EXCÈS DE TRAVAUX INTELLECTUELS
Nous pouvions nous attendre à les voir citer en première ligne, l'élude des causes prédisposantes nous ayant montré que la paralysie générale faisait de préférence le choix de ses victimes dans la classe de ce que nous appellerions volontiers les travailleurs du cerveau. Loin de nous l'idée d'avancer que le travail intellectuel prédispose à celte maladie, non; pas plus que le travail des muscles ne prédispose à leur atrophie, à leur dégénérescence, etc. Au contraire, un travail modéré entretient les organes, et en cela le cerveau ne difïère nullement des autres parties de l'organisme. Ce que nous incriminons c'est la fatigue, l'excès. De même qu'un travail musculaire excessif, produit l'atrophie du muscle et le rend moins moteur, de même un travail intellectuel excessif doit fatalement diminuer la vigueur intellectuelle et produire, qu'on nous pardonne l'expression, l'atrophie cérébrale. Le travail exagéré du cerveau exige une nutrition exagérée et par suite des hyperhérnies souvent répétées de cet organe ; or, nous savons le rôle fâcheux, déplorable de ces congestions répétées.
Le surmenage intellectuel, puisqu'il faut employer le
mol de la situation, telle est Tune des grandes causes occasionnelles absolument incontestables de la paralysie générale. Nombreux sont les exemples de savants dont l'état mental déplorable ne relevait que de cette cause, tous les jours nous voyons succomber une foule d'intelligences ardentes qui ont sombré pour avoir trop présumé de leurs forces, et avoir franchi leur limite, en un mot pour avoir laissé leur cerveau se livrer à des excès de travail. En effet, chacun de nous a une puissance intellectuelle limitée, une capacité de travail qu'il ne peut impunément dépasser; jusqu'à cette limite tout va bien, audelà la ruine. C'est ainsi que nous voyons les esprits les plus éclairés frappés au moment même de leur plus grande activité à la suite de travaux excessifs, qui les ont épuisés. Celui qui se connaissant ou dans tous les cas doutant de lui, ne cherche pas à surcharger trop brusquement son intelligence, échappera au mal, celui qui ignorant de ses propres forces veut donner plus qu'il ne peut sera terrassé par l'effort donné. Mais encore cette puissance intellectuelle de chacun n'est absolument pas toujours la même, le cerveau d'une personne n'est pas le même suivant les différentes périodes de sa vie. Le cerveau s'use d'autant plus qu'il a travaillé davantage, et de même que le muscle, ce dernier ne peut constamment fournir la même somme d'effort. Le marcheur qui a omis de s'entraîner pendant de longs mois, et a négligé d'entretenir sa performance, est incapable, après cette période d'inaction, de fournir la même course dans les mêmes conditions qu'autrefois, ou s'il y arrive c'est par un effort considérable dont il se ressentira plus tard. L'acte intellectuel
ne diffère en rien de l'acte physiologique ordinaire, et le cerveau qui peut après entraînement fournir une certaine somme de travail ne le pourra plus après un long repos, du moins sans préparation préalable.
Mais si la puissance cérébrale d'un individu varie suivant son âge ou d'autres conditions, bien plus variable et différente est la capacité intellectuelle suivant les diverses personnes. Parmi les intelligences placées dans des conditions semblables, et s'occupant des mêmes études, les unes accomplissent la tâche avec facilité, les autres arrivent au même résultat, mais accablées et exténuées; les unes ont le travail facile, la conception prompte ; les autres sont des esprits lents, se donnant une peine infinie pour atteindre le même but. Ces derniers déploient une somme d'efforts entraînant la fatigue intellectuelle, ils souffrent par les parties faibles de leur faculté, ce sont des surmenés du cerveau. Si la course exagérée ou seulement prompte rend emphysémateux, c'est le cheval qui n'a pas l'ampleur thoracique suffisante ; si l'étude approfondie et le travail obstiné épuisent, c'est les intelligences les moins armées pour la lutte. Mais alors, que ceux qui ne peuvent pas supporter le combat l'évitent, que ceux qui ne sont pas taillés pour la course se contentent de marcher.
Nous ne pouvons passer sous silence la question de l'éducation, qui faisant partie des préoccupations intellectuelles, réclame également sa part de cette cause. Elle va augmentant chaque jour, avec des exigences nouvelles, augmentant constamment notre ambition, notre désir, de Bavoir, de briller, etc. Quel est le père qui ne rêve pas pour son fils une position libérale; tout le inonde désor- DaRicargère 3
mais veut être instruit, et se croit en droit de prétendre ù la suprématie intellectuelle, aussi qu'arrive-t-il, c'est que beaucoup se lançant clans la lutte sans armes, ou du moins insuffisamment armés, succombent victimes de leur téméraire audace ou de leur fâcheuse illusion. Quel exemple plus simple à donner en faveur de notre assertion que celui de la population du centre de l'Europe, la plus civilisée, mais fournissant aussi le plus de victimes à la paralysie générale ? Ecoutons plutôt M. Lefebvre de Louvain : « Les causes physiques de la paralysie générale peuvent se résumer en peu de mots: la fièvre de la vie moderne, ses ardeurs dévorantes, ses ambitions sans frein, ses douleurs y>. Tous les auteurs ont insisté sur l'importance de l'éducation comme cause de la maladie qui nous occupe. Calmeil se plaignait déjà de ses tristes effets en 1859, et M. Bail dans son Traité des Maladies mentales, après avoir démontré que l'éducation est une cause de fatigue cérébrale, ajoute à propos de la paralysie générale: « Il semblerait que cette maladie soit un tribut prélevé par la nature jalouse sur les civilisations trop avancées, trop éloignées de l'état primitif, et ce tont les sujets d'élite, les intelligences les plus distinguées qui subissent le plus facilement cette loi ; car ce ne sont pas les dégénérés qui deviennent tributaires de la paralysie générale, ce sont au contraire dans bien des cas de belles et puissantes organisations ».