partner. A quatorze ans, elles se passionnent tout à fait et dramatisent leur jeu. Bientôt elles épouvantent par le sérieux de leur action. Les vierges ne se connaissent point telles. Elles sont toutes des femmes de trente ans.

Dès qu'on la nomme épouse, Tltalienne fixe sa passion sur un seul. Elle le chérit mieux que les femmes d'ailleurs ne chérissent leur mari. C'est à elle que la jalousie légendaire appartient. Elle considère l'époux comme sa propriété, sa chose et sa chair. Vraiment elle éprouve le grand désir humain de fondre deux âmes en un corps, de revenir à l'androgynat primitif et divin, à l'Adam biblique, avant qu'Eve eût surgi de son flanc.

La cupidité du cœur la tourmente. La tradition brahmanique du retour à l'Être-Un émeut son amour jaloux. Aussi, pour la

classe moyenne, la fidélité dans le mariage est-elle chose plus certaine que ne porterait à croire la nature ardente des filles.

Leur tendresse semble douée d'instincts propriétaires, et leur constance s'affirme dans la crainte de fournir par leur faute une excuse à la légèreté possible du mari. Elles pèchent peu. Un savant germain a dressé naguère la statistique des unions malheureuses. De ce travail nécessaire il résulte que les épouses du Nord trompent davantage.

Évidemment l'atavisme de la tradition brahmanique influence moins celles ci. Les femmes du Midi, au contraire, portent inconsciemment la marque du caractère sacerdotal primitif. Elles en ont gardé, d'instinct, le scrupule.

Le souci d'unifier les deux âmes conjugales, de s'absorber ou d'absorber, cette singulière cupidité du cœur si différente de notre indépendance gauloise, se manifeste pour

ainsi dire historiquement. Ces épouses des hommes illustres remplissent le monde de leur activité. On sait quelle part Mme Crispi revendiquerait justement dans l'œuvre de l'ancien ministre. La légende de la papesse Jeanne, réunissant les idées de ses amis et parvenant à coiffer la tiare, briguée par plusieurs dont l'amour lui appartenait, ne donne pas qu'une fable jolie ; elle marque le caractère de l'Italienne avide de se viriliser.

Son absorbante jalousie est d'ailleurs comme une variante de l'avarice qu'on lui impute. Pour l'argent sa conduite ne diffère pas. A rencontre des autres Européennes, elle paraît moins désireuse d'en conquérir beaucoup que de conserver précieusement son petit avoir. Parmi les mendiants qui pullulent autour de Saint-PauI-hors-les-Murs, on remarque de splendides pauvresses qui se sont attachées, sans perdre le type divin,

à des malandrins de grand'route. En un autre pays la magnificence corporelle leur eût servi à se faire racoler pour les bataillons de joie. Là, elles restent les compagnes de sordides ruffians dont leur regard couve avec inquiétude le geste gratteur.

Les mauvais ménages ne sont pas de pur sang latin. Celles qui faillissent le plus portent ces chevelures blondes napolitaines ou milanaises conservées en legs des ancêtres normands ou germains. Les filles des Robert Guiscard comme celles des Lothaire, ont bien le teint bruni par des siècles de soleil puissant ; mais le feu mis en elles n'a pu s'accommoder des cœurs froids et langoureux.

Loin de gonfler les sens avec le désir d'une possession jalouse, il a fait éclater cette frêle constitution, il s'évade d'elle par les cent fissures du sentiment, il se manifeste en tendresses brûlantes. Le feu italique flambe de leurs cœurs, n'ayant pas, pour s'étouffer, le

linceul des cheveux noirs lourds comme des pans d'étoffe.

Seulement les Anglais retrouvèrent, dans ces âmes normandes, des sœurs anciennes et fidèles a leurs goûts. Tels sont ces personnages préraphaélites dont SwinburneetShelley s'amourachèrent, que Burns Jones et Rosetti peignirent. Onduleuses et mélancoliques, elles s'accoudent devant le bleu des mers. Et dans la clarté diaphane de leurs corps septentrionaux, on sent frémir li flamme d'Orient. Leurs yeux attendent, ploins.de tristesse et de nonchaloir, et leurs doigts désabusés effleurent d'étranges clavecins. Elles semblent avoir pleuré tant de déchéai ' ces qui cependant n'altérèrent point la frêle naïveté de leurs visages. Elles regardent l'horizon où doit paraître le chevalier nouveau qui leur annoncera la rédemption. Affinées par l'ennui mystique d'avoir rejeté trop de joies spirituelles et charnelles, elles réfléchissent la vieillesse

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des deux humanités, celle venue du soleil et celle venue des brumes, puis rencontrées après le chemin des siècles au pied des monts Apennins.

Sous la pâleur de ressuscitées,ce don de la Renaissance persiste en elles. Elles sont bien les Béatrices des Dantes contemporains lassés de parcourir les cycles infernaux et célestes, cherchant aussi la Vie Nouvelle. Nous les reconnaissons pour les sœurs blêmies de celles qui virent Léonard, Botticelli, Raphaël. Elles n'ont plus le front ceint du fil d'or où un joyau suspendu appelait la lumière du ciel. Mais elles savent aussi que Dieu se révélera seulement dans l'idée de le conquérir. Et elles se montrent par avance fatiguées de la méditation.

Elles distribuent delà tristesse, tandis que leurs aînées de la Renaissance souriaient d'ironie devant TefTort de l'homme en mal de pensée. Celles-ci, d'ailleurs, n'ont point

disparu. Les ateliers de Naples, de Venise, de Rome se parent de ces modèles de beauté, sortes de courtisanes sacrées qui offrent leurs corps pour la joie d'entendre parler les poètes ou d'inspirer le symbole d'une vertu retracée par le pinceau. A Paris même, à Londres, elles viennent étonner les jours des artistes et des philosophes en se laissant séduire par le savoir.

Nos Gythéréennes de France ne sont pour la plupart que des poupées rieuses éprises exclusivement de l'or et du costume, du « chic ». Et celles des autres pays les imitent. Seule l'Italie engendra des vicieuses plus élevées d'àme et qui se prêtent, non contre de l'argent, mais contre des pensées : pour leur augmentation mentale. Sans âge, elles imposent sous leurs allures l'âme ancienne des temps. Malgré les générations successives et les avatars des familles, rien en elles ne s'est perdu de ce que furent les aïeules à l'énigma-

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tique sourire, celles chères au Vinci peignant le saint Jean-Baptiste, la Vierge aux Rochers, signifiant la dure colère de LucreziaCrivelli.

Elles possèdent le sens de la beauté intelligente. Elles marchent comme les nymphes de Botticelli ; elles se mireraient dans les fresques du Louvre et leur face s'apparente exactement à celle de la Joconde.

Au XVi' siècle, les grands et les cardinaux de Rome firent ôter les plafonds de leurs carrosses, pour, dans les rues, voir sans cesse celles qui s'accoudaient aux balcons. La sévérité de Sixte-Quint réussit difficilement à finir cette mode. Un jour il réprimandait un cardinal, disant: « Où vous mène cela? — La beauté, répondit l'autre, la beauté intelligente est un chemin vers Dieu ; car les lignes conduisent à l'absolu. »

Le commerce de ces créatures d'élite, pour divin qu'il soit, n'exempte pas de la douleur ceux qui les connaissent. Êtres hors du temps,

elles ne compatissent guère aux sentimentalités que Téducatidn, les littératures, l'opéra et les faits divers établirent si fortement dans< nos cœurs comédiens. L'amour, selon leur croyance, n'est qu'une félicité du corps, un complément momentané et délicat des sympathies intellectuelles, plus hautes, indépendantes. Et, comme la cupidité du cœur italique les presse, cela se transforme chez elles en une cupidité de l'esprit qui les porte à conquérir par le moyen de leur beauté le plus d'àmes créatrices. Aussi le malheur incombe à qui se passionne fervemment pour ces Béatrices, s'il ne peut admettre avec elles qu'aimer c'est se réjouir de tout le bonheur de la maîtresse, même de ses voluptés prises en d'autres compagnies.

La fameuse Lucrèce Borgia posséda Rome en mettant ses amis et sa famille au joug de ce précepte. Raphaël mourut d'avoir voulu posséder à soi seul la Fornarina. La parade

de la tendresse ne réussit pas à les émouvoir, et leur art s'exerce à s'épancher sur la souffrance des âmes fières, afin de contempler Tanatomie des belles douleurs.

L'Amour et la Mort, Béatrice sait les valoir à ceux qu'elle distingue. Elle s'amuse de mettre les Contraires en présence afm de s'élever vers l'Infini; car Dieu ne pouvait naître que de la Vierge Mère, car l'Absolu ne peut se conceveir que hors de l'affirmation et de la négation identifiées.

L'Italienne est l'Eve véritable, la femme philosophique. Gomment s'étonner si l'on pense qu'à la Rome des Empereurs toutes les civilisations aboutirent. La femme s'y forme de Tàme humaine entière resserrée là, au cœur latin. Elle fut la fille des Maïa et des Aslarté, et des Walkures venues à la suite des quadriges de triomphe, parmi les exclamations gouailleuses des légionnaires vainqueurs insultant l'Imperator fardé.

Dans ses bras, la femme d'Italie reçut les hommes de toute la terre, la pensée même de la planète. Elle porte en sa forme la science désirée, le mystère de la vieillesse d'Adam.

Aussi les plus expertes danseuses, qui furent autrefois de l'hermétique Egypte, sortent-elles à présent de l'Italie seule. L'hiéroglyphe vivant, le signe animé, la danseuse jetant au bout de ses gestes le mirage de l'idée et la direction du rythme ne peut être que du pays de toute connaissance, que du cœur du monde.

La vieille âme italienne se révèle ainsi de ns ces êtres de prestige qui essaiment l'essor diapré des rêves au bout de leurs pointes, pareilles à l'oiseleuse de Turin jetant un vol de colombes multicolores contre le ciel absolu.

L'une de ces créatures nous étonna beaucoup, au commencement de l'hiver douceâtre que nous venons de passer.

Elle posait pour l'Isis du sculpteur Sais. Un moment, nous allâmes tous la voir dans l'atelier de Montrouge, et la fleur des clubs s'épanouit sous le regard instruit de ses yeux pareils à des nuées.

Pour quelques intimes de son amant d'alors, — un jeune homme dur qu'elle pliait à maintes fantaisies, — elle eut la complaisance de faire paraître ses facultés occultes.

Mon innervation coutumière lui sembla propice à ce jeu, et, quand l'heure sonna d'entreprendre la série des manifestations hyperphysiques, je devins l'instrument propre à transmettre la parole de l'Invisible.

On connaît trop, à présent, les phénomènes hypnotiques et spirites pour qu'il convienne d'insister sur le préambule de cette expérience.

L'Italienne fixait quelques instants une opale énorme qu'elle portait pendue à une chaîne d'argent, entre ses seins. Bientôt elle tombait, blême et raidie, sur les fourrures du divan. Sa main agriffée serrait la pierre magique, et nous ne pûmes jamais, réunissant nos efforts, cinq hommes jeunes et vigoureux, lui désunir les doigts.

Elle restait ainsi, comme une jeune morte royale, le sourire éclos sur sa denture sèche. Bientôt je sentais mon bras s'engourdir, puis s'alourdir. Une douleur vive me prenait

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au coude et au poignet, pour finir dès que le crayon était dans ma main.

Alors, et sans que ma volonté guidât récriture, des caractères s'inscrivaient.

D'abord c'étaient des sortes d'arabesques aux angles aigus ; des contours très semblables aux dessins ornementaux des Arabes, ceux dont ils parent les façades des monuments.

Ensuite des boucles se succédaient, formant des e, des d, des /... enfin un mot court, et au sens hermétique. Les terminaisons en étaient les plus fréquentes. Les substantifs mensenj neuren, désignant le fluide et les nerfs, revenaient surtout.

Subitement, l'idée d'un nom m*était soufflée, « Gain », par exemple; aussitôt ma main, sans que ma volonté la conduisît, traçait « Gain »...

Gommencée lentement, cette écriture diabolique allait avec une vitesse croissante,

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et cela finissait par une course folle de mes doigts. Les mots s'embrouillaient comme un écheveau de lignes, devenaient des spirales obscures.

Il fallait que je m'arrêtasse.

Mon bras de souffrir alors. La face admirable de l'Italienne se contractait. Des larmes saillissaient de ses cils. Sa poitrine haletait. Encore que l'allongement des formes ne se modifiât point, une angoisse si atroce émanait de son allure que nous sentions nos viscères se crisper aussi douloureuse ment.

Remise au papier, ma main recommençait une œuvre plus lente, cela durait des heures, des nuits. Gela dura jusqu'au jour où je parvins à un état de faiblesse extrême. 11 m'arriva de tomber dans la rue à la suite de vertiges. Ma vie s'écoulait à l'air par deux trous illusoires, creusés, eussé-je dit, à la base cervicale du crâne.

L'Italienne, quand elle me sut malade ainsi, disparut des compagnies où je fréquentais. On me dit plus tard qu'elle vivait parmi certains de Paris dont les allures vulgaires et le cabotinage excessif déplaisent à notre cénacle. Les conventions mondaines produisent encore les seules limites ineffaçables entre castes et gens. Elle avait voulu se mettre sûrement hors de portée.

Mais je conservai les manuscrits qui résultèrent de ce commerce fluidique.

L'invisible qui dictait prétendit toujours être l'àme même de l'Italienne, ou du moins son mobile le plus puissant pour agir.

Avant que de loger dans cette forme parfaite de modèle, il avait habité quelques consciences analogues ; et ces récits offrent les divers drames qu'il contait avoir vécus.

Au reste, voici quelques phrases que je détache au hasard de ses dissertations mé-

taphysiques omises ici à dessein. Elles notent le caractère de cet être polymorphe et insaisissable.

c( Je suis neutre de sexe. .. et je souffre de ne pouvoir me diriger pour Tamour...

» Je rôde autour des femmes... je suis leur langueur et leur rêve... Mon onde est comme celle d'une mer circulaire qui tourbillonnerait autour des cœurs...

» Une forme, je la cherche, un organe réel, une chair résistante et palpitante où se puisse incarner ma passion...

» Tu dis?... Oui, ridée vit en dehors des hommes. Vous êtes les organes accidentels du souffle, du Feu... Oh! me diviser... Dis, son flanc est-il fendu par la bienheureuse blessure?...

» Le Feu roule et gronde... Oui, Fidéeviten dehors des hommes. Si Newton avait connu le baiser de la mort avant de trouver la loi de gravitation, cette loi quand même se

serait révélée à la même heure... dans un autre organe que Newton.

» Le Feu vit hors des formes... Mais il les emplit pour s'exprimer par elles...

» Écoute encore, je suis comme le vent qui souffle dans les harpes éoliennes. Le son appartient-il aux harpes ou au vent?

» Cette fille inerte maintenant : ma demeure passagère; la bouche qui profère ma voix. Oh! une belle demeure, une demeure distinguée, vraiment. C'est moi qui fais battre sa tète contre les tapis quand un homme Tétreint sur sa poitrine...

» Et j'ai habité d'autres demeures aussi, d'autres... et j'ai fait battre d'autres têtes, et sangloter d'autres gorges pleines sous les baisers des mâles...

» Et j'ai habité d'autres demeures en outre, et j'ai fait frissonner des échines viriles, et palpiter les narines voluptueuses des amants sur la nudité émue des femmes qui s'offraient...

» Va, je suis comme un glaive d'acier bleui dans une gaîne trop courte. Il n'y a pas de peau humaine assez large pour mon expansion...

» L'acier se courbe et crie dans Tétroit fourreau refermé.

» Tu sais le clown à la parade foraine?... Il revêt un costume, et puis il sort, et revient travesti d'un flottant nouveau... Il n'est plus le même. Il persiste cependant sous ses bardes différentes...

» Ainsi je changedecostumehumainquand j'ai troué mon habit à tous les angles de ce que tu appelles le malheur, la déroute, la jalousie, le désastre... Si tu savais quels drapeaux de mort je lève sur le champ delà lutte... Ah! ah !... Le flanc est-il fendu par la bienheureuse blessure? ..

» Je te connais, toi, le scribe ; j'ai hanté ta cervelle, à l'école, quand tu maudissais ton sang, et que tu jetais des balles à la

tête de la fille accoudée sur une fenêtre lointaine...

» Je torture le vieillard dont les sens agonisent, mais dont l'imagination tlambe, attisée par le souvenir de la jeunesse...

» Ah ! j'ai incarné ma force dans des créatures très cruelles... dans de bien aimables fous aussi...

» La parade amoureuse, c'est moi qui la joue pour le rire et le pleur des amants...

» Si tu voyais à présent ma figure, oh ! tu blêmirais, va... Regarde plutôt la fille raide et dépoitraillée, ma guenille actuelle, mon oripeau du moment. . . Ah ! ah ! . . .

» J'ai tisonné le cœur d'une petite religieuse, une fois... elle a tué sa compagne... Situ as delà patience, jeté conterai tout... et comme je fus aussi un preste abbé, un empereur de Byzance à la tête casquée de joyaux, une fille de campagne qui voulut forniquer avec la terre et qui pataugea dans le sang... et

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d'autres choses visibles et terribles, d'autres choses... tu ne t'ennuieras pas...

» Je pourrais même remonter plus haut encore, vers les origines... mais tu ne comprendrais plus.

» Allume les quinquets... tape la grosse caisse... assemble la foule un peu niaise de tes amis du club, et de ceux pour qui cette femme ôta ses nippes en chantant... Vous en apprendrez d'étranges... »

11 parlait, persifleur et méchant.

Une fois, l'Italienne nous le décrivit. Elle le voyait, car ses membres se tordirent et elle déchira son corsage... La sueur l'inondait. Elle le prétendit tel qu'un feu qui coulerait en ronflant.

Par instants, il revêtait, disait-elle, l'apparence d'un faune des jardins, avec une borne pour jambes et un vaste rire plein d'incendie.

Plusieurs nuits nous l'écoutàmes.

Quelle parade... et quel clown! La vie, l'amour... On saigne en s'embrassant.

Je ne sais si vous prendrez, à l'entendre, l'effroyable plaisir dont nous nous sommes saoulés, au commencement de cet hiver douceâtre...

Écoutez, cependant

La poule familière tournait en caquetant parmi les chaudrons. D'un bec dur, elle piquait ici et là des graines éparses dans le sable semé sur le carreau delà salle. Par les fenêtres ouvertes, on entendait le bourdonnement d'un peuple de guêpes actives au cœur des tournesols. Au delà des murs, la plaine se haussait, ondoyante comme la mer et profonde dans le ciel.

— Alors, dit la vieille dame, secouant de pichenettes les riches dentelles de son bonnet... alors... tu épouses Jean Davriœurt?... Réponds, Claudine. ^

La jeune fille pencha le regard à gauche, pour apercevoir la bâtisse blanche du château et l'immense pigeonnier de la ferme Davricourt... Elle se tourna vers sa mère :

— Ça... jene me dédirai pas... je le jure... je ne me dédirai pas...

La vieille laissa les larmes briller dans ses yeux. Elle suppliait sa fille de réfléchir... Les Davricourt, malgré leur bien seigneurial, semblaient fous depuis quatre générations. Ils buvaient tous, et cinq déjà étaient morts, par suicide, se jetant à la même date de l'Assomption au fond du puits... Et leurs femmes aussi, après un an de veuvage, à la même heure de la nuit sainte, s'y précipitaient...

— Tu veux donc que je te pleure, Claudine, tu le veux...

Les noces s^accomplirent vers l'automne.

Jean était robuste et savant, féru de latinité. Son frère Jacques, mince, beau parleur, ne

manquait pas non plus d'érudition. Au banquet nuptial, les trois cents convives, vêtus de noir huileux, assis sur les chaises empruntéesaux églises des deux paroisses, écoutèrent les Davricourt dialoguer en latin, s'affirmant ainsi les maîtres. Claudine se ravissait de son bonheur.

Quand les cabriolets et les breaks eurent emmené, dans le son rieur des grelots, les trognes ivres hurlant sur les feux cahotés des lanternes, Jean enleva Claudine jusqu'à la chambre nouvellement parée.

Une heure après, elle en sortit avec des cris d'épouvante. Mais les hôtes de la ferme la consolèrent par mille moqueries. Les grand'mères pleuraient sur une telle innocence, et les servantes accourues, de la paille plein les cheveux, se donnèrent de grands coups de coude dans les hanches.

Les jours, ensuite, coulèrent sans surprises. Au retour de Cannes, l'épousée prit pos-

LA PAMDE AMOUREUSE 43

session de la vie. Jean avait la ferme et la plaine, Jacques les rentes et le château, mais il gardait leur mère. Le château dominait la ferme, si proche que les frères se parlaient de fenêtre à fenêtre, la voix un peu haute.

Claudine put enfin aller à la ville dans le cabriolet garni de drap blanc, et dont les montoirs étaient de nickel pur. Elle connut le château avec ses salons gris rose de l'ancien temps et ses trumeaux peints. Les meubles collés contre les murs laissaient libre le parquet, champ de bouteilles vides où l'on ménageait des sentes pour gagner les portes. La vieille Davricourt loua les cheveux épais de sa bru, sa gorge forte, ses yeux de soleil. Jacques, malgré ses quarante ans, dansait comme un clown, et il vidait de vastes chopes remplies de chartreuse.

Quant au Puits de Mort, la jeune femme en fit repeindre le fer et la poulie. Des pois

de senteur et des capucines grimpèrent autour de la margelle.

Jean passait de longues heures dans la plaine infinie, où les sillons ressemblent aux vagues innombrables... Rond et cave comme une cloche, le ciel s'appuyait circulairement sur l'horizon. Le soir, l'homme rentrait morose. Et soudain, sans qu'aucun geste le fît prévoir, il donnait de grands éclats de rire... et puis, de nouveau, fixait le marbre du carrelage avec des yeux sanglants.

Claudine commença d'avoir peur. Un soir, il lui dit : « La plaine se rétrécit autour de mon front... tu sais, toute l'après-midi; j'ai vu les sillons courir sur moi; on aurait dit les lignes furieuses d'une armée... » L'épouse passa ses doigts dans la barbe de Jean, et, au lit, ses bras le consolèrent.

Le lendemain, elle l'accompagna... Quand midi fut sur la plaine, Jean devint rouge et

triste. « Regarde... là- bas, vers l'iiorizon, la plaine s'agite et se lève... Tu vas la voir, la voir venir... tu vas la voir... Elle nous en veut, parce que les Davricourt depuis si longtemps la harcèlent afin de s'enrichir... Tiens, tiens, regarde si les sillons se haussent, et si les mauvaises herbes valsent autour de nous... » Claudine le calma difficilement.

Une autre fois, les frères se mirent en chasse, et Claudine les suivit. Vers midi, Jacques fit lever un lièvre... Déjà il épaulait, mais Jean abattit les canons: « Malheur... c'est le fils — oh ! c'est le fils. — Vois-tu, Claudine, le lièvre blanc, le Fils de la plaine. Écoute-le rire de nous. Écoute-le rire... » Claudine n'entendit rien. Au crépuscule, Jacques encore fit lever un lièvre... et elle le vit blanc, en effet. Malheureusement, le coup partit... « Ah! dit Jean, la plaine se vengera... elle va t'attirer au fond du puits...

sûr... elle va te manger au fond du puits... » Alors Jacques saisit son revolver, et de cinq coups il abattit les cinq doigts de sa main droite, pan, pan, pan, pan, pan... Puis il partit au galop, en dansant, en agitant le moignon rouge, en aspergeant le sol de rouge, en criant, en sanglotant : « Pardon, mère, pardon... accepte le sang... accepte, plaine, mon sang... » Claudine, bien qu'elle eût mis ses mains sur ses yeux, pour ne pas voir, crut bien entendre distinctement ricaner le Fils de la plaine.

La neige de l'hiver tomba et blanchit l'immensité ronde, autour du village. Elle tomba, toute une semaine. Les bêtes et les hommes, les rustres et les bestiaux regardaient avec des yeux pareils tomber la neige. . . Le pays parut un fantôme hurlant d'une lugubre voix de bise, un fantôme hurlant...

Une nuit, Claudine réveilla son mari. La chambre était blanche et la voix du grand

fantôme sifflait par toutes les fentes. « Tu sais. .. dit Jean ; la plaine va monter, monter, et elle nous tuera contre les nuages..., nous serons asphyxiés par la raréfaction deTair... Entends comme elle monte, la plaine... Vois comme elle regarde, ici dans la chambre, avec son œil blanc... » Claudine, cette fois, se cacha la face dans la poitrine velue de Jean...; et ses dents claquèrent.

Le matin, de fenêtre à fenêtre, les frères se reprochaient d'avoir irrité la plaine... Leur discussion s'exaspéra. Ils décrochèrent leurs fusils et tirèrent. Ils rechargeaient ; ils tiraient. Les pigeons dégringolaient du ciel sur la neige qu'ils rougirent.

Claudine les arrêta : « Vous ne voyez point' Vous tachez de sang la robe du fantôme.. Vous tachez de sang la robe de la plaine !.. Comment voulez-vous qu'elle ne se venge pas?

Ils burent, ils burent tant, qu'ils purent ou blier la haine de la plaine...

A Taube d'un jour de gel, Jean dit à sa femme : « Le Fils de la plaine te fait la cour... Elle envoie son fils pour te séduire ; et tu déshonoreras mon lit... Mais je te tuerai, Claudine... Je te tuerai, Claudine... »

La pauvre femme regarda dehors, pour cacher contre la vitre sa terreur et ses larmes... Elle reconnut que le murmure du ruisseau lui parlait d'amour. II se parait de jolis glaçons adamantins et il restait étendu dans ses joyaux éblouissants, tel le prince des Grandes-Indes. Claudine interpréta le murmure...

« Va, donne à boire à ton mari... Verse, verse, jusqu'à ce que le vieil ivrogne s'allume rien qu'à s'approcher du poêle... Verse donc... et puis, quand il sera mort, tu viendras dans ma couche de diamants... et je te ferai un fils, un fils pareil à moi... et tu n'iras pas au Puits de Mort... si jeté fais un fils pareil à moi. »

Le printemps verdit la plaine... elle fut tout à fait comme la mer. Claudine versait à son mari de vastes chopes de chartreuse et d'absinthe, car il devenait méchant. Au retour de ses promenades, il ouvrait, un sabre à la main, toutes les vieilles armoires, et il sabrait les robes, il sabrait les fourrures, il sabrait les bardes : — « Claudine, tu as beau le cacher, ton amant, je le découvrirai, je le découvrirai... La plaine m'a dit qu'il se cachait ici, le porc... » Justement, un porc grognait dans le purin. Jean sortit et l'éventra. Mais le Fils de la plaine ne fut pas trouvé dans ses entrailles.

Jacques le premier se jeta dans le Puits de Mort, ayant tué d'un coup de fusil sa vieille mère. « Hibou, vieux hibou, lui avaitil dit, tu me regardes avec tes besicles rondes parce que tu portes la plaine en toi... Je le reconnais bien ton regard bigle, celui que tu dérobes derrière les nuages... Oui, nous

avons tiré de l'or de toi, beaucoup d'or de toi... et les Fils de Claudine t'arracheront encore du ventre de l'or, de l'or... Finis de me regarder, vieux hibou, où je te décharge mon fusil dans la tête. Veux-tu ne pas m'approcher... Tiens, hibou, v'ian! »

Jean aussi consentit à périr pour fuir la plaine montant au ciel afin de l'asphyxier. Au fond du Puits de Mort, il demeurait à l'abri de la manigance, caché dans le sein même de celle qui voulait sa fin... Ah ! ah ! la bonne farce... La plaine n'aurait pas sa peau tout de même...

Claudine voyagea, veuve et riche, durant des saisons et des saisons.

Guérie elle l'était. Elle se décida même à venir passer huit jours à la ferme du Puits de Mort, pour régler certains détails concernant les sépultures.

L'été avait jauni la plaine. Claudine s'avança dans les flots blonds, heureuse de la

gloire de Tair, de la vibration du ciel. Les bleuets la tentèrent, les coquelicots lui firent des signes. Elle alla. Elle alla loin du village et du château disparus maintenant au creux du sol.

L'étendue des blés devint une mer étale autour d'elle. Des têtes d'hommes éloignés surgissaient ainsi que des grosses fleurs plaisantes, de-ci de-là ; de grosses fleurs sur un champ, des tètes de noyés sur les flots jaunes.

Le ciel se couvrit. L'or des moissons vint à s'éteindre... Claudine évoqua le cauchemar du passé, la haine de la plaine ; et regarda...

Une horreur aussitôt jaillit circulairement de l'horizon... Des eaux tumultueuses d'épouvante se mêlèrent aux flots jaunâtres et dédorés, qui roulèrent avec eux, enflèrent, se dressèrent dans l'orage furibond et tonnant.

« Ah ! dit Claudine, la plaine a résorbé

tout l'or de la moisson... Comme l'air se ternit ! »

L'ouragan tourbillonna autour de sa tête. Le vent souleva les ondes jaunes qui fouettèrent ses jambes, se lièrent à ses chevilles en sifflant comme des vipères. Les eaux dévalaient du ciel. Claudine se mita courir.

Mais les blés versèrent sous Forage, et ils la prirent aux pieds. Ses jupes claquèrent, ses cheveux se drapèrent dans le vent. Elle résista ; elle voulut partir ; elle tomba...

La colère des choses mugissait sur elle. La plaine rétrécie l'étouffa. L'immense horizon coutumier avait disparu. La veuve se sentit bâillonnée, griffée, lacérée par le flot jaune... Elle se releva et courut encore. L'eau ruisselait sur ses épaules... Les nuages étaient-ils descendus ? La plaine était-elle montée? Claudine se trouva dans un brouillard froid, sous des douches lourdes, l'angoisse à la gorge.

Alors elle comprit que la fin prédite venait. La plaine la tuerait, comme elle avait tué Jacques et Jean... Et tout de suite elle se résigna.

A peine eut-elle consenti à la rnort, qu'une tiédeur douce s'épancha sur son cœur. Ses larmes, à couler, lui donnèrent une sensation presque heureuse... Elle perçut qu'on l'attirait avec un chant sorti du creux de la plaine.

Elle rouvrit les yeux. Le puits bâillait. Elle reconnut le murmure même, le murmure amoureux du ruisseau, du Fils de la plaine. Simplement, elle glissa vers la prof >ndeur.

, L'argent que contient ma lettre, celle-ci, Viviane, est de pur don, n'est-ce pas?

Laisse-moi croire qu'à l'heure où tu feras étendre devant toi les belles étoffes des marchands et luire les chefs-d'œuvre des joailleries, tu ne penseras pas avec amertume aux minutes de ma félicité conquise sur ta lèvre.

Hier, si ton sanglot m'a menti, permets du moins au mensonge d'enguirlander ma mémoire, comme ces cordons de feu qui parent les édifices en fête.

LA l'ARADE AMOUREUSE 55

Je me rappelle tout !

Tu arrivas, et, dès les premiers pas dans la serre, déjà tu suppliais. En vain tu évoquas notre amitié familiale, les jours où je t'avais bercée, toute petite, sur mes bras adultes... Je fus inexorable. Cet argent, qui sauverait ton mari et garderait intact le nom de ton jeune fils, l'offre seule de ton corps le pouvait obtenir.

Tu joignais tes mains, tordues par l'angoisse. Ta face pâlie fut une œuvre rare retrouvée dans les ruines fabuleuses. Le désir bondissait en moi comme un chevreau.

Souvenons-nous. Tu portais autour du col une guirlande touffue en plumes de coq, et, sur ta chevelure mahométane, un petit bonnet de fil d'or que culminait une vipère d'émail, dressée, presque sifflante.

Je m'avançai ; tu t'effrayas. Une glace réfléchit l'ardeur de mon regard ensanglanté et le déroulement de ma barbe blanche...

Les feux des lustres se concentrèrent dans les gemmes historiques qui étincelaient aux vingt bagues de mes doigts tendus sur ma simarre écarlate ; et j'avais, pour ressusciter les temps des débauches anciennes et savantes, j'avais ceint les rides de mon front avec un bandeau de pourpre violette. Ainsi je me sentais pareil aux prêtres des cultes morts.

Les coussins d'hyacinthe s'accumulaient sur le lit d'ivoire, si bas... Au-dessus, parmi les flammes des bâtons de santal, celles des cires vertes et rouges, brillait la statue hindoue de l'éternelle Kali, double déesse de l'amour et de la mort, dont les dents aiguës déchirent la peau des couleuvres.

Gela t'épouvantait aussi, car, entre les genoux croisés de la déesse, For de ton suprême espoir s'étageait en plusieurs piles. Tu pouvais dès lors le compter pièce à pièce. Même j'avais doublé la somme promise.

Moi, je m'assis sur la couche. Pour atteindre l'idole dressée au faîte d'un piédestal plus haut que ta taille, il te fallait gravir rivoire du lit où ma passion sanglotait d'attendre.

Tu compris. Tu prévis que je te laisserais seulement saisir l'or quand mes bras, las enfin de t'étreindre contre mes os, retomberaient, alourdis par la fatigue amoureuse et le poids riche de mes bracelets.

Et ton àme éperdue tenta de me fléchir encore. La rage colorait tes joues plates d'impératrice. Tu murmuras des imprécations : j'étais immonde de vouloir inscrire mon baiser hideux sur ta chair jeune, de profiter de ta détresse afin de te flétrir... Tu ne me haïssais môme pas, disais-tu.

Je te répugnais, bête visqueuse, bonne à écraser contre le sable du chemin, en fermant les yeux.

t Vieillard, vieillard, les membres déchar-

nés, les rides qui plissent tes yeux lubriques, le poil rude et gris de ton torse, et cet air de pourceau gouailleur que tu affectes, et l'éclat artificiel de ton air de bouc, et tes fards à tes babines, et les parfums de ta barbe froide, cela n'est rien près de l'abjection de ton cœur... N'as-tu pas horreur d'employer mes mains maternelles à susciter l'émoi de ton corps? Ne trembleras-tu point en dénudant l'épouse de ton ami, en sachant le dégoût que tu inspires? Quels plaisirs attends-tu, d'ailleurs? Ma forme restera glacée, entre tes bras maigres et féroces. Sous ton haleine, mes lèvres se gerceront ; et je cacherai ma face parmi ma chevelure lorsque le plaisir dansera dans tes flancs. Uniquement alors je concentrerai ma pensée en mon époux très cher, et je supplierai qu'il me pardonne ce martyre. Lui seul me possédera. Tu n'auras rien de moi. Au premier attouchement, je me déroberai dans l'Impassible, comme

le courant du fleuve dans l'impétuosité des eaux... L'illusion de ton désir croulera. »

Enfant! Tu disais ces choses ; et chacune de tes invectives était comme le doigt d'un virtuose qui frôle la harpe ; mes nerfs tendus sonnaient une belle harmonie.

Tu t'agitais. Tu levais tes bras admirables. Tu découvrais les astres de ta gorge ronde, les courbes remplies de tes hanches ; et tes jambes marmoréennes allaient roidissant les flots de ta robe.

Oli! ta douleur me présentait un stimulant magnifique. L'espoir de te posséder bien malgré toi, certainement et définitivement malgré toi, cet espoir tendait l'arc de mon vieux corps.

Sais-tu qu'alors, outre le délire d'amour couvé pour toi pendant deux hivers, je ressentais surtout l'orgueil du soldat ivre, forçant la ville, courbant sur les bornes les

vierges échevelées dont les ongles fous lacèrent son armure?...

Les trente années de ma vie, les labeurs de la science, l'absolue chasteté que je m'étais prescrite pour régir un jour la pensée du monde, tout cela se payait enfin de triomphe. Te donner à moi, malgré toi... t'avilir devant l'or valu à mon âge par l'effort de mon esprit ! Pense à cette conquête.

Tes larmes m'éclairèrent ainsi que des girandoles. Tes prières et tes injures étaient comme les trompettes de ma gloire...

Quant tu retiras le petit bonnet de fil d'or où la vipère siffla, je suppose ; quand tu arrachas de ton col la guirlande touffue en plumes de coq, je poussai le cri de mon sacre, enfin !

T'arriva-t-il de lire cela dans mon regard?... Rappelle-toi. Tu t'apaisais... Tu rampais alors contre les fourrures du sol. Vers moi, tu t'inclinais, oiselle que fascine

le cobra lové au pied du roc... Ta voix s'attendrit... Tu me priais doucement. « Peutêtre, insinuais-tu, si la générosité me pouvait convaincre de ne pas exiger ce tribut charnel, peut-être la reconnaissance et le temps... » Et tu te troublas.

Une pudeur exquise resplendit sur tes pommettes. Ne t'avais-je pas, repris-tu, conquise par la splendeur de mon intelligence ? La renommée de ma science avait rendu mon amitié flatteuse à ton ambition... Non, je n'étais pas un vieillard hideux. Les lignes égales de ma face celtibère, la splendeur de ma barbe, semblable à celle des fleuves sculptés, mes fines attaches, mes mains patriciennes, les soleils flambant au double fanal de mon regard... et ce décor étrange de fleurs bestiales, de céramiques somptueuses, ce costume de prêtre de mystères... le parfum miraculeux de ma passion enfin... tout cela te séduirait à la longue, sans doute.

Voudrais -je gâter la joie de cet avenir consenti? « Non. » Et tu me pris les mains.

Tu te baissas pour les étreindre dans ton geste de supplication. Alors tu fus saisie, pauvre chère proie, entre mes griffes... Je te crucifiai sur Thyacinthe des coussins. De tes baumes charnels des odeurs adorables émanèrent, pendant que tu te débattais.

Ma barbe d'argent coula autour de ta face, et devint la sertissure du joyau. Ton souffle sifflait.

J'appliquai ma bouche à ton oreille.

Avec les stances du poème qui te plaît, je t'insufflai toute ma passion. Les larmes commencèrent à poindre sous tes cils. Tu pleuras, pleuras...

Nos corps, peu à peu, se m.oulaient l'un à l'autre. J'étais la médaille et tu étais la cire. Mon empreinte s'affirmait en toi.

Sans doute, tu pensais à cette ballade allemande que tu avais mise en musique ; tu

songeais à tel soir où nos esprits se contemplèrent mutuellement. Ma main s'appuya sur le bouton d'un signal ; et des orgues cachées exaltèrent soudain la musique de ton cœur, effeuillèrent radieusement le bouquet de ton art.

Souviens-toi, Viviane... Tes bras se détendirent, ton œil s'émut. Il monta de ta gorge un sanglot, un grand sanglot de peuple en désastre... Tu pleurais ta vertu qui céda...

Tu détournas ta face dans les coussins. Tu laissas mes lèvres cueillir l'eau de tes cils. Mes bras enveloppèrent tes formes. . Nos poitrines furent deux harpes vibrantes...

... Tes cheveux débordèrent tes tempes.

D'elle-même, et malgré ta plainte infantile, ta chair tendue comme un tympanon de bacchante, rompit l'écorco soyeuse du corsage. Les fines arabesques des batistes descendirent la pente des épaules mates. Ton haleine épousa mon haleine. Nos lèvres

ventouses se happèrent. Ce fut un temps...

Ton visage sanglota dans ma barbe...

A ton oreille, dans la conque rosée, je soufflai un chant de triton... les soies et les dentelles n'entouraient plus ta taille que comme un drapeau roulé...

Après, tu te levas. Ce fut la nouvelle naissance de Vénus. Ta chevelure, tu la pris à deux mains et cela te fit un étendard de nuit derrière la tête où fleurirent tes yeux heureux du bonheur accordé...

A ce moment, la déesse Kali t'intéressa. Tu voulus t'approcher de l'or amoncelé entre ses genoux : ta récompense... Mais voilà que ta voix piteuse se mit à dire :

— Honnêtement, je ne puis prendre ces pièces d'or, je ne les mérite point, n'ayant eu aucune peine, mais du plaisir seul... à l'œuvre...

Et voilà, Viviane, pourquoi l'argent de cette lettre n'est pas un salaire, mais un don...

« Vous avez, je crois, ma chère amie, beaucoup d'occupations. Je n'ose plus vous prier de prendre sur un temps aussi précieux les heures de ces visites qui me ravissaient. J'espère que vous les emploierez plus joyeusement en accorte compagnie.

» Demain, je ne serai pas chez moi pour vous recevoir, et je pars jeudi chasser dans l'Orne pendant un mois. Il est donc inutile que vous vous dérangiez.

» Merci pour toute la douleur et pour tout le bonheur que vous m'avez valus. Croyez

bien que vous avez fait sonner les plus fastueuses heures de mon existence, et que je demeurerai, pour le « toujours », votre reconnaissant ami.

» Maxime Hérusse. »

Cela lu, miss Greed sourit et déchira le petit mot en mille et une miettes, qu'elle prit soin de consumer.

Mais aussitôt, un sentiment très fort la saisit. Il la dépita de s'être laissé devancer.

Afin de réfléchir posément, elle s'assit et mit un peigne à ses doigts énervés pour leur offrir une distraction. Devant le miroir, elle commença de démêler son illustre chevelure rousse, en fredonnant. Ainsi la camériste ou une intime pouvaient entrer tout à coup sans que le doute d'une sensation insohte les effleurât.

Vraiment, miss Greed ne se pardonnait pas une pareille inprévoyance... Quel man-

LA PARADIi AMUUlUaSK 07

que de sagesse !... Par exemple, quand Hérusse tenterait, le lendemain, une réconciliation par lettre ou par visite, avec quel petit air doux et ferme elle répondrait : « Cher, entre gens comme nous, on n'agit pas sans motifs sérieux. Vous avez certainement de parfaites raisons de rancune. Concevez combien il me serait pénible de vous voir, sachant que des soupçons vous minent. Donc, cher: votre main, et adieu. » Et il pourrait attendre qu'elle lui posât encore les Burn Jones et les Vinci, de cinq à sept, dans le petit salon rouge ! Le pauvre ! !

Or, il n'écrivit ni ne revint.

Miss Creed s'étonna, se froissa, oublia. Ses autres fiancés l'accaparèrent. Elle se contenta de préparer une phrase tout à fait nette pour le remettre à sa place si elle le rencontrait dans le monde. Et puis, ayant logé chaudement la chose, dans sa mémoire, elle continua, sans autre ennui, son exis-

tence active, courut les ateliers d'artistes, les expositions, les musées, les salons littéraires, fit exécuter son buste en marbre.

Le hasard évoqua par deux fois, dans la rue et à l'Opéra, Maxime Hérusse devant ses regards. Ce ne fut que très tard, après la rencontre, qu'elle parvint à mettre un nom sur ce visage d'homme mal reconnu. « Ah ! j'y suis!... ce bon Hérusse!!... Dieu, que c'est loin ! »

A des amis communs retrouvés dans le gala d'une première sensationnelle, autour d'une table de cosmopolites, elle parla de lui avec chaleur et se montra très élogieuse de ses mérites. Ainsi marquait -elle une supériorité de femme pas rancunière, donc indifférente, qui l'humilierait si les bons amis lui transmettaient les propos.

« Hérusse, disait-elle à ceux qu'étonnait cette rupture, Hérusse? que voulez-vous... Il a manqué de convenance... On ne peut

conserver une amitié d'homme, avec vous autres Français... J'ai dû lui interdire ma orte... »

Elle gardait aussi dans un tiroir les trois lettres dans lesquelles il la suppliait de consentir au mariage. Elles étaient d'un lyrisme tellement hyperbolique que, les soirs de thé, chez elle, si miss Creed se trouvait d'humeur heureuse, elle exhibait ces missives pour la joie de ses amis. On en riait jusqu'au matin.

Malheureusement, une servante mal apprise laissa tomber de la graisse sur ces paperasses. Ainsi maculées, il ne seyait plus de les lire publiquement. Miss Creed les brûla.

Il advint que son vingt-deuxième fiancé, Graggs de Baltimore, se lia avec le musicien Bénédict, ami d'Hérusse. Après un lunch qui les avait réunis tous les trois, miss Creed marcha sur Craggs de Baltimore et lui dit en anglais: « Cher, voulez-vous m'être bon?...

je VOUS prie... Eh bien! sortez pour une heure... Il faut que je cause avec Bénédict. Si ça vous fâche, restez... Si vous voulez m'être bon... partez... »

Craggs de Baltimore pâlit beaucoup, mais il avait une opinion trop haute de miss Greed pour ne point comprendre qu'une si étrange prière valait un ordre. Il alluma un cigare, prétexta un rendez -vous, baisa la main offerte, prit son chapeau, puis la porte.

— Alors ?... interrogea miss Greed... Hérusse?... Dieu, que c'est loin !

— Admirable amie, imaginez-vous que ce pauvre Maxime... enfm ; voici: vous savez qu'il s'occupe de sciences occultes ?

— Oui, je sais... Dieu, que c'est loin !...

— Vers le printemps dernier, un esprit, un être fluidique s'est installé définitivement chez lui. Il domine notre ami, et le force d'écrire sans cesse sous sa dictée mille et une histoires saugrenues, mais presque

toutes VOUS concernant... Ainsi, par exemple, l'esprit lui ordonne de relire vos lettres ; et, sous chaque mot, il dicte... Vous permettez de la franchise ?

— Allez, oui, Bénédict... C'est si loin !

— L'esprit force donc le malheureux Hérusse à écrire entre les lignes, les... petits mensonges que ces mots celaient... Mes compliments, chère miss Greed. La vie ne vous fut pas monotone.

— Oh !... Dieu, que c'est loin !

— Jugez un peu ce que souffre le pauvre Hérusse, qui, après la rupture, resta malade six grands mois. Souvent, encore, l'esprit se moque du possédé et il lui dicte : « iMiss Greed désire te revoir... elle vient... la voici dans la rue... elle n'ose entrer... elle repart lentement. » Hérusse alors de passer un paletot et de courir au rendez-vous magique où vous manquez toujours. Bref, sa passion pour vous fut si intense qu'à la longue elle a

revêtu une personnalité réelle, s'est dédoublée en deux êtres, l'un chair et os, l'autre fluidique et travesti sous votre allure qui passe les heures à torturer celui-là... Sa passion a créé une effigie vivante de vousmême ; et cette effigie vous venge terriblement, si jamais vous eûtes, miss Greed, à vous venger de ce bon Hérusse !

— Aoh!... l'expérience a réussi, tout à fait... Je me sens très contente, très contente.

Miss Greed alla vers un casier plein de fiches, en tira une et la lut à Bénédict :

« N° 2424. Note pour un mémoire concernant les Influences de la Douleur sentimentale sur r accroissement de la vitalité psycho-magnétique. Observation XIX.

Maxime Hérusse. Vingt-neuf ans. Nervosanguin.

» Le 24 mai 189., ayant emporté le sextant psycho-magnétique du docteur Widers-

LA PARADE AMOUREUSK 73

trauss, et ayant constaté que ce sujet, Maxime Hérusse, avait atteint le maximum de tension psycho-passionnelle, je l'entraîne dans une promenade aux sites ravissants. Je lui annonce que je consens à Tépouser. Il fait un temps splendide. Je joue toute la gamme amoureuse, et trouble tellement le sujet que son ivresse sentimentale me gagne moimême. Coucher de soleil opulent derrière les coteaux de la Seine. Nous sommes en pleine communication fluidique. Le sextant magn(v tique Widerstrauss marque 90° 4' 17'", soit une fraction de degré au-dessous du maximum.

» Je force encore la suggestion mutuelle. Nous pénétrons dans un restaurant. Le sujet semble s'irradier de bonheur. Un cycliste est assis à une table voisine. Naturellement, ma beauté séduit ce passant, et il me dévisage. Monsieur quelconque, d'aspect nul. Hérusse s'aperçoit de l'attention suscitée. Je renforce

encore la suggestion et promets à Hérusse des félicités intelligentes. Je commence à distinguer nos fluides, qui se mêlent à travers la table en courants bleuâtres. Le sextant marque 9" 18' 42'".

» Le cycliste s'étant levé comme pour aller au lavabo, dans l'officine, je me lève de même et le suis...

» A mon retour, l'aiguille du sextant psycho-magnétique, laissée sous la main d'Hérusse, est passée du S. -S. (influences de bonheur) au N.-N. (influences de douleur). Elle marque sur ce point le maximum, moins une fraction négligeable : 10° — 1'". »

Miss Greed replaça la fiche dans le casier.

Bénédict avait laissé mourir le feu de son cigare et la regardait avec ébahissement.

— Vous vous exphquez, maintenant, cher,, reprit-elle, le nombre excessif de mes fiancés. Dès l'âge de seize ans, je me vouai à cette œuvre scientifique. Je possédais déjà la

persuasion qu'un germe puissant de douleur semé dans la vie d'un homme un peu subtil, se développerait en lui, comme la semence virile dans le sein de la femme, et que cela parviendrait rationnellement à produire la naissance d'un être fïuidique personnifié. Avec Hérusse, l'expérience a réussi. En neuf mois, le germe de douleur jeté dans son àme s'est développé normalement.

Le tout était de découvrir les conditions psychiques qui nantiraient le germe de la plus grande puissance de fécondation.

Or, j'ai compris qu'il résulterait du brusque saut de Tàme passant de l'Intense Bonheur à l'Intense Douleur...

Voilà toute la gloire de ma découverte.

Bénédict regardait les meubles avec inquiétude.

— Et vous eûtes, miss Greed, la persévérance de recueillir beaucoup d'observations pareilles ?

— Vingt et une, exactement.

— Et vous avez dix-neuf ans, miss Greed î

— Dix-neuf et demi, Bénédict!

— Et vos observations réussirent toujours aussi bien ?

— Toujours, sauf une fois.

— Ah! ah!...

— Le sujet s'est dérobé... C'était un compatriote : Paddy de Boston.

— Dérobé?...

— Yes... lâchement dérobé: il s'est tué avec un revolver.

Avant le coucher, Marthe se décida. Elle brûlerait la petite lettre si gentiment écrite parla main de l'inconnu. Déjà elle approchait de la lampe le papier d'ivoire. Eût-elle pu ne pas céder à la tentation de lire encore ? Elle le fit rapidement, enchantée de la teinte citrine et rose que l'abat-jour projetait sur la missive amoureuse. Ayant ri, elle laissa la flamme mordre et dévorer.

Son miroir, immédiatement interviewé, lui montra sa joliesse pétillante, les paillettes des yeux gris qui semblaient les anneaux

d'une couleuvre glissant parmi les frisures fauves. L'inconnu ne manquait point de goût, évidemment.

Mais l'envie de tromper Charles lui parut une chose inimaginable. En cette année de mariage, aucune des joies prévues n'avait failli. Et, satisfaite, elle contempla son appartement aux meubles de laque blanche ou vert d'eau, aux tentures bleuâtres, grises, aux ustensiles de nickel pur.

L'abat-jour, pareil aune robe de danseuse, couvrait la lumière de ses luxes chiffonnés. L'intimité du lieu était douce et rare.

Quand son mari rentra, Marthe lui fut aimante.

Ce soir-là, ni les jours suivants, elle ne lui dit rien de l'aventure. Très fine, elle devina le raisonnement indubitable, à cause de ce caractère soupçonneux, épris d'analyse qu'elle lui savait : « Hé ! hé ! se serait-il dit, la chère épouse m'avoue une vétille afin de

capter ma confiance. Elle déclare le Moins pour dissimuler le Plus. »

Et puis, la sûre joie d'avoir un secret, de tenir en soi un sésame dont personne ne possédait le mot, cela lui valait un bonheur précieux.

Une seconde lettre arriva, une troisième, toujours remises par la concierge qui, cependant, gardait, en ces circonstances, une allure franche.

La chose intrigua Marthe, car non seulement l'amoureux ne se nommait pas, mais il n'offrait sur sa personne que des renseignements vagues.

Il en vint une quatrième, puis cinq, dix. Elles se firent quotidiennes. Marthe ressentit la peur du mystère.

Les missives contenaient des choses comme celles-ci :

« Je ne me nommerai point, pour que vous ne puissiez croire à une passion basse.

instinctive, intéressée. Souvent vous m'avez vu. Même — et je vous rapporte ce propos de peur que vous ne pensiez à l'amour honteux d'un vieillard ou d'un personnage sans prestance — même vous avez assuré chaudement à plusieurs de nos amis communs que mon allure et mes discours vous plaisaient beaucoup... Ils me le confièrent à diverses reprises...

» Je serai toujours là: un ami. Je vous conseillerai. Vous aurez autour de vous la présence occulte d'un cœur en dévotion pour votre félicité... »

Marthe eut bientôt des frissons quand on lui présentait les enveloppes de papier ivoire, à la suscription comme féminine, tracée avec une encre violette.

L'hiver passa. On porta des collets de velours noir et des robes cloche. Une boutique d'orchidées s'ouvrit rue Royale. Les chapeaux ronds eurent des ailes blanches.

LA PARADE AMOUREUSK 81

Charles s'acheta un complet gris délicieux et se coupa la barbe. 11 parut tel qu'un collégien. Marthe l'aima plus. Elle brûlait, une à une, les lettres de l'inconnu, après lecture.

Elle avait songé à prévenir la police. Mais il lui répugna de mobiliser la gendarmerie pour défendre son cœur. Et puis, certainement, l'amoureux était un ami. Il n'ignorait rien de leur vie conjugale, puisqu'il apprit que Charles cessait de suivre sa femme à la messe d'une heure, le dimanche. Marthe trouva, dès lors, sur sa chaise habituelle^ un bouquet fraîchement cueilli, chaque fois. Violettes, lilas, œillets, jeunes roses, lis et pivoines ; les fleurs marquèrent la marche du printemps, de l'été...

Elle pensa tout dire à son mari. Seulement, par un parallélisme étrange, fatal peut-être, Charles la délaissait. Il fréquenta le cercle, la mena beaucoup dans le monde, avec une sorte de hâte pour la laisser sur une

chaise, au milieu des salons, en proie aux flirteurs, pour aller, lui, causer du Panama dans les fumoirs.

« Je lui conterai tout, le jour où il se montrera meilleur, se promettait Marthe. Et alors il verra, il comprendra son injustice, il saura quelle petite perle de femme il a la chance unique de posséder. Comme il se repentira; comme, de nouveau, il m'adorera... Ah ! »

Et elle se renfermait en soi-même, dans sa dignité orgueilleuse de jeune épouse impeccable.

Le plein été resplendit sur l'avenue du Bois. On arbora des robes soufre, à mille plis. Mme Gauthereau mit un diadème à la Marie- Louise vers le premier jour de la Grande Semaine. L'inconnu écrivait toujours.

Il prit des familiarités fraternelles, d'une insolence excitante :

« Vous êtes trop intelligente, assurait-il.

LA PARADK AMOUREUSE 83

pour rester vertueuse, et pas assez pour le devenir. Mon heure sonnera donc au campanile des Bons Espoirs. »

Cette phrase étonna Marthe. L'ayant méditée, elle la jugea très forte.

Certes, elle se sentait trop intelligente pour le rôle neutre dans lequel la confinait son mari. Elle ne supporterait peut-être pas éternellement de faire tapisserie dans le ménage. Le pot-au-feu, l'entretien du linge, le mardi de réception et la soirée théâtrale aux Français ou à Tun des Opéras ne rassasiaient point son cerveau, capable d'embrasser les arts les plus subtils. Et si Charles continuait son dédain... Trop intelligente, oui...

Mais de quel droit l'écrivain inconnu la prétendait-il inapte à conquérir la vertu des saintes, des prophétesses, des vestales?... Vraiment, cela dépassait la mesure. Ah ! elle eût bien voulu lui dire son fait un peu net

au monsieur. Il constaterait par lui-même l'intelligence de Marthe, et à ses dépens... c< Pas assez ! »

Comment la croyait-il incapable de se créer un bonheur idéal, hors de toute matérialité, un paradis personnel où elle se pourrait complaire ? Sur quoi l'insolent échafaudait-il dépareilles suppositions?...

Bien des fois, elle avait tenté de pressentir, parmi les intimes de la maison, l'homme aux missives. Mille petites expériences de politique mondaine et sentimentale l'avaient induite à croire que les lettres émanaient d'un jeune lieutenant aux dragons, à moins que ce ne fût d'un sculpteur habile à poser pour le psychologue. L'un était blond, svelte, joyeux et fat; l'autre, brun, amer et bien vêtu. Marthe se décidait difficilement pour le second.

Cependant, son cœur se corrompit par la curiosité. Peu à peu, une envie maladive la

LA PAMDE AMOUREUSE 85

gagna de rencontrer l'amant anonyme. Elle déchirait ses dentelles, grondait les servantes, boudait son mari, pleurait sans motifs.

Elle en vint à désirer follement la visite de rinconnu. S'il eût énoncé une adresse, elle y eût écrit pour requérir elle-même un rendez-vous. Alors, elle le tiendrait, le verrait, le molesterait et le renverrait bien penaud.

Les domestiques commencèrent à empiler le linge au fond des malles. L'armurier rapporta les fusils. Il y eut des appareils photographiques dans l'antichambre, des bicyclettes dans la remise. On allait partir pour la campagne. Elle reçut ce mot : « Je vous supplie de me voir avant votre départ.

L'express ne devant quitter Paris qu'à sept heures, lundi, je serai, dès cinq heures, dans le hall de la gare de Saint-Lazare... » Suivaient cent périodes passionnées du plus fin style.

Le lundi, à cinq heures, Marthe avait inventé tant d'excuses et de raisons pour se justifier à l'avance, qu'elle éprouva les transes du premier rendez-vous clandestin.

Serait-ce le dragon? le sculpteur?... Un petit chien noir jappa. Le brun !... Le sculpteur!!... Elle attendit, anxieuse et palpitante, selon les meilleurs romans.

« La bonne rencontre ! ! » cria brusquement à son côté la voix de Charles ; et aussitôt, il ajoutait : « Je viens de poursuivre certain monsieur qui se promène ici pour me narguer, une rose jaune aux doigts... Mais je le rattraperai... »

La rose jaune ! . . . Précisément le signe que l'inconnu devait montrer à Marthe... Elle était prise en flagrant délit.

Epouvantes et dissimulations; angoisses; feintes d'enjouement et de nonchaloir ; tendresse affectée pour le cher époux ; pâleurs et palpitations, et caetera, Marthe épuisa en

une heure toutes les affres délicieusement tragiques de l'adultère.. . Elle se compara, muette, aux héroïnes des causes célèbres, aux figures sentimentales de MM. Feuillet, Bourget. . . Elle se sentit nimbée de littérature.

Peu à peu, la fureur de Charles se calma. Elle l'apaisait avec des minauderies savantes. Ce devint la joie de se comprendre traîtresse, menteuse, extrêmement satanique.

Elle aussi faisait souffrir ! î

Et de quels triomphes intimes elle se para Tàme, lorsque l'époux, amadoué, commanda dans le wagon-restaurant le menu le plus succulent, en marque de l'amour recouvré !

Au soir, sous les lambris de l'hôtel des Plages, Charles lui dit, après des effusions copieuses :

« Pardonne-moi, chère petite princesse, ce que tu as souffert aujourd'hui ; mais je voulais t'apprendre toutes les joies de l'adul-

tère et le piment exquis de ses terreurs obligatoires. Je suis l'anonyme des deux cent dix-neuf lettres amoureuses... Tu m'a trompée, ingrate, avec moi-même, pour la fioriture et pour le principal. Ce en quoi, je te l'affirme, tous les hommes se ressemblent ». Or, Marthe jura bien qu'elle se vengerait.

Par un mauvais sort, rien de sa passionnette n'avait jusqu'alors tourné au noir. Les rendez-vous dans une vieille maison de la rue de Grétry lui avaient valu des joies quelconques, pas extrêmement neuves. Ce gaillard bien bâti sollicitait des compliments sur son torse, besognait, se rhabillait en commentant la lecture des journaux parus le matin. Elle plaquait sur le piano cacophone les accords des chansons canailles, ou, par des temps de pluie, les airs sentimentaux des opéras italiens. Après deux

heures, il se montrait avide de sortir. Marthe en mourait d'envie depuis le premier quart. Il descendait d'abord pour l'inspection de la rue, faisait un signe à sa maîtresse en attente, derrière la porte; puis, chacun de son côté, ils regagnaient la vie licite, sans plus.

Le vrai plaisir, c'était en rentrant.

Sous la lampe de six heures, l'époux, à l'aise dans son complet clair, continuait une lecture en sirotant un délicieux thé au whisky.

— Ah ! ah ! riait-il sous sa moustache, la petite chatte a reçu la pluie... ses pauvres petons gouttent. Tu n'as pas l'air de t'être amusée, mon rat. Tu sors trop tard, aussi. Va donc te changer... j'achèverai mon chapitre en repos...

Marthe se réjouissait beaucoup de cette confiance. En soi, elle murmurait : « Ah ! si tu savais, mon pauv' vieux, situ savais...» Quelquefois même elle le criait haut ; ce à

LA PAUADE AMOUREUSE 91

quoi il répondait, par habitude : « Mais je ne tiens pas du tout à savoir... »

Et sa mine alors semblait si malicieuse, si malicieuse que, n'eût été sa bonne humeur évidente, la petite femme eût juré qu'il savait tout.

Revenue en peignoir, elle s'ingéniait à lui décrire un aspect de son amant, comme celui de quelque promeneur aperçu. Ou encore : « Tu devrais porter des caleçons de fil ; c'est joli à l'œil ; ça moule... — Bah ! tu as vu l'effet sur un monsieur?... — Non, non; penses-tu, grosse bête... J'ai vu ça dans la rue Royale, à la vitrine d'un magasin... » Et elle tâchait de rougir, pour que le soupçon le tourmentât. Songeant aux caleçons de fil de l'autre, elle riait aux éclats. Mais rien ne donnait du soupçon à cet époux exceptionnel. En vain elle laissa traîner ses petits bleus les plus compromettants. Il leur faisait la chasse et les lui rendait sans une

92 LA TARADE AMOUUEUSK

question, la priait, au plus, de se garantir mieux contre la curiosité des domestiques.

« Si je te trompais, tout de même, hein?...» interrogea-t-elle un matin. Il haussa les épaules : « Pauvre petite, tu verrais comme ça rase les rendez-vous, à la longue... Ah! je te plaindrais joliment. Et les courses en fiacre ; et la fatuité des amants ; et Tinsolence des cochers qui flairent la chose... Je ne te le souhaite pas, non, sûr; je ne te le souhaite pas, ma chatte!... » Elle évoqua l'amour, le sentiment... « Demandez cinquante chansons nouvelles pour deux sous !... » cria-t-il, imitant la voix du camelot avec une perfection qui les égaya fort tous les deux.

Cependant, cela n'arrangait guère la petite Marthe. Elle ne trompait pas son mari à cause de sa laideur, de son âge ou de sa sottise, car elle le jugeait infiniment plus drôle et plus joli que son amant, homme mûr adorné de favoris rébarbatifs. Elle trompait pour avoir

LA PARADE AMOUREUSE i)3

peur. Elle n'y parvenait pas. Ça Tenrageait.

La publicité du fait divers, de la chronique judiciaire la tentait aussi beaucoup. Son blanc museau de Parisienne troué d'énormes yeux, enfoui dans un million de frisures, se fût enorgueilli de paraître fatal parmi les célébrités à l'héliogravure de V Illustration.

L'atroce époux ne voulait rien savoir.

En introduisant le monsieur aux favoris dans l'intérieur, Marthe espéra un conflit. De fait, les premières visites du tiers impressionnèrent plutôt fâcheusement l'époux. Mais, vite, ils s'acoquinèrent. Le galant, doué d'un appétit rare, d'une soif martiale et invité pour chaque repas, ébrécha tant le budget, que Marthe, femme d'ordre, dut restreindre sa dépense chez Redfern, Leoty et chez Mme Virot.

Ça ne pouvait pas durer.

D'autre part, elle ne voulait point rompre sans obtenir le drame de désespoir. Jamais

elle ne se fût consolée d'avoir connu tant de fiacres, d'avoir loué si quotidiennement le torse du gaillard, d'avoir fait retentir tant de sommiers équivoques, d'avoir subi tant de favoris rudes contre sa chère petite figure,... pour rien, en somme, rien.

Car ce rien était autrement agréable à consommer dans la chambre conjugale heureusement décorée, avec un mari jeune, soigné de peau, rasé chaque soir par galanterie, et farceur, donc !

Seule, la conviction d'agir comme les duchesses, toutes les femmes chic, avait pu la vouer à l'adultère. Maintenant, elle doutait un peu si le fait de retirer sa chemise illégalement suffisait à la rendre aussi grande dame que telles et telles, citées pour leurs frasques armoriées.

Elle requit forcément le drame, son illusion suprême. Vingt fois, elle attarda dans sa chambre le galant trompé par une pendule

mise sournoisement à l'heure précédente.

Mais, lors de ses retours, l'époux appelait à si haute voix les bonnes, que l'autre, averti, se rhabillait en un tour de main, prenait une allure simple et tombait dans les bras fraternels de l'arrivant. Et ceux-ci de banqueter alors avec des gibiers exotiques et des vins de race dont le coût forçait Marthe à reprendre ses robes hors de mode.

Elle maigrit. Il lui fallut se décider pour l'aveu, comme dans ce roman la Tourmente , qui l'avait tant impressionnée. Elle joua exactement la scène, arriva le soir dans la chambre, la face convulsée par le remords, en robe de voyage, prête à des départs pour Eternellement.

Comme dans le livre, elle déclara que sa voix se refusait à dire. Elle écrivit huit pages sous l'œil de l'époux ahuri ; il réclamait son sommeil rompu. Marthe n'en revenait pas.

Anxieuse, le cœur sonnant, elle guettait

sur la face virile ce spasme de douleur et de haine que les livres annoncent. Dès la cinquième page, le mari s'était retourné contre le mur, en se plaignant de la lumière intense .

« Non, vrai, il est trop bête... » jugea Marthe. Elle se retira, selon l'attitude de Sarah Bernhardt dans la Tosca, acte II, scène XXXV.

Toute la nuit, et dans une angoisse voluptueuse, elle écouta les bruits de l'ombre. Le pas du mari allait, enfin, la faire frémir, précipité sans doute pour le meurtre, ou lourd et sourd comme la justice.

L'aube blêmit les fenêtres. Rien n'avait ému le silence. « Sûrement il s'est tué, raisonna-t-elle ; pendu... car j'aurais entendu la détonation... » Elle avait pris, en effet, le soin de lui offrir un revolver en cadeau d'étrennes. Non aux fins de suicide, mais pour qu'il eût toujours sous la main l'instrument indispensable au drame.

LA PARVDE AMOUREUSE 97

Elle marcha vers la chambre, Tàme gelée d'horreur. Prête à ouvrir la porte, elle imagina le jeune homme étranglé par sa cravate, tel qu'une loque à l'espagnolette de la croisée, la langue dehors, verte et violette. Oh ! comme elle se jetterait sur le cadavre avec des cris déchirants propres à ameuter le voisinage ! De quelle frénésie elle embrasserait cette chair inerte. Par quels rauques accents elle s'écrierait : « C'est ma faute, c'est ma faute ! »

La porte entre-bàillée, elle entendit le râle. Elle pénétra. Le mari, étendu sur le dos, la bouche ouverte, ronflait un peu grassement...

« Oh ! »

Son rêve dévasté, l'avenir ruiné, son cœur en morceaux ; les belles plantes d'espoir tranchées par ce fléau d'insouciance.

Car, la lettre, il l'avait lue. Une feuille gisait sur le tapis. Avec l'autre il avait assuré

dans le flambeau la base d'une bougie neuve !

« Quelle canaille!... » murmura-t-elle. Le délire et la rage envahissaient sa cervelle. Pourtant elle ne pouvait attribuer cette complaisance conjugale au lucre, ou à une chose basse. Il ne lui restait plus qu'à croire à un outrage voulu, médité contre elle. L'amant lui-même... qui sait?... Ils étaient donc complices!... Oh î »

Elle bondit vers le dormeur : « Brute ! oh ! la brute ! réveillez-vous donc. »

En bâillant, il plaisanta : « Tes petites cochonneries... mais c'est très drôle! Appelle pour le déjeuner, veux-tu ? J'ai une soif... » Il s'amusait visiblement de la petite épouse déconfite, puis, furibonde, terrassée par l'attaque de nerfs, mise en sanglots, déchirant sa robe, se roulant à terre parmi des explosions d'invectives.

Alors il reprit à voix haute, pour dominer

LA rARADK AMOUREUSE 99

le fracas de la crise : «• Tout ça, chérie, c'est des bêtises. Ça coûte cher, tu sais. Pour paraître moins idiot, j'ai dû prendre une maîtresse. Tiens : cette liasse... les notes des fournisseurs à l'usage de mon illégitime. Il va falloir payer maintenant. Pas de Dieppe ni de campagne, cet été. Je renvoie Joseph. Nous vendons les chevaux. Pauvre chatte, tu iras en omnibus. Console-toi, voyons, Marthe, puisque je te dis que ça m' est égal ! »

Sur ce mot, il sauta des couvertures, et devant elle épouvantablement pâlie, il répétait gentiment: « Ça m'est égal... tu comprends : Égal î ! »

Son insistance s'affirmait, joviale et terrible. Marthe se sentit vaincue, ignoble, ridicule... D'un coup, sa vie se vidait de toutes vanités, de toutes joies. Les choses tourbillonnèrent autour de sa tête éperdue. Le mot Égal lui entrait au ventre pareil aune dague. La douleur et la honte s'accrurent follement...

Et comme l'époux la poursuivait de son rire jovial, elle rencontra la fenêtre, l'ouvrit, se jeta...

Lui écouta choir la flaque de chair. Après, il se frotta félinement les mains : « Morte la catin, mort le chagrin ! »

Des cris montèrent; une rumeur... Au miroir il se vit subitement très vieux, ridé, jauni, tel qu'il s'attendait à être, la lutte fmie, après dix-neuf mois de torture morale et cachée.

Octobre est venu entre une dizaine de chasses au faisan. La pluie noie le décor. Yperdùz d'Amontilbado et Gaétan de Rochepierne, au large dans de vastes pardessus blancs, s'écoutent, avec un ennui notable, parler sport devant la pelouse de Maisons- Laffitte, et leurs faces palissent de tristesse sous leurs melons sans bords appréciables perchés au haut de leurs chignons à raie profonde...

L'eau met une grisaille monotone contre les verdures ; et, malgré du bon vouloir, la

102 LA TARADE AMOUREUSE

conversation finit par languir entre eux. Soudain, Gaétan bâille en cachant sa langue d'un gant empressé. Yperdùz, aussitôt gagné par l'exemple, ouvre une large bouche... Puis :

— Grevant, pas ?

— Oh ! crevant... Je me sens devenir grenouille.

— Prenez-vous Oriflamme à 10?

— S'il vous plaît... Oh! le cheval! Du classique, presque!

— On dirait une tragédie, — Théramène... Vous savez, la grande machine avec le serpent d'eau?... Grevant ! Récitez, Rochepierne... Voulez pas?

— Sais plus... Attendez... Porte de Thézène... laissait flotter les rênes...

— Pas de main, cet Hippolyte... A propos... tant pis, je dis une énormité. Pourquoi est-ce chic, le cheval ?

— Très simple. Quand on aime le cheval,

ça prouve que les ancêtres ont eu toujours des palefreniers à leur service.

— Eclairez, Rochepierne.

— Dame, quand nos grand'mères s'ennuyaient, elles appelaient Picard ou Comtois dans l'alcôve... Savez bien... Et voilà pour quoi les gens de grande race aiment le poulain, c'est dans le sang...

— Grevant ! Quel type, ce Rochepierne...

— Le starter est en place.

— Quinze louis, pas?

L'essaim des jockeys s'éparpille sur la verdure, dans les stries de pluie...

— Dites, Rochepierne... M'embêterai toujours comme ça ?

— Dame!... Pourquoi non?...

— Ah ! Si on m'avait dit jamais, il y a dix ans : « Tu sais, Yperdùz, tu seras du boulevard, tu dormiras avec les petites écuyères et tu enverras toutes les semaines blanchir .ton linge à Londres...» Quelle joie!.. . Main-

tenant, voilà... je tiens tout. Et puis?... Flûte! pschtt!... Plus rien.

— Il faut se faire une philosophie, Yperdùz, une bonne philosophie... 11 n'y a que ra... Dans la vie, voyez-vous, mon cher, le sérieux c'est le désir, l'espérance... Mais la réalisation, zut I dead heat, comme disent les Anglais, morte-épreuve... Vous pensez, l'imagination galope, galope, elle avale le terrain sans s'apercevoir seulement que l'expérience gagne sur sa piste... à chaque tournant... et, devant le but, v'ian ! l'expérience est là qui bouche le champ. Pas une ligne de différence pour le pointeur,.. Alors, c'est à refaire. Voilà...

— Il faudrait handicaper...

— Ah ! parbleu ! handicaper... Allez donc handicaper des abstractions, vous ! Le seul procédé serait de vivre moins...

— Avec ça que nous vivons tant...

— Mais si, mon cher, quoi ! on ne se refuse

LA TARADE AMOUREUSE 105

rien... en somme... alors... les petites filles, ça tue le sentiment... les gros dîners, ça éreinte Tappétit... et puis, comme il y a tout juste quatre ou cinq occupations, quoi?... Alors, on a vite épuisé la série. Seules, les nuances des corsets changent, et encore les noms des plats... Il faut se faire une bonne philosophie... voyez-vous...

— Oh ! quand il pleut...

— La Toussaint ! On allume les poêles dans les ministères et dans les musées... Le jour des Morts après...

— Tiens, vous y êtes de vos quinze louis, Rochepierne... Oriflamme se dérobe.

— Allons donc!... Diable î... Ça fait quatrevingt-dix que je vousdois... Je règle samedi... Sûr!

— Entendu... quand vous voudrez... Dites donc, vous dînez au cercle le jour des Morts?

— Parbleu. . . où voulez-vous qu'on dîne?. . .

— Je vous le demande pour m'assurer de

106 LA TARADE AMOUREUSE

ne point passer la nuit seul. Nous autres, nous ressentons beaucoup de tristesse ces jours-là.

— Vous redoutez le trépas, Yperdùz ?

— Peut-être non. On viendrait me dire, là, tu vas mourir, eh bien, je crois que je me résignerais... Mais la présence de la mort m'épouvante... Tenez, quand mon cousin a livré la bataille de Santa-Anna, eh bien, j'y étais. Je portais sa lunette et ses cartes... Le soir, notre armée descendit vers la ville, et l'on traversa la plaine où la cavalerie du dictateur s'était brisée contre nos canons... Figurez-vous : il y avait un dragon mort resté tout droit contre sa lance fichée en terre et soutenu par deux corps de chevaux éventrés. Sous son casque, c'était du sang, rien que du sang... Alors, depuis, quand on parle mort, enterrement. . . je le revois tel quel, avec le sang en ruisseau sous son casque... Ne riez donc pas... Vous savez, on a beau blaguer,

LA PAMDE AMOUREUSE ^07

ces histoires-là, ça reste... Tenez, plus tard, une Société française, des négociants de Bordeaux, ont loué les terrains à cause de l'engrais de bataille... et ont planté des vignes qui poussent admirablement. Eh bien ! jamais je n'ai pu boire de ce vin-là. .- Une fois, à la fm d'un dîner, on a nommé par hasard la provenance du cru auquel nous avions goûté; vous me croirez ou pas, j'ai tout rendu immédiatement. Il me sembla que j'avais l'estomac et la gorge remplis par le sang du cavalier...

— Oui, oui, je comprends cela Alors,

les vignes viennent bien là-dessus ?

— Un miracle, mon cher... Des grappes de Terre Promise. Mon cousin a vendu dernièrement le terrain à la Compagnie Bordelaise... et cela m'a permis de venir vivre à Paris, avec un peu de gaieté... On a tué tant de gens, là... je jure qu'en retournant la terre on trouvera trois squelettes sous chaque

échalas... et ça vous constitue un sol riche...

— Alors, dites, Yperdùz, c'est le sang des dragons que vous dépensez dans la petite fête... Chahut-Coco boit le sang des dragons, chaque fois qu'elle s'offre un pantalon de cinq louis?

-— Hein ! la vie î tout de même. Il faut se faire une philosophie, pas?... On pourrait dire ça et ça... parler de la vertu... et des autres choses. Ouiche... La vie s'en fiche un peu... Lé dragon du dictateur !... Tenez, il m'aborde souvent, en imagination, quand je prends mon coktail ou mon kummel à la terrasse de la Paix, et il a l'air de m'en vouloir... lia tort, pas ?... J'y puis rien... L'autre soir, je lui ai bien dit... Il venait de s'asseoir entre Ghahut-Coco et moi ; et le parapluie de la petite avait grandi comme la hampe de sa lance, et, de son casque, le rouge ruisselait jusqu'à ma bavaroise... Alors, tout bas, je l'assurai qu'il avait tort... La guerre... une

nécessité... une nécessité de l'Histoire. Lisez un peu... Eh bien ! je lui ai demandé pardon... à ce fantôme... Mon Dieu! oui, pardon... Hein?... Ça vous étonne?... Nous sommes des névrosés, voyez-vous, des névropathes... On commence comme ça et on fmit par la morphine... Voilà mon opinion..

Chahut-Coco, elle-même, qui se pique! Je lui ai volé sa seringue, hier.

— Allons donc...

— Mon vieux Rechepierne, comme je vous le dis, là... Elle prétend qu'elle ressent des douleurs au ventre... Au fond, c'est pour me raser...

— Parbleu !

— Vous savez pourquoi ? L'autre soir, elle arrive à la Paix, avec cinq louis, cinq vrais louis, montés en broche... une enseigne, quoi, un prix fixe affiché... Alors, je me suis fâché... j'ai voulu lui faire saisir l'inconvenance... Elle est bien gentille, mais si volon-

JlO LA PARADE AMOUREUSE

taire: une rage, mon cher. Il fallait la voir jeter sa broche, la piétiner... Si vous saviez comme j'ai souffert du scandale... Tenez, je suais... J'ai dû faire mettre un cuir neuf à mon chapeau.

— Les cuirs blancs se tachent trop.

— Il faut les prendre en celluloïd. Ça se lave.

— Dites donc, mon cher... ça vous amuse, la pluie?

— Non...

— Si nous marchions vers la gare... nous surprendrons Chahut-Coco et nous l'emmènerons à l'apéritif...

— Ça, c'est une idée... Elle arbore aujourd'hui un corsage neuf...

— Ah !

— Un boléro avec des petits grelots d'or... c'est tout à fait émoustillant.

— Et quelle nuance ?

— La nuance à la mode : sang-de-dragon !

Le glas enfin cessa de sonner sur la petite ville où l'averse s'épanchait à flots gris. Certainement, le corbillard revenait du cimetière. M. de Busigny, solidement reclus entre six planches de chêne, passait sous terre les premières heures d'un temps nouveau.

Sa veuve avait laissé les parents autour d'une somptueuse table couverte de mets funéraires. Ahurie par le sort, elle entendait, de son oratoire, le tintement des vaisselles, la course des servantes, le murmure peu triste des voix.

Malgré tout, elle ne s'habituait pas à croire que son mari, ce hobereau sanguin et rieur, n'ouvrirait plus, au soir, la porte de la chambre conjugale, en tendant ses mollets dans le caleçon de soie. N'entonnerait-il plus l'air deSevero Torelli, retenu au cours du voyage de noces : « Tu m'as promis ton baiser pour ce soir, ma brune ! »

Dix jours de pneumonie avaient réduit ce gaillard à n'être plus qu'un squelette de cire secoué par la toux, puis une chose morte et puante, stupidement immobile.

Rolande de Busigny se résigna mal. Quand les berlines de campagne eurent emporté les derniers cousins, elle s'abîma dans les sanglots. Puis, la vie s'organisa sur un mode autre. Pendant deux années, elle ne quitterait point le noir ni l'immense crêpe l'enveloppant toute. Ainsi l'exigeaient les usages de province. Elle alla, comme une ombre déjà, une image de la mort, à travers les

hautes pièces du vieil iiôtei, qu'encombraient Jes meubles disparates de six générations, les portraits verdis par le bitume des couleurs anciennes, les panoplies de chasse.

Souvent, la berline, attelée de deux chevaux blancs, la menait au cimetière. La petite ville flamande aux rues tortes parcourues seulement par des prêtres et des soldats, les assistants de la mort, s'animait de longues files d'enterrement. Les cloches des trente églises gémissaient sans cesse pour la douleur d'un décès. Les corneilles tournoyaient sur un ciel immuablement pluvieux.

Nulle parente immédiate ne la consola. On habitait, dans de profondes campagnes, des diàteaux presque démolis par l'humidité du climat. Les nobles, appauvris à la suite de rUnion générale et de l'usure des terres, sortaient rarement de leurs retraites. Ils s'enviaient, se détestaient. Chaque visite valait une bataille pleine d'embûches, de conflits,

de sourdes menaces, d'injures savantes, Rolande pleura tout un mois. Son père, atteint jadis d'un coup de sang, végétait dans la salle basse, idiot. Une orpheline de confrérie essuyait, avec un mouchoir, minute à minute, la salive coulant de la bouche édentée. L'œil du vieillard circulait inquiètement, dans l'orbite hagarde.

La veuve essaya de lire. Mais son éducation, exclusivement dévote, lui interdit de comprendre les ouvrages élégants en honneur à Paris. Quant aux sentiments roma^ nesques, ils l'attristaient trop, lui montrant, par leur contraste, son cœur vide, son avenir désert.

Le seul endroit qu'elle pût parer sans encourir la médisance était l'oratoire. Elle acheta des statues de la Vierge très coquettes, des cierges de cire parfumée, des nappes de dentelles, des flambeaux d'argent. Ses pauvres économies disparurent. Un notaire

lA PARADE AMOUREUSE il5

administrait la fortune pour le jeune fils, que la volonté du tuteur séquestrait chez les Pères. On avertit de ne pas exagérer la dépense. Alors la veuve fréquenta plus assidûment l'église. La pompe des offices l'égayait. Les litanies et les orgues lui mirent au cœur de l'extase. Elle se noya voluptueusement dans les nues d'encens, laissa son âme partir avec l'essor des Magnificat, des Gloria, des Salutaris,

Un confesseur s'imposa.

Rolande sentit vite une intimité sérieuse se fixer entre elle et ce Père. Homme de quarante ans, robuste, vêtu pareillement de noir absolu, il subissait le même ostracisme, loin de la joie vivante.

La confession donnait à la jeune femme la douceur épanchée des confidences. Elle parlait à l'aise du mari regretté, le gai chasseur aux bottes sonnantes, au rire fort.

Le Père Golson la comprit. Sans impatience,

il l'écoula dire, la reprit à peine pour une vanité légère, le trop bon jugement qu'elle portait sur soi. Il lui fut tel qu'une amie de pension plus grande, à qui l'on murmure de gros secrets, et qui les accueille. Le chuchotement du confessionnal offrit des heures exquises d'entente mystérieuse.

Le besoin continuel d'avouer obséda Rolande. Elle soufîrait tout le jour du silence de la maison. Ses voiles de crêpe l'épouvantaient à son passage devant les glaces, aussi bien que les ombres muettes des gens qui glissaient, par delà les vitres des salles basses, dans la rue terne.

Elle estima trop brefs les entretiens canoniques que hâtait l'affluence des pénitentes en prières autour du confessionnal. Au domicile même du Père Golson, elle obtint d'étaler son âme lourde.

Parmi les tentures violettes de ce lieu, le Père se fit dur tout d'abord. 11 reprocha vio-

LA TARADE AMOUREUSE 117

lemment à la veuve de ne pas accepter les desseins de la Providence, puis l'accusa de ne regretter de son mari que les étreintes. La jeune femme, tremblant de vice, conta sa souffrance nocturne dans le lit solitaire. Son sexe la torturait.

Elle demeurait à genoux, la tête dans les mains jointes, éperdue, tout humble. Quelles foudres le Père allait-il appeler! Il ricana seulement : « Ah, ah, ah... vous en êtes encore à cette bestialité... » Puis, après des exhortations liturgiques et froides, la renvoya, déçue.

La pénitence prescrite contraignit Rolande à réciter les litanies de la Vierge chaque fois que les pensées perverses la viendraient assaillir. Au milieu de la nuit, elle se précipitait de sa couche pour des oraisons infinies. Les heures sonnaient dans l'ombre. L'aube bleuissait les rideaux. Elle retombait enfin au sommeil, lasse de supplier.

Quand elle apprit au Père Colson la vanité de son effort contre Finstinct, les anathèmes de l'Église jaillirent hors de cette bouche épaisse. Il nommait Dieu en agitant les bras. Ses yeux devenaient pareils à deux clous d'or. Ce haut corps robuste semblait vouloir combattre.

Aux heures sataniques, Rolande le revit tel : furibond et martial assommeur des célestes milices. Qu'il l'écrasât, qu'il l'abattît donc! Elle l'eût volontiers souffert. Oui, elle se sentait basse et animale devant l'idée divine que brandissait la parole dure. Le martyre parut souhaitable à la veuve, si le Père Colson eût été Técarlate bourreau apte à ouvrir les fontaines du sang lustral.

Elle le visita quotidiennement pour implorer du secours contre soi. A ces colères, elle vibra d'une peur nerveuse qu'elle recherchait. La voix grandissait en elle ainsi que les cloches. « Gomme vous êtes lâche, ma

fille, disait-il, devant vous-même. Ne vous croyez pas seule à subir ces tentations. Nous, les prêtres, les chastes, sommes tordus aussi par le feu du serpent... Armez-vous de foi. »

Un après-midi, le glas sonnait, les corneilles criaient dans la neige, les chants de deuil montaient parmi les pas sourds d'un défilé funèbre. Rolande éclata en pleurs ; toute la tristesse des choses renforçait la douleur de se connaître pécheresse. Le Père Golson cessa, tout à coup, sa diatribe.

« J'ai peur. . . j'ai peur ! criait-elle. . . Ça sent la mort! »

Il la voulut calmer; mais, à chaque coup du glas, elle hurlait que la mort allait la prendre avant l'expiation de ses fautes. « Oh! comme on meurt, comme on meurt... Sans cesse on meurt... dans cette ville !... »

Il lui expliquait, en vain, que les paysans des alentours viennent, très vieux, la fortune laite, agoniser dans la ville, pour se targuer

de bourgeoisie, et que les pluies malsaines développent les maladies chez les enfants de la populace, dont le quartier est construit sur un ancien marécage. Les uns trépassent à cause de leur âge ; les autres, des suites de la misère. Rolande ne se rendait pas à ces raisons.

Vraiment, c'était un jour sinistre. La neige s'arrêta de tomber blanche pour redevenir pluie grise. D'autres glas répondaient à celui de la cathédrale par les clochers des trente églises. Les corbeaux, affolés, émigraient des trous, évoluaient dans l'air en bataillons criards. Les voix des chantres pleuraient derrière le mort.

La veuve ne se releva point du prie-Dieu» Il la consolait plus doucement, avec sa maladresse d'homme inhabitué aux tendresses.

Du doigt, il la touchait pour la faire surgir; elle tressaillit et s'affaissa.

A terre, elle était blanche, et les yeux clos.

Des larmes sourdaient des cils. Les mains fines, gantées de noir, râpaient le tapis. Le Père se baissa pour la relever. Elle se débattit, avec une colère d'enfant, resta collée au sol.

Et, parce qu'il se penchait plus encore, il eut une pensée de mal en effleurant la forte poitrine de Rolande qui sanglotait sous l'étreinte des nerfs fous. Brutalement, il la tira par une main. Elle s'accrochait à la soutane en gémissant, et fit tant qu'il trébucha...

L'homme alors se redressa, ivre de fureur. * Béte de luxure, pensez-vous me tenter, comme un bouc puant; me prenez-vous, dites, pour un sale bouc, pareil à votre bestialité... — Oh! mon Dieu! Moi qui vous aime depuis tant, tant de jours... Moi qui pleure en pensant à vous, chaque nuit... — Levez-vous, cria-t-il, levez-vous donc ! »

Elle n'obéit pas, mais se roula de nouveau contre le tapis en gémissant. Elle n'osait plus le voir. Elle avait cru qu'il s'était laissé

toucher. Maintenant, elle comprenait bien la fureur et l'orgueil, et cette noblesse trop haute pour une misérable comme elle. Lui, continuait sa rage. Ses yeux avaient pris la lueur des clous d or ; il bondissait en crispant les poings, en lui hurlant de se lever, de sortir... Soudain, elle ressentit la douleur d'un coup.

Avec une canne, il la battait. Elle ne bougea plus. C'était un délice de souffrances. Les coups s'abattirent entre les vociférations du prêtre. Rouge et aveuglé, il frappait sans merci. Enfin, il la saisit d'un poing maître, la traîna à travers les corridors, puis s'arrêta de nouveau pour la battre mieux.

Au dehors, le mort sortait de la cathédrale. Les cloches redoublèrent. Les chants de deuil envahirent tout. Rolande saignait sur le dallage; mais, pendant que sa vie coulait, que les coups se multiplaient, elle dégrafait insensiblement ses robes. Quand il la saisit

de nouveau pour la jeter à la rue, cette fois, le prêtre vit une créature de tentation, succube, belle et sanglante, se défaire des voiles noirs pour lui dire : « Oh! prenez moi, maintenant que j'ai expié... »

Dans l'air, il rôdait des effluves étranges, de sang, de sueur, de bête. Et le prêtre demeurait stupide de cette glorieuse figure, au sourire d'offre, imposant la puissance de l'amour contre l'essor des bourdons en deuiU contre les chœurs du plain-chant qui, dans la cathédrale voisine, lançaient à pleine gorge le chant de la colère suprême :

Dies irœ, Dies illa.

Et cela, cette chair de honte, cela fut plus fort que son orgueil d'ascète, sa fureur, sa foi.

Ayant refermé la portière du wagon qui nous ramenait vers le beffroi de la ville, cet ami flamand me conta, comme il suit, l'histoire promise :

. « A mon profil sec, à mes cheveux un peu crépus, à mes lèvres minces et à mon nez important, tu as, depuis longtemps, n'estce pas, reconnu une origine espagnole, soit que tu aies établi des suppositions malicieuses sur la vertu de mes aïeules séduites par la prestance des soldats venus avec le duc d'Albe, soit que tu aies pensé plus poliment

à une lignée castillane installée dans le pays de conquête depuis trois siècles, au moins.

» Les mêmes signes d'ascendance celtibère, ne les as-tu pas notés dans ta mémoire en considérant la jeune femme chez qui nous venons de si plantureusement nous repaître, cet après-midi torride? Dis?... Et comme tu me le soufflas à Toreille, au moment où nous allumions nos pipes, le terrible écolier qui nous insulta de reparties promptes ne doit pas le jour à ce solide Flamand dont il porte le nom. Tu remarquas encore Tétonnement qu'il eut de se sentir joyeux à l'extrême pour mon cadeau, cette navaja à lame énorme dont il promit d'éventrer l'instituteur. As-tu vu comme il sut vite planter dans la porte le fer vibrant, et comme son corps, pour le lancer, prit d'instinct la pose classique...

» Rappelle-toi, maintenant, les yeux maures de la mère, sa hanche profonde, sa chevelure aile-de-corbeau... Contemple l'ini-

portance de mon nez aquilin... et te voilà maître du mystère.

» Oui... cette fille maure fut ma maîtresse à Tépoque de ma vingtième année. Quel temps de félicité î Jusqu'alors j'avais suivi la papillone parmi les grasses filles blondes du Nord. Aux soirs des kermesses, je recommençais la série des viols entrepris par mes ancêtres conquérants. Toutes s'offraient très' faciles. Il me sembla que pendant ces trois siècles, la coutume ne s'était pas éteinte de céder au vainqueur irrésistible, au brun maigre séché par les soleils vigoureux des pays ibériques.

» Un jour, à la ville, je rencontrai celle-ci, la Maure, assise au bord d'une des caves où vivent les gens pauvres. Dans l'ombre fraîche, ses yeux guettaient, et ses mains d'une finesse agile confectionnaient de la dentelle avec les vingt petites bobines fixées au carreau de serge verte.

LA PARADE AMOUREUSE i27

» Je ne te dirai pas les longues diplomaties que me coûta sa résistance. L'amour passionné, auparavant nié par mon scepticisme juvénile, m'avait saisi dans une étreinte atroce. Six mois, je la courtisai en vain.

» La variole, tu Tas vu, cribla son visage sombre de mille petites cicatrices. Elle avait déjà ce masque alors ; et nul de mes grossiers compagnons n'avait reconnu sa beauté de race à cause de cela. Pour moi, au contraire, cette tare la marquait d'une façon plus significative. L'admirable empreinte de douleur inscrite sur sa face grave se précisait physiquement, et j'y voyais une concordance avec la vague souffrance morale qui Taccablait, sorte d'éternelle nostalgie en rêve de pays fabuleux à demi effacés sur le miroir du souvenir atavique.

» Elle était fiancée à ce lourd Flamand, alors militaire, et, pour ne le point trahir, elle me résista très longtemps.

» Mais nous étions trop frères. En nos âmes, nous reconnûmes vite la patrie première, et nous nous éblouîmes aux reflets communs du soleil originel. Ainsi fut notre passion : une immense joie de se retrouver fraternels après des séparations séculaires, après tous les travestissements des individus successifs où avaient dormi les germes de nos êtres.

» Je le sentis bien dès la minute sanglante où je terrassai, dans une âpre lutte nocturne, les résistances de la vierge forcenée combattant pour Fultime défense, perdant lambeau par lambeau les voiles de son corps révélateur et cachant dans ses cheveux la honte de sa face souillée.

» Après cela, des jours, des nuits, sans paroles, nous ne cherchâmes qu'à renouveler le mystère du retour aux origines.

» Quel orgueil elle avait! Je voulus lui faire présent d'anneaux pour ses oreilles.

Elle ne les refusa point dans la crainte de m'attrister. Mais, le surlendemain, elle m'offrit une petite lame d'or en forme de poignard pour ma cravate. Elle avait vendu les anneaux afin d'acheter l'épingle, montrant ainsi qu'elle ne voulait rien tenir de moi, sinon sa défaite.

» Un être se créa dans ses flancs. Le jour où elle fut sure du miracle, elle ne se laissa plus tenter par mon désir.

» Et cette fois, rien ne fléchit sa constance. Elle comprenait que mu famille cléricale, mêlée de hobereaux à la morgue basse, ne consentirait point à notre union, que moimême étais trop lâche pour les convaincre, que je l'abandonnerais sûrement un jour, afin de leur obéir.

» — Va-t'en, me disait-elle... je ne t'aime plus. Ce que je cherchais en toi, ne le posséderai-je pas, chaque heure, dans les yeux de celui près de naître. Toi, tu ne m'es

130 LA PAILVDE AMOUREUSE

plus que la mémoire d'une honte, d'une trahison , de ma déchéance. . . Si tu ne me détestes pas... va-t'en... »

s> Elle m'écarta. Ensuite, elle quitta la ville et rejoignit à sa garnison le fiancé.

» Quand je l'appris, il me fallut subir le désespoir dont mon âge était capable. Je risquai de nouvelles tentatives de rapprochement, sans triompher. Alors, l'esprit pratique que me valent les influences flamandes glissées dans le sang ancien me conduisirent. Je songeai è lui faire une situation.

» En multipliant les démarches auxquelles se prêtèrent volontiers les amis de ma famille ravie de me voir rompre une si prenante liaison, je parvins à faire lotir le fiancé d'un poste de douane. 11 vit là depuis quinze ans dans ce bourg, chef des gabelous qui empêchent les contrebandiers de passer le tabac belge hors de la première zone.

» Mariés, ils paraissent heureux, elle et 1 ui ,

dans la petite maison aux briques habillées de vigne vierge et de lierre.

» Quelques mois après ses couches, je fus les voir. On m'invita très cordialement, comme aujourd'hui. Au soir, le mari dut sortir pour les soins de son métier. Je ne sus jamais s'il le lit par hasard ou par calcul.

» Mais, dès que je me trouvai seul avec sa femme, elle prit, devant moi, une attitude telle que je dus renoncer à l'espoir d'un regain amoureux. De suite, elle avait saisi mon fils dans ses bras; et elle m'interdit de le toucher, avec des menaces fblles : « Partez, partez... Je ne veux pas que vous approchiez de Soleil! »

» Elle l'appelle Soleil. Tu l'as entendue.

» En effet, je ne sais quoi d'étrange et de très vieux me chauffe auprès de lui, les rares fois où je leur rends visite. Il surgit en moi des tumultes de cavalerie, des ouragans de

hurlées sauvages, des bruits d'armes victorieuses. Si je ferme les yeux, il me semble que des sables infinis et d'or, s'étendent... que du vent souffle contre mon galop. S'il parle, je pense à des tentes plantées au bord de la mer, à des galères étincelantes dont les rames rouges battent l'argent des eaux lumineuses.

» Et sûrement, elle a des rêves pareils. Je l'ai surprise à écouter, en riant, le murmure de l'enfant endormi. D'abord, on n'entendait qu'une respiration douce... et puis, des choses se précisaient... des sons lointains de castagnettes... des pleurs de jets d'eau dans les vasques. .. des sons de tambourins battus ; et les froissements comme d'une étoffe soyeuse où du métal serait tissé... Mais elle doit entendre bien d'autres choses que je ne sais pas percevoir... bien d'autres choses...

» Ah ! si tu savais comme je jalouse la possession de l'enfant... Il me semble que

c'est mon âme qu'elle détient, la gueuse admirable... tu sais, Tàme de la race, le rythme même qui se développa par tant de formes guerrières, pacifiques, rêveuses, pastorales ou trafiquantes...

» Oh! comme je voudrais aussi apprendre à ouïr dans le murmure de mon fils endormi... Je suis sûr : je revivrais toute l'épopée des ancêtres, et les chevauchées des Celtibères farouches, et l'ivresse des soirs de villes prises, et les triomphes fous parmi les bêtes rares, et les belles captives liées aux tresses de la crinière... Elle, elle entend des choses... des choses bibliques...; des danses de désert... elle entend palpiter nos mères...

» Et elle est avare, tu sais, très avare. Il faut que je vienne avec un ami pour le toucher, notre fils, pour lui parler... Alors, elle n'ose pas m'écarter... Si j'arrivais seul, elle ne montrerait aucune pitié. Elle enfermerait l'enfant; et tu as vu, elle lui apprend à me

haïr de toutes ses forces... mon fils, ce fils conçu dans le soleil d'Autrefois, réapparu sous nos baisers religieux...

» Et je ne puis pas le reconquérir, reconquérir l'âme. . . je ne puis pas. La faute amoureuse a déterminé ma vie. »

La douleur crispa sa face blême de façon macabre.

Ayant congédié, vers Taube, l'admirable coltineur retenu pour le plaisir 'de sa nuit, la petite Luce dormit cinq bonnes heures. Après quoi, la servante la réveilla, selon les ordres du soir précédent.

— Monsieur attend Madame pour le déjeuner, au pavillon d'Armenonville...

La petite Luce sortit tout à fait du sommeil quand la lumière entra par les rideaux tirés. Dans la rue, un orgue de Barbarie ressassait des airs vieillis. Les cimes déjà rousses des marronniers dorèrent son regard. Elle se

rappela soudain une pareille matinée de son enfance, le même air banal entendu. Alors, elle était une écolière instruite déjà de toute la science du mal ; et elle rêvait d'être ainsi que Messaline, l'impératrice capable d'essuyer, sans qu'on y pût redire, l'assaut des brutales voluptés, ou bien, comme Sémiramis, une perverse reine choisissant, parmi les gardes, ses amants d'une heure, voués ensuite à la discrétion de la mort.

La même phrase musicale résonna cet air falot et ridicule à' Il Trovatore : « Dieu que ma voix implo-o-re, fais-moi bientôt mourir... ir ; c'est trop longtemps, c'est trop longtemps souffrir... ir... ir. »

A cette heure d'enfance, elle avait, ma foi, pleuré, la petite Luce, tant il lui paraissait dur, monstrueux et tyrannique de ne pouvoir s'abandonner à son instinct. En sa jeune chair de quinze ans, pâle et septentrionale, un souffle de luxure haletait sans

cesse. Aussi se comparait-elle, grâce à la lecture des romans, à une lampe cralbàtre où brûlait une flamme rouge...

Cette phrase du Trouvère l'avait décidée à fuir le logis paternel pour celui d'un rapin dont les cheveux en cascade, le feutre mousquetaire et la cravate flottante attiraient. « C'était trop longtemps souffrir... ir... »

La petite Luce repasse la vie pendant qu'on verse les eaux dans la baignoire, et qu'on étale les serviettes.

Ah î cette jeunesse... Avait-elle roulé dans les ateliers de la rue Pigalle, et de Glichy- Rochechouart, où tant de fils de province viennent manger le fruit du notariat ancestral, en bigarrant des rectangles de toile à peindre, parmi des panoplies japonaises, des filles nues et des portières de Karamanie. Et les ivresses hurlantes de « la Truie qui File », et les agapes lesbiennes du « Rat Mort », et les querelles homériques de « l'Abbaye de

Thélème » ! Luce encore avait suscité maint et maint de ces duels dont le héros revient, le poing emmailloté, avec des mines de Scaramouche effarouchant.

Car la petite Luce représente une spécialité, un type. Pendant dix années de luxure, elle s'est conservée strictement vierge, comme ces filles grecques qui gagnent leur dot à Gonstantinople en satisfaisant presque la débauche des effendis et des voyageurs. Gela donne du ragoût à ses liaisons.

D'autre part, l'héritage d'une parent lui vaut un viage mensuel de vingt-cinq louis. En sorte que nul ne se peut vanter de l'avoir acquise par espèces sonnantes... ce qui la doue d une manière d'aristocratie. Entre les modèles et les femmes de luxe, elle attire le respect.

Depuis sept mois, elle a épousé, épousé par-devant maire et prêtre, le peintre mystique Dennesen, le Finlandais, qui fixe sur

Ja toile des rêves de moine ou des cauchemars de sorcières. Elle Taime vraiment, cet homme froid, dont les discours hégéliens la séduisirent. La petite Luce est en effet fort nourrie de littératures rares, de magie, d'anarchisme et de métaphysique. Les âmes de ses amants et de ses amantes déteignirent sur la sienne dans Fexosmose passionnelle. Et elle a l'esprit comme une coupe géologique. On lirait sur la section du cerveau l'histoire complète de son cœur.

Dennesen! Elle le connut une nuit où, portée nue sur une table d'architecte, à travers les couloirs et les cours de la cité des Arts, elle rythmait elle-même la strophe des praticiens, Tantistrophe des impressionnistes, à grandes claques hiératiquement frappées contre ses cuisses; une ceinture d'or sous les seins, et une couronne de laurier sur la gerbe pâle de sa lourde chevelure.

Ainsi le cortège gagna l'appartement de

Dennesen, nouveau locataire dans la cité des Arts, et à qui l'on souhaitait de la sorte la bienvenue.

Il se convinrent vite, le Finlandais et la petite Luce... et, à quelque temps de là, pour étonner Montmartre, s'épousèrent le plus réellement du monde, sauf sous le rapport charnel... Car leur union ne pouvait qu'être spirituelle. Leur sexe se trouvant incapable de surprises, ils s'obstinèrent à ne point gâter, par la vulgaire satisfaction d'un instinct, la beauté du véritable amour.

Ils s'aimaient sûrement. Ils le constatèrent après plusieurs épreuves péremptoires. Le fait sembla miraculeux en des âmes telles que les leurs. Jamais ils ne sauraient consentir à ce qu'un baiser tumultueux les flétrit.

Et cette union spécialement intellectuelle enchanta le monde. Dennesen et sa femme furent loués â l'extrême. On les imita.

LA PAMDE AMOUREUSE 141

Cette gloire renforçait encore leur passion, celle de Luce surtout. La séparation complète, philosophique, de la chair et du cœur, devenait un dogme. Les chroniqueurs écrivirent des Premiers-Paris. La petite Luce adora Dennesen ; et, pour le rejoindre au déjeuner d'Armenonville, elle se hâtait, ce matin d'orgue de Barbarie et de marronniers roux, en grondant la paresse de la servante.

Une heure plus tard, elle causait avec lui, à travers une table bien servie, sur un balcon dominant l'eau calme du petit lac.

— Eh bien! chère Luce, dit-il, avez-vous passé une bonne nuit?

— Excellente ! Je rencontrai, hier, près des Halles, un gaillard merveilleux qui portait des sacs de farine sur ses épaules. Je lui donnai rendez-vous pour le soir; et après lui avoir fait prendre un bain, je m'en suis servie... Rien de très neuf... mais un excellent ordinaire... Et vous ?

— Moi... toujours la même chose; ma pâtissière à la peau étincelante... Figurezvous qu'elle est beaucoup moins bête, à présent!...

— Ah! prenez garde... mon ami... Respectez nos conventions matrimoniales. Nous nous passons l'usage d'instrumenté de volupté, mâles et femelles, mais à la condition qu'ils ne sachent, en aucun cas, empiéter sur nos esprits. Ceux-ci s'appartiennent l'un à l'autre. Si nous devons déchoir jusqu'à la banalité de l'adultère... fi donc ! Et vraiment cette pâtissière vous devient trop quotidienne ! Vous la jugez moins bête. .. Gare là î Elle va prendre de l'influence sur vous. Je m'y oppose. Je vous enjoins de ne plus revoir la pâtissière... Dennesen !

— Vous avez raison, Luce, jevous obéirai... Ce serait trop grotesque si nous excitions mutuellement notre jalousie, comme des.

bourgeois.

— Il me semble...

Les amants échangèrent ensuite des propos subtils et décoratifs où leur imagination s'exalta. Au lieu des corps, les pensées s'étreignirent ; au lieu des lèvres, les raisonnements s'accolèrent. Et ce fut une volupté suprême par ce midi d'été, en humant d'assez bons vins sous la fraîcheur des feuillages pleins d'oiseaux.

Après un long silence reposant qui succédait à des reparties très profondes, la petite Luce émit cette remarque :

— Certes, nous devenons des êtres assez rares ; et l'inouï de notre mariage sentimental ne manque point de [me contenter. Seulement, je me le demande avec crainte, ayant connu tant de formes du vice, tant de sensations diverses et compliquées, resterat-il maintenant quelque chose de neuf et d'unique pour nous ravir? Je compte à peine vingt-cinq ans. Le cycle des impressions ne

va-t-il pas se fermer? Malgré que vous soyez, Dennesen, un merveilleux virtuose, je redoute la redite, Fennui. Dites-moi, cher aimé, ne sauriez-vous découvrir du neuf, encore ?

— Ma petite Luce, répondit Tartiste, j'attendais depuis longtemps votre question ; et il m'étonnait qu'elle tardât. Vous avez l'âme plus naïve que je ne le croyais.

— Ah ! fit-elle.

— Une voiture nous attend en bas du perron. Veuillez y monter auprès de moi. Je vous mènerai vers une chose extraordinaire, et dont vous ignorez complètement ta teneur.

La voiture partit. Elle roula par de blanches routes à travers les bois et le long du fleuve. Vers le soir, les voyageurs arrivèrent dans un village sis au-dessus d'une vaste plaine, que les courbes du fleuve décoraient. V Angélus sonna sous un clocher charmant. Un crépuscule fauve et vert flattait l'espace.

LA PAILVDE AMOUREUSE 145

On entra dans une petite maison de briques rouges.

Ils visitèrent la demeure. Des rideaux de calicot blanc tombaient devant les fenêtres, autour d'un vaste lit, près d'un berceau.

L'image de la Sainte Vierge souriait au mur. Les meubles de bois luisant accueillaient l'œil. Des poules caquetaient au dehors. Il y avait, près de la fenêtre, une machine à coudre. Le domestique rentrait les foins ; et, dans la salle à manger, Luce aperçut le prêtre de leur mariage, les attendant avec une nappe candide et une soupière fumante. Elle le salua. Dennesen la pria de s'asseoir. La petite Luce avait beaucoup de gaieté et un peu d*étonnement. Quand le prêtre eut dit le Denedicite, l'on mangea une exquise soupe aux choux, et, le coup du médecin avalé, Dennesen prit la parole en ces termes :

— Ma chère petite épouse, vous m'avez

140 LA TÀRADE AMOUREUSE

demandé une chose rare, extraordinaire, insoupçonnée de vous et du monde. Ayant passé la revue de toutes les perversions, vous souhaitez un phénomène nouveau et qui excite, en l'occupant, la subtilité de votre àme. Voici, cette chose... elle est ici... A votre gré vous la pouvez connaître et approfondir, La plus rare des habitudes humaines, petite Luce, c'est : la vertu... et j'imagine que votre espoir avide de nouveautés se satisfera.

— Vous êtes un benêt, dit la petite Luce; et je vous lâche.

— Peste soit de la sotte bourgeoise ! cria Dennesen mécontent, la voilà qui retouri^ie au pot-au-feu du vice.

Le canot du yacht s'efforçait à travers le paysage d'eaux. La mer grise ondulait à peine. Le soleil voulait transparaître dans les gazes blanches suspendues. Des vagues s'éclairèrent d'or, d'argent mousseux. Un rayon angulaire fendit les moirures laiteuses de brouillard... Comme un fil de lumière passa, météorique ; et celui que nous menions gémit alors si douloureusement que nous nous arrêtâmes de rêver.

Son visage attentif à la lueur nouvelle exprimait, parla bouche, une souffrance vive,

mais son œil en extase semblait revoir droit devant lui le mirage d'un ancien bonheur...

Il sentit le silence inquiet et interrogatif de nos cœurs amicaux. Ayant souri, puis haussé les épaules pour se blâmer, il nous parla de la sorte :

« Cette lumière est la même que celle d'un songe récent où je rencontrai celle dont je vous entretiens sans cesse, malgré le ridicule de ma rengaine, l'avertissement de l'âge, et la crainte de vous exaspérer enfin par ma sottise. »

Nous signifiâmes par notre geste combien nous l'affectionnions respectueusement.

Il appuya son menton sur ses mains jointes, il continuait à suivre la croissance delà lueur solaire, comme si, dans les brumes changeantes, la fine allure de son amante eût paru, blanche, couronnée, un lys aux doigts...

« Je l'ai revue, reprit-il, cette nuit... Il y

avait eu des bruits étranges dans les boiseries de ma cabine... Au plafond des petites neiges tournaient... et les angles semblèrent s'ouvrir sur des couloirs infinis, des cloîtres pleins de clarté... Alors j'ai su qu'elle devait passer là. Et je m y trouvais pour la surprendre. De jeunes hommes jouaient avec des épées. Une fille excita de l'archet l'àme d'un violon ; et sa chevelure s'épanchait dans les cordes... 11 m'étonna que ses cheveux rendissent ainsi des sons suaves, perceptibles... On médisait : « Apprenant que tu vis » en ces lieux, elle a loué un logis au tournant » de la rue, afin de te rencontrer comme au » hasard... » On désignait le coin où elle allait paraître... La triste masure, triste comme la fin de notre joie, et j'attendais, j'attendais, si honteux d'être revenu vers elle, ma Douleur. . . » Enfin je la reconnus, bien qu'elle portât un costume exceptionnel ; une sorte do chlamyde en soie jaune serrée à la taille par

une ceinture de jais. Ses cheveux flottaient contre sa nuque découverte. Ses bras étaient nus, ses jambes en bas de théâtre brodés. A son coude pendait un ridicule de soie jaune et orange. Elle marchait en chantant...

» Je sortis de l'ombre... Elle feignit de ne pouvoir mettre un nom sur ma figure, et se détourna durement. Ses grandes lèvres pâlirent de colère... Puis, à une parole que je murmurai, les yeux curieux me sondèrent le cœur avec un sourire pitoyable...

» Et voilà le fantôme évanoui... Il ne resta plus devant mon regard qu'une neige de lumière, celle-ci. »

Sans rien dire, nous déplorions cette intelligence autrefois très agréable, abîmée maintenant par l'obsession d'un instinct... Il avait été parmi les plus rares de ceux dont l'ironie décore les somnolences des soirs, au club. Maintenant, pour une femme assez prestigieuse et enfuie, il radotait... Nous tâchions

ainsi de le guérir en l'aidant à se fatiguer du fantôme. Et cette croisière en yacht, où il restait aux prises avec l'image assidue dans sa mémoire, nous semblait favorable à la naissance d'un dégoût libérateur.

Nous le laissâmes donc à sa vision. Un doigt bagué désigna les matelots enveloppés de leurs sûrois rudes... « On dirait des âmes en partance vers l'autre vie... ces six formes imprécises et qui battent automatiquement l'infini liquide. » D'autres bagues parurent où brûlaient des joyaux solitaires. Trois figures saillirent, piquées du feu des cigares... On discerna les lignes flottantes du littoral.

L'embarcation nageait.

L'îlot de granit où l'on aborda supportait, au faite, une petite chapelle gothique.

Cet édicule, déserté à cause de son éloignement de la côte, ne recevait les fidèles qu'aux dates bi-annuelles d'un pèlerinage spécial. Gardée par un vieil homme méditatif et silen-

cieux, l'église du saint breton contenait des orgues admirables, réputées, et qui motivaient maintes excursions de touristes mélomanes.

Il nous avait promis de faire chanter l'instrument.

Il le fit avec un art passionné. Les heures qui passèrent durant cette évocation sonore furent miraculeusement peuplées par l'enthousiasme de nos esprits.

Après, le canot quitta l'île ; et, durant qu'il allait, les propos reprirent.

Moi. La force énorme de votre chagrin s'est extériorisée avec les sons, et vous voilà, le visage clair, les doigts dispos, l'allure allègre.

Depuit huit jours la mélancolie vous laisse pour la première fois...

L'Autre. Expliquez-nous ce contentement... inespéré?

Lui. Permettez-moi de manifester entière-

ment ma folie. Eh bien... je suis sûr, vous entendez, sûr que Maria Pia, pendant Texécution aux orgues de ma musique, a ressenti ce que j'exprimais. A travers le vide et les choses, les ondes sonores se sont répandues, et ont heurté contre son cœur. Elle m'a senti l'aimer...

Moi. Sans cesse vous jurez de ne la plus connaître.

L'Autre. Et, avant tout, vous tenez à ce qu'elle vous sache sien.

Lui. Qu'importe, puisque entre elle et moi j'ai mis de l'irréparable. Le soir où je lui écrivis la lettre de rupture, rédigée selon les termes d'un congé brutal, je lui remis, par là, connaissant sa fierté, le soin de me garder en accord avec ma résolution. Je me défiais trop de moi-même pour croire que Téloignement remédierait... C'est elle que j'armai contre notre sentiment, et Maria Pia est trop gardienne de son orgueil pour jamais

souffrir une nouvelle entrevue. Je puis donc la chérir tout à mon aise, sans craindre que l'idée d'elle soit encore ternie par la réalité de ses actes...

L'Autre. Pourquoi cette rupture, puisque vous l'aimiez tant?...

Lui. Quand un être très nerveux se passionne à l'extrême pour une femme splendide par l'esprit, la forme et les manières, s'il obtient d'elle la charité d'un simulacre d'affection, il devient pareil au mystique qui dépose l'hostie au cœur de l'ostensoir. J'avais, inclus dans l'admirable forme, ce que mon cerveau nourri de dilettantisme pouvait concevoir de meilleur; et cette partie de moimême, ce trésor de Bias, je l'adorai dans le corps, les paroles et les gestes de Maria. Il me sembla que je me reflétais sur un miroir merveilleux, et tel que seules les idées les plus hautes s'y fixaient, sans y inscrire ma banalité physique ni la misère des sens. Je devins

peu à peu le Saint agenouillé devant l'ostensoir. Il regarde les rayons d'or, les gemmes incrustées, et, au milieu, la gloire du Christ saignant ses rubis. La matière de l'hostie a disparu. La minute suprême de son existence, celle attendue depuis le renoncement, l'ostensoir l'expose, au lieu d'un humble azyme.

Des lectures depuis longtemps oubliées, des philosophies effleurées à des heures de désœuvrement et puis enfouies dans la mémoire, des colorations fugitives de tableaux aperçus, les strophes récitées, les nuances et les courbes de paysages jadis entrevus, tout cela surgissait subitement de ma mémoire, dès que Maria inclinait son front vers mes mains.

Oh ! elle était liabile a tous les mirages !...

Et puis, soudain, à un geste, à une parole fausse, l'illusion s'écroulait ; elle devenait la terrible entité des romances ou l'héroïne

des histoires. C'était l'actrice, la petite courtisane fière de son cortège adulateur, la perverse amie, heureuse d'une volupté vulgaire, la triste enfant, se jouant de ma passion grave comme d'une boule de couleur.

Me sachant très apte à souffrir, elle s'ingéniait pour que la douleur se manifestât sur ma face. Ce l'amusait énormément d'en suivre les phases, d'accélérer le rythme ou de le ralentir à son gré ; — créature quelconque dès lors, rencontrée selon les hasards de la rue, sotte mondaine ou modiste futée, asservissant pour l'usage de sa vanité un caractère viril.

Si bien que l'ostensoir vint à ternir. Ce ne fut plus la gloire du Christ, mais le travail niais de l'orfèvre qui brilla pour ma contemplation. Le Dieu ne saignait plus des rubis devant les légions de chérubins, mais l'humble azyme était là sans signification, dans sa orme conventionnelle, imitée d'autres lor-

mes, et répétant le talon de moules anciens.

Ah ! ces heures où le prestige se dissipait. . . Vous redirai-je ma peine ?. . . Je tombai à travers l'éternel abyme du Centre. J'ai vu aussi mon glaive se briser, mes ailes noircir et se couvrir de peaux hideuses, ma pensée s'éteindre, j'ai senti mes ongles griffer, comme ceux des bètes folles, le roc lisse.

A mesure que Maria Pia se familiarisait, elle s'inquiétait moins de produire des impressions heureuses. M'ayant soumis à trois épreuves qu'elle jugeait définitives, elle pensa me retenir pour longtemps à sa cour, moi sixième des sept amants dressés à lui complaire. Elle me donnait certainement beaucoup de sa vie ; et je me fusse satisfait de mon sort, car je l'aimais suffisamment pour me ravir de tout ce qui lui plaisait, de son infidélité même.

Mais il lui arrivait trop souvent de négliger le mirage où s'était aimanté mon être.

Les heures atroces se multiplièrent. De nouveaux amis lui échurent, avec la jeunesse bruyante de qui elle aima se divertir. Son intellectualité, par où elle m'avait conquis, sombra tout à coup dans les niaiseries de la pire fête et la grossièreté des allures. Pour moi, elle avait joué un rôle d'apparat. Voici que la rampe se baissait. La princesse, délaissée, ne se distinguait plus à la ville de Gothon ni de Gélimène.

Il advint que sa présence ne me donna plus que le regret du temps de séduction. Malgré la splendeur toujours égale de sa beauté physique, malgré de brèves heures où elle paradait selon les devoirs de la charge qu'elle affectait de remplir auprès de moi avec des ironies pernicieuses, je connus trop de sinistres instants où transparaissait la pauvreté de ses instincts. Et je finis par préférer une douleur constante à ces alternatives d'espoirs, de joies et d'atroces déchéances.

J'appelai l'Irréparable pour nous dissocier.

Moi. Il m'étonne vraiment, mon ami, que vous n'ayez pas su demander à Maria Pia ce qu'elle pouvait offrir, sans requérir davantage. Il fallait vous satisfaire de sa présence ettttérieure et des prestiges qu'elle vous servait, non souhaiter de la sincérité ou de la délicatesse. Vous avez voulu tirer d'un instrument des sons qu'il ne pouvait rendre. Et vous surprenez comme un violoniste qui se désespérerait parce qu'il ne réussit pas, frottant un cor avec son archet, à en tirer une voix de flûte. Acoquiné au mensonge, il eût convenu de vous amuser de l'artifice, mais non de vouloir en extraire la confiance. Ah î' ces grands viveurs sont des enfants bien inexpérimentés.

L'Autre. Avouez que vous avez confié votre àme imprudemment à la bateleuse... et qu'un jouvenceau seul eût dû se prendre à ce théâtre.

Moi. Et puis, cher ami, comment, avec votre science de la vie, n'avez-vous pas encore noté que le vice est la banalité, le vulgaire et le quelconque? Vous n'eussiez pas eu ensuite à vous étonner si la créature vicieuse, après le mirage, vous offrait la banalité même dont elle était l'expression un peu brillante.-'. La seule véritable originalité est encore la vertu.

Lui. Je commence à le croire, en vérité. Car j'ai rencontré dans le monde bien peu de gens maîtres de leurs instincts, et beaucoup qui se vantaient d'en subir le servage. Le petit nombre des premiers eût dû m'avertir de leur grandeur particulière.

Moi. Mon Dieu, vous avez succombé devant une fausse apparence. Les gens vicieux ont volontiers l'ostentation et la forfanterie de leur bassesse; et cette franchise plaît à la jeunesse. Les êtres de réelle vertu fuient plutôt le monde, parce que les habitudes

bestiales des uns etThypocrisie des autres les éloignent. Aussi, quand vous allez parmi les personnes qui font figure, le vice seul, découvert ou masqué, vous accueille. Et pour cela vous vous hâtez de conclure, ne l'ayant pas rencontrée dans ce milieu vulgaire, à la négation de la vertu. Voyez, après tant de peines et d'erreurs, vous voilà de retour au point même d'où nous partîmes. Vous avez sans doute plaisanté souvent la vie simple, et voilà qu'ayant visité tous les vices, dans leurs expressions les plus élevées, quasi-sanctifiés par les arts, vous cherchez avidement de la vertu, pour saluer enfin une àme précise. Les péchés vous menèrent, par les chemins de dégoût, à l'amour du bien.

L'Autre. Mais puisque vous avez reconnu les défauts de Maria, au point de vous en débarrasser très brusquement, dites-nous les raisons qui vous tiennent attaché encore à elle et vous obligent à souhaiter le transfert

162 LA PAMDE AMOUREUSE

de votre émotion musicale, par exemple, dans son cœur. Le souvenir de ses misères morales devrait la rendre indigne d'attention. Lui. Avant que le sort nous joignît, j'étais comme un avare qui porte un trésor dansses bras embarrassés, sans savoir où il le déposera pour en jouir. J'avais amassé beaucoup en courant le monde et il me tardait de compter, de recompter, pièce à pièce, lai monnaie de mon âme enrichie. Maria fut-elle plus qu'une gracieuse cassette où je vidai les nombreuses effigies collectionnées?... Il me séduisait de les revoir dans ses paroles qui répliquaient habilement à mes propos du jour avec la mémoire de nos entretiens passés.. Ainsi je faisais ruisseler le trésor de mes connaissances, et je sus les joies inouïes des avares. Maintenant la cassette a disparu avec le trésor. Ce qui m'intéresse en Maria, c'est la part d'àme qu'elle m'a dérobée..., et je cherche à rétablir le lien entre

L\ TARADE AMOUREUSE 163

cette absence de mon moi et sa présence...

Moi. Que ne vous efforcez-vous d'appliquer votre esprit à une occupation absorbante, autre. Depuis dix-huit mois, date de la rupture, vous ne vous êtes pas ressaisi...

Lui. Vous chassez, vous chevauchez, vous ramez, et par ces divers efforts, vous vous absorbez dans le décor, vous vous assimilez à sa vie... Je pense le décor au lieu d'agir en lui ; je le tire à moi ; je me Tassimile; je l'absorbe, et il se transforme selon la direction de mon activité dominante. Depuis dix-huit mois, je ne remarquai pas un paysage qui n'encadrât la figure de Maria, pas un soleil qui ne me rappelât les auréoles dont elle se parait, pas une mer qui ne fût le mouvement de son regard...

Surgir de cet état, renaître à l'existence normale... le puis-je? Il semble que ma volonté succomba dans l'effort de vigueur qu'il fallut émettre pour écrire ce billet de rupture.

Parfois, je m'imagine vacant comme un logis hanté dont le fantôme a disparu ; cependant, les hommes continuent de s'en éloigner. La vie est à refaire, le cerveau à remeubler, le trésor à reconstituer. L'énormité de la tache m'épouvante...

Je me suis assis bêtement, voyez-vous, à la borne du carrefour pour pleurer ; et je reste là, petit enfant dont un chien de passage, avec une caresse, a ravi la tartine.

Maintenant, j'ai la paresse de sentir.

L'Autre. Dirai-je: heureusement; mon égoïsme étroit me garde de cette envie de dédoublement. Et l'amour me semble devoir être considéré ainsi qu'un sachet agréable dont on se passe l'odeur sous les narines à certaines heures de la vie. Les sens lassés, le parfum connu, on se débarrasse de la pochette. Vous savez quelle sérieuse colleclection de chaussettes en soie je possède... Chacune des paires m'inquiéta, pour la dé-

couvrir, infiniment plus que les yeux de celles qui en examinèrent, dans la suite, le dessin et le tissu. Mon égoïsme me cuirasse.

Lui. Il est vrai que le souci de rassembler ces merveilleux étuis à pieds exige une attention et un temps.

L'Autre. Dites la vie, cher Monsieur, ma vie... Voilà toute mon esthétique.

Lui. Cher Monsieur, nul n'atteint l'absolu, même en égoïsme, puisque l'état' des autres êtres nous choque ou nous charme, selon l'injustice ou la justice de leur condition... Jl faut bien vous occuper d'eux, malgré la théorie.

L'Autre. Le moins possible...

Lui. Encore...

L'Autre. Rien qu'extérieurement...

Lui. Et vous croyez votre armure sans défaut?...

L'Autre. Je crois du moins que Toccupation de la fourbir me détourne des combats

j6r> LA TARADE AMOUREUSE

aventureux. En somme, il me semble, monsieur, que le désœuvrement fut la cause principale de votre erreur. Et voici, sous nos yeux, d'excellents exemples des bienfaits du labeur. A cette heure, nous évitons la vie en faisant du yachting. Si vous aviez eu un bon sport à votre disposition, Maria Pia ne vous eût valu que de l'agrément. Elle eût été un intérim de causeries charmantes, parmi certaines phases de préoccupations physiques. Mes chaussettes demeureront toujours pour moi l'intérêt majeur.

Moi. Sous son affectation, Monsieur avance, je crois, une grande vérité. Je dois à mes chevaux la fraîcheur de mon imagination, et à mes affaires la sagesse de mon existence.

Lui. Mais songez-vous à l'abomination de votre discours, mes amis?

L'Autre. Voulez- vous me permettre une question, cher Monsieur, avec la promesse de ne me point garder rancune ?

Lui. Allez.

L'Autre. Quelle pensée dominante persiste à votre égard dans le cerveau de Maria Pia, depuis la rupture?

Lui. a ne pas m'illusionner, je crois bien qu'elle me considère, passez-moi le mot, comme le plus grand raseur qu'elle ait connu...

L'Autre. Vous l'avez dit.

Moi. Donc, vous l'avez rendue malheureuse et chagrine, tandis que les jeunes gens qui appliquèrent auprès d'elle la théorie des sens égoïstes lui laissent des souvenirs de joie. Votre altruisme se trompe.

L'Autre. Ni les hommes ni les femmes n'aiment qu'on les instruisp par la forme doctrinaire, fût-ce de l'amour! Ils préfèrent s'en remettre à la méthode expérimentale. L'amant passionné se montrera toujours le plus ennuyeux des comparses, parce qu'il fait un cours et finit par établir une disci-

pline. En cela seulement il devient chéris sable ; car il prépare le plaisir d'y forfaire.

Accordez-nous qu'en amour notre égoïsme fait le bonheur de l'autre partie. La vie s'arrangerait pacifiquement, et les horreurs du drame passionnel n'ensanglanteraient plus la rue, si une ferme loi de nos oligarques interdisait la romance et le roman sentimental, pour favoriser au contraire la pornographie. A l'usage, l'amour très vite, finirait de nous intéresser; et il deviendrait aussi rare de voir des gentlemen se pourfendre pour une dame qu'il l'est de rencontrer des dîneurs en antagonisme mortel à propos d'une huître excellente. Le poignard, l'échelle de corde, la guitare et les accessoires n'honoreraient plus que la gravure officielle. L'amour serait mangeaille, mangeaille délicate ou grossière, mais cela seul.

Moi. Ne l'est-il point déjà ?... Lui donner de sa vie, de son temps, n'est-ce pas la besc-

gne vulgaire de la foule instinctive? Trop rarement les partners s'équivalent. L'un souille l'autre.. . c'est une occupation sale. Pourquoi s'occuper d'un art où l'imbécile l'emporterait justement? Iln'est plus de jeune portière qui ne rêve de liaisons adultérines, afin de s'ennoblir en imitantleshautesdames. L'office d'amour est une besogne inférieure ; et si Ton se distingue réellement, le mieux est de s'oflViràlavertu... dont la rareté tente plutôt les esprits inaptes à se confondre avec la multitude.

Encore que vous ayez recherché tout d'abord le commerce de Maria pour vous satisfaire de sa belle perversité, vous n'avez pas tardé à contredire ce premier vœu et à regretter qu'elle n'eût, avec le résultat de son vice, une àme d'épouse hiératique. Ainsi, la passion vous mena vers le désir de la vertu, et votre douleur devant la déchéance de la créature vous racheta de votre instinct parce

que VOUS étiez digne de rédemption. Un cœur égoïste n'eût pas connu ce que vous allez entrevoir de beauté morale. La jalousie et la douleur passionnelle ne sont que Famour de rUnité qui commence, le souhait de Dieu où ■s'assemblent les conceptions des forces... Mais cela, on vous l'avait appris à l'école, €her ami.

Lui. Ah ! j'ai fait un voyage bien inutile...

Nous nous tûmes de nouveau. La mer était de mercure étincelant ; les six matelots ramaient avec l'orgueil d'amants qui donnent à leur maîtresse palpitante une caresse rythmique et réitérée.

Sœur Sain te-Rose-de-Lima entendit sonner quatre heures aux dentelles du clocher. Elle se releva pour s'agenouiller encore, plus près cette fois, sous le tabernacle de cuivre, les yeux clos en se signant au large.

Une crainte exquise lui donnait des palpitations. Quand elle lèverait les paupières, le Christ roux du tableau sacré lui sembleraitil encore si malicieusement languide? Le beau torse blond aux mamelles dures et rosées paraitrait-il, à son hallucination, expirer des soupirs de tendresse, et verrait-

elle murmurer aussi les lèvres martyres, prêtes toujours à rendre en ambroisie l'amer vinaigre des bourreaux?...

Elle tressaillit à pressentir les jambes nerveuses et fines du crucifié... Et quelque chose de si nouveau la traversa qu'elle se crut marquée par la grâce pour le miracle.

Son cœur pensa défaillir... Certes, Jésus, à présent, avait ouvert les yeux et redressé la tête sur la croix de délices, devenue toute en roses fraîches. Une odeur de parterre émanait autour d'elle de l'ombre factice maintenue par sa volonté, par ses paupières obstinément basses...

Elle le savait bien. Maintes fois, l'époux céleste, ainsi, s'était animé pour elle dans la solitude de la chapelle. Et à la seconde où elle réacceptait la lumière, elle surprenait distinctement le Dieu prompt à se remettre dans l'attitude liturgique, pas assez prompt cependant pour qu'elle ne s'assurât de cette hâte.

LA TARADE AMOUREUSE 173

Sœur Sainte-Rose-de-Lima attendit la volupté sainte. Elle discerna le sourire du Christ et ses bras tendres qui se glissaient à sa taille avec des douceurs d'ondes. Le parfum de bouquet se précisa. Ce fut une haleine charmante, un souffle de résurrection. La vierge s'effondra sur elle-même, penchant la tète, inlassable pour frémir.

La présence du Sauveur Tétreignait. Elle le sentit pénétrant les larges manches de sa robe noire avec des doigts pareils à une brise de caresses... Et sur les lèvres dévotes d'autres lèvres brûlèrent fervemment.

c Les montagnes ont sauté comme des béliers^ murmurait -elle, et les collines comme les agneaux des brebis... »

Tout son corps sursautait, tel qu'un pays heureux de la venue du Seigneur. Dans sa gorge, l'angoisse d'attendre de plus brisantes voluptés était un plaisir sans nom.

Elle se retrouva parmi les béatitudes,

pleine de grâce. Elle leva les paupières un instant, puis, aussitôt, les referma. Le soleil des vitraux imposait une gloire rouge et jaune sur les roses pourpres de l'autel. Les mosaïques en marbre du parquet semblèrent un abîme de vertige ouvert en perspectives profondes où s^enfonçaient à rebours les métaux luisants de la chapelle.

Sœur Sainte-Rose-de-Lima se répandit en oraisons de foi, et elle se félicitait d'avoir salué pour toujours le monde. Son enfance de petite bourgeoise ne la promettait point à des joies si excessives. Aux salons, encore que sa beauté naissante eût attiré vers elle la louange des jeunes hommes, nul n'avait su lui offrir de telles espérances d'amour... Un coup de demie sonna dans les dentelles du clocher. Rapidement sœur Sainte-Rosede-Lima drapa ses voiles et sa robe, récita deux Paters, retraversa la chapelle déserte. Un goût de sang lui demeurait à la bouche.

Pour attester le miracle, la saveur des plaies rédemptrices persista.

Le regard vers le marbre des mosaïques, les mains jointes dans l'étoffe des manches, la religieuse marchait, heureuse de se dorer aux lueurs du soleil... Ce furent de vastes couloirs blancs, la silhouette d'une converse furtive et silencieuse, le porche du cloître et, sous la lumière estivale, la pelouse du jardin intérieur, avec ses quatre corbeilles enflant les quatre coins du tapis vert, et le cercle des vieilles dames patientes, attendant la mort dans ce couvent de province, à l'ombre voisine de l'énorme cathédrale où croassait un peuple circulaire de corbeaux.

La religieuse qu'elle relevait de garde auprès des dames s'avança pour lui donner la consigne. Ces personnes d'âge se conduisaient fort mal. M"' Véforel, particulièrement, qui, toute la nuit, avait passé des sous entre sa porte et le plancher, par le joint,

croyant ainsi corrompre la malice du diable. Et elle avait, selon son habitude, allumé douze chandelles autour de son ht, avant le sommeil. Une nuit, sûrement, elle rôtirait. Il fallait contraindre aussi M"^ Docourt à remettre son châle, dès le crépuscule, car elle était descendue au jardin nu-bras. « Figurez-vous, ma chère sœur, la bonne demoiselle, oui... oui... prétend avoir été fort courtisée... oh... jadis!... pour ses bras... » Les deux vierges rirent sournoisement, avec la pudeur d'un péché commis...

Et, non loin d'elles, sur des fauteuils recouverts de laides tapisseries, des êtres secs et parcheminés aux lamentables plis de peaux brunes, aux doigts d'os, aux perruques flottantes, grommelaient de leurs vieilles bouches vides, en branlant la tête : « Ah ! ah!... on est vraiment très bien... pas vrai, ma sœur?... — Le vert repose les yeux. — Ça repose les yeux... oh! oui, ma sœur!...

Regardons la pelouse pour nous reposer les yeux, n'est-ce pas, ma sœur?... — Nos pauvres vieux yeux... ma sœur! — Ma sœur ! — Ma sœur ! ! — Ma sœur !... »

Sœur Sainte-Rose-de-Lima leur cria sans bouger, comme l'on fait à des enfants terribles... a Attendez, attendez... je viens... » La conversation fut reprise : « Alors, disait l'autre religieuse, Jésus est descendu sur vous... — Sur moi, ma chère sœur, et j'ai baisé tellement les cinq plaies que ma bouche est encore pleine du sang divin. — Moi, répondit la première, je n'ai qu'à fixer des yeux le corps de Notre-Seigneur pour qu'il m'arrive des pensées troublantes ; une folie de la chair et de l'àme... Ça vous... oh ! ma sœur!... »

Elles durent s'interrompre et se séparer. M"*' Docourt avait saisi deux paires de pincettes apportées secrètement de sa chambre. Par leur moyen, elle appréhenda dextrement

les bords opposés d'un chapeau paméla très fleuri, et, difficilement, l'éleva sur Fœuf gris de sa tête aux cheveux collés.

« Eh bien î Mademoiselle, fit sœur Sainte- Rose-de-Lima. — Ma sœur, mes bras se gâtent si je les lève trop haut; vous comprenez?... ma sœur! — Voyons, laissez les pincettes. Que dirait M. votre frère?... — Ah î le saint, le martyr ! Les Communards Font fusillé à Paris, Mesdames... Mon frère était curé de Bonne-Nouvelle. Oui, Mesdames... Et alors... on a dépouillé le cadavre de ses vêtements, pour nous les revendre très cher, à la famille... La soutane d'un martyr! Vous comprenez, Mesdames... les brigands virent bien que ça pouvait valoir de l'argent!»

M"^ Docourt raconta, comme chaque soir, la mort de son frère... et les autres écoutaient, en toussotant, en levant au ciel leurs mains d'os, leurs yeux d'eau... vers le vol des corbeaux criards...

Sœur Sainte-Rose-de-Lima se put reclure en elle-même. Les vieilles babillaient, comme la pluie sur les toits.

Maintenant (la vierge le prévit), Jésus descendrait sur elle chaque jour pour la ravir en amour divin. Les visites de grâce, peu à peu, s'étaient faites plus quotidiennes, et il devenait l'époux fidèle promis par les Écritures, l'époux aux mamelles de miel dont parle le Cantique.

Comme elle l'aimait, le doux agneau à la laine rousse, à la laine de soleil ! Un astre était sa chevelure royale. Et la beauté de Jésus se multipliait encore à cette date de l'an, vers la Fête-Dieu.

La chapelle se remplissait de roses pourpres, de roses blanche?, de roses roses, de roses jaunes, orgueil des jardins de la province; et cela engendrait un parfum de chair, une odeur affolante qui cassait les courages.

Le sang des plaies mystiques refleurissait

dans cette abondance de jeunes et fortes roses.

Sœur Sainte-Rose-de-Lima caressa de sa langue le succulent secret de son palais. Le goût saumâtre du sang persistait toujours. Mênae, elle essuya d'un doigt preste les comnissures de ses lèvres, sûre que deux gouttes rouges y avaient perlé.

Les vieilles s'endormaient sous la voix monotone de M"" Docourt et l'influence de Tombre chaude. Bientôt, la demoiselle ellemême s'assoupit ; les fleurs du chapeau paméla penchèrent vers les bras nus. La religieuse, regardant ses pensionnaires, songeait aux momies d'Egypte qui, dans les musées, épouvantaient son enfance. Des petits souffles gonflaient régulièrement les joues flétries. La paralytique salivait. Sœur Sainte- Rose-de-Lima étancha la bave, puis couvrit d'un châle les bras illustres de la vieille fille.

Ensuite, elle remercia le Seigneur qui^

LA l'ARADK AMOUREUSE 181

pour une si mince besogne de charité, la récompensait par ces heures de transports indicibles.

Soudain, |il lui revint à la mémoire que l'autre religieuse lui avait aussi confié un bonheur pareil. Jésus se donnait donc à toutes, à tous... Quelque chose d'atroce lui mordit le cœur. Elle se morigéna, pensant qu'elle devait aimer autrui jusqu'à lui vouloir tout le bien dont elle-même se réjouissait.

Des souffles brûlants passèrent dans les arbres. Le ciel impeccablement bleu se courbait sur les vols circulaires des corbeaux... La torture de jalousie géhenna la méditante.

L'autre sœur, elle le savait, s'était rendue dans la chapelle; la fourbe haletait sous l'étreinte du Christ... Sœur Sainte-Rose-de- Lima imaginait leur délire d'amour. Les larmes ne purent jaillir de ses yeux secs.

Elle caressa de nouveau son palais avec La

langue. Aucun goût de sang ne se laissa percevoir. Jésus donnait à d'autres lèvres ses plaies rédemptrices. — La religieuse sentit ses entrailles se crisper. Ses mains suèrent.

Elle se leva. Toutes les vieilles dormaient à la chaleur du jour. Vivement, elle franchit la pelouse, puis courut dans l'ombre des espaliers, à travers les couleurs des parterres, dans l'éclat des murs blancs.

Après un peu d'ombre parcourue, elle ouvrit la porte de la chapelle.

Parmi la foison des roses jaunes, des roses pourpres, et devant le tableau du Calvaire, un Christ de cuivre se dressait, glorieusement lumineux. Au pied de la croix, la rivale était couchée contre les dalles, palpitante, haletante, les bras étendus, cachant sa perversité sous les voiles noirs.

Sœur Sainte-Rose-de-Lima vit bien alors que le tableau du Calvaire était vide de son

LA PARADE iVMOURElSE 183

Christ aux mamelles blondes et rosées... Seulement, une nue grise flottait à la place...

Sœur Sainte-Rose-de-Lima courut presque jusqu'à la rivale en pâmoison... qui murmurait à son tour ces paroles spasmodiques : « Les montagnes ont sauté comme des béliers ; et les collines comme les agneaux des brebis... » En même temps l'amante heureuse de rÉpoux griflait les dalles avec ses ongles acérés, et une onde voluptueuse secoua le corps noir...

« Oh ! pensait sœur Sainte-Rose-de-Lima, elle boit les plaies du Rédempteur, elle boit tout le sang du Rédempteur qui fond en elle avec lodeur des roses... Ne buvez pas tout le sang, ne buvez pas toutes les roses, ma sœur !... Répondez-moi... Vous buvez tout le sang, vous buvez toutes les roses... toutes... Rendez-moi l'Époux!... »

L'autre n'entendit point, asservie au

suprême délire... Elle ne voulut rendre ni le sang, ni les roses, ni TÉpoux...

Alors, sœur Sainte-Rose-de-Lima se rua vers Tautel, saisit à deux bras le crucifix de cuivre, et le laissa retomber sur le corps amoureux, en criant : « Tiens, voilà l'Époux de vengeance, l'Époux de vengeance!...

tiens... tiens... tu rendras le sang, et les plaies, et les roses... »

Et puis elle s'agenouilla devant la flaque rouge issue des voiles tremblants ; elle s'agenouilla; elle baissa ses lèvres vers la flaque épaisse, les y trempa, pour attendre qu'il en renaquit les roses, et qu'elle humât, avec les roses, l'odeur de l'Époux..., et du sang et des roses...

Dans la belle courbe que trace l'avenue du Bois, il la vit, plusieurs matins de suite^ marcher d'une allure chasseresse.

Sous les frondaisons lourdes, et contre les pelouses bien étalées, elle lui fut Téternelle nymphe que l'éternel Pan poursuit depuis les origines.

Les deux petites ailes dressées dans l'auréole de paille donnaient à la jeune fille une figure de messagère mythique, cette Iris, peut-être, dont l'écharpe dissipait les orages I

Le bleu sombre de la robe collée contre

les formes sveltes et fortes la couvrait en transparence ainsi qu'un pan de ciel obscur.

Mais une chose lia vite Abelle à la promeneuse. Dans le visage plutôt pâle, un pli, contracté toujours, indiquait évidemment des souffrances. Aussitôt, parce qu'elle endurait des souvenirs, il la crut sœur.

Car l'amertume d'un air dédaigneux, l'éclair dur de larges yeux se dardant sous les sourcils noirs, la crispation d'une main nerveuse, autoritaire, mi-gantée, tout cela marquait un cœur de révolte, pareil au cœur de l'ironiste.

Il insista contre sa propre crainte de vivre passionnellement. Il la suivit au long du sable blond.

La chevelure en lueurs mousseuses, ondulées, à reflets de cuivre vif, le guida. Abelle eut des tressaillements, la première fois où cette splendeur vivante passa contre un massif de fleurs blanches et rouges.

Ce devint vite un enchantement, ces promenades matinales. De gracieux soldats galopaient sur des chevaux de sang, parmi des amazones sinueuses, des juifs hiératiques coiffés de leurs hauts chapeaux, sans doute les tiares apportées de TOrient natal.

Les jeunes courtisanes aux costumes clairs se hâtaient sur les orbes étincelants des cycles. Semblables à des tours roulantes, les mails couraient au bout des quadriges, avec, à leurs faites, des ombrelles blanches, des femmes fines, avec le son de la trompette où souffle, à Tarrière, un colosse jaune.

La théorie des flâneuses allait selon la courbe de l'avenue verte et blonde, lavée comme le ciel pur.

Leurs yeux se parlèrent. D'abord la jeune fille le dévisagea, l'intrus. Pourquoi ces rencontres dont il facilitait évidemment le hasard? Et le dur éclair des yeux blâmait l'audace.

Vers les cavaliers caracolants elle détournait un profil impérial. Il s'obstina, non sans pudeur.

Un matin, la pluie le secourut. Elle s'éloigna par les rues désertes. Gomme il marchait fort en arrière, par peur de contrarier, elle ne le remarquait pas d'abord. Il se dissimulait à l'abri des tombereaux, derrière les échafaudages des maisons à construire, dans l'ombre des arbres.

Elle passa une avenue ; et, devant le bureau de poste, s'arrêta. Il vit la robe s'étendre, lâchée par les doigts. Prestement, dans la boîte béante, une lettre fut jetée. Ce lui valut de la douleur. Il redouta le destinataire.

Sur une place, la promeneuse se retourna et le reconnut, très penaud de ne se pouvoir cacher. Il attendit une contraction du visage,, signe de colère. Même pas.

Mais elle, ayant rencontré un pauvre man chot, s'arrêta et lui fit l'aumône.

« Oh ! eut-il la fatuité de penser, serait-ce pour manifester sa satisfaction de me découvrir à sa suite? Veut-elle dire, par cet acte, qu'étant heureuse, elle doit de son bonheur aux misérables? »

Elle ne se pressait point. Il conclut alors qu'ennuyée de le voir suivre, elle voulait qu'il la dépassât. Il le fit. Elle disparut dans une église.

« Je rimportune donc... Rentrer dans cette église?... Ce serait d'un goujat... »

Encore une fois, l'événement trompait, pour Abelle, l'attente de la consolation.

« Je suis rayé du palmarès des élus. » Il s'en alla. La pluie tombait avec violence sur sa tristesse.

Le lendemain, dès qu'elle l'aperçut, ellbs'enfuit. II regarda les deux ailes de l'auréole de paille qui se rapetissaient vers la perspective de la rue grise et blanche. A un tournant, la jeune fille s'éclipsa, par un brusque

geste qui signifiait: «Vous le voulez? Soit!,.. Je ne me promènerai plus... »

Abelle se confina chez lui. Ses fusains, ses crayons, ses pastels, il les usait à la peindre. Pourquoi, dans sa vie, n'avait-il eu que des attentes, ainsi, des visions... ; pourquoi n'avait-il jamais pu dépasser le seuil des choses : celui de la Science, celui de l'Art, celui de l'Amour ?

Plus dilettante que créateur, il cherchait des formes incomplètes, des directions de lignes séduisantes, des nuances presque heureuses. Gela manquait toujours de réalité, de configuration définitive. Les Sciences l'avaient mené à se perdre dans la philosophie, et il agitait en son cerveau des métaphysiques indécises, brumeuses, contradictoires. Il avait un semblant de fortune, un semblant de nom, un semblant de joyeuse humeur, une sorte d'élégance même. Mais de tout cela, il ne gardait que des apparences : sa

LA PAMDE AMOUREUSE 191

fortune pouvait péricliter demain ; ses habits n'étaient pas entièrement neufs ; ses rires cachaient des déchéances de l'esprit. Il se moquait de soi...

La voilà encore: la jeune fille, si éternelle, en sa forme, si fleur de rêves ; elle se dissipait au premier geste tenté afin de l'atteindre.

Le soleil d'octobre passait dans les gazes de la fenêtre, pour se répandre sur la figure du tableau ; et le pastel se vaporisa sous la lumière pâle... Il y eut une sorte de transfiguration... L'image elle-même s'évanouissait à travers la toile...

Abelle sentit son àme se tordre de douleur dans le corps. Il lui fallut recourir au dangereux haschisch. Deux fois déjà, en dix ans, pour des douleurs très vives, il en avait usé. Les deux fois, il avait failli périr.

Cependant, il cédait à la tentation. Au fond du coffre de jade ouvert, il prit la pâte brune. . .

Des heures se consumèrent dans une som-

nolence pénible. Enfin, peu à peu, les chose» sexorbitaient autour du rêveur... La chevelure de lueurs étincela, et l'Iris à la belle écharpe se précisa dans les nuages du pastel» Abolie salua les deux petites ailes de l'auréole de paille, les formes sveltes et fortes vêtues de la robe bleue, la chemisette rose où une tendresse semblait palpitante, le visage pâli au pli de souffrance... L'image se pencha pour l'effleurer... Mais il ne put saisir le: reflet... qui se déroba...

La chaleur liquide d'une larme roulant sur sa joue engendra, devant son hallucination, un fleuve tiède, plein de murmures. Il parut que des eaux lisses et abondantes roulaient autour de sa chair... Il était cependant sur une barque volante. Des cloches sonnaient par delà les eaux, au faîte de campaniles frêles, dressés sur les toits d'une ville nombreuse...

Ensuite, avec la promeneuse toute blanche

de sa robe nuptiale, il marchait le long des môles vers une mer d'argent. Les cloches battaient encore...

C'était un bonheur sans nom... Il tenait enfin la vie si longtemps cherchée à travers les rocs et les ronces.

Après, ce fut une forêt noire où il roulait en calèche, à côté d'elle plus pâle et demivoilée par la chevelure de lueurs. Le pli de souffrance s'accusait encore sur le visage pâli, et nul de ses baisers d'époux ne pouvait détendre le signe douloureux... La forêt s'illimitait vers la nuit... et il n'y avait de lumières que la chevelure, une lumière comme refroidie. Et l'épouse disait, en tremblant :

a Pourquoi m'avoir prise, puisque vous ne savez pas effacer le pli triste de ma face, puisque vous n'achevez pas votre œuvre de consolateur... J'avais bien deviné que vous n'achèveriez pas... quand je vous fuyais à

travers les perspectives des rues grises et blanches... Ah ! je suis maintenant bien plus malheureuse... »

Abelle la calmait, mais il ne réussit pas à éteindre la douleur brûlant cette âme. Alors il poussa la voiture vers le fleuve qu'on entendait bruire... pour y plonger ce feu d'angoisse où tous deux se torturaient.

La conscience lui revint un instant. Il songea que le haschisch l'affolait. En même temps,ilserappela que les talents se décuplent pendant les hallucinations. Il prit ses pastels et traça sur la toile la féerie de son ivresse...

... Six semaines plus tard, dès ses premiers pas de convalescent, on lui découvrit le tableau. Il se reconnut immédiatement dans le satyre mélancolique qui jouait de la flûte en roseaux au bord du fleuve vert et gris... Sous le passage de l'onde, la face de la nymphe noyée s'effaçait presque, sauf l'indestructible pli de douleur.

Abelle comprit alors que Toeuvre était parfaite. Réellement, il avait franchi le seuil de vivre. Et, sur le cadre, il écrivit cette sentence :

Lamoiir n'est que le chant harmonieux de la peine humaine.

Marthe s'épanouit tout à fait quand elle eut atteint vingt ans.

Depuis Tavril, déjà, elle attirait les Italiens venus pour construire la voie de fer. Sur les onze heures, ils envahissaient l'auberge, ayant franchi la barrière du passage à niveau ; et devant l'accueil de la fille, ils se faisaient tour à tour joyeux et sombres, pour l'espoir de sa beauté et pour la crainte de ne savoir jamais la séduire.

Elle lisait bien une envie d'elle dans leurs allures. Si lentement, ils vidaient les verres

de vin mousseux. Leurs yeux illuminaient tout, sous les feutres décolorés.

Cependant elle ne s'attendrit pas de leur gêne évidente, de la douceur soudain marquée dans ces bras bruns et robustes aux veines rudes et qui reposaient bien doucement les verres contre le métal du comptoir, par dévotion.

Et l'après-midi, quand les gardes-chasse descendus des bois voulaient se rafraîchir sous la tonnelle, elle refusait d'entendre leurs chansons lorraines enlaçantes comme des valses. Marthe aima leurs moustaches jaunes et leurs têtes bises dorées par les chevelures germaniques. Mais elle ne particularisa point son admiration. Nul ne connut l'odeur de sa lèvre.

Le printemps passa. La chaleur enfla la terre. Les herbes grandirent, pâlirent. Le sol montait vers le ciel et se nuançait de soleil. Les meules anciennes reprirent leur

éclat de métal. Les regards souffrirent de la lueur du firmament.

Devenu vieux et très malade, l'aubergiste, père de Marthe, ne sortait plus. Afin de se distraire, il descendait, vers le milieu du jour, dans la salle commune, curieux des propos des routiers et des colporteurs. La fille se plaisait alors à gravir, dans la lumière accablante, les pentes des coteaux. Trois énormes meules se dressaient sur la plus haute hanche des collines. Elles marquaient le but de sa marche. Quand Marthe les avait atteintes, elle s'enfonçait béatement dans la paille épaisse, heureuse de l'odeur sèche et qui grise. La vie de la terre passait en elle avec les parfums du champ.

Le jeu de détordre ses nattes claires sur l'or des gerbes lui donnait une langueur charmante. Un peuple d'insectes bourdonnait et chantait. Elle eût dit que c'était là le

LA PARADE AMOUREUSE i99

ronflement de la grande machine planétaire élaborant sa vie.

A se sentir ainsi minuscule, forte cependant, dans l'immense harmonie des rythmes, Marthe se créait une àme de bonté pour toutes choses, pour tout être. Les bêtes et les pierres lui étaient amantes par les caresses de leur pelage et la fraîcheur de leurs surfaces. Et elle gardait une gratitude sûre, inconsciente peut-être, envers la clémence du ciel qui dispensait le gala des lueurs diurnes, nocturnes.

Et puis, elle eut le sentiment qu'elle offrait la plus belle création de la terre, la plus haute : celle conçue pour unir ce ciel divin au sol maternel. Chaque soir, elle attendait que le soleil répandît les flots du sang astral sur l'horizon et que les premières étoiles vinssent à frémir par-dessus les teintes vertes et roses du couchant. Son regard ne quittait point la dernière arête des collines ; car un

émoi merveilleux lenchantait dès que, parmi le troupeau ondoyant des brebis, commençait à paraître l'ombre rouge du berger, ami des étoiles.

Elle envia bientôt cette noble allure de Fhomme debout sur la cime, dressant son effigie contre l'étendue bleue. Et elle désira partager cette gloire. Marthe aima le berger.

Cependant, si elle s'approchait des meules l'après-midi, pour savourer le désir et l'attente, elle ne tardait pas à voir au loin les hommes d'Italie laisser leur tâche. La main aux yeux, ils la contemplaient. Elle fixait vers soi leurs attitudes et leurs regards. Un jour, il y en eut deux qui marchèrent, abandonnant tout, pour rejoindre sa beauté. Elle les aperçut grandissant sur la distance qui les séparait des meules. Le second se mit à courir. Alors, elle se déroba, disparut.

D'autres fois, elle percevait comme une influence étrange et puissante se dardant

sur elle, de la forêt. Après un temps, les gardes-chasse se montraient sur la lisière avec réclair de leurs fusils brillants. Elle les évita de même.

Depuis que le désir du berger avait éclos en son cœur, elle se savait munie d'une vertu nouvelle. Le trouble des sens émouvait les hommes autour d'elle bien plus qu'autrefois. Elle n'osait plus servir les buveurs dans Tauberge. Leurs gestes lui parurent haineux et féroces, leurs rires pleins de colère.

Après, ce fut de la réelle douleur qu'elle connut à leurs visages blêmes. Il y eut des hommes assez malheureux pour pleurer, et d'autres pour partir.

Seule fille elle était dans ce val, où personne n'avait vécu jusqu'à ce que fût construite la voie de fer. Marthe comprit que tous les rêves de ces mâles parqués là par le travail attendaient uniquement d'elle la réalisation.

Or, quelques minutes avant le passage de l'express du soir, comme elle était descendue, ce jour-là, pour goûter un peu de fraîcheur, le brigadier des gardes-chasse lui prit timidement la main, étant sorti de Tombre.

« Marthe î » Avec des mots très passionnés, il lui j ura de l'amour. Marthe nia franchement la liberté de son cœur. Un autre le tenait. Le garde alors s'assit un peu à l'écart, et il regarda l'avenir, le passé, sa vie, dans le vague de la nuit commençante, où son œil se fixa.

Bientôt, il y eut une trépidation des rails. Le fanal de l'express accourait, tel qu'un astre rouge sur la courbe de fer. Il fut très proche, énorme et mugissant. L'homme, d'un élan se précipita, et Marthe ne vit plus que le long ruban rapide qui sursautait devant sa terreur.

Lorsque la lumière revint sur la voie, le train passé, la fille constata un mort et une flaque. En criant, elle se sauva.

Le lendemain, elle apprit son amour au berger. Il lui vaudrait, pensa-t-elle, une protection et la garantirait pour toujours de pareils drames.

Deux semaines, ils furent roi et reine sur la multitude des brebis, à la crête des collines. Ils assistaient au crépuscule, les âmes à l'unisson. Leurs pieds étaient sur terre comme des tiges fortes ; et les astres du soir se doublaient dans leurs yeux. Entre le sol et le ciel il n'y avait que leur bonheur.

Les jours passaient sur la moisson jaunie. Les faux étincelèrent; le courage des hom~ mes haleta dans la plaine, sur la colline, et la chevelure blonde de la terre s'abattit sous leur effort. Le dernier soir de labeur, ils vinrent tous, les moissonneurs, les Italiens et les gardes-chasse, trinquer dans Tauberge et fêter la fm des fatigues. Marthe vidait les brocs dans les verres. Et ils la regardaient maintenant avec une féro-

cité narquoise, une haine sûre et maligne.

Quand ils eurent bu et que les paroles jaillirent plus aisément de leurs lèvres, un garde reprocha tout haut à la jeune fille la mort de son compagnon. Ils lui crièrent qu'elle avait le cœur dur. Ils s'excitaient les uns les autres. « Puisqu'elle connaît les caresses du berger, la belle, pourquoi ne veut-elle pas des nôtres?... »

Tous ensemble ils l'accusaient. Mais les Italiens s'animèrent. Des injures se mêlèrent à leurs reproches. La sueur coulait de leurs boucles noires sur les yeux furieux. Les gardes s'interposèrent. Des poings se heurtaient. Il y eut des vociférations, des coups sourds, des étreintes méchantes. La lame d'un couteau se leva sur une tête. Du sang éclaboussa la chaux des murailles. Deux hommes furent tués.

Marthe s'enfuit de l'auberge. Elle ne s'expUquait point le mystère qui faisait émaner

la mort de son âme pacifique. Elle pleura toute cette nuit au bord d'un fossé.

Des jours nouveaux se levèrent sans consoler sa tristesse. Un matin de solitude, un Italien la poursuivit le long des bois, la saisit. Elle lui enfonça les ongles sous les paupières. Avec des cris de menaces, il s'éloigna.

Et le berger fut trouvé mort au fond d'un taillis, une entaille au flanc.

Alors, Marthe désespéra de jamais voir triompher l'amour. Elle vit bien qu'elle ne donnerait que la mort, qu'elle était un être de mort, que la promesse de vie enclose dans son sexe était un leurre dérisoire.

Les hommes se rueraient toujours à son sourire, la haine au cœur et la mort dans la tête, parce que tous la voulaient pour soi seul.

Elle se prévit comme le centre et le giron d'un énorme charnier où pourriraient des chairs amoureuses. Et cela lui devint une vision obstinée, dégoûtante.

Le garde à la tête écrasée, le berger au liane ouvert, les deux hommes sanglants se précisèrent devant son regard halluciné, y demeurèrent.

A présent, Marthe vit en la compagnie de ces fantômes au fond du cabanon où la prudence des hommes l'enferma. Ses pupilles hagardes ne cessent de chercher l'amour frais et délicieux que chantent les romances^ l'amour libre de la mort.

Sa recherche est éternelle.

L'homme lut la lettre qui me désignait à -<>n choix. Je pus alors reconnaître à loisir ce visage blanchâtre marqué des origines septentrionales. Une chevelure de chanvre ronronnait sa tête de chèvre à barbiche. Ses gestes fébriles et contenus évoluèrent près d'un corps sec qu'habillaient des étoffes bleuâtres et grises. Il avait des mains osseuses pleines de taches indélébiles, laissées évidemment sur la peau par la manipulation (le dangereux acides.

Avec les lueurs des parapluies tendus, les

ombres humaines glissaient le long des baies de verre ouvrant ce parloir d'hôtel sur les asphaltes du boulevard vernis par Taverse. Et ce passage d'ombres affairées se refléta dans un miroir énorme, profond, décorant la muraille.

« Voilà qui me convient, dit-il. Le docteur Dohr vous a dit que nous habiterions à la campagne?... Vous aurez à traduire des ouvrages allemands sur Texégèse, l'égyptologie, la métaphysique et l'histoire. Le séjour sera de deux ans au moins. La maison, d'ailleurs, est confortable, la table bonne et le vin vieux. Vous trouverez là d'autres jeunes gens pareils à vous et qui m'aident aussi dans mes travaux : un physicien, un chimiste, un hébraïsant, un astronome américain, une dame russe et une jeune Grecque très belle. On ne s'ennuie pas le soir. Nous possédons des orgues excellentes, un sloop. Aimez-vous la mer? Ce golfe de Gascogne

devient splendide, les jours de bourrasque..- Les deux ans révolus, vous me quitterez ou demeurerez, à votre choix. Je vous verserai dix mille francs. Jusque-là aucune dépense ne grèvera votre bourse... Ça vous va? Nous partons ce soir. . . Vous déjeunez avec moi ...»

La proposition de ce personnage me sauvait de la détresse où le gouvernement ne manque point de laisser ceux qui passèrent les années d'adolescence dans les bagnes universitaires afin de le servir avec une érudition fructueuse.

Le soir du lendemain, je saluai le golfe et la mer, l'horizon blanc des montagnes, les bouquets de sapins fichés sur les rocs, la demeure de mon nouveau maître, château aux pierres historiques, augmenté de constructions récentes.

L'intérieur me parut d'une grande splendeur. De vastes salles se succédaient, garnies de vitrines en bois poli, où paraissaient

les créatures des trois règnes : minéraux coruscants, végétaux secs, animaux ressuscites par Tart de l'empailleur. Des coupoles astronomiques tournaient sur les rails circulaires. De monstrueux télescopes se dressaient dans des échafaudages de fer. Les cornues et les matras bouillaient sur maints athanors en feu. Et, parmi ces instruments de la science, il vivait un peuple de statues merveilleuses, dues à toutes les civilisations. Des fresques immenses offraient à l'œil l'horizon de contrées tropicales, de paysages polaires, ou bien la silhouette de capitales mystérieuses, soufflant leurs fumées, dégorgeant leurs peuples sombres, leurs soldats aux couleurs vives.

Je rencontrai les compagnons promis au centre d'une bibliothèque en rotonde. Le vent des terrasses avait hàlé leurs visages graves. Mon maître me présenta. Des domestiques chinois apportèrent du cham-

pagne, des coupes, s'empressèrent avec des plateaux comblés de fruits. Je compris que la jeune Grecque était un être inouï. Car, immédiatement, à voir remuer ses lèvres de marbre rouge, à suivre le rythme de ses attitudes, une Hellade nouvelle se révéla sous les souvenirs de ma science.

Le soir, pendant que nous assistions aux jeux de la lune et de la mer, rien ne me détourna de l'admiration qui me naissait pour cette sœur de Pallas. Elle donnait aux plis de sa robe une magnificence monumentale. Sa gorge était une onde forte ; et les volutes de sa chevelure relevée semblaient des nuages au front d'une montagne blanche.

Rien n'émanait d'elle que des sensations larges et grandes, et cependant sa taille était moyenne, ses membres menus, son corps svelte. Seule, l'harmonie des proportions valait ce mirage qui l'exaltait jusqu'au colossal.

Les premiers soirs, elle ne me parla point. Elle m'écoutait dire, les mains jointes sous son menton ; et je percevais son regard fixé sur moi pour me scruter au plus profond. Les arcades de ses yeux d'abîme dérobaient son âme à l'examen. Les pupilles, petites et claires, guettaient dans l'ombre énorme des sourcils.

J'eus très peur de l'aimer, et, d'abord, je m'écartai d'elle; j'esquivai sa présence.

Le maître s'attacha vite à moi. Il nous réunissait, le soir, ou pendant les heures chaudes, autour de lui. Il expliquait des choses extraordinaires. Il démontrait que toutes les religions ne sont que les paraboles d'une même science autrefois florissante et qui rendit l'homme pareil à son idée actuelle de Dieu. Maintenant, assurait-il, la science s'était perdue et il fallait qu'on la retrouvât. Le caractère de ce dogme était l'unité même. Chacune de ses formules devait résoudre en

LA PARiVDE AMOUREUSE 213

même temps un problème de mathématique, de cosmogonie, de métaphysique, de morale et de médecine. Et il nous interrogeait sur nos connaissances particulières avec une sorte de cupidité délirante.

Sa théorie me passionna. Je travaillai beaucoup. Bientôt, je l'intéressai par mes découvertes. Il m'invitait sans cesse à parler, à ouvrir tout mon esprit. Emporté par une ardeur jeune, j'édifiai vite quelques raisonnements qui le satisfirent. La Grecque se rapprocha davantage de moi. Elle me suivait en tous lieux, s'accoudait aussi sur les balustres des terrasses, ou bien elle modulait, de sa voix puissante et virginale, une sorte de plain-chant qui enlevait l'esprit dans des rêves de divinité.

Enfin, elle rompit ce silence devant moi, et je m'aperçus que ses propos rendaient exactement l'image de ceux que mes compagnons de labeur avaient coutume de tenir.

Elle me conta la peine mystérieuse de Prométhée avec les paroles de la dame russe, si ferme en sa foi, la fraternité future. Ainsi que le chimiste évoquant les transformations infinies de la matière, elle s'émouvait sur la fable du vieux Prêtée, tour à tour onde, bête, roc, feu, air, dieu. Nommant le père du monde, Dzeus le Père, elle disait cela même que Thébraisant savait traduire du Sepher Bereschit, toute cette évolution des forces et des rythmes dont se créa la vie, l'Adam, le temps et l'espace, le Caïn et l'Abel, Kronos et Apollon, tout ce que Moïse nota dans les paraboles de la Genèse avant que Newton et Darwin l'eussent retrouvé par d'autres voies.

En cette sœur de Pallas, je le vis, les intelligences présentes s'étaient mirées, et la Grecque reflétait en une fois leurs images assemblées.

La grandeur de sa beauté s'expliqua dès

lors. Elle avait pris aux phénomènes de la nature leurs qualités diverses pour s'en faire un corps, comme elle avait ravi aux consciences de mes compagnons leurs plus chères pensées pour s'en faire une âme. Elle était l'harmonie, la synthèse, le nœud de Gordes, que nul ne saura délier, sinon par le glaive.

Elle ne cessait point de m'enchanter spécialement avec ses allures. A la bibliothèque, durant les heures du travail, je la voyais assise loin de moi, mais toujours dans la direction de mon regard. Elle était ma voisine à table. Si je parlais, elle se couchait sur un divan, écouteuse, muette, accueillant d'un sourire la chute de mes phrases. Parfois, elle frôlait contre mes mains ses bras nus et frais, ou bien elle essayait la puissance de vertige que gardaient ses yeux d'abîme. Malgré ma terreur de l'aimer, je finis par concevoir la certitude de ma perte.

Le maître connut ma détresse... « Ah ! ah!... ricanait-il, prenez garde à Pallas... Son rêve est celui de Faraignée qui tisse une ample toile d'angle à angle, d'homme à homme, de cerveau à cerveau. Au centre, elle continue de prospérer, belle et grosse de toutes les forces qu'elle absorba... » Sa chevelure de chanvre tressautait sur sa figure blanchâtre, et il s'en allait gambadant par les sous-sols où couraient les cuirs de transmission, où tournaient les volants des machines, où des réseaux de fils électriques striaient les murs.

Et cependant la vie était bonne parmi tant de livres révélateurs, devant les coupes de vin précieux, dans les bras aussi de la Slave aux voluptés érudites, au corps lascif... au cœur hospitalier.

Les nègres fourbissaient les boiseries. La mer s'échevelait par les arcades des terrasses.

Pallas m'entraîna souvent vers les tableaux

mystiques qui gardaient, suspendus dans les salles, le symbole éternel des attractions amoureuses. Elle me montrait les belles formes des déesses et des dieux enlacés sous les dûmes des forêts peintes, le long des colonnades impériales, dans la blondeur des plages. « Oui, assurait-elle, je voudrais que mon âme s'augmentât de la vôtre... »

Elle me séduisit donc par le miracle de sa grandeur. Je crus étreindre avec sa beauté THellas entière, ses dieux, l'univers transmis dans ses mythes. Et je m'asservis à un amour fou, riche en douleurs. Car je retrouvai en chacune de nos nuits ce souvenir d'autres nuits savantes. Elle criait dans nos transports avec la voix des compagnons laborieux. Et j'eus envers chacun la jalousie de l'époux trahi, la haine.

Jusqu'alors ils m'avaient tous chéri. Depuis, ils me détestèrent. Nos rancunes devinrent réciproques. Précédemment, la Grecque

les avait conquis tous aussi. Mais elle passait, souriante, impassible, entre nos querelles, et ses lèvres de marbre rouge ne s'émurent point de nos tortures. Un matin, elle nous surprit, l'hébraïsant et moi, l'épée au poing, prêts au duel. Sa figure de compassion pour notre infériorité fut telle que le fer nous tomba des mains, que nous nous ruâmes sur elle pour la meurtrir. Et nous nous arrêtâmes, figés de stupeur, au seuil de sa beauté orgueilleuse. Il nous sembla que nous voulions fracasser une statue, anéantir une science, détruire un vestige de l'absolu...

Dix ans n'ont pas reculé cela dans ma mémoire. Pallas nous garde sous sa force, dans le château, par-devant la mer. Quand nos esprits fervents à veiller découvrent un pan de certitude, elle vient au révélateur heureux, l'endort dans ses bras, nourrit sa grandeur de cette force nouvellement acquise.

Voici qu'au pied du domaine une cité a surgi. Le fer heurte, sous tous les toits, les enclumes... La foudre court de fil en fil à travers les rues de bitume. Des architectures de bronze et de faïence se dressent à la face de l'océan. Des vapeurs lourdes s'échappent par les soupiraux des fabriques. L'acier crie. Les gaz détonent. Le glas sonne dans les églises. Les railways serpentent en crachant des tisons. Les globes électriques se balancent aux mâts de fonte, comme des astres pendus. Les enterrements défilent. Le peuple vomit, travaille, enfante, travaille, se saoule, travaille, revomit, travaille et crève. Les foules hurlent à la pleine lune, lasses de pàtir. Les casques des soldats étincellent. Les sabres luisent. La fusillade crépite. L'ordre règne. La populace trime encore.

Et, dans la gloire de sa chevelure de chanvre, le Maître va, bondit, frottant ses mains osseuses, plaisantant notre vieillesse qui se

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hâte. Les cornues n'ont pas cessé de bouillir sur les athanors, ni les télescopes de réfléchir le firmament, ni les livres de conseiller nos inteUigences, ni la Slave de faire craquer nos os sous ses étreintes. La Grecque va, pure et jeune, toujours vierge, oui, vierge, tant nos passions Teffleurèrent peu, elle qui contient toul...

Et si notre plainte se mêle à la hurlée de la foule, vers la pleine lune, le Maître ricane et nous dit : « Vous demandez que je renvoie la Grecque, mes amis... mes amis les fous ! Depuis quand additionne-t-on pour ne pas connaître la somme?... Vous êtes les nombres, et, de toute éternité, elle est le total... Vous êtes les chifl'res du problème... Elle est la solution ! »

Après avoir fait, par belle justice, trancher la tête des sénateurs impliqués dans le complot qui avait valu le trône à son père et la mort à l'empereur Léon, le basileus Théophile pensa venu le temps propice pour les noces.

Sa belle-mère Euphrosyne, le sachant soupçonneux et colérique, redoutait déjà la disgrâce, la relégalion au cloître. Pour conjurer cette malechance, elle s'efforça de lui complaire.

Tout d'abord, il <!<' ri :«?•:» se refuser à une

alliance politique. La nouvelle impératrice des Romains devait l'emporter sur les sujettes par la perfection des formes extérieures et la magnificence de l'esprit. Euphrosyne promit cette satisfaction. Les nombreux fonctionnaires du palais furent mis en route, avec des habits de cour, et l'oreille pleine de secrètes missions.

Durant un mois, dans les rues de Byzance, le bas peuple prit amusement à regarder les cortèges des dignitaires ; et l'on se moquait, parce que les alvéoles des joyaux, cousues sur les broderies, étaient vides, ceux-ci ayant été vendus autrefoispour acheter des troupes ou la paix.

Seulement, on avait redoré les litières ; et les petits enfants riaient de voir flotter les rangs de houppes neuves pendues à leurs anneaux d'ivoire.

Après, il arriva des bandesde jeunes eunuques. On les avait choisis tout exprès en Lor-

raine, malgré leur grand prix, car les adolescents de ce pays ont, avec une peau très blanche, des yeux clairs comme le saphir. Et ils étaient pleins d'impudence. Ils se moquaient sans vergogne quand ils voyaient les Grecs buvoter à menus coups, par convenance, dans de minuscules tasses, tandis qu'eux avalaient goulûment d'un trait le contenu des cratères. Gela ne les empêchait point de faire la grimace, ni de cracher en blâmant l'usage de la poix et de la chaux qu'on mêlait au vin pour le garder de la corruption.

Cependant les teinturiers et les fourbisseurs furent mandés à la Mégaura. Les doreurs juifs y vinrent aussi ; et Ton apprit qu'on parait la salle des Perles pour la cérémonie de la présentation des nobles fdles.

Sous le périptère des églises, les marchands commentaient les chances des candidates. Ils plaisantaient les moines qui tentaient d'émettre un avis, les renvoyant à

leurs salades d'escarole, et ceux-ci, par vengeance, les chassaient du périptère vers le plein soleil de la rue. Alors, dans la lumière, ces moines comptaient les taches sur les robes de pourpre usée. Ils faisaient honte aux marchands de leur avarice. Souvent, les soldats iconoclastes, enrichis par le pillage des statues sacrées, se mettaient du parti des moines. Les hommes de négoce se sauvaient à travers les passages sombres ou par les détours des voûtes, pour fuir les railleries bruyantes et le tintamarre assourdissant des pommeaux d'épée heurtés avec dérision contre l'airain des ceintures militaires.

Bientôt, le long du port et dans les boutiques basses, parmi les gradins bleuis de l'Hippodrome, à l'ombre des auvents milevés sur les jarres de saumure, les nouvellistes annoncèrent que celle jugée la plus belle, la plus intelhgente et la plus digne était Icasie. Sûrement, le basileus Théophile la

LA PAMDE AMOUREUSE 225

couronnerait. A son défaut, le choix suprême élirait Théodora de Paphlagonie, fille du Bègue, petite-fille d'empereur.

La demeure d'Icasie fut immédiatement assiégée par les solliciteurs. Elle habitait une maison de l'ancien style, soutenue de colonnes rouges et abritée par le feuillage sombre des platanes. Des poissons, au ventre serré dans des bagues d'argent, frétillaient au fond de grandsvases de cuivre, pour semer autour d'eux les feux des escarboucles serties dans les anneaux. Et toute cette foule flatteuse, moines, soldats, eunuques, se tenait par groupes dans le grand jardin, en sifflotant autour des aquariums que la belle Icasie visitait plusieurs fois le jour. Elle avait une taille svelte, la gorge haute, les cuisses longues, le visage ovale coupé d'un sourire pervers, des bandeaux couleur d'or brûlé qui voilaient ses yeux savants.

Théophile apprit vitequ'elle se formait une

cour, ainsi, par avance. Gela ne lui plut point. Cependant on lui vantait trop l'àme de la jeune fille pour qu'il décidât imprudemment contre elle. Il s'en fut consulter le mage Jean, qu'il avait élevé au patriarchat.

Le mage lui conseilla de venir dans les souterrains de sa propriété suburbaine interroger les mânes de la Très Pieuse Irène. Quand ils s'y trouvèrent sous les cinq lampes centrales et dans le cercle où les figures du Zodiaque semblaient vivre, l'empereur vit paraître une théorie de jeunes femmes voilées, religieuses et laïques. Elles leur donnèrent de la joie sans se découvrir le visage. La curiosité des mystères attirait les patriciennes dans l'antre de l'initiateur. Elles éprouvaient une malicieuse émotion à se livrer ainsi, inconnues et palpitantes, à des hommes silencieux, connaissant des Hautes Choses. Ils avaient revêtu, sous leurs simarres, des sortes de maillots en fils pré-

LA PAILVDE AMOUREUSE 227

deux, qui leur donnaient l'apparence de serpents aux écailles illuminantes. Et Jean, à chacune disait : « Eve, Eve, veux-tu goûter à la science ; veux-tu ouvrir le fruit de la gnose... je te révélerai le Verbe... » A quoi chacune répondait, se dévêtant le corps, selon le rite occulte : « Aïscha, Aïscha... voici qu'Adam m'a séparée de sa chair... Enseigne, 6 serpent, Tartde rentrer en lui, de revenir à l'androgynat divin... Enroule-toi, serpent, sur le monde dont je suis la parfaite et vivante image ! »

Alors Jean levait la croix sur elle, et il prononçait : « Mêmes choses sont : la mort et le baiser, la croix et Tétreinte, l'Univers et l'Homme... l'Aour ronfle pour éternellement dans l'éther. Il n'y a ni vie, ni mort, ni vice, ni vertu, ni commencement, ni fin. Les Eons montent et descendent sur l'échelle de Jacob ; et tu es Jacob et je suis le dernier Eon, celui de la science humaine. Essaie de

228 LA TARADE AMOUREUSE

terrasser ma force, de posséder mon mystère... Enserre mon apparence, pour saisir, au travers d'elle, mon Énergie. »

Les lampes changeaient de couleur, quant aux flammes, et les néophytes sanglotaient voluptueusement.

Théophile, ravi par la beauté d'une assistante, tenta de la dévoiler. Pendant qu'elle se débattait, il reconnut qu'elle avait un signe au cou ; et il se promit bien de la rejoindre plus tard.

Quand le jour parut, ils sortirent du souterrain. Jean prit congé de l'empereur avec ces paroles : « Maintenant, Lumière du Fils, tu connais l'Épouse. » Il ne voulut s'expliquer plus outre.

Quand le matin de la cérémonie commença de luire sur Byzance, la foule se prit à courir vers la Mégaura en grande hâte, tout heureuse du rire bleu de la mer où baignait la verdure des jardins. Le nom d'Icasie était

comme une banderole sur les bouches de la multitude. Même les plus habiles se rangeaient contre sa maison ou se massaient autour des aquariums pour être les premiers à Taccueillir sur le seuil avec des acclamations de triomphe. Les courtisanes avaient tressé depuis la veille des couronnes de roses et de lys. Les lettres du prénom élu y étaient marquées avec des violettes. Elles les vendirent très cher aux moines et aux capitaines qui les jetteraient dans les pas des mules, quand la nouvelle Despoina reviendrait vers sa demeure aux colonnes rouges.

Cependant, le peuple pressé derrière les chevaux que montaient les gardes entendit la voix des hérauts annonçant l'empereur.

« Voici venue l'Étoile du Matin, criaientils des balcons. L'aube se lève. Il darde par le regard les rayons du soleil. Mort pâle des Sarrasins ! Longues années au Maître.

Peuples, adorez-le ! honorez-le ! »

. Déjà tous se déchaussaient. D'ailleurs, les artisans étaient montés des vieux quartiers, les pieds nus. Ils poussaient des vivats, malgré les coups de boucliers portés contre les poitrines par les ordonnateurs réprimant la fougue des enthousiastes qui franchissaient la ligne des dalles noires incrustées dans le pavage.

L'empereur entrait dans la salle des Perles.

Les belles et nobles filles groupées comme une cohorte d'anges derrière l'auguste Euphrosyne l'adorèrent. Elles se relevaient pâlies par l'attente du sort, lorsque le basileus ayant tiré de sa manche une pomme d'or, les rougeurs de la honte passèrent sur presque toutes les faces. Théophile apprit alors le sens des dernières paroles du patriarche. Elles reconnaissaient le serpent du souterrain m gique.

La colère posséda l'empereur.

Sous les bandelettes gemmées de la cou-

LA PxVRADE AMOURECSE 231

ronne, les nobles filles aperçurent les durs sourcils se froncer; et elles frissonnèrent dans leurs robes à grands plis, roses, bleu de mer, ou vertes, telles qu'une file de peupliers saisie par l'élan de la brise.

Théophile se dirigeait droit à Icasie, dont le col admirable portait le signe même salué déjà par l'ardeur de ses lèvres. Avec un rire ironique, il lui montra la pomme, disant : « Il est entré beaucoup de maux dans le monde par une femme, cette Eve, que tenta le serpent... » Elle, de ne se déconcerter point et de répondre par ses lèvres perverses, sous le sourire ombreux de ses yeux savants... « Il est encore plus de bien, par elle, dans le monde, corps du serpent... » Ainsi pensaitelle, grâce à l'à-proposde la réplique, séduire la fureur du basileus.

Mais Théophile, piqué de tant d*audace, se détourna ; puis, ayant continué la revue

de la cohorte, il offrit la pomme d'or à Théodora qui n'avait pas rougi.

Aussitôt, ayant perçu un signal de l'empereur, les moines eunuques se précipitèrent sur Icasie et la recouvrirent d'un grand voile noir. Elle était vouée à Dieu.

Au dehors, les hérauts, montés sur les balustres des balcons, entre les chevaux de bronze qui soutenaient les étages supérieurs, proclamaient impératrice des Romains Théodora de Paphlagonie, petite-fille de Michel, empereur.

Le peuple répéta la proclamation. Les enfants jetaient en l'air leurs souliers de couleur et les capitaines s'empressaient de détruire les couronnes tressées au nom d'Icasie...

Quand la nouvelle Despoina parut sur la place, les mules de sa litière foulèrent un tapis de roses, de violettes, de lys. Les buccins sonnaient. Les cloches dansaient joyeusement dans les campaniles.

A la cour de l'empereur Manuel, qui fit tant subir de mésaise aux soldats croisés de Conrad l'Allemand, vivait son cousin Andronique, dont l'esprit et le courage suscitaient la jalousie des courtisans.

Il advint qu'il parut à une bataille dans son costume de tournoi, revêtu seulement d'une armure légère et d'armes émoussées. Il les disait bien suffisantes pour vaincre les ennemis du nom romain.

Il prétendit aussi que Dieu n'ayant rien créé sans raison, que l'homme étant ii 1 i-

mage de la divinité, la forme du corps humain devait tenir l'excellence par-dessus les autres formes. Il disposa donc ses cohortes selon la figure d'un homme, avec des bras pour envelopper, une tôte pour parer au choc, des jambes pour aider l'action des bras.

Après cela, devant ses soldats enthousiasmés d'une si belle logique, Andronique parada, portant, pour cotte d'armes, une longue veste tissée à l'aiguille par une main d'amante. Pour casque, il avait un simple bonnet courbé en toile d'or.

Mais les gens de cour reconnurent bien que cette veste sortait des mains d'Eudoxie, fille d'un frère de Fempereur. Et ils allaient de rang en rang, pour annoncer la défaite. Gomment la Très Illuminante Pureté dont la sainte face paraissait en broderies miraculeuses sur les étendards pourrait-elle offrir la victoire à une armée dont le chef affichait ainsi, à la fois, l'inceste et Tadultère. Car

Andronique avait pris récemment épouse.

Ses amis accoururent pour l'avertir de ce propos. Des murmures frémissaient sur le front des troupes. Même on vit des légionnaires ternir avec leur haleine la croix incrustée sur les écus, afin que le signe de Dieu se voilât devant le crime.

Mais Andronique, sans se déconcerter, chevaucha par devant les insulteurs. « C'est la coutume des sujets de suivre l'exemple du Maître, cria-t-il. Moi je ne dors qu'avec la fille de mon cousin, le César défunt. Le basileus dort avec la fille de son frère... Gardez-vous de me blâmer, vous deviendriez coupables de lèse-majesté... »

Et il repartit jusque ses cohortes, en remplissant l'air d'un rire sonore.

Ses paroles accrurent le scandale. Cependant, nul n'osa répliquer, afin de ne point mêler le nom de l'empereur à des invectives.

L'armée semiten marche avec, pouravant-

garde, les cohortes d'Andronique, manœuvrant par la plaine comme un corps d'homme qui eût rampé.

Et ce fut une étrange chose, dont l'ennemi s'ébahit lui-même. Ses coureurs les prirent de loin pour la forme réelle d'un géant couvert d'écaillés miroitantes et qui se bombait sur les hanches des collines, ou se creusait au fond des vaux.

On allait prendre contact, lorsque les trompettes de Byzance retentirent. L'armée s'arrêta net selon l'usage. A l'arrière-garde une femme accouchait ; et, par respect pour la mémoire de Bethléem, il était interdit aux troupes de manœuvrer pendant ta naissance d'un chrétien.

L'ennemi profita de l'arrêt, reconnut la position, se posta fortement entre deux collines abruptes où s'appuyaient ses ailes ; et quand, l'enfant venu, Andronique lança ses cohortes, il arriva que les bras du corps gi-

gantesque rentrèrent instantanément dans les épaules fictives, que le tronc se replia sur les jambes, que la tête se réfugia dans le ventre. Andronique demeura seul entre les deux lignes. Le choc avait rompu l'harmonie de la figure tracée par les rangs des cohortes.

Comprenant quel ridicule lui incomberait après ce désastre, il fut pris d'une extrême fureur, et, sans plus réfléchir, se rua sur l'ennemi avec ses armes de tournoi. Tapant de droite et de gauche, en aveugle, il plongea dans le flot des Sarrasins. On ne vit plus que son bonnet en toile d'or et parfois les naseaux de son destrier tout mousseux d'écume. Tant il sut férir les païens, qu'il rencontra tout à coup le roi infldèle, surpris au moment où il montait à cheval. Andronique, se jetant à bas de sa monture, courut à lui, i'étreignit à pleins bras, et le porta contre terre...

Autour d'eux les gens s'étaient enfuis; d'autres repoussaient un retour offensif des Byzantins ; et le paladin grec se trouva seul, les genoux sur le torse de l'infidèle qui râlait.

Là-bas les courtisans de Manuel et les stratèges, occupant la plus haute colline, regardaient le combat impromptu. Andronique se jugea suffisamment racheté du ridicule. Sans faire plus de mal au triste roi terrassé, il reprit au galop la route de son camp.

Malgré un si beau courage, on lui reprocha l'imprudence de sa tentative. Les Byzantins, en définitive, avaient été vaincus. On lui imputa la défaite. On le chargea de chaînes.

Ramené à Constantinople, il fut enfermé dans une grosse tour construite à pic sur la mer. La fuite lui parut impossible. Ayant médité quelques jours, il inventa cependant un moyen de tromper les gardes.

Les murs avaient une grande épaisseur.

Andronique descella quelques pierres et se

ménagea une sorte de guérite dans la muraille même. La nuit où son travail secret prit fin, il s'enferma dans cette guérite et replaça les pierres vers la face intérieure, telles qu'on avait coutume de les y voir.

Au matin, les gardes cherchèrent partout leur prisonnier. Si habilement il avait eflacé les traces du labeur, qu'ils ne purent deviner sa retraite. Il entendit fermer les portes du palais où s'érigeait la tour. Il perçut le galop des courriers retentissant sur le pont.

On portait dans les provinces la nouvelle de l'évasion. Sa tète allait être mise à prix.

Enfin, vers le soir, il reconnut les voix grêles des eunuques, et des pleurs de femme. On referma la porte du cachot. Les pleurs de femme persistèrent. Bientôt, il distingua des exclamations familières, des sanglots amis. C'était son épouse Zoé qui, accusée sans doute de complicité en cette évasion, le remplaçait dans la tour.

Lentement, pour ne pas effrayer la craintive épouse, il dérangea les pierres qui les séparaient. Par une fissure il Taperçut. Sans toucher aux aliments mis près d'elle, Zoé s'était étendue sur le matelas de pourpre et elle pleurait dans sa chevelure pâle; et elle toussait, et elle sanglotait éperdument.

D'un coup, Andronique abattit le pan descellé de la muraille et se dressa. Mais à sa vue, Zoé s'évanouit d'épouvante, et quand, maîtresse de ses sens, elle le revit à ses pieds, elle lui cria : « Va-t'en, spectre malicieux ; ombre affreuse de mon cher Andronique.

Sans doute est-il mort à présent ; et toi tu n'es qu'une figure de l'enfer... Au nom du Seigneur, je te somme de te dissiper... »

Andronique la persuada par le bon moyen. A des signes certains, elle reconnut vite que c'était là son cher époux, et sa fougue. Il l'aima tant qu'elle ne douta plus de sa réalité.

LA l'ARADE AMOUREUSE 241

Ainsi vécurent-ilsplusieurs jours. A l'aube, Andronique rentrait dans sa cachette ; et les eunuques ne pouvaient obtenir aucun aveu de la bonne épouse.

Peu à peu, la surveillance faiblit. Les eunuques aiment les dés et les bavardages. Pendant un crépuscule, au moment précis où l'on ouvrait la porte afin d'apporter à la captive le repas du soir, Andronique se glissa hors du cachot, de la prison...

Malheureusement, ces gardiens de femmes sont fureteurs. Ils ne tardèrent pas à s'étonner parce que Zoé ne donnait plus les signes qui notent une femme exempte de grossesse. Ils l'examinèrent, constatèrent sa maternité prochaine et l'apprirent au basileus.

Bien qu'on fût sûr de leur mutilation, Manuel les fit décapiter, par soupçon de magie. Leurs tètes glabres ricanèrent aux créneaux de la tour mal gardée.

Peu après, Zoé enfanta librement. Au ion-

demain des couches, l'empereur Manuel reçut de son cousin ce billet-ci :

« Andronique, enfermé par ta justice, s'y dérobe, non sans te laisser, pour que tu exerces ton droit, un Andronique encore. La taille diftère, sans doute, mais le cœur est même, et le courage égal. »

Perloni, chirurgien de Syracuse, épousa Béatrice, fille d'un marchand drapier, qui avait acquis beaucoup de bien à fournir de pourpoints seyants la noblesse de son pays. Le jeune praticien se trouva fort aise de la faveur que Taccorte héritière lui avait offerte. Il remplaça ses chausses usées par de neuves et de belles, et arbora un manteau de velours noir à galon d or, qui lui donna très vite de la réputation.

A cause de sa meilleure mine, les gens de condition l'appelèrent à leur chevet ; et

comme, en ce temps, les rapières sautaient toutes seules du fourreau à la plus minime querelle, Perloni eut tant de bras à bander, tant de plaies à laver, tant de nobles épidermes à recoudre, qu'il se put acheter un cheval. Ayant, par sa promptitude et son savoir, remis en vie quelques seigneurs d'importance, on lui concéda le droit de porter l'épée. Dès lors, dans les rues de Syracuse, le signor Perloni chevaucha en manteau de velours, avec une longue colichemarde pendue à son flanc par vingt petites courroies élégamment cloutées de cuivre. Son page marchait derrière la queue de la monture, muni de la trousse et des fioles médicinales, et sitôt qu'il était bruit de rixe ou de bataille, le chirurgien trottait vers le lieu de la rencontre, prêt à secourir les adversaires par son office.

Sa jolie humeur et son physique plaisant le rendirent chérissable à ceux dont il écar-

LA TARADE AMOUREUSE ^V\

tait la mort. Les chevaliers le traitèrent eu ami dans les fêtes de leurs hôtels. Il fut de leurs buveries et de leurs chasses.

Béatrice s'enchanta de Ja fortune nouvelle ; mais le chirurgien négligeait un peu sa femme. Une contessina qu'il avait obligée de sa bourse pour quelques dettes de jeu lui ouvrit ses draps. Gela Tenorgueillit de tromper les maîtres. La petite Béatrice, ronde, grasse, si vive, eut beau Tenoeiller avec émoi,, il ne daigna point rompre le serment fait à sa maîtresse de ne plus connaître les caresses conjugales.

L'épouse enrageait.

Une nuit où la contessina avait congédié Perloni plus tôt qu'à l'ordinaire, il aperçut, en rentrant chez lui, des lumières insolites. Dans le vestibule, la chambrière dormait. Réveillée d'une bourrade, elle s*épouvanta de sa venue et s'enfuit en criant de toutes ses forces : « Il signor ! Il signor î » En sou-

levant les portières, il découvrit soudain le neveu de Tévêque et Béatrice dépourvus de chemises.

— Hé ! Monseigneur, que faites-vous céans?

— Tu le vois, maraud : je t'honore !

Perloni tira sa colichemarde. Le neveu de

révêque dégaina sa rapière. Béatrice reprit ses voiles. Les lames cliquetèrent. L'amant s'écroula, tandis que du sang moussait sur la blessure triangulaire de sa poitrine.

Aussitôt, Perloni quitta Syracuse. La vengeance judiciaire de l'oncle eût trop menacé sa vie.

A Naples, où il se rendit, l'existence ne lui fut guère heureuse. Ne pouvant faire connaître son passé de chirurgien à la mode, par crainte des espions, il subissait un sort misérable. Le menu peuple auquel il donnait des soins le payait mal.

Parmi ses malades, il y avait de pauvres

filles de joie que rongeait le mal napolitain. Il en soulagea beaucoup, et le succès de ce genre de cures le servit près du monde galant. Il commençait à mieux végéter, quand l'autorité ecclésiastique obligea l'une de ses patientes à opter, sous huit jours, entre l'exil et le mariage, afin que cessât le scandale de ses mœurs. Un cardinal avait perdu chez elle jusque son anneau mis au jeu.

Perloni la fit rire et fut choisi. Il hésita bien d'abord. Mais la courtisane avait une chevelure aux ruissellements fauves, et des Cassettes pleines de ducats. Sa beauté le tenta presque autant que sa richesse ; car il ne se consolait point de ne plus aller par les rues en somptueux manteau, de ne plus boire avec des gentilshommes, de ne plus effaroucher du trot de son cheval les marchands et les écoliers.

Il céda, se dit veuf, donna son nom à la dame. L'or des ducats et l'or de la chevelure

se mêlèrent dans ses mains contentes. La courtisane Fadorait. Elle effaça de sa vie les habitudes de débauche, et devint subitement la plus sage épouse que Ton pût connaître.

Même, elle se dévoua tant pour son mari qu'elle résolut de le laver de leur commun déshonneur. Ne l'ayant pas averti, afin de dissimuler son mérite, elle le mena, un matin, devant le couvent de Sainte-Marie. D'abord, Perloni s'étonna du cortège religieux, de l'abbesse avec sa crosse des grands jours, de l'autel illuminé. Mais il suivit sa femme qui, du sourire le plus aimant, l'invitait à regarder en silence.

La chapelle était remplie par la meilleure noblesse de Naples, en habits de deuil ; et Perloni reconnut là ceux des seigneurs que l'on nommait les anciens amants de la courtisane. Ils lisaient dévotement dans des livres d'heures reliés à leurs armes. C'était un spectacle sévère. Perloni fut conduit jusqu'à

LA PAILVDE AMOUREUSE 249

un trône recouvert de housses en soie violette. La messe commença. Quand la minute de l'offrande fut venue, l'épouse se leva du carreau où elle était agenouillée aux pieds de son mari. Quatre religieuses la vinrent prendre. Elle se plaça sur la première marche de l'autel, sous la bénédiction de l'officiant, et là, tirant de son aumônière un écrit, elle lut:

tt Le Seigneur m'a fait la grâce de toucher mon àrne, par le moyen du cher époux que sa Providence m'envoya. Je viens renier ici le passé de ma vie folle, prier ceux qui partagèrent ma débauche et mon immondice de me pardonner, espérant que l'exemple de ma pénitence les ramènera eux-mêmes à la vertu. Les biens mal acquis qui me furent dévolus, je les ai dépensés pour ce joyau; et j'en fais hommage à la couronne de la sainte Vierge Marie. Je lui livre aussi ma chevelure comme offrande, pour renonciation de mon péché. Un

an et un jour, je mènerai la vie des saintes religieuses ici présentes, et seulement alors, mon cher époux, je me rendrai à votre amour, purifiée des souillures anciennes... Partez, et dans un an, à pareil jour, me venez reprendre... Adieu... »

Perloni resta stupide. Il regardait le joyau scintillant dans le plateau des offrandes et la gerbe de la chevelure fauve qui y tombait sous le ciseau d'une novice. De grosses larmes enflèrent ses yeux, car il pressentait que la misère allait de nouveau lui échoir. Sa femme ne tarda point à disparaître derrière les grilles du chœur, pendant que les musiques religieuses sonnaient triomphalement. Alors il se vit entouré par les gentilshommes qui vinrent lui marquer leur admiration pour ce miracle de convertir une telle Magdeleine; certains, très émus, pleuraient.

Force fut bien à Perloni de jouer le rôle

imposé par cette conversion impromptue. Il reçut les éloges, le front haut et grave. Mais, le soir, quand il se trouva devant son hôtel vendu, l'escarcelle légère, il ne se résigna point à demeurer pauvre, dans une ville qui Tavait connu somptueux et arrogant.

Il se joignit à une troupe de soldats marchant pour revoir le lion de Saint-Marc. Le apitaine était lui-même Vénitien. Il venait de se battre à la solde du pape pendant deux années. Maintenant, la guerre finie, il fallait reprendre du service contre les Turcs. Le chirurgien s'acoquina parmi ces gens de guerre. La déroute de ses espoirs faisait son âme douloureuse ; aussi ne se dérobait- il point trop aux arquebusades que leur bande eut à essuyer sur les terres de Toscane. Le capitaine succomba. Perloni lui prit ses papiers et commanda ses compagnons. Tour à tour battus et vainqueurs, pillant et fuyant, déployant de rouges drapeaux d'incendie sur

252 LA TARADE AMOUREUSE

les villages, forçant les filles, et poussant les bestiaux hors des étables, ils réussirent à atteindre les frontières de l'État de Venise.

Dans la ville, le chirurgien retrouva la femme du capitaine et lui annonça le veuvage.

Si bien il la consola, qu'elle s'éprit de sa prestance. Perloni ne parlait pas hors de mesure. Elle ignora qu'il avait passé deux fois l'anneau nuptial; et lui, très coquet, ne se rendit pas aux vœux de la dame avant la consécration du mariage, car elle possédait six mille écus.

Mais après les noces, elle ne consentit point à le favoriser de son argent, au gré de ses désirs. Il dut inventer un moyen d'ébranler la fermeté de l'avare. « Ah ! carissimo, disait la dame, le soir, ne m'accompagnerezvous pas dans ma chambre? — Non, Anna- Maria, je me sens las... — Carissimo! la chair me brûle... je t'aime 1... — Fermez

LA PAILVDE AMOUREUSE 253

votre robe, Anna-Maria, vous ne sauriez me convaincre par votre lubricité... — Garissimo... me voici à tes genoux, viens au jeu d'amour ! — Vous ne m'aimez point... Non... Anna-Maria... Une femme qui aime son mari nelui refuse pasdurementvingtmalheureuses pistoles, comme vous le fîtes ce matin... — Garissimo ! — Montrez que vous me chérissez. — Garissimo ! contentez-vous de dix pistoles et abreuvez ma soif de passion. — Pour cette fois encore, Anna-Maria, je me contenterai; car je suis fol de vous, par saint Marc î »

Les six mille écus se consommèrent de la sorte. Ensuite, Perloni s'en fut à Rome, dans l'espoir de rencontrer une nouvelle aventure conjugale et fructueuse. En peu de temps, il séduisit une quatrième fiancée. Mais, comme il sortait de l'église à la tète du cortège nuptial, il reconnut dans l'ombre d'un pilier le mauvais rire du neveu de l'évéque de Syra-

cuse, mis à mal par sa colichemarde, quatre années auparavant, sous les yeux adultères de Béatrice.

Presque aussitôt, d'ailleurs, les sbires l'entourèrent. On l'enferma au château Saint-Ange et il comparut, le surlendemain, devant Sixte-Quint lui-même. La sévérité du terrible pape lui était mal connue. Ne pouvant nier le crime de polygamie, le chirurgien crut se tirer d'affaire par l'affectation d'un scepticismeenjoué... «Que Votre Sainteté m'excuse, dit-il, mais aucune de ces dames que j'essayai ne me satisfit, et la dernière même, dont je ne goûtai que l'apparence, m'a lassé déjà... Que Votre Sainteté ordonne qu'on me lâche, et je me mettrai à la recherche d'un parti convenable. »

En achevant ces mots, il vit blêmir les courtisans. Un silence lugubre épaissit l'air de la salle, au lieu du rire qu'il attendait. Le pape s'accouda dans sa simarre et, le regar-

dant bien en face, de ses yeux durs, lui dit : « En ce monde, mon fils, il n'y a pas évidemment suffisance de femmes pour votre choix. Je vais donc vous envoyer là où votre fantaisie aura meilleure aise... »

On le ramena dans la prison... mais non dans la première cellule; il fut conduit dans une autre, toute tendue de noir. Un autel y était dressé entre des cierges. Des pénitents en cagoule Texliortèrent à bien mourir.

Perloni se comprit perdu... et l'audace s'éclipsa de lui. Le lendemain, il fallut le portersur une civière vers le lieu d'exécution. Quand le bourreau s'en empara, il semblait quasi mort. L'instrument de supplice était la mannajaj sorte de guillotine pourvue d'un couteau suspendu par une ficelle que coupait l'opérateur au moment suprême. Le couteau s'abattait alors. Mais il n'y avait pas de lunette à la machine. Le patientdevaitsemettn' lui-môme à cheval sur un h'".- <\ .'i.inîr,»

à plat ventre, le cou tendu contre le bois. Le chirurgien n'eut pas la force d'étreindre ce bois pour se maintenir dans la position favorable, et le couteau tomba si mal qu'il lui entailla seulement une partie du cou. Alors, devant la hurlée de la foule, le bourreau tira une lame de sa ceinture et il scia longtemps la tête du polygame, dont le sang inonda l'échafaud. Le peuple pâlissait en criant...

L'abbé de Prisesvertes était un malin et poupin jeune homme aux dentelles exubérantes. Les tripots ne l'attiraient pas moins que l'église, et les gardes franraisesramusaientplus que les chantres. Sa figure ronde, rose, épanouie dans la poudre de la perruque, donnait un air de joie aux compagnies essentiellement moroses. Il eût débauché un janséniste.

La main était preste vers le fichu des fdies ou Tenjeu étalé sur le tapis franc par un gentilhomme étourdi qui négligeait un instant d'y voir. Depuis quelques années déjà,

i258 LA PARADE AMOUREUSE

le scrupule avait délogé de son âme ; et s'il avait tiré quatre ou cinq fois la petite épée suspendue, malgré la défense épiscopale, dans les basques de son habit, le guet seul en avait connu la pointe.

Il advint que Prisesvertes se toqua d'une danseuse, venue par hasard avec des roués au Palais-Royal, afin de les regarder perdre des louis. L'abbé la su ivit j usque son carrosse, quand la compagnie se retira, et il arracha le flambeau des mains du valet afin qu'elle remarquât son office. Mais la danseuse ne daigna pas lui sourire; et se tournant vers son cavalier, elle lui dit : «Hé, marquis, ce noiraud est donc de ta maison ? »

L'abbé eut beaucoup de douleur et de surprise. Son monde le goûtait fort d'ordinaire. Il retourna de mauvaise humeur à son logis, sinistre chambrette qu'un Picard lui louait à la nuit lorsque nulle dame n'avait ouvert ses draps aux plaisanteries ecclésiastiques

Le cas était d'ailleurs rare; mais ce soir-là Prisesvertes n'eut même point l'idée d'aller apprendre si le cœur et la couche de sa lingère Aminte restaient libres.

Il ne s'endormit pas. Il se mit à bayer aux étoiles. La fenêtre s'ouvrait entre les tuiles sur une rue étroite où les fondrières reflétaient dans leurs eaux deux réverbères inanimés qui se balançaient au bout de leurs chaînes transversales. Entre les cheminées et les flèches des pignons, la lune courait la prétentaine avec des chats en délire. L'abbé passa la nuit devant ce décor de deuil. Mais lorsque l'aube éclaircit le ciel, il tenait un madrigal et une résolution. Il écrivit les vers où le sourire d'Iris intincelait de rime en rime ; puis, rejetant l'espoir de convaincre la dame de ses prestiges personnels, il choisit ses dentelles les plus exubérantes, assura son ciiapeau sur les marteaux de sa perruque, s'enveloppa d'un ix^'st»' »!••''< -l.'-î-i.'' .|:.n< i,.^

plis d'un vaste cape, et partit à la conquête des pistoles nécessaires pour couronner l'amour.

Au tripot, les valets éteignaient les cires. Peu de joueurs restaient encore autour d'une dernière banque. Prisesvertes s'approcha.

Le manieur de cartes raflait les enjeux sur une passe de cœur. Les perdants regardèrent leurs montres. On se leva pour le départ.

— Têtebleue ! monsieur, voilà un beau coup, et tel que j'en vis rarement, s'écria Prisesvertes en prenant le bras de l'heureux joueur qui gonflait d'or sept ou huit bourses en soie rouge; et l'abbé multiplia les révérences, les compliments, les souhaits de joie. Il sut vite que le gagnant était un tabellion de Rouen, venu par le coche d'eau à Paris, afm de régler certaine afl'aire. Le bonhomme exultait ; sa grosse face, résiliée d'une honnête couperose, se marquait de béatitude. Jamais il n'avaitenune heure, et si facilement, acquis tant de biens.

— Ah ! monsieur l'abbé ! Je vais pouvoir acheter la terre de Brebierne ! le domaine de mon seigneur lui-même. . Monsieur l'abbé ! . . . Mon Dieu ! fit-il tout à coup ; c'est très mal de gagner de l'or au jeu... et vous devez, ce me semble, me blâmer fort... Mon confesseur me l'avait si formellement défendu...

Prisesvertes eut une seconde d'ébahissement. Le bourgeois, en carrick zinzolin, demeurait devant lui, bouche bée, revenu soudain à sa conscience épouvantée du diable...

Que l'on prît au sérieux son caractère d'abbé, et dans un tel endroit, Prisesvertes en eût éclaté de fou rire s'il ne s'était avisé de tirer un honnête parti de l'aventure. Aussitôt il changea de ton. Mon Dieu î oui, il s'était donné la mission de venir reprendre les âmes en détresse perdues dans les mauvais lieux, de les rappeler au salut... Ainsi, chaque matin, il visitait les tripots et les maisons de filles pour gagner des cœurs à

la sainte dévotion... Le péché de jeu n'était pas un grand crime, pourvu qu'on se repentit incontinent et qu'on se privât de la récidive. Il fallait demander à Dieu la grâce de se démettre une fois pour toutes de cette folie ; sinon la Providence punissait l'homme cupide, en lui faisant perdre tout son argent.

— Ne vous plairait-il pas, monsieur, que nous allions ensemble demander cette grâce pour votre âme et votre fortune, à la prochaine église, afin que Dieu vous conserve votre gain?

— Si fait! monsieur l'abbé... je donnerais même une offrande et j'allumerais un cierge.

Ils marchèrent par les rues, sous la demiclarté du petit jour. Les cloches sonnaient timidement dans la bruine. Le carrick zinzolin allait par devant malgré les flaques, avec, aux poches, les mains que l'on devinait prudemment crispées sur les grosses bourses de soie rouge.

Gomment Prisesvertes les aurait-il, ces obèses petits sacs d'or? Il regardait les poings considérables, bossuant les basques du carrick... et déjà l'église était tout proche, avec son aveugle et ses pauvresses rangés sur les marches, offrant leurs sébiles, leurs moignons, leurs plaintes...

Le tabellion ne se dessaisirait pas volontiers desespistoles... Et l'abbé vit s'éloigner, dans son imagination, l'image de la danseuse et lui rire moqueusement le fin visage.

Soudain, il aperçut, à la devanture d'un fripier, deux mains de cire faites à la perfection et blanches, et armées d'ongles très pareils aux siens...

— Monsieur, dit-il au tabellion, allez devant, s'il vous plaît... je vous rejoins... II faut que je parle à ce brave fripier, dont la femme trépassa l'autre dimanche.

Les mains de cireprovenaientd'uu iii« .liu: (Topérn. 'f »'II»'< t>vni<Mit été commandées

pour une pièce où Ton coupait, au dernier acte, les poignets du traître. L'abbé les acheta moyennant un prix modique.

Il eut bientôt retrouvé son pénitent, s'agenouilla près de lui en étalant les plis de sa vaste cape ; puis, saisit de la main gauche les deux poignets de cire, les fit se joindre en posture de prière, et les sortit du manteau. — Faites comme moi, mon frère, joignez les mains, adressez au Seigneur votre meilleure oraison.

Le tabellion tira de la poche ses mains gardiennes, avec quelque regret ; cependant, il se plongea dans la ferveur des patenôtres, mêlant son murmure à celui du prêtre.

Prisesvertes, de ses doigts libres, souleva légèrement la cape et palpa la poche voisine. Une bourse lui vint en possession ; il la fit passer dans son habit... puis une autre... A ce moment, le tabellion crut sentir bouger les pans de son carrick ; mais un regard porté

sur les mains strictement dévotes et polies lui donna de la confiance. L'abbé mena bien la troisième extraction de bourse... et son âme s'illumina...

— Souffrez, Monsieur, dit-il alors, que je passe de l'autre côté. Je n'entends point les répons que vous faites à nos litanies, étant sourd de cette oreille-ci... Celle-là saisit mieux les sons...

Il passa près de la poche pleine ; et, avec une suprême délicatesse, mit les poignets de cire en sa droite. La gauche tira une à une les bourses restantes horsducarrick zinzolin, et l'abbé s'alourdit de leur poids. Mais il eut une fête dans le cœur...

— Monsieur, je vous laisse, pour aller convertir une pauvre huguenote, qui agonise près d'ici. Continuez vos prières... II ne ni'étonnerait point qu'un miracle les exauçAt, vous délivrant de la perdition... Je fiai rr. j.;ir ma foi, un miracle...

Là-dessus, Prisesvertes s'esquiva. Incontinent, il courut chez la danseuse. Les bourses pleines l'annoncèrent. Elle lui donna un peu de volupté en échange.

Par crainte du ridicule, le tabellion préféra croire au miracle. Une main céleste l'avait, assura-t-il, soulagé de l'or de perdition, ainsi que l'avait prédit l'abbé. Il le conta partout. Ce lui valut la clientèle des dévots de Rouen. En ce temps-là, ils étaient légion. Il advint qu'il gagna mille fois plus qu'il n'avait perdu. Car le ciel récompense toujours les hommes de foi.

Aux plus rougos semaines de la Terreur, la vie n'avait point cessé de réjouir les esprits indifférents ou les hommes accoutumés au plaisir. Les boudoirs des courtisanes gardèrent des intimes. La rumeur des émeutes n'interrompait pas les propos de galanterie. On se déshabillait autant que sous le régime déchu. Même le bataillon des femmes aimantes se renforçait alors de personnes peu vulgaires se prévalant du cataclysme politique pour penser que la fin du monde était la fin des mœurs; que, d;H)< nu \o]

trouble, il importait, selon la fréquence des assauts, de succomber autant que les vieilles coutumes.

Parmi ces dames d'accueil, Irma de Saint-Avenaure eut les draps les plus célèbres. Beaucoup de conventionnels se reposèrent dans ses bras du travail de la guillotine. L'austère Saint-Just, qui avait débuté dans la vie publique par un volume de vers sottement licencieux, gagna un fort caprice, à la voir. Il devint l'assidu de ses beautés, et comme lui-même excellait par le visage et la taille, elle lui rendit une fougue pareille.

Mais il avait la jalousie farouche. Dès les premières heures de l'intimité, il exigea que nul ne fût admis au partage des privilèges qu'il s'arrogeait. Irma lui en fit le serment, avec l'audace naturelle aux Èves les plus dénuées de vertu. Saint-Just reçut le serment, non sans pompe, dans l'attitude romaine à la mode ; et, sûr de la constance de sa mai-

LA PAMDE AMOUREUSE 209

tresse, il écrivit quelques vers tendres, tout en aidant Roljespierre et les Jacobins à multiplier, par des meurtres et des exils fructueux, les biens nationaux destinés à enriciiir le bas commerce de la province.

Irma cependant ne se lassait point de cueillir de la félicité en maintes occasions. A la terrasse des Feuillants, elle rencontrait de magnifiques capitaines qui la suivaient jusque l'alcôve et démantelaient son corsage. Irma y prenait beaucoup de joie. Mais elle avait aussi de Tamour-propre ; et elle ouvrait avec grâce ses écharpes aux tendresses des hommes en situation, à quelques ci-devant cachés chez leurs fournisseurs sous des noms d'emprunt et dont elle consolait la perpétuelle angoisse de mourir.

Saint-Just ne s'en doutait point du tout. Il estimait qu'Irma ayant l'honneur de lui prêter ses chefs-d'œuvre physiques, elle devait craindre la profanation de les offrira d'autres.

Cette assurance amusa beaucoup la dame.

Elle se piqua au jeu. Chaque jour elle écorna sa fidélité si habilement que Saint-Just n'en conçut pas de soupçon.

Le soir, quand, revenu de ses besognes politiques, il lui contait en phrases déclamatoires les progrès de la vertu instaurée par la République, elle prenait l'allure flatteuse de l'écouter, mais son imagination errait bien ailleurs.

Elle songeait aux caresses vives du hussard qui l'avait prise en berline, et comme il lui avait serré le col dans les cadenettes de sa perruque, en jurant des «peste, ma belle ! » et en éraflant les étoffes de la robe sur l'or des boutons et la laine des brandebourgs.

Ou bien elle se pâmait au souvenir du jouvenceau plein de parfums, les jambes gantées dans une exacte culotte, et se rappelait les sanglots de plaisir qu'elle avait laissés dans les dentelles du jabot, entre les

pointes excessives du gilet g-orge-dc-pigeon.

Saint-Just continuait de dire avec volubilité, avec sévérité. Il vouait à l'indignation publique les complots des suspects et Taudace des traîtres qui livraient la nation à l'étranger, et il s'exaltait, découvrant un avenir de béatitude et de vertu, où les hommes s'étreindraient dans un seul baiser égalitaire, après que la sainte guillotine aurait émondé des mauvaises volontés et des durs égoïsmes dans l'arbre de fraternité.

Ainsi il croyait la prendre, l'halluciner dans son propre rêve, la rendre toute semblable à lui, âme de son âme, éblouie par le miracle de ses grands desseins.

Irma de Saint-Avenaure appartenait à une famille de noblesse provincial*'.

Fort jeune, elle avait épousé un hobereau sans fortune et joueur, qui l'avait laissée trop à elle-même! Lorsqu'il eut mangé la dot, elle dut solliciter un emploi pour lui auprès

des hommes de la cour. Dans ces démarches, elle avait perdu sa pudeur, car c'était coutume alors qu'il n'y eût point de solliciteuse rebelle aux galanteries des ministres ni de leurs officiers.

Elle avait donc été, tout d'abord, en réputation parmi les gens de la cour, que ravissaient ses qualités licencieuses et son rare esprit.

Cette réputation lui avait valu la vogue parmi les conventionnels. Ils prétendaient paraître aussi bons juges en matière d'atticisme, et ils venaient auprès d'elle chercher un brevet de bonnes façons, rivalisant en toutes qualités avec leurs adversaires royalistes.

Saint-Just, lui, se flattait de ramener cette âme à la stricte vertu ; et il allait par le monde prêchant sa victoire, la donnant en exemple : « Il émanait des âmes républicaines un tel souffle de vertu que les plus frivoles des

femmes, à les connaître, reprenaient des mœurs pures. »

Irma se réjouit quelque temps de cette parade; et puis ce lui donna de l'ennui. Les grands airs de son amant et le ton de supériorité qu'il lui infligeait la crispèrent. Elle gagea avec certains de ses amis de lui jouer un vilain tour. En vain on l'avertit de prendre garde ; en vain on lui annonça comme terrible et même mortelle la colère de Saint-Just. Elle ne s'en obstina pas moins dans son projet. Pareille à cette sultane enlevée par un géant et qui, durant le sommeil de ce génie, se livrait aux passants pour montrer ensuite à son maître l'anneau du dernier favorisé et le rendre fou de fureur, Irma exigea de chaque galant admis en sa couche une signature de constat apposée sur une longue bande de parchemin. Lorsque la liste se trouva notablement fournie, la coquette la laissa traîner comme par mégarde dans les

tiroirs des meubles jusqu'à ce que Saint-Just la découvrit.

Mais Teffet fut bien autre qu'elle l'avait présumé. Le sectaire s'imagina que c'étaient là les signatures de gens conjurés pour la perte de la nation. Il s'empara de la liste et fut à la Commune réclamer l'enquête et l'échafaud, pressant les commissaires d'envoyer des gendarmes et de prévenir l'accusateur public.

On alla chez Irma. Elle accourut, et, au mépris de son propre sort, elle avoua tout à Saint-Just, sa fourberie et son audace. « Non, maîtresse cruelle, dit Saint-Just, je ne yous croirai point. Vous pensez, en vous livrant seule à mon courroux, détourner de ces hommes la colère du peuple. Vous vous trompez. Quelle que soit ma douleur de vous vouer à la mort, vous y marcherez, mais avec eux, et vous répandez en vain l'infamie sur votre nom. Ce sacrifice, digne d'un grand

cœur, n'épargnera pas aux fauteurs de C(»iiiplots la justice de la nation... »

Pendant deux jours, il y eut, à Paris, cinquante honnêtes gens dans l'angoisse. Enfin, les nombreuses personnes qu'Irma de Saint- Avenaure avait mises dans la confidence éclaircirent le fait. P]t Saint-Just, très penaud, dut se rendre à la vérité.

Cette Irma de Saint- Avenaure vécut jusque sous la Restauration, très entourée par de nombreux amis qu'elle choisissait dans tous les partis. Elle avait assisté à bien des hommes. Et cela lui donnait de la conversation. .

Les chambellans sortirent de la chambre des Sphinx en affectant des mines discrètes. Le vieux ministre des affaires extérieures, courbé dans sa redingote, cherchait son portefeuille laissé, vide, sur un des fauteuils en velours violet. Longtemps, je me gardai de toute interrogation, sûr, maintenant, que le mariage de la princesse Wilhemine était chose officielle, définitive, espérant encore, toutefois, dans ma pauvre tête bourdonnante, que Ton allait me dire d'un visage indifférent, mais d'un cœur charitable : « Le roi de

LA TAILVDE AMOUREUSE 277

Tliessalie épouse la Polonaise ; à cause tic la dot autrichienne. Son Altesse Royale reste à Karlstadt... »

Devant moi, le silence persistait. La galerie des Maréchaux, ses cuivres dorés, serpentant des cimaises de porphyre aux caissons peints du plafond, ses dalles de mosaïques, ses fenêtres rondes ouvertes sur rOcéan vert et baveux du Nord, ses tables d*ébène et d'ivoire, ses statues blanches, ses vases énormes à paysages ; tout cela me parut se ternir dans une tristesse.

Je perdis peu à peu Tespoir, en voyant disparaître par les balcons et l'escalier des Héros, le groupe des chambellans qui me saluèrent d'un sourire lointain. Le ministre, son portefeuille retrouvé, y entassa des paperasses... et son secrétaire, un très jeune Allemand d'Heidelberg, s'empressait vers le grand homme osseux, squelette déjà couronu»'* d'une petite laine blanche

floconneuse, en haut de sa tête d'oiseau.

Gomme je m'approchais, il se retourna vers le bruit de mes éperons; et, lentement, les lèvres un peu tordues, m'annonça la fatalité... « Le roi, dit-il encore, pense à vous, je crois, pour cette affaire de Sumatra.. . Iriez- vous volontiers. Monsieur le duc ?... »

Les pierres de l'escalier des Héros sonnèrent longtemps sous les pas traînants du vieillard, sous ceux solennels du secrétaire. J'entendais mon cœur retentir. Le sang gonflait, semblait-il, mes oreilles épaissies. L'Océan, aussi, enfla sous le ciel de nuages...

La petite porte où l'enlèvement d'Europe était sculpté, s'ouvrit tout à coup. En robe de mousseline blanche, ses cheveux comme un cable d'or lié sur sa nuque, Wilhemine me regardait de ses vastes yeux fixes et rouges. Elle étendit ses bras d'enfant par un geste de douleur, de résignation, et ses mains aiguës retombèrent. Nous nous re-

trouvâmes sur le balcon. L'Océan hurlait, se contournait dans une écume de suif.

— ... Partez à Sumatra, Dimitri..., et puis vous prétexterez... je m'arrangerai... Avant un an, jour pour jour, je vous attends à Bœtique... je serai telle qu'aujourd'hui : la même. Jurez-moi, Dimitri, sur votre parole ducale... Vous y serez?...

Bien que petite et pale, elle me parut aussi haute que les impératrices des fresques, nos aïeules byzantines.

Par une superstition, elle saisit un miroir de poche en or qui ne la quittait pas. Ayant dévissé la lame du couvercle, elle la ^^arda, me remit au contraire la glace... « Vite, prenez. C'est notre entrevue dernière. Dimitri, jamais un liomme, roi ou empereur, avant vous, ne me possédera. L'héritier de Tliossalie sera de notre sang... Je vous aime pour l'éternité... Ne brisez pas la glace; rapp(.rtez-la pure et intacte... Dès que j'aurai pu y

mirer ma figure, l'image sera pour vous pure et intacte... l'image etmoi... Dimitri î ! »

De toute la force de ses bras menus, elle m'étreignit, malgré les brandebourgs et les décorations de mon dolman. Une douleur ineffable se dressait dans ses yeux d'eau, pareils à des fantômes; et je sentis alors qu'auprès de son amour, le mien était presque de la parade...

Ce fut à une escale du paquebot que je lus dans les gazettes européennes le détail des fêtes nuptiales. La triplice, par cette alliance, acquérait un poste diplomatique et militaire, de premier ordre, sur la route de Gonstantinople. Wilhemine sauvait l'avenir autrichien du double aigle slave. Et je pensais à sa folle promesse, sa promesse haineuse contre tous ces diplomates qui la jetaient aux bras du prince de Gratz, devenu roi des Thessaliens, à la suite des guerres serbes, pour pacifier et organiser les finances du pays balkanique ;

en réalité, pour faire échec à l'extension du panslavisme.

« Non, avait-elle prétendu... malgré le nom autrichien, un Russe comme vous, Dimitri, replacera les icônes dans la Sainte- Sophie de Byzance, reprise aux Turcs. Votre sang, le sang des basileus, votre religion, la religion des patriarches orthodoxes grecs, triompheront à la Corne d'Or. On couronnera le tsar, le descendant des Césarissas, dans le palais Bucoléon reconstitué ; et ce sera notre fils qui accomplira l'œuvre... »

Pendant que les nuits orientales scintillaient sur les flots fendus par la proue du steamer, je me rendis peu à peu au scepticisme et à l'ironie de mes habitudes parisiennes. Le roi deThessalie, LudwigdeGratz, un colosse de cuirassier, ù la face perdue dans un fleuve de barbe, à l'esprit comblé de sciences, séduirait bien vite la petite princesse Wilhemine. Épouse, elle l'était déjà,

sans doute. Car nous demeurons, hommes et femmes, de pauvres bêtes esclaves des aveugles instincts... et soumises à la beauté harmonieuse, après tout, des fatalités...

J'en vins à sourire de la jeune fille, qui, pour se venger de la contrainte politique indifférente à sa vie sentimentale, se promettait, malicieuse, de trahir la plus forte puissance du monde, en donnant à une âme slave la clef de Byzance, en offrant une maternité adultère au sang grec. Gela me ravissait, et le sort des empires me parut un motif bien mince d'opérette.

Le petit miroir enchâssé d'or resta cependant suspendu par une chaînette à mon cou. Mais beaucoup d'images s'y reflétèrent à leur gré, durant les heures voluptueuses : depuis celles de ces filles qui portent les cimes de leurs seins dans des rondelles d'argent, jusqu'aux faces enfantinement hiératiques des Javanaises aux mains de rythme.

Cependant, Tannée révolue, je me smlis très désireux de jouer la scène du retour. Il me sembla que ce me vaudrait un très grand charme de constater l'embarras de la reine Wilhemineau souvenir de nos enfantillages. Je partis pour le pays thessalien.

Vers la fin de l'automne, j'arrivai dans la capitale. Bœtique est une de ces villes semiorientales où des gens habillés de vert et de rouge, où des femmes en coiffures de velours perlé coudoient les fonctionnaires en redingotes européennes et des dames vêtues à la mode de Vienne.

Le roi Ludwig me reçut avec une joie profonde. A Paris, nous nous étions fort connus avant qu'on le couronnât, et nous avions usé beaucoup de notre jeunesse dans les mêmes alcôves, autour des mêmes tables, derrière les mêmes portants des petits théâtres.

Dès que l'étiquette le permit, il m'emmena vers le fumoir. La reine ne s'était pas encore

montrée. Il la dit souffrante, morose, exaspérée par la vie étroite et forcément parcimonieuse de la cour minuscule. Point de ressources financières ni de plaisirs intelligents, ni de personnes spirituelles. On mourait d'ennui au fond de ce palais, semblable à une maison parisienne du quartier de l'Etoile.

« Et notre peuple, donc ! ajouta-t-il en levant ses bras énormes au plafond illustré de nuages lilas et d'amours charnus. Je comprends Néron. Vous savez, mon cher duc, que Néron, d'abord, aborda le pouvoir, l'âme avide de donner le bonheur aux Romains. Seulement, entre le monde et lui, il y avait le Sénat, les proconsuls, les rhéteurs, les tribuns, les édiles, les prétoriens, tous ceux qui s'engraissent de la misère des pauvres. Il essaya de briser leur égoïsme sournois. Le peuple idiot gronda pour la défense de ses tyrans. Tant de stupidité découragea Tempe-

LA PARADE AMOlRErSl-.

reur. Il prit le troupeau romain pour ce qu'il valait, une âme vile propre aux expériences de psychologie. Il voulut voir la limite de son abaissement, de sa servitude. Il lui enfonça la douleur et Taffront dans la chair, afm de connaître sa sensibilité. Par moments, il expédiait, pour sa joie propre, un sénateur ou un chevalier aux bêtes du cirque. Ah ! mon ministère radical, duc Dimitri !... Il me manque un cirque, des licteurs... des tigres... »

Nous causâmes ainsi, pendant la première nuit tout entière. Le désespoir habitait Ludwig de Gratz. Vers la fin de nos propos, il parla de la reine comme d'une personne rude, dédaigneuse, humiliée de connaître les marchands vils, les cuistres ignobles, à qui le peuple thessalien vouait son suffrage.

Quand je le quittai, vers Taube, je l'aimai fraternellement. Son àme savante, outrée de la bassesse des hommes, criblée de douleurs, me saisissait.

Chez moi, un Arnaute de la garde avait remis une lettre de Wilhemine. Je dus sauter à cheval, galoper vers les bois où elle disait m'attendre.

Au cœur de la forêt rousse, elle m'accueillit. Son amazone de velours vert bruissait sur les feuilles mortes. Elle renvoya d'un geste l'Arnaute qui tenait son hunter...

« Je veux me mirer, dit-elle... Dimitri, montrez la glace... »

Je déboutonnai mon col... elle s'approcha, svelte et jeune ; la même, évidemment ; la même.

Nous nous promenâmes dans la rouille de l'automne. Quelles confidences ce furent! Pendant trois mois, Wilhemine, fidèle à sa haine et à sa passion, avait mêlé au breuvage de son mari une drogue qui rend les hommes sans force pour aimer. Honteux, se croyant à jamais maudit de la nature, le roi Ludwig avait renoncé à l'espoir d'une race légitime

issue de Wilhemine et de lui... « Et maintenant, Dimitri... me voilà pour toi, intacte et pure. Le miroir, dis, il est resté intact et pur de toute image? Dis... duc Dimitri, un hoir grec mènera les orthodoxes vers Byzance?... Le miroir est-il, comme moi, intact et pur?... »

Elle souriait, adorable, altière... Elle prit la glace, en approcha ses lèvres... Alors, je songeai à tant de femmes diverses qui y avaient penché leur beauté, à tant de souillures dont il s'était terni... et puis... pour voir... oui, pour voir... cequ'elledirait... Ah! j'ai voulu voir ce qu'elle dirait, cette extraordinaire et royale amante ! J'ai voulu voir de la douleur la briser aussi... cette frêle fille des empereurs... Et do mon fouet, je fis voler le miroir en éclats...

« Ne mettez pas vos lèvres, reine, criai-je, sur l'onde de ce miroir où s'abreuvèrent tant de lèvres courtisanes î... Ah! vraiment...

Vous me croyez capable, ainsi que vous, de trahir le roi Ludwig et l'honneur et l'amitié. .. Parbleu ! vous qui n'avez pas osé m'aimer jusqu'à n'être pas reine... jusqu'à ne pas vous prostituer pour une couronne... Ainsi, vos devancières au miroir se prostituèrent... Intacte et pure, vous ne l'êtes certes pas plus que ce miroir, et, comme lui, vous voilà brisée de douleurs, vous voilà en éclats de perles brillantes, vos larmes... En vérité, reine, en vérité, vous êtes bonne pour le vulgaire et la foule, non pour notre âme noble et ducale. . . En vérité, reine de Thessalie î . . . » Et avec des rires sauvages, imités des fantastisques Allemands, j'enfourchai mon cheval, je piquai des deux vers la ville.

Après des mois d'expérience, l'aveugle finit par choisir, entre les trois ponts, celui du péage. II décida de s'y installer quotidiennement.

Tous trois mènent les gens de la ville vers les usines enfumant la rive droite du fleuve. Les travailleurs et les camions suivent les deux voies gratuites. Mais les messieurs des forges, les ingénieurs, les comptables affrontent la cabine du péager. Four un sou, ils se flattent de n'être point confondus parmi les palclols V(;rdis, les attelages

lourds, les capuchons, la fumée des pipes.

Établi sur un pliant confortable, l'aveugle mendiait à Taise. Une chaude couverture grise protégea ses genoux contre l'air. Ses pieds ne quittaient pas la chaufferette. Les oreilles bandées de tricot, les mains enfouies dans les moufles, il végéta doucement.

Car il se rappelait sans tristesse les taloches subies pendant les années d'enfance et de clairvoyance, les tortures diverses du temps d'apprentissage, toute l'existence antérieure au bienheureux accident qui l'avait enfin exempté de la douleur du travail. Il savourait sa nuit.

La vie coulait autour de lui, uniforme et brutale. Vers certaines heures, il entendait retentir l'afflux des camions roulant à travers les ponts voisins. Ou bien le courant des travailleurs envahissait les voies gratuites, et cela grondait comme les eaux jaillies subitement d'écluses ouvertes.

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