INFLUENCE DE CERTAINS POISONS ('FABAC, OPIUM, ETC
Nous ne saurions passer sous silence l'influence de certains poisons, influence vraie ou prétendue, sur la production de la paralysie générale. Le tabac est de tous celui quia été le plus incriminé; nous n'avons pas l'intention défaire ici une longue étude sur son mode d'action, et à ceux qui désirent des données sérieuses sur cette question importante, tant au point de vue physique que moral et social, nous indiquerons le consciencieux et intéressant article de notre excellent ami et maître, M. le Dr Rouillard, dans
Y Encéphale (4). Bien des auteurs ont voulu trouver dans l'abus du tabac une des principales causes de laparalysie. Jolly (2) ne disait-il pas en 1869 à l'Académie de Médecine : « 11 y a lieu d'attribuer plus spécialement à l'abus du tabac la cause essentielle de la paralysie générale des aliénés, de cette maladie qui figure aujourd'hui pour plus de 60 pour 100 dans le chiffre total des aliénés i>. Nous avouons que les cas cités par cet auteur comme très concluants en la matière, nous ont paru laisser quelque peu à désirer au point de vue de la vérité du diagnostic. Lefebvre de Louvain soutient la même manière de voir, mais malheureusement sans apporter la moindre preuve à l'appui de son opinion. Les observations nombreuses de M. Rouillard nous prouvent au contraire qu'il n'y a pas en réalité de plus grands fumeurs parmi les paralytiques généraux que parmi les autres aliénés. C'est à peine si, après de longues investigations dans les asiles, tant privés que publics, ce dernier auteur peut recueillir deux observations, Tune de Kraft-Ebing, l'autre du DrVétault, où la paralysie générale semble uniquement due à l'abus du tabac. Aujourd'hui que l'abus de cette substance est entré malheureusement dans les habitudes de la majorité, nous croyons qu'il est bien difficile de faire la part exacte de son influence néfaste parmi les nombreux excès de tout genre auxquels se livrent les candidats à la paralysie gé-
1 Rouillard : Effets il u tabac sur l'intelligence et particulièrement sur la mémoire, in Encéphale. Année 1886 par "VI.
2 Jolly: Le tabac (t l'absinthe : Leur influence sur la sanlô publique, l'ordre moral et social, 1875.
nérale, c'est encore là croyons-nous, une question à l'étude, et il serait pour le moins imprudent de trop se hâter de conclure.
Nous ne ferons que glisser sur la question de l'opium. Nul n'ignore ses tristes effets : exaltation cérébrale, avec hallucinations, vivacité délirante de l'imagination à faible dose et au contraire amoindrissement des fonctions du bulbe (nerveuses et respiratoires) à dose exagérée. L'empoisonnement chronique par ce produit nous donne une ressemblance frappante entre ses effets et ceux de l'alcoolisme, surtout au point de vue moral (indolence, hébétude, dégoût du travail), ressemblance si intime, qu'elle permet de dire que les effets de l'alcool en Occident se retrouvent en Orient causés par l'opium. On a cru trouver dans les effets de ce poison sur les phénomènes intellectuels une cause déterminante de paralysie générale ; nous comprenons peu une opinion ainsi formulée, il ne faut pas avoir vécu longtemps au milieu des fumeurs d'opium pour s'apercevoir que chez eux la paralysie générale est on ne peut plus rare. On a pour le moins exagéré sinon créé de toute pièce cette influence déterminante nouvelle. Nous ne voyons aucune difficulté à admettre qu'un fumeur d'opium devienne la victime de notre maladie, mais nous en retrouvons la cause dans des influences morales de préférence ; c'est qu'en effet l'appétit de l'opium, comme celui de l'alcool, du haschich, du kawa, nous pourrions ajouter du tabac, qui se partagent U domaine de la sensualité, est fondé sur le besoin impérieux qu'éprouve l'homme de se créer une vie factice qui lui fasse oublier pour un certain temp>
les sévères et froides réalités de l'existence ordinaire. Notre conclusion est bien simple : nous croyons ces dernières substances vénéneuses incapables de produire à elles seules, dans la grande majorité des cas, une paralysie générale, bien entendu môme chez un prédisposé.