XVI
La fille se dressa au faîte du talus. Si longtemps elle avait marché, pour atteindre ce lieu solitaire, que la ville, derrière elle, s1lluminait déjà contre le soir d'automne. Au fond du rempart gisait Ut fruit de son ventre, Têtre vagissant dont la grimace verte persistait à sa mémoire ; et ses doigts gardaient la crispation naguère maintenue sur le cou mol du nouveau-né. Elle pensa, par besoin d'excuses : « Il aurait tant souffert! »
Tout de même, la certitude de la mort stupéfiait son âme. Une question imprécise,
immense, se développa, pour la meurtrière, daas le ciel, qui se fleurissait doucement d'étoiles. Avec la main mise à son front, elle releva une mèche folle, comme si cela eût été le seul voile obscurcissant le mystère.
Le brouillard rouge étendu sur la rumeur des rues, sur les voix pesantes des cloches et les lueurs des dômes, évoquait le contraste d'une multitude de vies affairées, peut-être heureuses. Des chapelets de globes électriques brillaient à la face somptueuse et sombre de la capitale.
Et, de son cœur profond, elle s'entendit appeler : « Alexandrine ! » La modulation traînante, douce, pourquoi résonnaitelle à travers les souvenirs des années, pourquoi ?... Ainsi sa mère la nommait jadis, cette mère qu'elle revoyait nettement se roidir dans la mort, en une aube de juin. L'enfant avait alors ouvert la vitre, croyant que le soleil régénérerait de son or le blond
de la chevelure plaquée aux tempes de la défunte. L'astre avait ricané glorieusement contre les murs décrépis.
De cette mort-là jusque ce meurtre-ci quel unique chemin d'horreur ! Les images du temps vécu tournaient ainsi que des corbeaux sur la fille.
Elle redescendit vers l'agitation des foules. Les avenues gardaient encore des musiques, des lampions, des ivrognes. Alexandrine marchait fermement, sans savoir sa route. Elle espérait de la fatigue un sommeil noir où ce jour sombrerait enfin. Son logis était au bout de la ville à traverser.
Cependant, dans une rue déserte, la peur l'étrangla. Il lui parut que les chairs du petit cadavre restaient à ses doigts gluants. Elle regarda ses mains écarquillées. Une ombre pesa sur sa nuque. Le frôlement de ses cheveux épouvanta sa face. Pour se fuir, elle poussa la porte d'une taverne.
« Il faut s'aimer les uns les autres, proclamait un homme jeune à des gens assemblés là. Si nous savions nous aimer, nous cesserions de travailler pour les luxes et les courtisanes, et nous produirions de tout notre cœur, afin que ce monde mange selon sa faim et dorme chaudement... Ne soyons pas, en nous haïssant, les complices des riches, ni des menteurs, ni de ceux qui tuent sournoisement le peuple avec l'arme sûre de la faim... Aimons-nous donc, compagnons, pour la liberté de vivre!... »
Et les gens approuvaient d'une rumeur contenue. L'homme semblait pareil aux prophètes : il portait, comme le Christ, une barbe rousse et des cheveux longs; sa blouse blanche ne différait pas beaucoup non plus de la tunique légendaire. Alexandrine l'écoutait, surprise de sortir de sa terreur.
Il décrivait toujours la haine meurtrière des riches. Il dit les milliers de travailleurs
LA PARADF vM.MnrrsF- ;{|7
tués dans les usint.^ pai ia unnuit- du plomb, la phtisie des forges, la toux des cardeurs, le poison de la créosote, et ceux, quatre-vingt-dix mille par année, qui périssent de désespoir et de faim, simplement. Contre cette haine, ne convenait-il pas d'opposer l'amour des humbles, de vaincre les riches avec la multitude des cœurs forts?
Quand il se tut, Alexandrine se glissa jusqu'à lui et elle lui murmurait : « Vous devez mentir, car porsonnr n'nimera jnmnis personne... »
Le prophète la plaignit : « Vous avez enduré bien du malheur ?...» demanda-l-il. Confiante, elle lui conta toute sa misère.
Elle précisait des heures plus particulièrement atroces, celle où, éconduite des fabriques à cause de sa faiblesse corporelle, de ses hardes trop minables, elle avait appris à vendre des épingles aux messieurs pn«Mnf<; et encore des galopades avec
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d'autres créatures que la police poursuivait. Traquée et polluée tour à tour, baignée par les eaux du ciel, giflée par la bise dans cette ville où les équipages filent en scintillant parmi les lampadaires de bronze et le marbre des colonnades, Alexandrine avait conçu en soi la haine.
Même elle s'était étonnée du Christ, ce Dieu qui aime et dont l'avaient instruite les religieuses du couvent correctionnel où on l'avait internée. « Vous parlez comme Jésus- Christ, vous, ajouta-t-elle. Mais vous parlez seulement. »
L'homme roux lui affirma :
« Je vous apprendrai l'amour... »
Prise d'une sorte de rage, soulagée de sa peur aussi en l'avouant, elle cria :
« Je viens de tuer, moi, de tuer !...» Doucement, il l'embrassa sur le pauvre visage hâlé, entre les mèches ternes.
Aussitôt, elle éprouvait une joie à s'avilir
devant lui, pour tenter son cœur, a lui découvrir sa honte. Placée comme servante par les sœurs, chez un marchand, elle avait vu, la sixième nuit, un garçon nu entrer dans sa mansarde, étouffer sa résistance sous Tétreinte d'un corps vigoureux et faire céder devant une telle ardeur la chair et l'instinct.
Enceinte, on l'avait rendue au hasard, au meurtre...
« Soyez ma compagne, proposa rhuimne; et vous aimerez autant que vous haïssez...» Elle le suivit.
En vérité, il vivait comme le Christ des religieuses. Il battait ceux qui comptent leur or et rudoient les pauvres. Par des invectives, il les chassait des lieux publics, sans craindre la prison. Au sortir des geôles, il reprenait son œuvre droite.
Avec lui, elle parcourut de longues rout4\s vers des pays où les grèves agitaient les mineurs et les forgerons. Lui, précliait
l'amour des pauvres pour les pauvres, la grande alliance contre la haine meurtrière des riches. Elle l'écoutait, ravie, dans les coins fumeux des salles de réunion. Les bravos révolutionnaires retentissaient sur ses entrailles comme des tambours de victoire.
Elle l'aima de toute sa jeune force, de tout son cœur obscur. Pendant un été, ils s'étreignirent heureusement. L'âme de la fille reconquit des candeurs.
Il sculptait chez lui des vases dont la vente les enrichit presque. La table se garnissait de compagnons appelant la nouvelle époque avec des chansons rugissantes.
Il arriva qu'Alexandrine entendit son amant lui dire : « Accomplis un sacrifice pour un compagnon malheureux. — Dis. — Ne vois-tu pas combien Charles te désire? — Que veux- tu? — Donne-toi. — Non ! — Je te le demande; si tu me chéris réellement, c'est-à-dire pour mon esprit : Va. »
LA PARADE AMOURFJISF ">1\
Elle résista deux semaines, par crainte qu'il ne voulût la tenter, ou pourvoir à une séparation. Ce Charles était velu comme une bête grisonne, déjà vieux ; et il lui manquait une de ses mains, prise autrefois dans les mâchoires d'une machine. En outre, il montrait de la rancune et dr l'envie conti-r !<'s compagnons.
a Où serait le sacrifice, répliquait l'amant, si sa perfection t'attirait? Notre dévouement le rendra meilleur. Tu mettras dans sa vie la lumière. Va, pour l'amour des pauvres. Nous ne pouvons pas, à cause de notre médiocrité, lui offrir une autre consolation.»
Recueilli chez eux, Charles y logeait. Un soir, Alexandrineconsentit; elle fut rejoindre le hideux mendiant. Sa peau frissonnait. Cependant elle colla ses lèvres sur la barb<» dure ; elle lia son corps jeune aux membres lors. L'hommes'assouvitavecundéliredebonheur.
La compagne lui répétait la phrase sainte :
« Il faut s'aimer pour la beauté de l'amour. . . »
Mais, par delà les cloisons, elle entendit bondir les sanglots de son amant véritable. Alors, elle comprit la grandeur de l'acte, et l'incommensurable magnificence de leur douleur double.
L'homme roux lui apparut plus ample que l'univers. Une nuit même, sa tête d'or étincela mieux que les astres épanouis sur les hautes plaines du firmament. Il monnayait son bonheur dans les mains des autres.
Aussi, les gendarmes, un jour, le prirent et l'emmenèrent, soldat. Gomme il refusa d'apprendre à tuer, on l'envoya mourir dans les sables d'Afrique.
La compagne ne cessa plus de sentir l'angoisse du chagrin étrangler sa gorge. La troisième mort l'enveloppait d'horreur. Elle évoquait sans cesse sa mère roidie, la grimace verte du petit étouffé par ses mains, le navrant sourire de l'apôtre emmené au supplice.
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Autour d'elle, des colères grandissaient. Les chants des compagnons appelaient le le destin sur les riches. Des palais sautèrent, des maisons, des casernes. Le peuple ne se résignait pas à périr sans vengeance. Des heures de feu brillèrent sur la capitale. Lo> visages pâlissaient de haine.
Elle fut l'amante de cette colère pour les corpspassionnés des compagnons. Elle souffla dans ses baisers le fiel de son cœur. Et cela lui fit une beauté. Ses cheveux la voilèrent plus somptueusement. Ses yeux s'agrandirent.
Ses mains brillèrent comme des flammes.
Elle allait par les faubourgs, attirant les hommes vers le parfum de sa poitrine ; elle les étourdissait d'amour. De sa couche, elle les envoyait à la vengeance. Chacun de ses baisers rententit en explosions, se marqua do ruines et de san^:.
Un soir, la compagne gagna les remparts de la ville ; elle se haussa par-dessus les
bastions, regarda le brouillard rouge étendu sur la rumeur des rues, les voix pesantes des cloches et les lueurs des dômes.
Le tonnerre jaillit soudain parmi les cliapelets de globes électriques brillant à la face somptueuse et ^sombre de la cité. Des flammes bondirent, drapèrent le ciel. Une épouvante passa dans la rumeur des rues. Les cloches se désespérèrent. Les dômes fondirent dans les effondrements.
La compagne crispa ses mains sur ses mamelles, et elle criait : « Voici, ville, la moisson de ce que tu as semé. Tu as labouré durement le champ de nos cœurs, et les épis de feu se dressent sur tes sillons. Car mes seins maternels taris par la mort du nourrisson, offrirent du moins à sucer la haine pour les bouches nombreuses de mes amants. »
Ghâleauroux. — Imp. A. Majesté et L. Bouchardeau.
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PQ Adam, Paul Auguata ffarie
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