‹ La pariétaire [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 2 sur 2 · LA PARIÉTAIRE. S · texte numérisé non relu

LA PARIÉTAIRE. S

centième fois, la candeur avec laquelle Posnic, automate réglé par trente ans d'habitude, oubliait ses supplications et entassait les bûches. Celui-ci reculant de face, tant sa politesse était grande, ouvrit la porte et disparut en fixant sur le jeune homme des yeux très purs, bleuâtres et humides comme le grès des fontaines.

« Cet homme, pensa Maurice, est plus heureux que moi! Il possède une maisonnette et un jardinet au fond de Montrouge, quelques petites rentes. On le rencontre le dimanche donnant le bras à sa femme. Elle est fière de sa robe de soie ; il a une belle redingote et un chapeau haut. Picard lui-même, le chef des garçons, qui est si rogue parce qu'il porte les fonds du Trésor, les jalouse! »

L'idée que Posnic était enviable lui fut insupportable. Cela lui avait toujours paru un malheur dé vieillir, et voilà qu'il désespérait de sa jeunesse enfouie sous d'inutiles paperasses, rivée à un labeur stupide. Depuis quatre ans, il grattait et salissait du papier. Quel avenir au bout? Commis d'ordre à cinquante ans? Souschef, peut-être? Ses goûts littéraires, sa seule consolation et son espoir, une collaboration

obscure à d'obscures revues, — imprudent qui s'en était vanté ; il lui était si facile de se taire 1 — l'avaient rendu suspect. Tant qu'il n'aurait pas réussi, et réussirait-il jamais?il inspireraità ses supérieurs une défiance où perçait l'intime froissement de le voir déroger à la hiérarchie, se placer sur un terrain où il redevenait leur égal, risquait même de les surpasser. Aussi ne pouvait-il se méprendre sur l'attention pressante dont l'honorait son chef; tant de fois il l'avait vu surgir comme un diable d'une boîte, dans l'espoir de le prendre en faute! Constamment, M. Mèffre de la Valoubre le faisait appeler. Carré dans un fauteuil, les pieds au fond d'une chancelière, une aigreur congestionnée sur la figure, ce Provençal moitié figue et moitié raisin, astucieux et bruyant, qui jouait de son accent comme un autre de la flûte, faisait montre envers lui d'une magnanimité perfide. Quand son sourire s'épanouissait, quand il déployait une de ces poignées de main qui semblaient donner en cadeau la terre entière, Maurice était sûr de voir une avalanche de dossiers s'empiler, sur ses bras tendus en crochet de hotte, jusqu'à déborder son menton.

— Un otre, mon ccr! un otre! Pechère! Et cet otre, qui a un vantrrre tout gonflé! Attendez, mon cer^ ce petit n'en pèse pas lourd. Bon Diou! Et Vhénorrme que j'oubliais! Va bien, mon ami. Le reste sera pour \z. proçaine fois.

Feignant de se replonger dans son travail, M. Mèffre, louchant sous ses sourcils de crin, riait dans sa barbe à voir Maurice empêtré de ses bras, luttant du genou contre la porte. Parfois un dossier s'écroulait dans le corridor. D'un bond, M. Mèlïre surgissait, et d'une voix de tonnerre :

— Outrrre! Quès aco, mon povre? Et avec une intraduisible bouffonnerie : — Ah! ces poûates^ la tête dans la lune !

Ces petites misères, M. Mèffre les variait à l'infini. Tantôt, d'un air désespéré, il obligeait Maurice à rester une heure de plus pour un labeur soi-disant jjrcssé; tantôt, quand il le savait en train de déjeuner dans son petit bureau, il l'envoyait chercher et l'invitait à attendre, sur une chaise, qu'il eût le loisir de lui donner du travail. Pendant ce temps, les misérables plats apportés de la gargote voisine se figeaient dans l'assiette, immangeables au retour; si bien que

Maurice avait dû se résigner à déjeuner dehors. C'est ce que voulait son chef, qui profitait de son absence pour monter chez lui et farfouiller ses papiers. Maurice le trouvait renversé dans son propre fauteuil, empestant le réduit des bouffées de son cigare; il faisait le bon apôtre :

— Et Vappêtite, pas moins, ça marche? J'ai monté les otres dossiers. Ah! mon cer, que je vous dise, Mossieu le Directeur m'a r(?/»rc»f^ que vous ne fermiez pas la. pân?ise de vos a. Et vos pouints sur les z*, mon ami ! Pouâte que vous êtes!... Et quand nous donnez -vous cette trrragèdie à la Comédie-Fançaise?

Ah! cette trrragèdie, inventée par lui, comme il s'en servait à la façon des clowns qui flagellent, d'une vessie gonflée de vent, l'écuyer de cirque ! Maurice l'aurait mordu !

Il descendit, de peur qu'on ne vînt le relancer. D'ailleurs, il fallait signer une feuille de présence. Ce n'est pas sans appréhension qu'il entrait dans ce qu'il appelait le « cabanon », où deux vieux collègues atteints de monomanie couvaient, accroupis sur leurs sous-mains, les accès terribles que provoquaient chez eux les changements de lune. Il entra en disant, sur

le ton de réserve dont il ne se départait jamais, autre grief pour quelques-uns de ses camarades, qui le taxaient de fierté :

— Bonjour, messi:eurs ; vous allez bien?

M. Masquin qui, gonflé de sang jusqu'aux oreilles, les yeux prêts à jaillir, se tendait à éclater, grogna un bonjour sans quitter sa pipe. Il fonctionnait avec une vélocité stupéfiante. Sa main gauche poussait le papier sous la main droite ramassée en tête d'oie dont la plume figurait bien le bec grinçant : — Coiia! coua! coua! De temps en temps, paf! la main sautait sur l'encrier; de temps en temps, pof! la pipe tombait, la tête se déclenchait, il crachait dans une cuvette d'eau posée au pied de la table; et trep! la tête, la pipe, les mains se remettaient en place, et les Coua! coua ! coua! criaient sur le papier comme une volée d'oies sauvages !

M. Rufle, lui, ne montrait qu'un dos de tortue noire, glacé d'usure et élimé comme s'il s'appliquait à polir au papier de verre le légendaire habit noir à queue de pie dont il s'affublait, de temps immémorial. Sous le couvercle de son pupitre où il s'était fourré en hâte, pour

ne pas voir qui entrait, il redressa peu à peu un crâne en mappemonde, sur lequel des linéaments de bistre montraient distinctement une Afrique noire, avec un peu d'Espagne. Dans cette face de cynocéphale triste, les yeux méditatifs s'allumèrent d'une petite lueur plus animale qu'humaine, tandis qu'il offrait à Maurice, de façon défiante, une gigantesque patte froide.

Sachant que le jeune homme ne l'écouterait pas, et le voyant s'imposer un masque impassible, le vieillard, incapable de renoncer à des explications qu'il jugeait indispensables, s'approcha en sautillant de M. Masquin; et là, il développa, pour la millième fois, ce thème : que, s'il n'avait pas répondu tout de suite au bonjour de M. Héquar, ce n'est pas qu'il se fût permis de manquer à M. Héquar, mais parce que, en proie à de cruels souvenirs que M. Héquar à son âge ne pouvait connaître... Sur ce leit-motif de la persécution grincèrent d'obstinées ritournelles, touchantes, si elles n'eussent été grotesques.

Resté un soufïre-douleur de collège, persécuté pendant des années par ses camarades de bureau, bafoué même par les garçons, en vain

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attendait-il sa retraite dans un service tranquille. Enragé des avanies subies, il en remâchait le fiel avec la fureur d'un singe qui broie une noix verte. Sa voix, d'abord humble, hachée de toux, s'enflait, par saccades, aux éclats. Ses gestes rares, puis tumultueux, se disloquaient. L'aura lui hérissait la face; pris de frénésie, il tordait aux entrailles un être invisible, l'aplatissait, le piétinait. Il se saisissait lui-même au bras, il se donnait du poing dans l'estomac, il se frappait la tête aux murs. 11 s'affalait dans un fauteuil, disparaissait sous son pupitre. On le croyait calmé. Il repartait, écumant, rauque. Ses basques de pie volaient, la chemise lui sortait^ des fleuves de sueur sillonnaient sur son crâne l'Afrique et délayaient l'Espagne. Il hoquetait. Il suffoquait. Tout lui remontait de sa lamentable existence : ses affres d'enfant laid (il montrait le trou d'une pierre, derrière son oreille géante) , ses souffrances de malade (il tirait une langue de dyspeptique incrustée de plâtre) . Dans un flot de paroles, passaient son célibat pauvre, sans amis, sans soleil; ses venues au bureau, ses départs furtifs, avant et après tout le monde;

sa peur enfin, sa peur morbide de rencontrer, dans le corridor, le garçon de bureau, vieux maintenant, qui lui avait fait de méchants tours, autrefois ! Etrangement lucide , pendant ce temps, pour que Maurice subît la crise entière, il restait sourd et aveugle à son insistance, l'évitait avec des adresses de gymnaste, se gardait de lui passer la feuille de présence, préalablement cachée, qu'il attendait pour signer, avant de remonter. Même scène tous les matins! On s'y était fait. On ne se dérangeait même plus pour venir l'entendre comme à la comédie. Seul, M. Mèffre de la Valoubre, terrifié dans son bureau lointain, à l'abri d'une porte doublée d'un matelas de cuir, se gardait bien de paraître et envoyait Posnic.

Ce jour-là, comme les autres fois, M. Masquin, sous la cataracte, écrivait toujours.

Mais bientôt, ainsi qu'il arrive aux maniaques, ce voisinage de folie l'excita. L'orage rouge couva sous son cou gonflé et son visage vultueux. Soudain il n'y put tenir, il se dressa, battit en maître d'armes le sol de ses escarpins plats : ses yeux flambèrent, sa bouche éclata comme un tromblon. Son dada était la poli-

tique. Ancien pion de brasserie, son horloge mentale s'était arrêtée pendant la guerre de 1870 et n'avait pu, du choc, être remontée. Il clamait des idées en retard de vingt-cinq ans avec une violence de prédicateur hystérique; et s'efforçant d'annihiler la voix de l'autre :

— L'Empire, monsieur Rufle , vous avez beau dire, l'Empire seul nous a mis dans ce gâchis! NapoléonlII ! — (il prenait par un bouton Rufle qui lui échappait) — Napoléon III et son plébiscite! Je vous ordonne de m'écouter, monsieur Rufle! ,Vous avez peut-être — (nuance d'extrême ironie) — voté Oui? — Moi, — (solennité concentrée) — j'ai voté Non! — (Avec fureur :) — Non! Quand je pense!... Troppmann, quel symptôme! Et Ils ne l'ont pas vu! — (Ricanement écrasant.) — Ils ne l'ont pas vu! ! Vous me direz : L'Autriche et l'Italie? — Elles nous plantent là, monsieur Rufle! Et elles ont, pardi! bien raison! A leur place, j'en ferais autant! Les bestiaux sont malades, il fait une sécheresse abominable. Ah! si les bombes Orsini!... Mais moi, monsieur Rufle, moi qui vous parle, — (il se campait pour la boxe) — j'aurais tout sim-

plement dit à votre Empereur : — Ah ! tu veux te battre? Eh bien, tiens! pare celle-là! Il se fendit. Son poing, de force à assommer un bœuf, manqua heureusement le vieux, qui sauta en arrière en vociférant :

— Tous mes malheurs viennent... d'Angoulême! — (11 se précipitait goulûment sur ce mot et s'étranglait comme d'une arête.) — J'ai souffert enfant à An-goulême ! — (11 prit son élan.) — Je ne veux pas qu'on m'enterre à Hhan'.-goulême! — (Il scanda.) — An!-gou!lême! m'a couvert d'opprobre! On me cassait des œufs dans mon chapeau! Haine à Angou- (son bras fit guillotine) — lême! — (Moulinet! Puis, dans un bêlement qui monta au ciel.) — Je dis et répète que j'exècre Haan-goiioulêcme ! Mort! mort! et mort a. An — (une pause) — goulême ! ! 1

Posnic entrait :

— Monsieur Rufle, M. Mèffre demande la feuille de présence.

La rage du vieux tomba. Il eut un rire crispé, et d'une voix d'accordéon qui rend le souffle :

— Ah! ah! très bien, je... certainement. Si vous voulez bien... hem! monsieur, hem!

monsieur Héquar, si signer? Voici la feuille!

Très, très bien, Posnic.

Il paraissait honteux. Maurice signa, put obtenir que Rufle, détenteur des dossiers, lui en donnât sa part, et se sauva. Derrière lui, les fous se remirent à hurler.

Une pitié l'étreignait toujours au sortir de là. Il réintégra son bureau et commença sa besogne par un pâté. Il gâcha du papier, dut changer de plume et faire l'éducation d'un bec neuf qui ne se liait pas à sa molle et impersonnelle anglaise. Sur son pupitre, essuyé une heure auparavant, se tamisait déjà une fine poussière. Elle tombait tout le jour, impalpable, du haut des cartons verts et du plafond noir. Elle agaçait les doigts et les ongles d'un fourmillement de velours ; c'est en vain qu'il se lavait plusieurs fois; elle revenait plus douce et plus tenace. A entendre sa plume imiter la scie sur la pierre, l'obsession des deux aliénés le hanta et , d'avance , la répulsion de leur inévitable contact. Forcé au début de partager leur « cabanon », il y avait presque senti la contagion le gagner. Aussi, lors d'un déménagement, avait-il tout fait pour obtenir cette

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pièce où il était sûr du moins, tant elle était petite, de rester seul. En étendant les bras, il touchait les vitres. En allongeant les pieds, il frôlait le mur. Bien que des émanations fâcheuses l'empêchassent d'ouvrir les fenêtres, bien que rôti, bien qu'asphyxié, bien que martelé de céphalalgie^ il tenait d'autant plus à ce pauvre coin que son chef avait essayé, sournoisement, de l'en déposséder.

Peu à peu, sa plume s'assouplit. Toute résistance s'use; ne le savait-il pas? Elle aussi prit le rythme et le pas. Bientôt courut, avec une régularité mécanique, son labeur. Il lisait les phrases et les recopiait sans en avoir conscience. A quoi bon, puisqu'on ne lui demandait aucune intelHgence? Copiste, il n'avait pas même la satisfaction du plus humble travailleur qui se dit que son effort n'est pas entièrement perdu. Il savait que les copies auxquelles il s'employait ne servaient absolument à rien. Mendiées, l'histoire était plaisante, par un des prédécesseurs de M. Mèffre de la Valoubre, auprès d'un chef de bureau ami, afin de donner plus d'importance à son propre service, et renvoyées de là en double expédition

à ce bureau qui les recevait par tolérance et, l'on peut dire, par charité, elles allaient moisir dans des cartons poudreux où jamais, jamais, personne ne s'avisait de les consulter.

Maurice écrivait, et la pensée, au bout du fil d'encre qu'il dévidait, s'envolait comme un hanneton captif, pas bien haut ni bien loin, assez, cependant, pour s'affranchir en partie de l'instant et du lieu. 11 faisait des rêves d'avenir, ou bien il déposait le bilan de son passé : une enfance heureuse et riche, puis, à la ruine et à la mort de son père, un internat rigoureux dans un lycée, et, au sortir des trois dures années de son service militaire, une place d'employé décrochée grâce à la protection d'un vieil ami de la famille, une place modique et que, cependant, il devait s'estimer heureux d'occuper, puisqu'elle s'ajoutait aux faibles ressources de sa mère pour leur assurer, en plus du pain quotidien, le petit intérieur honorable et les dehors corrects sous lesquels se déguisaient leurs soucis de fin de mois. Sa mère, — pour Maurice, l'idole, — jolie femme enlaidie par les chagrins, ne parvenant pas à comprendre que l'existence, qui l'avait tant choyée, se montrât rude, avait,

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en dépit d'un cœur bon, toutes les exigences d'un enfant et l'incurie d'une créole. Elle ne résistait pas à l'envie de courir au Bon Marché, le jour des appointements; elle rapportait des brimborions futiles, des déjeuners de soleil qui lui donnaient l'illusion du luxe. Ou bien c'étaient un petit pâté de foie gras, des fleurs chères. Le linge, pendant ce temps, jamais raccommodé, agrandissait ses déchirures aux mains de la blanchisseuse, et la femme de ménage, mal surveillée, faisait danser l'anse du panier. Tout cela, aux yeux de Maurice, n'eût rien été. Mais sa mère lui portait une affection tatillonne, inquiète, despotique. Dans le vide de sa vie, quand elle n'avait pas rempli par des visites le meilleur de la journée, elle l'attendait au logis, mécontente, prête à le harceler de jérémiades ou à se lamenter sur des maladies imaginaires. D'autres fois, elle rentrait tard, gaie, fiévreuse : elle avait vu quinze personnes. Et intarissablement elle racontait la nullité des propos et la méchanceté des cancans. Paraissait-il distrait, malgré sa complaisance à l'écouter, elle lui reprochait amèrement de ne point aimer, l'égoïste et l'ingrat ! sa pauvre mère :

elle, du moins, — et pour qui donc sinon pour lui? — entretenait des relations, cherchait à remuer le ciel et la terre, tandis qu'il s'entêtait, comme un ours, à ne pas vouloir l'accompagner dans le monde, préférait écrire tous le soirs Dieu sait quoi ! Des vers pour lesquels il fallait se prendre la tête dans les mains si on voulait les comprendre. La blessure faite, elle la pansait de baisers. Par revirement subit, elle exigeait qu'il lui confiât ses projets littéraires, elle implorait des vers; cette fois, avant même qu'il eût fini, elle se pâmait : — « Oh ! comme ils sont beaux, mon chéri, quel talent tu as ! » Le lendemain, saute de vent, migraine, bouderies, crises nerveuses. Puis des attendrissements, des regrets scellés par l'achat d'un abat-jour en tulle ou de gants de Suède clairs montants : — « Une occasion, si bon marché! » Avec tous ces contrastes, jalouse comme on ne l'est pas. A côté d'elle, il ne pouvait regarder aucune femme, jeune ni vieille. Jamais elle ne le laisserait se marier. D'avance, elle opposait toutes les exigences : « Une dot considérable; pas de belle-mère, autant que possible une orpheUne; pour la beauté, elle n'y tenait pas; la beauté

passe. Elle préférait une de ces figures qu'on ne remarque pas ! » Et pour bien marquer qu'elle n'abdiquerait jamais devant sa belle-fille, elle arborait des capotes roses sur ses cheveux teints au henné.

« Pauvre maman ! » soupira Maurice, qui en dépit de sa clairvoyance cruelle l'adorait.

La porte s'ouvrit, et, redoutable, avec gravité, le gros Bacque se montra. Il n'était pas de « raseur » pire. Il complétait, avec Lumunaire et le sous-chef Gricol, le personnel du bureau.

— Je vous apporte du travail, dit Bacque, Il réclame immédiatement ces deux copies.

Il, c'était le sieur de la Valoubre, que Bacque, avec une supériorité d'employé riche, désignait encore plus clairement en retournant son pouce sur l'épaule.

— Bien. Et Maurice s'empara des papiers en se disant : « Pourvu qu'il s'en aille, mon Dieu! » Mais Bacque, au lieu de s'en aller, le contemplait du haut d'un Himalaya de béatitude. Enorme et coquet, les bandeaux en accroche-cœur, une fleur à la boutonnière, des bagues qui entraient dans ses doigts de pâte, il

cuvait l'indicible extase d'un amour partagé. Bacque s'aimait, Bacque se vouait un culte ineffable, Bacque s'hypnotisait dans le miroir d'une incommensurable vanité. Quand il daignait descendre de sa montagne, c'était pour certifier la prépondérance de son moi, que personne n'égalait ! D'abord, il était beau, très beau, une académie du Louvre ! Il était d'une force de Turc. Et sa santé ? Il vivrait cent ans ! Du cœur? Personne n'en avait plus que lui! Spirituel avec cela, très intelligent, riche, parfaitement heureux! Charitable pourtant, généreux, prompt à tous les excès, incapable de les commettre, douceur d'agneau, colères de tigre, chantant à ravir; rien que quand il parlait, quel creux ! . . .

Et il dardait sur son interlocuteur un regard intense en modulant les effets d'une voix sombrée, partie du fond de la caverne, en élargissant sa poitrine comme Samson prêt à renverser les colonnes du temple. Bacque, d'après cela, était donc un imbécile? Pas du tout. Ce poussah enflé de soi apercevait admirablement les défauts des voisins, savait les rendre avec un don d'imitation très fin. Seulement, il était

rare qu'il lui restât le temps de s'occuper d'autrui.

Il emplissait la pièce , une ombre était tombée, sa respirration régulière et lente s'enflait et s'abaissait comme le flux et le reflux d'une plage. Énervé, Maurice releva le front. Bacque le contemplait; ils restèrent un long moment à se dévisager; puis Bacque, sans rien perdre de son olympienne majesté, daigna enfin s'ébranler et disparaître. Il ne resta de lui qu'un parfum trop fort de lilas de Perse.

Les copies achevées, Maurice les descendit chez M. Mèffre, qui par bonheur était absent; aussi, les laissant là, s'empressa-t-il de fuir. Il se heurta dans le couloir à Lumunaire, autre type de la collection, qui, une main derrière le dos, la tête de trois quarts, la lèvre impérieuse et l'œil fulgurant, s'évertuait à suggérer, par la caricature d'une face glabre et la silhouette d'un corps trapu, l'apparition saisissante de l'empereur Napoléon l". Lui aussi était une victime de la vanité, et il tirait la sienne d'une ressemblance qui, avérée, eût été grotesque, et qu'il jugeait subhme. Du jour où, par plaisanterie, ce rapin de Katz, qui devait quitter l'Ad-

ministration et s'illustrer bientôt comme caricaturiste, lui eut dit : « Mais, Lumunaire, avezvous jamais regardé le portrait de Napoléon I"? C'est renversant comme vous lui ressemblez ! » ce jour-là, Lumunaire avait découvert à sa vie un sens et un but. Ignorant jusque-là comme une carpe, il s'était mis à approfondir l'histoire du premier Empire, les mémoires, les libelles. Il s'était habitué à priser, il portait un chapeau mou auquel, rien qu'en le plaçant en bataille, il communiquait la forme du petit chapeau d'Austerhtz. Sa satisfaction était sans bornes quand on lui présentait un inconnu qui, ayant reçu le mot, paraissait tout interdit, cherchait ses phrases et balbutiait ; « Comme monsieur ressemble aux Bonaparte ! » Lumunaire n'avait pu renfermer en soi le secret d'un aussi prodigieux avatar; ses amis convinrent qu'il y avait là quelque chose d'extraordinaire, sa famille en tira quelque orgueil. En dehors de la persuasion qu'il réincarnait l'effigie du César corse et qu'un reflet de gloire le nimbait, Lumunaire était l'employé le plus exact et le plus consciencieux.

« C'est étonnant, remarquait une fois de plus

Maurice, à quel point la vie sédentaire, les habitudes de classement et les minutieuses besognes disposent l'homme aux manies grandes ou petites qui caractérisent telle variété d'originaux, les collectionneurs, par exemple! » Le sous-chef Gricol, avec sa tête pointue et ses cillements peureux, confirmait cette vérité par l'importance maladive qu'il attachait aux accessoires de son métier. Ses porte-plumes, ses crayons, ses encres rouge et bleue, ses grattoirs, sa sandaraque, différentes espèces de papier buvard et de poudre à sécher, et aussi le rond de cuir gonflé d'air que chaque matin il tirait d'une armoire à clef et remplissait avec une petite pompe pneumatique, tous ces objets constituaient pour lui une propriété exclusive et jalouse, qu'il préservait d'un tremblement de mains toujours inquiet, de défiantes moues et du bruissement d'un trousseau de clefs, comme s'il craignait que l'on entrât dans son bureau avec l'intention manifeste de le voler.

Une surprise attendait Maurice, quand il poussa la porte de son réduit :

— Vous! s'écria-t-il, stupéfait.

Une jeune fille se tenait debout, détachant

en sombre sa mince silhouette sur le vitrage, une ombrelle dans ses mains gantées. Comme elle était à contre-jour, il ne distingua que le sourire de sa bouche et l'éclair de son regard dont elle paraissait illuminée au fond d'un grand chapeau noir.

— Quelle bonne surprise !

En effet, c'en était une, et il n'en croyait pas ses yeux.

Elle répondit très vite, en rougissant :

— Maman est en bas; elle n'a pu monter parce qu'elle s'est donné une entorse . Elle attend dans une voiture. Elle a voulu que je vienne vous chercher. J'ai eu bien de la peine à vous trouver. C'est si grand! Tous ces escaliers, tous ces couloirs! C'est un vieux monsieur qui a eu pitié de moi et qui m'a conduite ici. Il m'a dit qu'il était votre voisin.

— Ah ! oui, le père Morus, murmura Maurice, qui connaissait peu ce voisin, mais qui le saluait toujours et qui avait été frappé par son air doux et malheureux ; ce brave homme avait perdu récemment sa femme.

— Un monsieur qui a une grande barbe grise ; il a été très complaisant.

Alors seulement Maurice vit combien elle était troublée, une flamme aux joues, la respiration courte. Et lui-même se sentit gêné :

— De grâce, chauffez-vous les pieds, prenez la peine de vous asseoir. Mais pardon, votre mère attend? Croyez-vous qu'elle soit inquiète?

— Oh ! — et la jeune fille eut un gai petit rire, — maman ne sait jamais la durée du temps. Elle a acheté un roman nouveau, et elle le coupe dans la voiture avec une de ses cartes de visite.

Maurice l'écoutait . C'était donc elle, bien elle?

Comme un coup de soleil éclaire un paysage et en fait apparaître toute l'harmonie, la route de peupliers, la plaine aux carrés verts, roux, jaunes, les tuiles d'un village, si bien que tout prend un aspect de vie insolite et neuve, ainsi pour lui les paroles d'Aline faisaient surgir de l'ombre un grand pan de souvenirs, des détails très précis de vie non oubliée, mais rejetée au second plan de l'âme, comme tout ce qui, hors d'atteinte immédiate, nous inspire le regret des sensations évanouies et le douteux espoir de les retrouver, palpables et frémissantes, sous la main. L'esprit, en certaines minutes intenses,

embrasse l'ensemble et la menue et infinie complexité des nuances. C'est par une vision semblable que Maurice, tout en savourant le délicieux émoi de se sentir seul à seul, à l'improviste, avec Aline, d'une façon aussi peu attendue que si elle eût jailli, en fée de théâtre, d'une trappe, put ramasser en lui la conscience éparse des liens vagues et doux qui avaient rapproché, si peu que ce fût, leurs vies deux ans auparavant. Les mères, amies d'enfance, séparées très longtemps, s'étaient reconnues au Bon Marché. Mme Héquar avait sauté au cou de Mme Ortégat, exigé qu'elle vînt dîner à la maison avec Aline. Pendant plus de six mois, une intimité expansive avait régné entre les deux femmes, une sympathie délicate avait fleuri entre les jeunes gens. Puis un refroidissement, dû aux sautes d'humeur extravagantes de Mme Héquar, espaçait les relations. Mme Ortégat, qui, après des revers de fortune, était venue chercher à Paris une place dans une administration de l'Etat, devait s'en retourner tristement sans résultat à Saint-Sever, auprès d'un frère riche et avare : c'est ce moment qu'avait choisi Mme Héquar pour se brouiller, sous

d'absurdes prétextes, avec son amie, au grand chagrin de Maurice et d'Aline. Depuis, il n'avait plus revu la jeune fille; mais bien souvent sa grâce vivace et ses purs yeux de primevère, l'exquise animation d'un visage où l'âme montait tout en feu, avaient attendri sa mémoire et ravivé les regrets que lui laissait l'inexplicable rupture des parents. Ne se réconcilieraient-ils pas? Mme Ortégat, dans une lettre adressée au bureau et en réponse aux souhaits qu'il avait cru devoir lui exprimer pour le premier de l'an, lui avouait que c'était son plus cher désir. Quant à Mme Héquar, pressentie par lui, elle avait toujours changé la conversation, ce sujet lui étant désagréable, parce qu'elle avait tort. Tout cela traversa, en quelques secondes, l'esprit de Maurice ; il comprit ce qu'avait de généreux et de méritoire la démarche de Mme Ortégat, de cordial l'apparition d'Aline.

Il balbutia :

— Combien votre visite me touche ! Que je suis reconnaissant à votre mère! (Il n'osa dire : A vous! Mais son regard parla pour lui. Il avait gardé un si exquis souvenir de leur liaison!) Mais cette entorse, c'est donc sérieux? Voulez-

VOUS que nous descendions? Je suis à vos ordres !

— Oh ! fit-elle, oui, maman s'est fait très mal ; elle est tombée en arrivant, dans l'escalier de la gare. Elle a dû garder la chambre huit jours. C'est sa première sortie !

— Comment ! Et elle ne nous a pas fait prévenir! Mais si ma mère l'avait su, elle serait accourue la soigner. (Il fut confus et balbutia, ne voulant pas accuser, ne pouvant non plus justifier sa mère.) Elle a tant regretté! Elle sera, j'en suis sûr, si heureuse jde vous voir! Vous ne repartez pas tout de suite?

— Ce soir, dit Aline. Nous avons nos billets pour un voyage circulaire ; le dernier délai expire au train de neuf heures !

Il s'écria :

— Ce n'est pas possible! Et ces dix jours perdus!... Pourquoi votre mère ne m'a-t-elle pas écrit? Non, n'est-ce pas, vous n'allez pas repartir ce soir?

Elle eut un sourire raisonnable et affirma :

— Il le faut. On nous attend à Bordeaux. Maman ne vous a pas écrit parce qu'elle voulait aller voir votre mère d'abord, seule, de façon

que... (à son tour, elle parut embarrassée, rougit encore), que... (elle releva les paupières et le regarda de ses yeux très purs, d'un bleu de fleur) vous n'ayez pas de chagrin si les choses ne s'arrangeaient pas selon son espoir. Elle n'a pu chausser une pantoufle et descendre l'escalier en s'appuyant sur mon bras que ce matin. Sa première, sa seule visite a été pour Mme Héquar. Nous venons de chez vous,

— Eh bien? demanda-t-il avidement, craignant qu'une incartade de sa mère (elle en était bien capable !) eût envenimé à jamais la brouille, espérant aussi une réconciliation immédiate, une bourrasque de larmes et de baisers.

Aline (il la trouvait plus jolie encore qu'il y a deux ans; son charme était devenu plus sérieux et plus profond), Aline dit simplement :

— Votre mère était sortie.

Il crut que, mal reçues, par délicatesse elle ne voulait pas se plaindre, mais elle ajouta bien vite :

— Nous avons insisté. Le concierge a assuré qu'elle était allée à Étampes et qu'elle ne rentrerait qu'à onze heures du soir.

Il poussa un cri, consterné :

— Mon Dieu! J'oubliais!

Où avait-il la tête? Elle avait dû s'habiller, en effet, après son départ et courir au train de dix heures. Elle avait assez maugréé sur l'obligation — mais pourquoi se l'imposai t-elle? — d'aller une fois par mois passer l'après-midi et dîner chez l'oncle Arsène, « un égoïste qui certainement l'oublierait sur son testament »!

— Ah! murmura Maurice, c'est trop bête! Justement aujourd'hui ! . . .

Il détestait le vieillard, qu'il jugeait commun et brutal. Et c'était pour l'aller flagorner que sa mère aurait manqué l'occasion d'effacer ses torts, d'embrasser une amie, de savourer ce que le pardon et l'oubli, la chaleur d'une tendresse perdue et retrouvée, ont de fort et de pénétrant !

— Oh ! comme elle regrettera ! murmura-t-il de tout coeur. Mais pendant dix jours ! Je n'en reviens pas ! Voyons ! Nous aurions pu nous voir! Votre mère n'avait qu'à me faire signe! Quels regrets vouliez-vous donc me laisser?

Aline ne répondit pas. Elle souriait. Il lui eût fallu avouer que sa mère, la bonne dame, venue à Paris dans les meilleures intentions, avait

perdu toute sa mansuétude, du jour où l'entorse l'avait paralysée dans une chambre d'hôtel obscure. Avec la douleur des massages que lui faisait, chaque matin, un médecin, dans l'ennui des longues journées qu'elle trompait en dévorant les livres d'un cabinet de lecture, toute sa rancœur contre les mauvais procédés de son amie s'était ravivée. Non, certainement, elle n'irait pas lui rendre visite la première ! Que Mme Héquar vînt confesser son irascible caractère, fît des excuses; elle verrait alors à les bien accueillir! Par une contradiction toute féminine, elle se refusait en même temps à l'informer de leur présence. Peut-être serait-elle repartie sans tenter de la voir, si Aline, par persuasion et douce violence, ne l'avait entraînée ce matin en voiture. Une fois en route, soulagée d'être dehors, réjouie par le mouvement des rues, son bon naturel avait repris le dessus, et c'est sincèrement qu'elle avait déploré l'absence, désolante vraiment, de Mme Héquar. Mais cela, Aline avait trop de tact et de pudeur pour le laisser soupçonner. Maurice en fut donc pour ses exclamations. Il avait endossé son pardessus, un peu mortifié de ce qu'elle

l'avait vu neuf et qu'elle le retrouvait vieilli, ce pardessus qu'il mettait, il s'en souvenait, le dimanche, pour aller de compagnie au Bois. Mais, si sa coquetterie souffrit, il ne supposa pas une seconde qu'elle fût capable de le juger sur le plus ou moins d'élégance de son vêtement.

— Voulez-vous passer? dit-il en s'effaçant. Elle dit :

— Mais votre travail? Nous vous dérangeons beaucoup peut-être?

— Non, non, c'est l'heure de mon déjeuner. Mais au fait !

Il rougit; la conscience de sa pauvreté venait de l'humilier, en même temps il éprouvait une envie irrésistible de ne plus les quitter jusqu'au soir. S'il osait les prier à déjeuner? Mais pour cela...

Désignant le couloir, il invita la jeune fille à prendre les devants :

— Je vous suis !

Il courut à son tiroir, l'ouvrit, fit sauter avec son canif une bande de papier collée à la paroi supérieure; un, deux louis tombèrent. Il les réservait en cas de besoin, pour faire une surprise à sa mère, ou combler le déficit d'un mois.

Il les prit et, en courant, rejoignit Aline dans l'escalier. Un moment, la prudence et une stricte observation des formes lui soufflèrent à l'oreille d'aller demander congé , soit à M. Mèffre, soit à M. Gricol. Mais la liberté déjà le grisait. C'était si rare, c'était si beau! Foin de la permission ! Si on la lui refusait ! Il était si joyeux qu'il ne sut rien dire à Aline. Mais il la regardait descendre, restant à dessein un peu derrière elle, et il la trouvait plus séduisante encore, dans le plein jour. Son âme était remplie d'espoir vif, ailé, sans but, de reconnaissance envers le précieux instant, de surprise tant cela lui semblait brusque et inespéré, enfin de ce doute mal assuré qu'inspirent les choses trop belles et trop bonnes pour durer.

Mme Ortégat, dont il reconnut l'épaisse figure encadrée de cheveux encore noirs, au fond de la voiture, lisait avec tant d'intérêt son roman, qu'elle ne les aperçut que lorsqu'ils furent tout près d'elle.

Elle fit grand'fête à Maurice, mais ne voulut pas entendre parler de son déjeuner. C'était elle, au contraire, qui comptait l'inviter :

— Donne l'adresse, Aline, au Palais-Royal!

Montez, mon cher enfant, montez vite! Vous pourrez dire au moins à votre mère que nous avons passé deux heures ensemble à parler d'elle. Dites-moi, elle va bien? Et dire que je suis venue à Paris pour la voir et pour acheter le trousseau d'Aline ! Maudite entorse! Je n'aurai pas pu mettre le pied dans un magasin. Bah ! à Bordeaux, il y a des marchands !

Le voyant saisi :

— Aline ne vous a pas dit? Mais oui, elle se marie! J'aurais été si heureuse de l'annoncer à votre mère !

Il regarda la jeune fille. Sa jolie âme en feu au visage, elle leva les yeux sur lui, et les fraîches primevères s'épanouirent.

Qu'il s'attendît ou non à la nouvelle, il dut sourire à ce sourire.

Sur les murs les plus nus, les plus tristes de prison, le miracle d'une semence tombée d'un bec d'oiseau fait, d'un peu de terre soufflée par le vent, jaillir une plante délicate qui prend racine dans la pierre et tient contre pluie et soleil.

C'est une pariétaire.

Le regard et le sourire d'Aline, les souhaits qu'il fit pour son bonheur, le culte qu'il voua à l'élan de cœur qui l'avait ramenée, elle et sa mère, vers lui, furent, en la monotone vie de Maurice, les racines frêles et tenaces d'une pariétaire d'âme.

Elle fleurit la poudreuse cellule aux cartons verts. Et quand, après des années d'efforts et de luttes, il s'affranchit du bureau par ses succès littéraires et prit congé de ses bizarres compagnons, regrettant l'honnête Posnic, il emporta la pariétaire. Elle ne mourut jamais entièrement, et, séchée, elle parfumait encore un des replis obscurs et intimes de son souvenir.

Une salle rectangulaire, toute petite, où l'on ne peut tenir plus de dix. Un sol carrelé dont le pavage de briques s'émiette par endroits, enduit, malgré les lavages journaliers, d'une couche glissante de détritus et de graisse. Coupant la pièce en deux, un lit de planches, très bas, qui tient toute la longueur de la chambre, étale son plan incliné. Sur la planche transversale du chevet s'alignent quatre pains ronds où une cuiller enfoncée se tient droite. Au pied du lit, contre le rebord de bois, quatre paquets faits d'une chemise et d'un caleçon sont posés symétriquement sur une demi-couverture brune pliée en carré.

Des murs sales, d'un gris jaune, d'où suinte une luisante humidité dans la lèpre du plâtre qui s'écaille. Ils sont rayés d'inscriptions et de dessins; un hussard en bourgeron panse un che-

val sommaire ; il lui sort de la bouche une banderole qui porte : « Encore deux cent soixantesept jours à faire! » Des injures patiemment burinées perpétuent là d'anciennes rancunes; il y a aussi des initiales creusées jusque dans la pierre où se sont exercées des rêveries machinales.

La pièce s'éclaire par une longue et mince meurtrière treillagée, d'où fuse en ce moment un rayon qui tranche sur la demi-obscurité de la pièce; une poussière d'atomes danse dans le secteur lumineux. Sur tout cela pèse la lourdeur d'un plafond bas, écrasant de sa tyrannie la petite salle rectangulaire.

Et ce qu'il y a de plus affreux, c'est l'odeur indéfinissable qui sature l'air vicié de cette pièce, une odeur faite du passage là d'une foule d'êtres humains mal lavés, d'eaux grasses et suries répandues hors des gamelles, du relent de la tinette au couvercle volant et qu'on ne vide que tous les matins.

Jacqueminot, seul prisonnier dont le local soit garni en ce moment, achève de balayer le sol et entasse d'un dernier coup de pinceau quelques petites ordures dans un coin sombre.

Il a préalablement arrosé la pièce au moyen d'une bouteille renversée. Des 8 savants en témoignent. Jacqueminot songe.

Ses trois compagnons de misère sont partis depuis une heure. Le maréchal des logis de garde les a envoyé chercher avec précipitation. Une besogne urgente, quelque chose de pressant et d'indispensable. Un événement grave, peut-être. Car le brigadier de garde a déclaré avec flegme, en remuant son trousseau de clefs, que, ce matin, « il y avait du pet ». Et les trois camarades sont partis philosophiquement, en traînant leurs sabots, l'un poussant sa brouette, l'autre portant une pelle ou un balai sur l'épaule. Lui est resté là pour terminer la toilette matinale du taudis.

Que se passe-t-il donc?

Est-ce qu'un des caniveaux de la grande cour est bouché? Est-ce qu'il y a un crottin devant la porte de la salle des rapports? Est-ce que trois fétus de paille, tombés d'une fourragère, déshonorent les pavés de la route dont le nettoyage incombe aux soins de l'adjudant? Car cette route-là, aucun des quatre escadrons n'est chargé de son entretien, et chacun d'eux pré-

férerait les pires supplices à l'humiliation d'enlever un seul de ces trois fétus.

Non, ce ne peut être un de ces événements, assez banals en somme, et qui constituent pourtant le plus clair de leurs occupations, ce n'est pas cela qui a motivé le départ subit de ses trois camarades.

Qu'est-ce qui se passe donc ?

Et Jacqueminot s'enfonce dans sa rêverie. Il n'y a pas le feu, c'est impossible. Le feu ne prendra jamais dans une sale boîte comme cellelà. Alors, quoi? Mobilisation? C'est ça qui serait chouette! Oui, ça serait vraiment de la veine d'être en prison pendant cette sale corvée. Quel turbin! Tout est chambardé, il n'y a pas à dire. Encore si ça servait à quelque chose. Mais non! On fiche tout sens dessus dessous; une salade d'effets oij l'on perd toujours quelque chose. Et puis, quand on a bien couru d'une chambre à l'autre, monté vingt fois l'escalier, appelé par l'un, appelé par l'autre, assourdi, injurié, bousculé, alors on vient vous dire :

— Remettez tout en place ! La mobilisation est terminée.

— C'est-il ça, la guerre? Ah ! malheur!

Le soliloque de Jacqueminot eût ainsi continué longtemps sans la brusque apparition du brigadier de garde :

— Ohé! feignant, on te réclame!

Alors Jacqueminot regarda le brigadier Trouillat, son ami, et lui dit :

— Ben quoi, qu'est-ce qui y a donc?

— Faut-y que tu en aies une de couche, mon vieux! lui fut-il répliqué avec commisération. Tu sais pourtant bien que c'est samedi aujourd'hui.

A cette révélation inopinée, Jacqueminot demeura comme foudroyé. Car il avait compris : il se passait, en efïet, quelque chose de grave.

Sans révolte, comprenant qu'il allait accomplir un travail auquel rien ne pouvait le soustraire, un travail nécessaire et fatidique, but tangible de toute sa vie militaire, raison d'être de son servage journalier, de ses dures heures de prison, Jacqueminot, précédé du brigadier, déboucha dans la grande cour et vit ses trois camarades courbés sur des tas de cailloux qui s'espaçaient régulièrement le long du mur des écuries de l'état-major.

Devant eux, le gros et rouge capitaine Bou-

din, adjudant-major de semaine, tout en dirigeant sur eux des regards obliques, expliquait avec virulence au long, mince et pâle adjudant Duminet, des idées d'une importance capitale sans doute, car la tête de son interlocuteur se déclenchait perpétuellement, dans un branle affirmatif.

Et Jacqueminot alla se joindre avec mélancolie à ses trois camarades, qui étalaient soigneusement un par un les cailloux du premier tas.

Et tous les quatre se mirent à accomplir une fois de plus l'urgente opération hebdomadaire qui consistait à disperser pendant toute la semaine les petits tas réguliers qu'ils avaient amoncelés, la semaine précédente, sous l'œil vigilant du mince, long et pâle capitaine Lagrenaudie, assisté du gros et rouge adjudant Bretache.

Remy poussa un ouf! de soulagement quand Louisette, sa femme, repue d'achats superflus, tourna vers lui ses yeux d'un bleu aigu, sa face hypnotisée par les mille tentations du grand magasin. Il la vit remettre, jeter presque à la caisse son petit carnet de commandes, et après une bousculade, ils se trouvèrent hors des larges portes de cristal, sur le trottoir fourmillant de monde.

— Viens-tu goûter chez Verneuil?

Il la savait gourmande. Elle fit signe que oui, se lançant seule au milieu des voitures, sans même regarder à droite ni à gauche; le timon d'un lourd omnibus la frôla. Remy se demanda ce qui la pressait, elle d'ordinaire si peureuse, même cramponnée à son bras. Il attribua son audace à cette fièvre des grands magasins, à ce vertige de dépense et ce papillotement de désirs

qui l'attiraient, en brusques sursauts, des soieries aux rubans, des chapeaux aux ombrelles, de la parfumerie au linge fin. L'accompagner lui était une souffrance. Elle allait trop vite, elle serpentait avec trop d'aisance entre les acheteurs ; souvent elle tournait au loin un comptoir, qu'il entrait à peine dans le passage. Il haïssait les commis, parce qu'ils la regardaient et que certains souriaient. Un surtout l'avait horripilé, bellâtre brun, parla façon significative dont il avait entré des gants, d'une pression insinuante, aux doigts blancs et longs de Louisette.

Chez le pâtissier, elle mangea une tartelette, un pain au foie gras, un chou à la crème. Il fut frappé de la voracité jolie avec laquelle elle avalait ces gâteaux, montrant ses dents comme un jeune loup. Une demoiselle de magasin la surveillait, même quand elle trempa ses lèvres dans un verre d'eau glacée.

Il tira son porte-monnaie :

— Trois gâteaux, n'est-ce pas?

Louisette dit :

— Non, deux!

La demoiselle rectifia :

— Et un pain au foie gras.

— Oui, dit Remy, un pain au foie gras.

— Non, dit Louisette, deux gâteaux; précisant même : Un chou et une tartelette.

— Plus un pain au foie gras ! maintint la demoiselle avec une inflexible netteté.

— Mais non! fit Louisette, devenue toute rouge.

— Mais si ! dit Remy agacé, qui paya, étonné de cette résistance bizarre et du regard qu'échangèrent la dame du comptoir et la demoiselle; celle-ci les reconduisait, fermant la porte derrière eux.

— Tu as mangé un pain au foie gras, dit Remy.

— Non!

— Si!

— Non!

— Je t'affirme que si !

— Ah! fit-elle alors avec dédain, c'est possible !

Et elle eut le petit haussement d'épaules par lequel les femmes répondent, supérieures à tout.

Pourquoi avait-elle menti? Depuis plusieurs jours, il la prenait ainsi en flagrant délit. Qu'elle

eût voulu frustrer le pâtissier de cinq sous, c'était improbable. Cela se voyait pourtant, paraît-il, tous les jours, de la part de femmes dont l'élégance et la mise défiaient tout soupçon.

Il regarda Louisette avec une attention tendre et anxieuse. Mariés depuis un an, il l'adorait, et malgré les inévitables petits heurts des caractères et les caprices d'une jeune femme très enfant gâtée, ils étaient, en somme, un heureux ménage. Sans doute, elle avait une santé délicate, parfois d'horribles céphalalgies, et alors des besoins d'isolement, dans le noir des rideaux tirés, tortures de vingt-quatre heures qui se résolvaient en attaques de nerfs et en torrents de larmes; mais cela, ce sont les misères de la vie. Remy les subissait, entourant Louisette de soins touchants d'esclave.

Prévenant comme à l'ordinaire, il demanda :

— Veux-tu que nous prenions une voiture?

— Oui.

L'air de cette journée de septembre était imprégné d'eau; les arbres du square, mi-partie feuilles mortes et feuilles renaissantes, baignaient dans un ciel mou, traversé de nuages floches. Il avait plu quelques minutes aupara-

vant; sous le soleil, une brume montait des trottoirs. Louisette avait chaud ; elle défit brusquement sa jaquette : un coupon de dentelle en jaillit et tomba à ses pieds.

Remy resta stupéfait, puis devint très pâle.

Ce coupon, il savait bien qu'elle ne l'avait pas acheté ; un geste rapide revint à son souvenir, la façon dont elle avait refermé sa jaquette, justement devant le comptoir des dentelles, et son air absent, ses yeux fixes d'alors.

Il avait ramassé le coupon, il le maniait et le retournait d'une main crispée. Il regarda sa femme en face. Elle essaya de supporter son regard, lui opposant ses yeux aigus, d'un éclat singulier, d'un mystère félin, des yeux qui lui procurèrent, à cette seconde même, une sensation indéfinissable, parce que l'humanité y faisait place à une vitalité animale, à ce quelque chose de profond et d'ironique qu'on lit dans l'œil des chats. Ce fut l'éclair d'une impression lancinante. Elle détournait déjà la tête, sans confusion apparente, mais avec, dans tout l'être, quelque chose de fermé et de tendu.

— Voleuse! voulut-il crier; mais il se tut, à cause du cocher.

— Tu as . . . bégaya-t-il en étouffant sa voix ; comment as-tu osé?...

Il ne put continuer, suffoquant. C'était trop brusque; sa stupeur tournait en panique, toutes ses idées d'honneur et de probité bouillonnaient en lui; il avait honte, il avait peur; son culte pour Louisette s'effondrait : elle lui apparaissait soudain une autre, une étrangère, une inconnue redoutable. La minute s'abolit, le temps fut suspendu, il se croyait en proie à ces cauchemars qui cerclent les côtes d'une oppression atroce. Puis la grâce de sa femme l'émut; de sa tête, qu'elle détournait, il ne voyait rien que le blond fauve de la nuque et un petit coin de chair nacrée, très doux.

— Louise! fit-il bouleversé, les larmes aux yeux.

Elle le regarda, puis se détourna encore. Bête, il se sentit horriblement embarrassé par le coupon de dentelle, qu'il tenait toujours et que des passants voyaient dans ses mains. Il se raidit contre la complicité apparente qui l'écrasait d'humiliation, songea à une restitution, inutile, dangereuse; se vit, voleur à rebours, cachant la dentelle sous son pardessus et allant

furtivement la replacer au milieu de celles qui encombraient le comptoir. Si on le surprenait! Qui voudrait croire ses explications? Renvoyer le paquet par la poste? Mais jamais il n'oserait entrer dans un bureau, affronter le regard des employés. Il prit un journal dans sa poche, roula dedans le coupon. Le silence, par sa persistance, devenait insupportable.

Et cependant l'idée qu'il lui faudrait s'expliquer avec Louisette, tout à l'heure, le déchirait comme une déchirure d'ongles, à plein cœur.

Enfin on arriva. Détail absurde, il oubliait, en sa préoccupation, de payer le cocher; il dut revenir, attendre de la monnaie. La dentelle, sous le papier, lui brûlait les doigts; il croyait la voir, d'un crème pâle, très fine sous l'entrelacs des dessins. Quand il fut remonté dans l'appartement et que, entré dans la chambre de Louisette, il la vit défaire son chapeau, plier méthodiquement sa voilette, il aborda de front l'explication.

Pourquoi avait-elle volé? A quelle fascination stupide et coupable avait-elle cédé? Elle savait où cela menait, n'est-ce pas? La prison pour elle, le déshonneur pour lui! Voleuse, elle.

voleuse, comme ces toquées, ces tarées, ces hystériques qu'un inspecteur mène, avec un sergent de ville, chez le commissaire. Mais enfin, comment, pourquoi? quel affolement, quelle impulsion de brute?

— Mais répondez donc! cria-t-il.

Elle l'exaspérait par son mutisme, sa rigidité. Il porta la main sur elle.

Voyons, était-ce la première fois seulement? Jurait-elle de ne pas recommencer? Qui sait si elle n'était pas connue, filée, si la lourde main du destin n'allait pas s'abattre sur son poignet de voleuse !

— Mais réponds, réponds donc! Est-ce la première fois? Ton silence t'accuse. Défendstoi! Dis quelque chose!

Rien. Il s'approcha tout contre elle, lui saisit la tête entre les mains, comme s'il eût pu faire jaillir un aveu de ses yeux aigus et impénétrables, de ces blanches dents serrées. Le parfum qu'elle exhalait, un parfum faible d'œillet blanc, l'attendrit jusqu'à la pire détresse.

— Mon Dieu! implora-t-il, un mot seulement. Ce que tu voudras. Je ne suis pas ton juge. Je voudrais seulement savoir, je voudrais com-

prendre. Pourquoi, pourquoi as-tu fait cela? Et des noms les plus tendres il la supplia. Une heure se passa ainsi, des reproches les plus violents aux questions les plus pressantes, les plus affectueuses, les plus émouvantes, où toujours revenait, en son désespoir de pauvre homme, ce mot :

— Pourquoi? pourquoi as-tu fait cela?

A la fin, elle dit :

— Je ne sais pas.

Elle dit cela tranquillement, comme sans remords, comme sans crainte, et lui, anéanti devant ces mystères de l'inconscience féminine, à bout de force et de paroles, ne sut que se cacher le front dans les mains et pour un long, long moment, descendre de toute sa pensée dans ces ténèbres et ces souterrains de l'âme où nous errons désemparés et aveugles, sous le poids d'une fatalité dont l'imprévu déconcerte, dont l'insanité terrifie.

Les Real, après des revers de fortune, résolurent de reprendre à la fin de leur vie le commerce qui les avait enrichis au début. Ils achetaient donc avec le reste de leur capital une importante fabrique de vins près d'Angers. La maison d'habitation, vieille construction du siècle dernier, à la porte surmontée de boules et encadrée difs, avait vue sur la Loire. Les bâtiments d'exploitation et les caves confinaient aux ruines d'un vieux château. Le donjon, massif encore quoique à demi écroulé au-dessus d'énormes pans de murs, surplombait le fleuve. Les vieilles pierres y miraient leur robe de lierre aux dentelles de glycines.

Tout délabré déjà lors de la Révolution, la Bande noire avait achevé de le démolir, cet historique château de Tandes. Par la suite, le village en avait racheté les ruines, et les Real,

6o LE TRÉSOR.

un an après leur arrivée dans le pays, louaient à la commune les caves et les souterrains pour y loger leurs réserves de vin. Un des orgueils de la famille était cette étendue de couloirs, avec la double file des tonneaux au ventre rond, où la liqueur vivante, âme d'anciens soleils, accomplissait son travail mystérieux. Les Real y voyaient un or plus solide reluisant pour eux de la belle couleur des pièces de vingt francs.

Ce qu'ils ne disaient pas aux visiteurs, c'était la pensée obscure, l'espoir secret dont toute la maison — le père, la mère, les trois fils, la fille — étaient hantés. Ils y songeaient parfois le jour, se souriant avec des : Eh ! eh ! qu'ils nuançaient d'espérance incrédule, mais où se révélait leur désir insconscient. La nuit, ils en rêvaient sans cesse. La pensée obscure s'emparait de leurs âmes, et peu à peu le lucre, y dominant, les emplissait toutes.

Les caves du château avaient en effet leur histoire. Le bruit courait dans le pays qu'elles recelaient un trésor. C'était une chose notoire, avérée. Dans un souterrain, quelque part, sous les ruines, des richesses étaient cachées. Quelles richesses? La légende hésitait. Les uns disaient

LE TRÉSOR. 6i

un coffre de bois cerclé de fer avec de vieilles monnaies, des bijoux de famille, enfoui il y a deux cents ans par le dernier marquis de Tandes. D'autres voulaient qu'un drame se fût passé là : le trésor provenait de quelque vol, au moment où la Bande noire s'était abattue sur les châteaux ; ils appuyaient leur assertion sur un fait, assez étrange vraiment. Tous les ans, le 23 novembre, une dame en longs vêtements de deuil demandait au maire la permission d'entrer dans la seule chambre qui restât du château, au pied du donjon. Elle tenait à la main un gros bouquet, passait une heure enfermée dans la tour, puis repartait les mains vides. Quoi qu'il en fût, une chose était certaine, c'est que les caves enfermaient un trésor. Malgré l'inutilité des recherches, de mère en fille, on l'attestait, les soirs d'hiver, sous le manteau des cheminées.

Tout d'abord les Real avaient souri de ces histoires invraisemblables. « Des billevesées ! » déclara la vieille Mme Real, sèche petite dame au sens pratique, toujours coiffée d'un bonnet noir. Mais lentement l'espoir, vague d'abord, s'éveilla en eux. Maintenant, au bout de trois

ans, c'était Mme Real elle-même qui désirait le plus ardemment voir leur rêve prendre forme. Le bout de son nez se plissait lorsqu'on parlait du souterrain mystérieux, et dans ses yeux jaunes, glacés par l'âge, dansait une lueur subite.

Ce jour-là on avait causé davantage du fameux trésor. Des ouvriers aménageaient une cave nouvelle, dissimulée jusqu'à présent par une fermeture de planches, et découverte l'avant-veille au fond d'un couloir. M. Real avait recommandé aux maçons la plus grande circonspection. Sonder les murs, faire résonner à coups prudents le sol, ils ne devaient négliger aucune précaution. Mais rien de marquant n'avait été signalé, et toute la famille, réunie avant le dîner, jouissait, sa journée faite, de la détente qu'apporte la tombée du soir.

Séparée du fleuve par la route seule, la terrasse où les Real attendaient le second coup de cloche dominait toute la rive gauche de la Loire. Elle coulait presque à sec, avec de minces filets d'eau, de grandes flaques immobiles où se reflétait la pourpre des nuages, à travers de larges bancs de sable. L'automne,

visible seulement aux feuilles rouges de la vigne vierge, flottait dans la gloire du ciel. L'azur en était aussi vif qu'aux plus beaux jours de printemps. Le long de la berge, les peupliers immobiles s'élançaient dans l'air doux, et jusqu'à l'horizon les champs heureux, les toits fumants, les rideaux d'arbres, tout s'apaisait en une poussière dorée.

Brusquement, comme la cloche sonnait le deuxième coup, le maître maçon, M. Lecogne, fut aperçu par Mlle Real. Seule elle ne croyait pas à l'existence du trésor.

— Maman ! M . Lecogne ! dit-elle avec ma-

lice. Mais il court ! Ses ouvriers ont peut-être découvert quelque chose.

— Je vous ai déjà dit, Louise, que vos plaisanteries étaient déplacées ! répondit sèchement Mme Real avec un battement de cœur involontaire.

— Mais c'est qu'elle a raison, maman ! Voilà M. Lecogne, affirma Henri, l'aîné des fils, penché au bord de la terrasse. Comme il est rouge ! Qu'est-ce qu'il veut dire avec ses gestes ?

Toute la famille se précipita contre le para-

pet : Mme Real blanche comme une morte; le vieux M. Real tellement ému qu'il étranglait, le cou pourpre, et les trois fils visiblement angoissés. Louise elle-même regardait, troublée,

— Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'il y a, monsieur Lecogne ? crièrent toutes les bouches d'une seule voix.

Écarlate, haletant, il fit signe qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Il monta quatre à quatre les marches du perron, et dut s'asseoir aussitôt, essoufflé, sur une chaise tendue par Louise au milieu de l'affolement général.

— Parlez, mais parlez donc ! supplia madame Real.

Au bout de quelques secondes qui parurent des siècles, il proféra :

— Le trésor...

A ces mots, M. Real fit : « Ah ! mon Dieu ! » et s'affala, suffoquant d'émotion.

— Il est trouvé ! s'écria Mme Real, sans un regard pour son mari, à qui Louise fit respirer des sels.

Mais il revint subitement à lui en entendant Lecogne ajouter :

— On ne l'a pas encore. Nous avons seule-

ment découvert une cachette. C'est Jacques — le fils à la Ballonne, vous savez — qui vient de la trouver. Comme on voulait finir l'ouvrage ce soir, nous étions encore là. 11 tapait dans le mur, soigneusement, avec sa pioche. Tout d'un coup, v'ià qu'il entend que ça sonne creux. Il tape plus fort, les pierres s'éboulent. Vite, il élargit le trou ! On regarde, bernique ! noir comme un four. Enfin, à la lueur d'une allumette, nous avons pu distinguer, en nous penchant par la brèche du mur, un petit souterrain très étroit : un mètre de large environ. Au fond il y a quelque chose. Nous ne savons pas quoi. On ne voit pas bien. On dirait aussi qu'il y a des papiers. Mais c'est trop profond, on n'y arrive pas.

Avec des yeux luisants, les Real se regardèrent en silence. Ils dissimulaient mal leur convoitise et leur émotion. Les trois fils voulaient courir de suite au souterrain.

— Le dîner refroidit, déclara Louise; dînons vite, nous irons après.

Tous à contre-cœur se résignèrent à pénétrer dans la salle à manger. M. Lecogne dut les suivre. On lui donna une chaise. Et tandis qu'on avalait tant bien que mal les premiers

plats, mettant les bouchées doubles, il fut contraint de répéter son histoire. Mais, à la salade, on n'y put tenir. Chacun se leva, laissant sur la table les serviettes dépliées. Mme Real prit une lanterne, le vieux M. Real une pince, les fils une échelle et des cordes. Louise suivait par curiosité.

Sans échanger un seul mot, M. Lecogne précédant la bande, on parvint au château. A mesure qu'ils approchaient du souterrain l'angoisse croissait. Ils traversèrent les caves; mais personne n'eut de regard pour la double rangée des fûts, la belle ordonnance des barriques. Enfin on arriva dans le couloir où travaillaient les ouvriers. Ils avaient élargi la brèche. Elle descendait maintenant au niveau du sol.

Mme Real, penchée sur l'ouverture, éleva la lanterne. Groupés autour d'elle, tous regardèrent, dans un silence religieux. Le puits s'enfonçait dans l'ombre : quelques broussailles, ténèbres complètes. Pourtant, au fond, on croyait distinguer par moments une vague forme et des blancheurs.

— Ce sont peut-être les oubliettes, supposa Louise.

Cependant Henri, aidé de ses frères, saisissait l'échelle. Il la fit descendre lentement, retenu par Mme Real, cramponnée aux basques de sa jaquette. On crut un instant que l'échelle y passerait toute ; la déception fut grande ; tout à co'up elle s'arrêta, ayant touché le sol.

— Victoire ! soupira M. Real.

Alors Henri, armé d'une lanterne de rechange heureusement apportée et allumée surle-champ avec fièvre, passant la jambe, puis le corps, commença à descendre. Le silence devint solennel.

— Eh bien ? cria Mme Real au bout d'une minute.

Henri remontait à ce moment. Pâle, défait, suffoqué par une odeur sinistre, il tendit avec désespoir à sa mère un papier sali et froissé, où tous, atterrés et confus, purent lire, en se bouchant le nez, ces mots : « République française, par arrêté de monsieur le maire... »

Les maçons avaient mis à jour les privés du garde champêtre.

Les rues d'Auteuil n'étaient que solitude et ténèbres. Derrière les grilles des jardins, d'opaques noirceurs se figeaient ; pas un rai de lumière ne filtrait des maisons closes ; d'immobiles arbres dormaient, la tête haute; la pauvre clarté des réverbères avait l'air de mourir. Comme nous traversions la daque jaune que projetait l'un d'eux, mon compagnon s'arrêta pour allumer un cigare. Puis il jeta l'allumette entre deux barreaux d'une porte fermant une sombre avenue ; mais aussitôt un cri lui échappa, dans le sursaut de recul que provoque le contact imprévu de quelque chose de vivant, quelque chose de souple et de tiède, là oii l'on s'attendait à frôler la rigidité du métal.

J'étendis instinctivement ma main. Une haleine la caressa. Regardant mieux, nous vîmes, dressé contre la grille, un grand chien

aux prunelles de phosphore qui nous épiait. Il nous épiait fixement, sans hostilité, sans confiance non plus, attentif à nos gestes et sûr de sa force. Pas un grognement, mais une gravité, une taciturnité extraordinaire dans ses yeux intenses, jaunes comme de l'huile.

Robert contempla le chien, sonda du regard la noire avenue, les lourds feuillages d'un petit parc de hêtres à travers lesquels, très loin, quelques lueurs de veilleuse pâlissaient, aux vitres d'un grand bâtiment d'ombre.

— Ah! murmura-t-il, je te reconnais!

Et son visage montrait cette expression surprise, un peu égarée, que l'on a quand on rencontre quelqu'un qu'on n'attendait pas, quand on se réveille dans un endroit où l'on est arrivé sans s'en douter.

— Te voilà, pauvre vieux! fit-il en s'adressant toujours au chien qui, soit qu'il le reconnût et lui fît signe d'intelligence avec ce bizarre rictus qu'ont parfois ses pareils, soit qu'il jugeât suspecte notre présence et voulût mordre, retroussa ses babines et montra les crocs.

Robert s'abstint de le caresser comme il allait le faire et dit :

— Allons ! monte ta garde ! Ce n'est pas moi qui ai envie de rentrer ici. Tu ne parais pas t'amuser non plus. Bonsoir.

Nous partîmes. Notre pas sonnait dans la rue vide.

— Ce chien est aphone, m'expliqua Robert. Les chirurgiens l'ont opéré pour que ses aboiements ne troublent pas les sommeils ou les agonies de ceux qui habitent là. Cette maison, qu'on discernait dans les arbres, est une maison de santé. J'ai éprouvé là une des pires sensations d'angoisse de ma vie.

Je n'eus pas besoin de l'interroger. Il était dans un de ces soirs d'émotion nerveuse où l'âme monte aux lèvres.

— Il y a trois ans de cela. J'étais marié depuis dix-huit mois. IVIa femme, qui venait de me donner un bébé, relevait de ses couches en Auvergne, chez ses beaux-parents. J'habitais donc seul, rue Madame, au quatrième. La femme de ménage, qui suffisait à mon service pendant ce veuvage momentané, ne couchait pas dans la maison. Je souffrais alors d'insomnies, et l'appartement vide m'horripilait. Je ne puis dire que j'y avais peur, ce serait absurde.

Seulement, je n'y étais pas à l'aise. Les meubles neufs craquaient constamment; la maison étant ancienne, j'entendais une imperceptible scie, le bruit des tarets dans les vieilles boiseries ; la nuit, c'est énervant. Je ne sais pas si je dormais ou si j'avais les yeux ouverts; mais, que ce fût dans le rêve ou la réalité, j'entendis, étant couché, — il faisait tout noir à la fente des rideaux et il pouvait bien être une heure du matin, — j'entendis des pas qui montaient l'escalier.

Cet escalier était tellement sonore, et les locataires si peu nombreux, je connaissais si bien leurs habitudes paisibles, que ces pas trébuchants, incertains, lourds, me frappèrent par leur son insolite et sans rien de connu. J'eus alors l'intuition inexplicable que ces pas, plus lents, plus pesants à chaque marche, allaient s'arrêter à mon palier. Une mauvaise nouvelle ; ma femme, mon enfant!... Les pas s'arrêtèrent devant ma porte, et il y eut là le répit d'un être qui hésite. Un voleur n'eût pas agi ainsi. Chose inouïe! le coup de timbre, strident, qui tinta, coupa si net le fil de ma pensée que certainement je ne l'entendis pas, et pas davantage

ceux qui suivirent, brefs, impérieux, précipités. J'eus seulement conscience qu'on venait de sonner, qu'on avait dû sonner. Je renversai le bougeoir en sautant du lit; j'éteignis trois allumettes, tant ma main tremblait. Enfin, enfilant un pantalon, je me trouvai derrière la porte.

— Qui est là? criai-je.

On ne répondit pas tout de suite ; et tout à coup, comme je me demandais si ce n'était pas quelqu'un qui se trompait, une voix douce et cassée appela :

— Monsieur Robert Verney?

— C'est moi; que me voulez-vous?

— Il est urgent que je vous parle. Daignez m'ouvrir, je vous prie.

Si persuasif était le ton, il attestait chez cet inconnu des intentions si rassurantes, que je ne fus pas trop surpris, comme si cette voix avait pu m'y préparer, de me trouver, en ouvrant la porte, en face d'un prêtre à cheveux blancs. Par exemple, mon serrement de cœur fut atroce : ma femme était morte et on venait me l'annoncer, c'est sûr.

Le vieillard s'excusa, tandis que je le faisais

entrer; il ne voulut pas s'asseoir, bien qu'il parût extrêmement fatigué.

— Monsieur, fit-il d'une voix que l'asthme entrecoupait, excusez-moi si je viole votre domicile à cette heure indue ; je trouble votre repos, je viens chagriner votre pensée; peutêtre même j'outrepasse les droits de mon ministère, mais la pitié qui m'anime me servira d'excuse. Je viens à pied d'Auteuil, j'ai fait hâte et je crains bien que la mort n'aille plus vite que moi. Monsieur, je vous apporte la supplique d'une mourante. Vous êtes le maître de la repousser. Congédiez-moi si cela vous plaît, mais auparavant daignez m'entendre.

Alors, fit Robert en s'arrêtant pour me dévisager, le prêtre me dit qu'il venait de la part d'une pauvre pécheresse que Dieu rappelait en ce moment même à lui, de la part d'une certaine Maria, — et d'abord je lui fis répéter, c'était si loin, ce nom! — de Maria, je ne sais si tu l'as connue, de Maria la Dorée, comme on l'appelait par un jeu de mots qui s'appliquait autant au charme de sa personne versatile qu'à la splendeur de ses cheveux blonds. Très jeune, huit ans auparavant, — oui, oui, je me souve-

nais! — je l'avais aimée follement, après quelques autres, avant beaucoup d'autres. J'avais croqué pour elle un grand-oncle, un joli petit héritage de trente mille francs. Elle m'avait aimé d'une toquade furieuse, puis les jalousies, les querelles, sa fugue en Amérique avec un ténor. Depuis, je l'avais perdue de vue. Elle se mourait, abandonnée de son dernier amant, à la suite d'une horrible opération, dans une maison de santé d'Auteuil. De tous ceux qui l'avaient aimée, j'étais le seul qu'elle avait demandé à voir : par quel mystérieux souvenir, quel caprice de la dernière heure, quel singulier retour d'âme? Demandé? Non ! imploré avec larmes, supplications, ardeur délirante, au point que le prêtre auquel elle venait de se confesser, désespérant de la ramener au calme, avait consenti à venir me chercher.

Avait-il compris en route ce que sa démarche avait de risqué? Je le vis, son récit achevé, si humble et si embarrassé que, par déférence envers lui , autant que par pitié pour cette malheureuse que j'avais aimée, — l'avouerai-je aussi? — par une affreuse curiosité, je m'habillai rapidement et le suivis.

Par chance inespérée, nous trouvâmes un fiacre dans la rue voisine ; il était deux heures du matin. Cela me semblait un drôle de cauchemar de rouler ainsi. Je revoyais ma femme et mon bébé dormant paisiblement là-bas, en Auvergne. Et Maria qui râlait en m'attendant! Quels sentiments inavouables l'on a! J'étais stupéfié qu'elle eût pensé à moi, de préférence à ses amants récents, et cela me flattait pourtant, le tout joint à une obscure honte, au regret, à la crainte de la voir. Une vague responsabilité pesait sur moi. N'avais-je pas contribué à la pousser d'un degré plus bas sur cet escalier de vertige aboutissant à la maladie et à la mort? Puis, je pensais qu'après tout je l'avais aimée^ et je me rappelais les trente mille francs de l'oncle gaspillés joyeusement.

Mais comment le prêtre avait-il su mon adresse? — N'étais-je pas avocat notoire, inscrit sur le Tout-Paris? Il v en avait un à la maison de santé; il n'avait eu qu'à le feuilleter.

Nous arrivâmes. Il fallut sonner à la grille. Le tintement, correspondant au loin et sans doute assourdi, ne nous parvint pas. Au bout d'un long moment, un falot balancé se dirigea

vers nous. Sa lumière disparaissait par moments, cachée par un grand chien qui s'avançait en éclaireur. C'était le chien aphone que tu viens de voir. Un interne à tablier blanc nous ouvrit.

A la clarté du falot qu'il avait élevé à hauteur de nos visages, il nous regarda et dit, — je vis bouger ses lèvres, mais il parla si bas que je devinai plutôt que je n'entendis :

— Elle vient de passer.

Le prêtre fit le signe de la croix et tourna vers moi un regard suppliant. Pouvais-je refuser de voir une dernière fois la femme oubliée, disparue déjà dans les ombres de mon passé, qui de son lit de torture s'était rappelé mon visage pour lui sourire une dernière fois? Ne méritait-elle pas une prière, tout au moins, à son chevet, le mélancolique rappel de notre amour et l'offrande de mes regrets ?

Je suivis les deux hommes. Le grand chien muet, sur mes talons, me soufflait dans la main son souffle tiède. Je revois encore ma montée dans l'escalier, aux marches de linoléum qui assourdissaient les pas ; mes mains tâtonnaient le long des murs tapissés de linoléum qui étouf-

8o LA MAISON DU SILENCE.

fait les heurts. Les couloirs paraissaient capitonnés, les tapis ouatés. Nous marchions tous sur la pointe des pieds. On retenait son souffle en passant devant ces portes closes qui exhalaient l'assoupissement du chloroforme ou de l'éther. Au fond presque obscur d'un corridor, il y avait une porte entre-bâillée. L'interne et le prêtre s'effacèrent. Je vis une femme étendue, la bouche ouverte, une raie large dans les cheveux rares, le visage tellement changé que je ne reconnus pas Maria. Je me fis violence et pris sa main, qui était tiède encore, et lourde d'un poids de mort.

Ah! mon ami, je suis resté là une heure à songer, à me souvenir, à prier peut-être auprès de ce pauvre corps ! Et je te le dis : j'ai savouré là le néant de la vie et les affres de la mort.

— Père Jean, vous me raclez la peau!

Etre rasé dans une incommode auberge de village, par un barbier de hasard, j'estime qu'il n'y a pas de pire désagrément. La tête renversée, — sans appui, car la chaise était basse, — le cou tendu, les yeux au plafond, j'attendais que mon supplice prît fin. Mais le père Jean, pénétré du sentiment de son importance, passait et repassait la lame cruelle. Il appuyait sur la peau, consciencieusement, à larges coups, comme s'il labourait son champ.

De fait, vêtu d'un sarreau de toile bleue, d'un pantalon de velours rapiécé, mon barbier n'était qu'un vieux paysan. Le temps de troquer sa bêche contre un rasoir, il était accouru.

— Pourtant, monsieur, j'en ai rasé bien d'autres! dit-il simplement.

Il était entièrement glabre, avec une figure

sèche, jaune et plissée où se glaçaient, vifs encore, deux yeux rusés d'un bleu extraordinairement pâle. Il eut un court sourire. Ses yeux s'éclairèrent d'un peu de malice et d'orgueil.

— D'autres? Et qui donc, père Jean?

Je flairais une histoire; car dans ce pays tout saignant encore de sa coupure (Doncourt est à deux kilomètres de la frontière) les souvenirs sont tenaces. Chaque paysan a les siens.

C'est de ces rancunes, de ces émotions individuelles qu'est fait le plus clair du patriotisme, dans les campagnes. La haine de race ne vient qu'après... Un enseignement d'école, d'ailleurs, la plupart du temps. Tandis que ces pauvres gens, meurtris encore du passage de la tourmente, sentent avec leur propre mémoire. Et cette chose affreuse, la guerre; ces heures de sancr où comme des fauves luttent et se déchirent les vieux instincts; l'irruption de cette marée d'hommes, avec son remous de catastrophes, cela se résume, vingt ans après, dans un geste las, dans une expression grave, parfois dans un sourire.

Le père Jean hocha la tête.

— Qui j'ai rasé? Le Prince Rouge, pardine!

Et prenant mon silence pour une invite, avec une visible satisfaction, il commença, tout en repassant son blaireau couvert de mousse :

— C'était le ig, au matin. La veille, pendant qu'on se battait, tout près d'ici, à Gravelotte, ils étaient arrivés au galop dans le village. Depuis quatre jours, on n'y faisait plus attention, aux troupes. Nous en avions tant vu! Les nôtres, encore, on sortait sur le seuil pour les voir. On se mettait à la fenêtre. On les plaignait. Mais, depuis que le dernier pantalon rouge avait tourné le coin, chacun restait chez soi. Les Allemands avaient beau traverser la rue, personne ne montrait le bout de son nez.

Ils arrivaient par toutes les routes . Des bleus, des noirs, des verts. Ah! ce qu'il en a défilé! J'en ai vu passer aussi des blancs, qui allaient du côté de Saint-Privat. Ils marchaient vite. On entendait le canon. Boum! boum! des coups sourds. Pas une minute d'arrêt depuis midi; et il y avait une grande fumée vers Jouaville, avec un bruit confus.

Aussi, quand, vers quatre heures, cette troupe est venue, toutes les portes étaient fermées. Ça n'a pas traîné. Des soldats en ont enfoncé deux

à coups de crosse. Les autres ont été vite ouvertes. La place était pleine de chevaux tenus par des ordonnances. Il y avait des officiers qui accouraient au galop, tout mouillés de sueur, avec des habits blancs de poussière. Ils mettaient pied à terre, entraient dans la mairie avec des dépêches. Ils sortaient au bout d'une minute et repartaient à bride abattue.

Fallait qu'il y eût là quelque personnage. Enfin un trompette vint cogner à mon volet. J'ouvre, et, dans son baragouin, je comprends qu'il faut le loger avec trois autres comme lui. Ils répétaient tout le temps : « Prmz! Prinz ! » A la fin, j'ai compris qu'ils étaient de l'escorte de Frédéric-Charles. C'était le Prince Rouge qui s'était arrêté à Doncourt. De là, il dirigeait la bataille. Et, jusqu'au soir, ça n'a été qu'un, va-et-vient d'estafettes. On apportait aussi des blessés.

Enfin, quand la nuit est tombée, le bruit du canon a diminué petit à petit. Au bout d'une heure, les troupes ont commencé à repasser. Mais elles ne s'arrêtaient pas, à cause du prince. Chaque maison était pleine. Les soldats de l'escorte et les blessés occupaient toutes les pièces.

J'ai dû donner à mes trompettes ma soupe et mon lit, et quand ils se sont mis à ronfler, je me suis assis sur une chaise près de la fenêtre. Il n'y avait qu'un bout de chandelle pour éclairer la chambre. Par terre, sept blessés étaient couchés sur la paille. Je ne sais pas à quoi j'ai pensé toute cette nuit, au milieu de leurs gémissements, en regardant dehors défiler des troupes qui passaient sans relâche comme des fantômes.

J'étais si las que j'ai fini par m'endormir à l'aube. J'avais dormi comme ça plus d'une heure, quand j'ai été réveillé en sursaut par deux grands diables d'hommes qui me secouaient. Qu'est-ce qu'ils me voulaient avec leurs visages rouges et leurs barbes rousses? Je ne comprenais pas d'abord. Mais il y en avait un qui parlait français comme vous et moi. Il fallait que je prenne mes outils, mon rasoir et mon blaireau, et que je vienne tout de suite !

— Où ça? que je leur dis.

— Raser le prince.

Et comme je résiste, jurant que je ne veux pas y aller, — car ma foi, monsieur, j'en tremblais ! — celui qui parle français me prend par

l'oreille et me tire vers la porte en disant avec un gros rire :

« Allons, marche! En voilà un soldat! »

Le cœur un peu gros, je me décide. Au milieu de mes deux gardiens, j'emboîte le pas. Il n'y avait que la place à traverser. Je la revois toujours, encombrée de fourgons peints en gris avec des aigles noires, pleine de chevaux à la corde, de chevaux sellés tenus par des plantons, de soldats astiquant des fusils, de blessés couchés sur des bancs, devant les portes.

Il faisait à peu près le même temps qu'aujourd'hui, aigre et froid. De gros nuages noirs, du vent... on aurait dit que la fumée de la bataille courait encore dans le ciel gris. Nous arrivons à la mairie. Il y avait un factionnaire à l'entrée, enveloppé dans un grand manteau. On ne voyait que son casque et son fusil. Je suis mes deux soldats. Ils s'arrêtent devant la porte d'un salon, un de chaque côté. Ils frappent doucement. On ouvre, et, poussé par derrière, je me trouve tout d'un coup au milieu de la pièce.

Le prince était assis dans un fauteuil près d'une fenêtre, regardant à travers les vitres

sans rideaux le jardin où l'on construisait pour lui des baraques. A droite et à gauche du fauteuil se tenaient campés deux grands Bavarois coiffés du casque à chenille, immobiles sous leur uniforme bleu, la tête fixe, le cou raide, avec des yeux qui ne me quittaient pas. Sur la commode, de l'eau préparée, des linges.

Qu'est-ce qu'ils faisaient là, ces deux escogriffes? Ils devaient être en faction pour me surveiller. Je sentais leurs yeux qui me transperçaient, leurs mains prêtes à s'abattre sur mon épaule, au moindre mouvement suspect. Pourtant je n'avais guère envie de bouger. Le prince était tranquillement allongé, les bras pendants. Un homme gros, fort, qui devait être grand. Rouge de peau, rouge de cheveux, avec une barbe en éventail couleur carotte, il avait un air rogue et méprisant. Il ne disait pas un mot. Il ne semblait pas me voir.

Alors, c'était ça le prince Frédéric-Charles, le Prince Rouge, comme tout le monde l'appelait, à cause de son costume aussi? Quand la mousse fut prête, je me mis à repasser mon rasoir.

« Dire que je n'aurais qu'à appuyer un peu,

tout à l'heure! pensais-je; et couic! bonsoir, la compagnie! Plus de prince Frédéric-Charles! C'est ça qui rendrait un fier service... Bah! il y en aurait toujours d'autres ! Mais toi, mon vieux Jean, tu ne ferais pas long feu. Les deux grands gaillards t'auraient vite nettoyé. Un coup de sabre dans l'estomac, douze balles dans la tête, merci! Et puis, on va leur montrer qu'on sait raser en France aussi bien qu'ailleurs. Ils verront si ma main tremble. »

En pensant tout ça, je m'approche et je me mets à faire marcher le blaireau. Ça me faisait un drôle d'effet de voir le savon mousser sur ce visage rouge. Tout de même, au moment où j'ai j)ris le rasoir, ma main tremblait. Alors le prince m'a regardé avec un air de confiance si méprisant que ça m'a rendu courage. J'ai commencé à manier ma lame, en m 'appliquant de mon mieux. A la fin, je ne tremblais plus. Ça ne fait rien, ça m'a paru long, le temps de ces trois coups de rasoir, légèrement, autour de la barbe.

La chose faite, tandis que le prince se levait, je me suis tourné vers mes deux Bavarois, et d'un air aimable, — mais malgré tout j'avais

leurs regards sur le cœur — je leur ai dit :

« A qui le tour? »

Personne n'a bronché. Mais le lendemain, et les autres jours, quand je suis revenu, les soldats n'y étaient plus. On me laissait seul avec le prince.

Le père Jean se tut, soulagé par son récit. Ses yeux pâles, éclairés un moment, se glacèrent à nouveau, et le vieil homme n'ajouta plus un mot, sentant s'effacer lentement le souvenir unique qui lui emplissait l'âme, vestige de tant de ruines, phare obscur de ses pauvres pensées.

Dans sa chambre à coucher, à demi masquée par la porte, les pieds sur une chaufferette, les doigts à son tricot, les yeux levés de temps en temps sur la fenêtre à laquelle s'accroche une cage, Mme Pêne surveille, sans en avoir l'air, d'un regard en coin, l'ouvrière assise dans a pièce à côté, la grande Louise, qui tous les jeudis, depuis quinze ans, vient faire chez elle les raccommodages. Ce qu'elle aperçoit, ce n'est pas la femme, mais son image dans la glace, le reflet de son long corps piqué au cœur, comme une pelote dure, d'aiguilles et d'épingles, le reflet de sa tête de cheval maigre et de sa chevelure rousse, le mouvement agile de ses doigts que scande, çà et là, le petit coup sec du dé sur le dossier de la chaise placée devant elle et aux barreaux de laquelle elle appuie ses pieds.

Si Mme Pêne surveille ainsi l'ouvrière, ce

n'est pas méfiance : Louise ne perd jamais son temps; mais quand on est vieille, qu'on vit seule avec ses pensées, toute petite distraction est bonne. On ne peut pas toujours, non plus, compter les mailles de son tricot et adresser un regard qui fait risette aux deux petits serins qui volètent dans la cage suspendue, picorent l'échaudé, aiguisent leur bec à l'os de seiche, et, s' ébouriffant, prennent leurs bains dans la minuscule baignoire de zinc, avec de petites culbutes folâtres.

Mme Pêne, parfois, se laissait aller au dossier de son fauteuil, la tête appuyée, et elle revivait ses souvenirs, beaucoup de joies, beaucoup de malheurs, des enfants aimés à la folie, devenus grands, qui l'abandonnaient parce que la vie l'exige. Un, marié, vivait au Caire. Une fille habitait le fond de la Bretagne. On se voyait rarement. Elle vieillissait, chaque jour un peu plus lasse, chaque jour un peu plus résignée, et l'impalpable cendre de l'oubli tombait sur ses yeux et sur son âme. Seul, son vieux cœur ne se racornissait pas. Elle restait bonne et secourable, et bien souvent son mince portemonnaie de maroquin usé s'ouvrait...

Son porte-monnaie, elle l'apercevait précisément sur la cheminée ! Comment elle, si rangée, avait-elle pu le laisser traîner à cette place, à portée de l'ouvrière? Oh ! grand Dieu! ce n'est pas que la tentation fût forte ! Ce qu'il y avait dans les pochettes de cuir, elle le savait à un sou près : une pièce de dix francs en or, une pièce de quarante sous, six sous en billon et, à part, un franc troué. Les pièces trouées portent bonheur.

Elle eut envie de se lever. Sans en avoir l'air, en parlant à Louise, en discutant telle reprise ou en la louant d'un surjet, crac! elle escamoterait le porte-monnaie, et l'ouvrière, n'y ayant vu que du feu, n'irait pas se formaliser, car Mme Pêne ne redoutait rien tant que de faire de la peine aux gens. Elle avait de petites délicatesses avec eux, le plus souvent perdues, et dont, à défaut des autres, elle, du moins, se savait gré'.

Mais pourquoi la grande Louise paraît-elle inquiète? La pensée est-elle communicative? Pourquoi regarde-t-elle le porte-monnaie ? Pourquoi dirige-t-elle un vif coup d'œil vers la chambre oij Mme Pêne se tient immobile, dans

son grand fauteuil? Louise n'est pas à son aise, c'est trop visible. Elle reste un long moment penchée sur son ouvrage, comme oppressée, puis elle redresse la tête, exhale un soupir long, et regarde la cheminée. Mme Pêne saisit l'expression de ce regard, deux grands yeux dévorés d'un feu sombre, et, par tout le visage, quelque chose qu'elle ne lui connaît pas, qu'elle ne lui a jamais vu.

Le cœur de Mme Pêne se met à battre horriblement. Elle a pressenti le désir, l'appel irrésistible de la mauvaise action. Elle songe à ces servantes fidèles qui égorgent leur maîtresse pour voler le petit trésor caché dans l'armoire à glace. Elle se rappelle des articles de son journal, d'horribles histoires de sang, la serrure qui grince, les pieds mous sur le carreau, et, dans un brandissement de couteau, une face de terreur qui se penche sur vous en murmurant :

— Ne crie pas, ou tu es morte !

La grande Louise, ou plutôt son image, se tient toute droite, hypnotisée, plongeant dans la glace. Elle s'est levée, elle regarde. « Mon Dieu! se dit Mme Pêne, si c'était pour regarder l'heure à la pendule? Peut-être regarde-

t-elle l'heure? » Espoir charitable, généreux, mais absurde. La grande Louise, en glissant sans bruit, étend la main, touche au porte-monnaie, la retire et se retourne vers la chambre. Elle a peur d'être surprise. Elle s'approche à pas de loup.

Mme Pêne, dont le sang se glace à l'idée des grands ciseaux qui pendent à la robe de l'ouvrière, fait la morte. Elle dort d'un sommeil qu'elle s'efforce de rendre bien régulier, bien calme. Mais la présence de Louise, mais le dur regard épeuré qu'elle sent peser sur son visage lui irrite la peau, la blesse, l'angoisse comme s'il se promenait un insecte venimeux sur son front et sur ses joues. Un léger craquement du parquet : Louise s'en va, rassurée. Un bruit sec, c'est le dé, l'étui à aiguilles qui tombent, accompagnés du glissement flou du drap blanc qu'elle était en train de repiécer. De nouveau, le regard méfiant revient se poser, guêpe dangereuse, sur la face de Mme Pêne qui dort de plus belle. Louise décidément rentre dans la pièce à côté.

Elle rentre, et son reflet se fige dans la glace. Elle ouvre le porte-monnaie, le fouille, y prend

la pièce d'or, hésite, puis réfléchissant qu'on la soupçonnera, qu'il vaut mieux que Mme Pêne croie son porte-monnaie perdu, elle l'enfouit, d'un mouvement brusque, au fond de sa poche. Déjà elle s'est rassise, a repris son travail, et Mme Pêne, qui, entre ses cils mi-clos, a tout vu, tout épié, hélas! croirait presque qu'elle à rêvé, si l'image de la grande Louise, rigide et morne, ne trahissait maintenant une sourde irritation, une espèce de remords farouche du vol accompli.

Mme Pêne a un gros chagrin. A qui se fier? Cette fille qui semblait si honnête, dont on lui avait garanti la moralité ; enfin ! elle la connaît depuis des années, elle lui aurait confié sa vie, et elle se rappelait un hiver oii elle avait été très malade ! Pendant huit jours, avec un dévouement spontané , la grande Louise l'avait soignée, veillant la nuit, dormant sur une chaise, et voilà que, par une faute sans excuse, elle descendait au rang de celles que secoue le panier à salade, et qui s'en vont, le cabriolet aux poings, entre deux gardes républicains, le long des couloirs livides du Palais de justice.

Et la digne femme élève son cœur vers le

LE REFLET DU VOL. loi

Maître des destinées et l'inspirateur du bien, elle prie pour la voleuse. Oui, ce que vient de faire la grande Louise est mal, très mal! Mais qu'elle s'en repente ! Qu'elle ne soit plus tentée, que jamais elle ne recommence, que le remords la brûle et l'épouvante! Et, à ce prix, volontiers Mme Pêne sacrifiera le vieux portemonnaie auquel elle tenait bien, pourtant, et son contenu, bien que cet argent — dans sa vie plus qu'économe — soit une vraie perte pour elle.

Mais que se passe-t-il encore? Voilà la grande Louise qui étouffe. Oh! comme son image est douloureuse! Elle a le sang à la tête, et son long corps, pareil à un fourreau noir, est pris d'un tremblement convulsif. Elle se dresse, elle retire de sa poche le porte-monnaie , elle le jette, comme si un fer rouge la brûlait, sur la cheminée. C'en est fait, le mal est vaincu, le bien l'emporte. Mme Pêne peut sortir de son cauchemar. Quel soulagement! Mais aussi, quelle inquiétude pour l'avenir! Bah! à tout péché miséricorde ! Celui qui vient d'exaucer son humble prière ne laissera plus la grande Louise retomber dans la tentation. Et madame

Pêne s'accuse : c'est de sa faute aussi. Elle n'avait qu'à être plus soigneuse.

Elle se lève et passe à côté ; tout est en place, l'ouvrière reprise avec acharnement, ses doigts pointus vont et viennent, et Mme Pêne feint de ne pas voir les deux larmes qui, dans les yeux de la voleuse repentie, perlent et descendent lentement, tombent sur son cœur piqué, comme une pelote d'épingles et d'aiguilles, symbole des aiguillons de son providentiel remords.

M. Bruscar du Loup, général de cavalerie en retraite, sanglé dans sa redingote, qui gardait une raideur militaire, sa rosette de commandeur, pareille à un gros œillet, à la boutonnière, pénétra dans le vieux jardin paisible entre les arbres duquel se détachait^ en lettres d'or, ce simple mot : « Bains. »

La dame du comptoir le vit venir. Elle ressemblait à une énorme chatte accroupie; ses yeux étaient encore beaux, mais son visage était en ruine. Elle trônait entre des vitrines contenant : à droite, des savons roses ; à gauche, des petits' sacs d'amidon. Elle cria :

— Iphigénie !

Une servante joufflue s'élança. Elle offrait cette particularité qu'une de ses joues rouges, tendues à éclater, était beaucoup plus grosse que l'autre, ce qui lui rétrécissait l'œil.

io6 LE COR DU GÉNÉRAL.

— Le bain du général! dit Mme Flize.

Mais au lieu de lui répondre, Iphigénie sombra dans un sous-sol. Elle avait une peur horrible du vieillard, depuis qu'un jour, jurant et sacrant contre le bain trop chaud, il était apparu dans l'encadrement de sa cabine brusquement ouverte, sec comme un copeau. Elle appela d'une voix étranglée le garçon, Barbansol, exmarchi au train des équipages, qui charmait les loisirs de sa vie civile en opérant comme pédicure.

Il se précipita : les tuyaux d'eau ronflèrent en orgue dans la pièce du fond, la pièce d'honneur, où la baignoire avait un air de majesté, où un vieux fauteuil râpait de ses quatre roulettes un tapis à fleurs, tandis que sur la fenêtre, contre le store vert, un pot de géranium exhalait son âme odorante, un peu âpre.

— Salut, mon général, déclara Barbansol en levant à hauteur du front sa main mouillée.

— B'jour! dit M. Bruscar.

Il déposa sur la tablette sa montre et ses boutons de manchette, qu'il défit méthodiquement. Son chapeau de paille, accroché à la patère, bien à plat, sa canne placée dans le coin de

gauche, tous ses gestes, raides et nets, attestaient, malgré leur lenteur forcée, la force de l'habitude et la méfiance des vieillards. Barbansol, cependant, s'attardait, tâtant le bain, disposant le fauteuil.

— Mon général n'a besoin de rien?

— Rien! dit laconiquement M. Bruscar.

— Toujours du linge chaud au coup de sonnette?

— Sonnette, répéta le général avec une brusque concision.

Il avait retiré sa jaquette, son gilet, et, assis dans le fauteuil , attendait , pour retirer ses bottes rigides, ses bottes en forme de boîte à violon, que Barbansol fût sorti. Mais le pédicure ne sortait pas et contemplait les bottes. Son regard insidieux, tenace, respectueux et ironique, plein d'envie et de regret, avait quelque chose d'indicible.

— Qu'est-ce que tu attends? gronda le général.

Barbansol soupira :

— Ça doit bien vous gêner.

M. Bruscar ricana :

— Eh bien, après? Ce n'est pas à ton pied.

io8 LL COR DU GÉNÉRAL.

— Une si petite opération de rien, trois secondes à peine ! Je suis sûr que par ces temps d'orage vous avez encore plus mal. Ah! là, là! Et le matin, quand on se chausse! Oyoye!

Son visage exprima la compassion la plus vive. Le général ricana rageusement :

— J'en ai vu d'autres.

Il retira sa chemise. Une cicatrice lui balafrait l'épaule.

— Solférino; un coup de sabre lancé au galop. J'ai abattu l'Autrichien d'un coup de revolver. II n'a pas traîné, ce clampin-là!

— Fichtre! dit Barbansol.

Le général enlevait sa flanelle. On vit un trou dans le poil gris de sa poitrine.

— Mexique ! La balle est entrée avec la moitié de ma croix. C'a été dur à extirper. Je ne m'amusais pas !

— Bigre! dit Barbansol. Et ce petit ravin? Il désigna, sans oser l'effleurer, une entaille

ronde sur le poignet du général.

— Plateau d'Yvron! Un grand uhlan noir à moustache de balai de crin. Ah! tu tailles? moi je larde! mon sabre lui est ressorti dans le dos !

— Et ce n'est pas tout, dit Barbansol.

— Non, dit M. Bruscar. Un biscaïen dans la cheville, un éclat de lance au gésier. Je ne parle pas de la grenaille : ma cuisse est une écumoire .

— Et vous avez reçu ça sans broncher? dit Barbansol.

— Sans broncher! dit M. Bruscar. Maintenant, va voir dans le corridor si j'y suis!

Barbansol s'esquiva. Dix minutes après, il grattait timidement à la porte et montrait sa tête ronde et madrée.

— Mon général ne m'a pas appelé?

— Non !

— Je suis sûr que \d bain l'a déjà amolli. Si mon général me le laissait voir?

— Veux-tu t'en aller!

— Rien que le voir ! Ah ! je l'ai vu. Pas même gros comme un pois chiche ! Je l'enlèverais rien qu'en soufflant dessus !

— Tu m'estropierais, imbécile!

— Mon général, demandez à l'Anglais auquel j'en ai enlevé quatorze, rien qu'au pied gauche, s'il a rien senti!

— ^ Tu me ferais un mal de chien !

Barbansol prit un air désespéré :

— Voyons, mon général, vous ne me ferez pas croire que vous, un vieux de la vieille, un homme qui a marché sur la mort et qui a mangé du fer et du plomb, vous] avez peur parce que je veux vous enlever un misérable petit cor de rien?

— Oui, j'ai peur! dit M. Bruscar. Là! Et maintenant, fiche-moi la paix.

— Alors vous préférez souffrir?

— Je préfère souffrir.

— Depuis trois ans au moins, tous les jours?

— Tous les jours !

— Mais, mon général, vous ne savez pas ce que c'est qu'un pédicure qui sait son affaire. En avez-vous jamais consulté un?

— Jamais !

Cette révélation atterra Barbansol, puis du coup l'exalta. Ainsi une balle élastique, aplatie sur le sol, rebondit.

Avec une vivacité d'escamoteur, il tira de sa poche de petits instruments tranchants, jeta, comme un pont, une sangle aux agrafes de cuivre sur la baignoire, plongea, ramena de force à lui -le pied du général en déclarant ;

LE COR DU GÉNÉRAL. m

— J'aime mieux vous l'enlever de force. Ça me fait trop de mal de le voir.

D'abord stupéfait, Bruscar rugit :

— Lâche mon pied, ou je te le campe dans la figure.

Il était devenu d'un rouge de homard; sa jambe se rétracta en catapulte bandée. Il répéta :

— Lâche mon pied !

Barbansol fut héroïque :

— Frappez, mon général, je l'enlèverai après ! M. Bruscar détendit sa jambe.

— Si tu me fais mal, je t'arrache le nez!

— Compris !

— Si tu me coupes, je t'étrangle!

— A nien !

Délicatement, tendrement, avec des soins de berceuse, Barbansol tournait et malaxait le pied rude, équarri comme une planche, corné comme un sabot de cheval. Son petit grattoir allait, venait, grattait, fouillait. Une anxiété comique rebroussait les moustaches blanches du général, avivait les fibrilles de ses yeux jaunes.

— C'est fini! dit Barbansol.

— Quoi? dit M. Bruscar.

— Fiu! Et Barbansol souffla sur le petit doigt de pied. N-i ni! Envolé!

La stupeur de M. Bruscar devint grandiose :

— Et il ne repoussera pas?

— Il ne repoussera pas.

— C'est bon, grommela-t-il. Mon linge!

Il se rhabilla, inquiet, chaussa ses bottes, frappa du pied. Rien! La douleur qui l'élançait depuis trois ans était partie par enchantement. C'était trop brusque. Il ne pouvait s'y faire. Il s'étonnait de ne ressentir aucun plaisir.

— Qu'est-ce que je te dois? demanda-t-il.

— Ah! mon général, fît Barbansol, c'est pour l'honneur!

— Qu'est-ce que je te dois? répéta-t-il d'une voix terrible.

— Quarante sous, mon général.

M. Bruscar du Loup régla, salua la dame du comptoir et partit rêveur. Il lui semblait vaguement qu'on s'était moqué de lui. Comment! cet animal, en un temps et deux mouvements, l'avait débarrassé d'une douleur devenue chère comme une vieille habitude, une douleur qui tenait place dans ses pensées, qui était hée à chacun de ses pas, qui lui rappelait, en petit,

ses glorieuses souffrances : le trou, la balafre, le biscaïen !

Cet imbécile de Barbansol !

Et le général s'aperçut que son cor lui manquait.

Une fois sortis du cabinet de Lantoret, souschef de bureau au Ministère des Écritures Supplémentaires, Louis Chantoiseau et Servat se mirent en marche à travers les couloirs : Chantoiseau avec cette petite émotion qu'on a en faisant connaissance avec les endroits où dorénavant il faudra vivre, Servat avec le pas assuré de l'homme qui se sent chez lui.

Tous deux se connaissaient d'ailleurs, ayant publié, Servat sept romans bien qu'il eût à peine dépassé vingt-cinq ans, et Chantoiseau cette année môme un beau livre de vers. Plusieurs fois, dans les bureaux de rédaction, à des premières, un jour d'ouverture d'exposition, les deux écrivains s'étaient rencontrés. Ils se tutoyaient donc. Servat savait fort bien pourquoi Chantoiseau, ayant épuisé aux dépenses quotidiennes — le temps de récrire et de faire éditer

il8 L'ARAIGNÉE DU MINISTÈRE.

ses vers — la petite fortune dont il disposait en arrivant à Paris, était entré pour la première fois le matin même au Ministère des Écritures Supplémentaires .

Hélas ! c'est qu'il faut vivre ! Servat le savait : un premier livre, le plus souvent, tombe comme une pierre dans l'eau; et si tel genre de littérature se peut traire à la manière des vaches, la poésie, c'est notoire, reste vache maigre pour ceux qu'un dieu négligent omit de pourvoir à leur naissance d'un nom sonore ou d'une provision d'écus.

« Heureusement, les ministères sont là ! » Et Servat, après une seconde de réflexion, perçut clair comme le jour que cette raison d'être de leur existence : aider à vivre les gens de lettres pauvres, la seule d'ailleurs, était sans réplique.

Cependant ils traversaient tous deux en silence d'interminables corridors. Des portes s'ouvraient. On apercevait, penché sur des pupitres, un choix des meilleurs écrivains de ce temps. Quelques employés de métier, avec leurs vêtements de travail plissés par de longues habitudes, avec leurs figures spéciales, faisaient tache.

L'ARAIGNÉE DU MINISTÈRE. iig

Les uns et les autres, en nombre infini, autant que Chantoiseau pouvait en juger par le rapide coup d'oeil qu'il jetait en passant, se livraient à des besognes diverses. Ils taillaient avec lenteur un crayon, répandaient sur l'encre fraîche de la sandaraque, qu'ils secouaient ensuite d'une pichenette. Ils écrivaient sans lever le nez de dessus les feuilles blanches. Dans les escaliers, dans les couloirs, on en rencontrait des vieux, des jeunes, chargés de dossiers. Quelques-uns portaient des pièces, importantes sans doute, dans une chemise jaune; d'autres, rien.

Au spectacle de cette activité, Chantoiseau ne put retenir un admiratif : — « Fichtre ! on travaille, ici ! » — accueilli par Servat d'un mystérieux sourire.

D'antichambre en antichambre, régulièrement, la plupart des garçons de bureau, fort gras, revêtus d'épais habits bleus, lisaient, les coudes sur une table, le Petit Journal. Mais rien ne leur eût fait tourner la tête : le reste, assis sur des chaises basses, au coin des poêles, dormait.

Enfin on arriva devant une porte vitrée où étaient inscrits en majuscules , sur le verre dépoli, ces mots : « 14' direction, 21^ bureau,

5* annexe de l'enregistrement. » Servat tourna brusquement le bouton, et d'une voix de fausset annonça :

— Louis Chantoiseau, messieurs !

Puis, d'un ton de basse-taille funèbre :

— Notre nouveau compagnon de chaîne.

Chantoiseau embrassa la pièce d'un coup

d'œil. Un rectangle étroit, un plafond sale et gras, des murs entièrement tapissés de cartonniers verts, enfin cette atmosphère propre aux pièces mal aérées où vivent en commun plusieurs personnes. L'odeur particulière des vieux papiers, entassés là depuis des temps immémoriaux, la compliquait encore.

Devant les fenêtres, quatre tables juxtaposées formaient deux bureaux. Chantoiseau reconnut sa place au buvard neuf, à l'alignement des plumes, qui marquaient un des côtés du bureau vide, et salua deux dos courbés qui se penchaient sur l'autre bureau, séparés par un casier.

— Tiens , Pâquis ! s'écria-t-il en voyant se retourner avec un sourire l'un des deux employés.

Chantoiseau contempla avec plaisir la large

face ronde et rouge, les cheveux rejetés en coup de vent de critique d'art qu'il connaissait et qu'il ne s'attendait pas à trouver dans le même bureau que lui.

— Comme on se rencontre ! s'exclama Pâquis. Il n'y a rien de tel que les ministères pour permettre de se joindre aux gens de lettres dispersés par la vie.

— Le radeau de Isl Méduse , quoi ! dit Servat. N'est-ce pas, père Jacopeau?

Et il se tourna vers le dos obstinément courbé du quatrième employé qui, après un court salut timide, s'était d'un plongeon remis à promener doucement son grattoir sur sa feuille de papier.

— Vous voulez dire une pépinière de beaux esprits, monsieur Servat, répondit le vieil employé d'une voix éteinte en levant sa tête chauve et pointue.

Et son pâle sourire se nuança d'un peu de tristesse amère :

— Ah ! je parle pour vous !

Puis, immobile, il concentra de nouveau son attention sur la rature malencontreuse, et le bruit du grattoir, que le père Jacopeau maniait,

il est vrai, avec un art sans égal, témoigna seul de l'accomplissement de son importante fonction.

— Et maintenant, à l'œuvre, Chantoiseau ! dit Servat en prenant sur le bureau de Pâquis une pile de papiers d'un large format. Tu as de l'encre, tu as des plumes; recopie-moi de ta belle écriture la lettre que voici sur la feuille que voilà. Puis cette autre, puis cette autre. Et ainsi de suite. Et quand tu auras fini, tu recommenceras.

Et tandis que Chantoiseau recopiait avec résignation la copie de la copie d'une lettre qui traitait d'un sujet incompréhensible et mystérieux, Servat se mit à enfouir des papiers dans les différents tiroirs des cartonniers. Déjà plusieurs pièces avaient été couchées par lui en quelques-uns des petits cercueils verts, lorsque, en ouvant un tiroir étiqueté : « Cinquièmes ampliations », il poussa un cri affreux et, reculant avec précipitation, murmura d'une voix tremblante, où Chantoiseau crut démêler un peu de terreur comique :

— L'araignée !

Pâquis se leva d'un bond, le père Jacopeau posa son grattoir, et tous quatre, groupés rapi-

dément au-dessus du tiroir ouvert, eurent le temps de voir disparaître les pattes grêles d'une araignée en fuite.

— Si c'était elle ! murmura Pâquis avec angoisse.

Jacopeau regarda Servat d'un air inquiet. Il y eut une minute d'émotion. Puis Chantoiseau, flairant un mystère devant le silence rcveur et religieux de ses trois compagnons, dit au bout d'un instant :

— Qui, elle?

— C'est vrai, vous ne savez pas, dit Pâquis avec commisération. Allons, Servat, raconte-lui.

Et tandis que le père Jacopeau, après avoir regagné sa place, d'un geste machinal saisissait son grattoir avec un sourire de joie incrédule et déçue, Servat dit :

« Attention ! je commence.

« Le bruit court ici — tu sais , toi , poète , que les légendes sont vraies — que jadis, on ne peut au juste préciser quand, une araignée des tropiques fut apportée en don au ministre d'alors par quelque savant. Une bête venimeuse, noire, énorme, aux pattes velues, dont le contact seul est mortel. Par la maladresse

d'un garçon de bureau, ouvrant sans y songer la boîte où elle était renfermée, l'araignée monstre s'échappa.

« Et , depuis , elle erre le long des murs , dans l'obscurité des couloirs, à travers les bureaux ; elle s'embusque dans les tiroirs ; elle court derrière les cartonniers . Son souvenir hante nos heures de travail; c'est le génie du lieu; elle emplit le ministère tout entier de sa présence invisible, et peut-être est-ce son ombre redoutable que nous avons aperçue tout à l'heure.

Il se tut. Pâquis hocha gravement la tête. Le père Jacopeau suspendit son grattoir.

— Comprends-tu maintenant? reprit Servat. Cette araignée, c'est pour elle que nous travaillons; c'est pour elle que les plumes courent, que l'encre coule, que les papiers s'entassent; et, comme un dieu jaloux, elle étend sa toile protectrice sur les vieux dossiers, sur les paperasses séculaires, sur l'amas des cartons et les piles de liasses.

« Et voilà. Ça te la coupe, hein! symboliste ?

Guillaume Royel, le vieux et illustre écrivain, se tenait accoudé, pensif, à son large pupitre. Un vent frais entrait parla fenêtre, et des cimes d'arbres tremblaient dans le ciel bleu. Malgré la chaleur, il tenait ses jambes rhumatisantes enveloppées dans un châle de laine. Sur sa table recouverte d'un tapis d'Orient jaune à mosquées noires et violettes, des roses, hors d'un vase en cuivre, s'effeuillaient. Il regardait les cabrioles de deux petits chats, d'un blanc de neige, qui se livraient à un jeu de cache-cache frénétique. Son secrétaire, un jeune homme pâle aux lèvres minces , aux yeux durs qu'affecte la jeunesse lettrée d'aujourd'hui, déchirait les bandes de brochures et de journaux, et passait le fîl d'un coupe-papier dans l'entre-bâillement des enveloppes du courrier, qu'un valet de chambre venait d'apporter sur un plateau.

— Eh bien, Fanys, que disent ces lettres? Expédions ça vite, afin de faire de la bonne besogne avant le déjeuner. Pourquoi vos lèvres se plissent-elles, Fanys? Passez-moi cette revue; est-ce un éreintement?

— Maître ! . . .

— Donnez, donnez, mon ami! Un éreintement ne m'a jamais fait peur. Voyons; ah! c'est sur mon dernier livre : — « Faiblesse sénile... nullité bourgeoise... honteux succès... fortune acquise. » Ah! ah! cela m'étonnait aussi qu'on ne parlât point de ma fortune. Qu'est-ce qu'on en dit?— Et il lut ;

« M. Royel est riche, les badauds et les sots achètent ses livres; ceux qu'il a écrits jusqu'à présent lui constituent des rentes suffisantes. Que ne s'en tient-il là et ne nous fiche-t-il la paix? »

— Tiens ! c'est signé Rodamont. Passez-moi mon carnet bleu, Fanys, dit le vieux maître avec le plus grand calme. Quand j'ai connu ce jeune homme, il n'avait pas de chemises, je lui en ai donné; pas de position, je lui en ai trouvé une; pas d'argent, je... Voyons le carnet bleu, à la lettre R : Rodamont, parfaitement; je lui

ai prêté environ cinq ou six cents francs, six cent soixante-quinze francs, soyons exacts. Il s'acquitte aujourd'hui. Le voilà en règle. Je biffe son nom, sa dette est payée.

Et Guillaume Royel passa le trait à l'encre d'une plume sur la feuille du carnet bleu. Puis, haussant les épaules :

— Ma fortune, Fanys, pensez-vous que je l'aie volée? J'ai écrit quinze romans, fait jouer autant de pièces de théâtre, j'ai fait cela de mon mieux, en travaillant huit et douze heures par jour, en négligeant le soin de ma santé, en accélérant la maladie de cœur qui m'emportera un jour. J'ai eu des insuccès, des triomphes aussi. Ne suis-je pas un bien grand misérable?

Il se mit à rire et dit :

— Qu'est-ce qu'il y a dans cette lettre ? Une photographie?

— La lettre est vide, dit Fanys, et au bas de ce portrait, il y a seulement ces mots : « Une de vos plus ferventes admiratrices. »

Si blasé qu'il fût, Royel tendit assez vivement la main, une main un peu ramenée en serre par la goutte.

— Ah! fit-en contemplant le portrait, celui

d'une grande et blanche jeune fille, blonde assurément, aux yeux clairs et droits de vierge Scandinave, c'est presque gentil, ça! Cet anonymat, aucune phrase, pas de lettre, oui, c'est gentil ; et sans doute, oui, peut-être. . . sincère. . . peut-être !

Il hochait la tête :

— Voyez-vous, mon cher enfant, j'ai reçu bien des lettres dans ma vie, lettres de bourgeoises, lettres de toquées, lettres de perverses, lettres d'aventurières, lettres de bas bleus octogénaires, mais jamais, vous m'entendez bien, Fanys? je n'ai reçu la lettre qui m'aurait fait absolument plaisir, qui aurait répondu au vœu secret de mon cœur. Les plus belles lettres, les plus flatteuses, croyez-le, ce sont celles qu'on ne reçoit jamais, qu'un homme ou qu'une femme a rêvé d'écrire, a peut-être écrites, et dont, réflexion faite, il ou elle s'est abstenu, par une pudeur délicate entre toutes. Il y a bien du cabotinage dans ces épîtres qui permettent à l'envoyeur de se dire ou de confier à ses amis : « J'ai écrit à M. Guillaume Royel! » Qu'est-ce que c'est, ce papier bleu?

Fanys lut :

— « Monsieur, veuillez passer chez moi, de préférence dans la matinée. J'ai une communication indispensable à vous faire ; vous seul pouvez m'aider à exploiter une invention qui nous donnera à tous deux une fortune incalculable.

» P. S. — Apportez trente mille francs en billets de banque ! »

— Un fou, dit Royel. Les fous donnent beaucoup plus en été qu'en hiver. Et ce papier pelure d'oignon?

— « Monsieur, lut Fanys, vous êtes si généreux, si grand, si magnanime, que vous ne refuserez pas de me recevoir; je vous suis recommandée par M. Micalonolos, consul de Grèce à Odessa. Des revers considérables m'ont réduite, à la suite d'une maladie cruelle, à... »

— C'est signé? interrompit Royel.

— Signé : comtesse de Planés.

— Ah! elle m'a été signalée par deux ou trois confrères; c'est une mendiante habile, elle fait partie de la corporation qui nous exploite si assidûment. A une autre!

— Voyez l'orthographe.

Et Fanys lui passa la lettre suivante :

« Moncieure, jet à voudir que votre valet de

chambre est un vauleur, et qu'il boat tout votre

vain! »

— Hum ! fit Royel en portant le papier à ses narines et en le flairant, ce ne peut être que la cuisinière que nous avons renvoyée.

Mais ses yeux étant tombés sur la suite de la phrase et ses doigts ayant tourné le feuillet, il eut un petit haut-le-corps de dégoût, comme s'il avait vu quelque souillure atteindre les êtres en qui il avait mis le plus d'affection et de confiance. Il alluma une allumette et flamba le billet malpropre, au-dessus du cendrier. Quand il n'y eut plus que quelques cendres grisâtres, il soufila dessus et les éparpilla.

— Continuons, fit-il.

Fanys lut, en y mettant l'accent approprié :

— « Mossié, voulez-fous moi bermettre la tratuction vos œufres; ché sourais content faire ce endreprise et notamment la volume du roman qui publiez la Revue de France. »

— Très rassurant, dit Royel en souriant, s'il

écrit aussi mal l'allemand qu'il écrit bien le français. Et celle-ci?

— « Monsieur, lut Fanys, nous vous tenons pour un de ces infâmes capitalistes dont la suppression seule assurera l'avènement de la société nouvelle. Ne vous étonnez pas si un de ces jours une bombe fracasse le précieux mobilier d'art dont vous vous entourez et endommage au besoin légèrement votre célèbre carcasse. Elle ne sera pas plus épargnée que les autres... »

— Naturellement, dit Royel songeur. Mais qu'ai-je pu faire pour attirer la vindicte de ces messieurs? Quelque anarchiste congédié, peutêtre, ou une mystification!

Il y eut un moment de silence.

— C'est tout? demanda-t-il.

— Oui, cher maître.

Guillaume Royel arrêta un long regard^ pénétrant et sondeur, sur le visage pâle et fermé de son secrétaire : un singulier sourire de bonté et de réflexion calme flottait sur son visage. Il attira à lui le portrait de la jeune fille inconnue et le considéra longuement.

— Elle a de beaux yeux, dit-il paternellement.

Et il admirait le frais visage Scandinave.

— Ah! jeunesse, jeunesse! soupira-t-il.

Et rejetant la photographie dans un tiroir, il balaya du plat de la main les lettres qui encombraient son pupitre, donna un regard aux chats blancs qui bondissaient sous les meubles, un autre regard aux belles roses odorantes du vase en cuivre, et attirant à lui un paquet de notes, prêt à dicter le commencement d'un chapitre de son nouveau roman à son secrétaire, il lui dit :

— Y êtes-vous, Fanys? Eh bien, maintenant travaillons !

M. Mourmelon était le modèle des notaires. Appliqué, exact, sévère dans ses mœurs, retenu dans ses discours, il jouissait de la confiance de ses clients et de l'amour de sa femme. Un seul nuage obscurcissait son bonheur : M. Mourmelon était trop gras.

On peut être gras, la chose en soi n'a rien d'indécent . Un léger embonpoint prédispose même vos amis à la sympathie. Vous passez pour un bon gros garçon, incapable de méchanceté. Les femmes vous sourient, car vous êtes meublant et décoratif. Les petits enfants viennent à vous', attirés par le large sourire de votre face de pleine lune. Enfin, certaines professions exigent l'obésité et s'en targuent comme d'un privilège. Un militaire, un huissier, un poète lyrique ne sauraient être assez maigres. Mais un notaire se doit à lui-même d'être gras ; rien

n'est plus rassurant. Il semble que le poids de son corps le rive au rond de cuir de son fauteuil; on ne se le représente pas filant sur la Belgique, avec un lourd portefeuille sous le bras!

Mais M. Mourmelon, en vérité, était gras à l'excès. Il formait boule. Aie voir marcher vite, à petits pas, on eût juré qu'il roulait sur luimême. Il avait l'élasticité du caoutchouc. Le touchait-on en quelque partie du corps, le doigt entrait comme dans du beurre. Ses joues s'enflaient d'une telle fluxion, qu'on ne voyait presque plus ses yeux. Il semblait tout en lard. Son ventre faisait poche. Et le difficile pour lui n'était pas d'entrer dans les fauteuils, mais d'en sortir.

A la longue, cela l'humiliait. Bien des plaisirs lui étaient défendus. 11 ne pouvait boire frais sans transpirer comme un alcarazas. Mangeaitil à sa faim? Il étoufïait pendant trois heures d'horloge. Ses sommeils étaient peuplés d'insomnies, car il ne pouvait s'étendre que sur le côté droit, ce qui lui donnait des palpitations, ou sur le côté gauche, ce qui le réveillait avec des vertiges. De dormir sur le dos ou sur le

ventre, il n'en était pas question : cela lui mettait la tête et les pieds trop bas.

L'amour, depuis longtemps, M. Mourmelon n'y pensait plus qu'en soupirant. La gymnastique a ses bornes, et à l'impossible nul n'est tenu. 11 enviait l'acrobatie des clowns et les dislocations des hommes-serpents. Les enviaitil, au reste? A cinquante ans, ses sens, depuis longtemps, s'émoussaient. Sa mélancolie était toute de souvenirs; il se résignait, en somme, aux impossibilités du présent. Mais, quelque philosophie qu'il eût, sa graisse le gênait. Si encore elle restait stationnaire ! Mais non ! La veille encore il avait reproché à son tailleur de lui faire des pantalons trop étroits. A quoi le praticien avait répondu, de l'air sèchement poli d'un homme blessé dans le cœur de son cœur :

— Trop étroits? Monsieur veut dire qu'il engraisse tous les jours ! . . .

Attristé, le notaire se décida à consulter sérieusement son médecin. Aux premiers mots, celui-ci l'arrêta; et l'index levé, avec un sourire providentiel :

— Pourquoi ne pas vous faire maigrir, cher monsieur?

De ce jour, M. Mourmelon devint songeur. Il avait des distractions. Quand son premier clerc lui parlait, il l'écoutait d'un air vague, avec un regard lointain. Il souriait parfois d'une façon déplacée et bizarre. Son âme était ailleurs. Un mirage continu flottait agréablement devant ses yeux; il se voyait devenu maigre et rajeuni, comme un homme qui a bu à la fontaine de Jouvence.

Sa femme, la première personne à laquelle il se confia, n'hésita pas à l'encourager. Des amis l'approuvèrent . Il se confia même à des indifférents, car l'espoir de maigrir était devenu la préoccupation maîtresse de sa vie. Tout le monde l'invita à suivre un régime. Ses clients y prenaient un intérêt personnel : ils lui citaient des cures miraculeuses. Ils lui disaient :

— Eh bien, quand commencez-vous?

Mais M. Mourmelon balançait. Les prescriptions du médecin étaient sévères. Il devait se

priver de farineux, lui qui les adorait; ne plus boire, lui qui était constamment altéré. Si encore il n'y avait eu que cela! Mais le terrible, c'étaient les suées ! Trois heures par jour, enveloppé de flanelle, il devait faire le tour de la ville, au pas accéléré, sous le soleil de mai. Il ne fondrait qu'à ce prix! Et, dame, il était depuis si longtemps accoutumé à une paresse douillette, à des immobilités de gros chat occupant un canapé à lui tout seul, qu'une terreur l'envahissait d'avance à l'idée de tout ce, qu'il allait çouffrir.

Cependant, les exhortations de sa femme le décidèrent ; et après avoir fixé et reculé de jour en jour la date fatale, il commença son traitement. Ce fut affreux! Pendant huit jours, il ruissela comme une fontaine : ses chemises, qu'on lavait à la maison, séchaient dans le jardin, si nombreuses que les oiseaux s'envolaient, terrifiés par ces mannequins blancs dont les basques flottaient au vent. Une soif ardente le dévorait : il avait la pépie. La nuit, des cauchemars cruels l'agitaient. Il n'y tint plus, et courut déclarer au médecin qu'il renonçait net, et préférait garder son obésité.

— Vous avez tort, dit l'Hippocrate, grand' tort! Mais les ressources de la science sont inépuisables. Que diriez-vous si je vous fendais délicatement la peau du ventre, et si j'extirpais avec adresse le tablier de graisse qui vous pend sur les cuisses?

Et, d'un geste prompt et aisé, il mimait le coup de scalpel, l'écartement de la fente, et le débobelinement des crépines blanchâtres , comme une femme qui dévide un peloton de laine.

M. Mourmelon s'était dressé tout pâle :

— Je... non, merci!... je demande à réfléchir.

Et il sortit précipitamment, avec la colique.

Mais, dès qu'il fut arrivé chez lui, sa femme lui fît honte : s'il se refusait à un traitement chirurgical, — ce qu'elle comprenait à l'extrême rigueur, — pourquoi n'essayait-il pas d'autres remèdes? S'il renonçait, on se moquerait de lui; il passerait pour couard. Déjà de bonnes amies lui disaient, avec un sourire pincé :

— Ce bon M. Mourmelon a donc peur? Il préfère ses aises, n'est-ce pas?

Et le prenant par la coquetterie, elle ajou-

tait, en lui arrangeant le nœud de sa cravate :

— Sais-tu que cela referait de toi un jeune homme? Les femmes te couleraient des yeux tendres. Parole d'honneur, j'en serai jalouse, mon gros minet !

Il souriait, d'un air béat, mais ne se résignait toujours pas. Alors tout le monde conspira contre lui, on le harcela d'allusions, on le piqua de reproches, on le persécuta de blâmes. Toute la ville avait les yeux sur lui. Ses clients hochaient la tète, en lui parlant, comme s'ils avaient déjà moins confiance en sa probité. Il sentait que ses clercs lui retiraient leur estime. Sa femme ne lui parlait plus.

II ne se reconnut pas de force à braver l'opinion publique, et, un beau jour, acculé, terrassé, il gémit douloureusement :

— Vous le voulez, eh bien, soit!

Et avec l'énergie du désespoir, il se mit à absorber, matin et soir, une de ces drogues empiriques dont la réclame fleurit à la quatrième page des journaux.

D'abord, tout alla bien.

L'enflure de ses joues diminua : on revit ses yeux. Ses trois mentons se réduisirent à un seul, qui n'était guère plus gros qu'un petit goitre. Son ventre diminuait, positivement. Le septième jour, il dut serrer la boucle de son pantalon. Il se pesait tous les soirs, en caleçon et en chemise de nuit. Une fois au lit, il s'oubliait à tâter son mollet, beaucoup moins gras. 11 se sentait plus léger aussi, respirait mieux, dormait bien. Sa femme l'applaudissait, elle lui disait cent cajoleries; en secret elle nourrissait l'espoir d'un amour de la Saint-Martin, tardif et savoureux, que couronnerait la naissance d'un petit garçon.

IMais ce qui était doux au cœur de AI. Mourmelon, c'était de voir la sympathie que chacun lui portait. Les sourires, les félicitations, la considération de tout le monde lui revenaient. Il se sentait fier et heureux. Quoique modeste, il marchait dans les rues avec l'assurance due à son mérite, à son courage. De vieilles ambitions

mortes remontaient en lui. L'idée qu'on pourrait le décorer au 14 juillet ne lui parut pas absurde.

Vers le quinzième jour, pourtant, une légère inquiétude le prit. Il maigrissait avec une rapidité ! . . . Pourvu qu'il pût s'arrêter à temps ! D'autres symptômes le préoccupèrent. Un changement moral semblait accompagner sa transformation physique. Il se découvrait des goûts et des instincts qu'il ne se connaissait point auparavant. Il eut des caprices d'estomac. Les haricots soudain lui semblèrent méprisables, et il n'aima plus que le poisson. Il délaissa le vin et ne but plus que de la bière. Ses habitudes varièrent de même. Toujours debout, actif, remuant, il allait et venait, rentrait, sortait, lui qui restait des heures entières, autrefois, cloué sur un siège. Si paisible jadis, il devenait impatient, impétueux, irascible. Sa femme s'étonnait, le reconnaissant moins; luimême se cherchait et ne se retrouvait plus.

Et il maigrissait toujours! Comme on l'avait prédit, une jeunesse posthume triomphait en lui. Ses habits flottant, trop larges, il en commanda d'autres, très étroits. Il portait des cra-

vates claires, à présent. On le vit assister aux opérettes. Sur le tard, il commença à fumer! En se regardant avec complaisance dans les pflaces, il lui semblait voir devant lui un autre homme. Il clignait de l'œil aux petites ouvrières ; lui si pudique, il tenait des propos grivois.

Un jour, les voisins entendirent un grand cri sortir de la maison. Mme Mourmelon, entrant dans la cuisine, venait de surprendre son mari, qui embrassait la bonne !

Dès lors, il ne s'appartint plus.

Dépossédé de son ancien moi, de ses habitudes de cinquante années, il subit la tyrannie d'un autre être qui le subjuguait , le contraignait à faire le contraire de ce dont il avait envie. Parfois, son ancien moi, son ?}ioi gras et placide, protestait, mais le moi maigre et turbulent l'entraînait aux actions les plus inconsidérées.

. M. Mourmelon, il est vrai, ne maigrissait plus, mais c'est qu'il ne pouvait pas maigrir davantage. De citrouille, il était devenu clou. Nu,

on eût aperçu la flamme d'une bougie à travers la transparence de son corps. Il pesait si peu que, les jours de grand vent, il se collait aux murailles, de peur d'être enlevé. Sa vue remplissait d'étonnement les badauds ; à ceux qui savaient son histoire , il apparaissait comme un phénomène. Ses amis n'osaient plus le féliciter d'un si complet résultat, car, fantasque, tantôt il acceptait leurs éloges, tantôt il leur jetait des sottises. Un client trop gras étant venu lui confier une affaire, le notaire, pris d'un inexplicable transport à la vue de cette obésité qui lui rappelait la sienne, se jeta sur le malheureux et le reconduisit à la porte avec de grands coups de pied dans le derrière.

Sa femme lui ayant fait des observations timides, il la rossa avec un manche à balai. En même temps, les notes de fournisseurs pleuvaient chez lui, car M. Mourmelon faisait des dettes. Dévoré de fringales subites, il partait pour Paris, s'y livrait à une noce effrénée, revenait les habits fripés, les souliers éculés, avec une allure à la fois dégingandée et disloquée de maigre chat sauvage.

Un matin, il disparut, emportant la caisse et

ruinant des centaines de personnes. La consternation fut générale, la malédiction publique universelle.

Alors seulement, la notairesse inconsolable et ses amis comprirent qu'en changeant de peau, M. Mourmelon avait changé d'âme !

IJ: CALVAlIMi \)\i M. JURLE

{<• ii'.ii j.iiii.'iiH mi |(Oiii(|ii()i, ;iii lyfYu!, Ich classes '!<• M. hiilr /l;ii<nt dcvonticH K^j.jcn- «lairrs, I )f' lia<lilioii, on s'y liv.'iil à tin linmilff scjunlalfuix , Onand l<"; jx-l il s non vaux cnl i.iicnl rn llni^i^lnr, <>n l< m |,,iil,iit de M. jnilc, l(! iiMilc; .nii <lr Mi.il liMK.il ii|n('; de 1 1 f )i';irin<*, (;l ils f/ran<lisKairnl (l;in'. l'cspoii cl danft r.illcnlr de failT; l)c;iii< <in|i de liinil , un j'»ni , ;in x < lasHC^H (In M. Jnilc, r.Kii < nli iidn, ils n'y nianijuaiont pan, ol, les j/-n*'iati"n i sn siircY-.daicnl , n)ais M. Julie ne (lian|M;iil jumais.

On le voy.iil, dr|inifi dix .'uri, lon|oni:; je niAnir, y.r «onirr- d.in-; l;i »oni, tas.inl les niins d'un ail lionlnux. Ses li;d»ils, exlirnicniciil lA- |)<'',M, «'•laicnl lonjoni'; Ac diaj) i'^pais el. de couleur soinlur ; j',11 .'.nd(|»iiis (jHc eV-lail h dessein, I )e in/'ine (|ii'(in leV'Al. ses liabils de travail, il |i()il.iil de'; lialàls de sonlliaiicc, réHÏHtanls aux

taches et aux saletés, car on ne se faisait pas faute de lancer, dans son dos tourné, des boulettes d'encre, de papier mâché, voire des choses plus malpropres.

On se fondait de tout temps, pour légitimer cette persécution de cinquante jeunes gens contre un pauvre homme, sur ce que M. Jurle était « rosse », c'est-à-dire sévère et méchant. Mais je crois bien que cette explication valait celle des gens qui, pour noyer leur chien, l'accusent de la rage. Au contraire, la faiblesse seule de, M. Jurle avait causé tout le mal. Il manquait de prestige'et d'autorité^ et s'il punissait, c'était à tort et à travers. On affirmait aussi que M. Jurle s'absinthait ; mais était-ce sûr? Et quand même, n'en avait-il pas le droit? Qui sait s'il ne buvait pas pour oublier?

On en voulait enfin à M. Jurle de ce qu'il possédait une jolie femme et trois beaux petits garçons. Explique cela qui voudra! Il n'y avait rien que de très touchant, dans le fait, que M. Jurle, excellent père de famille et mari parfait, eût chez lui, pour rafraîchir ses yeux et ses oreilles, de jolis visages à contempler et de claires voix à entendre. N'importe, on lui en

voulait! Puisqu'il était un souffre-douleurs, un pauvre hère de paria, de quel droit vivait-il, dans sa vie privée, comme les autres hommes? Cela choquait tout le monde.

De mémoire d'écolier, je ne crois pas qu'il y ait eu de troisième aussi cahotée, aussi bruyante, aussi tintamarresque que celle que nous fîmes, cette année-là, dans la classe de M. Jurle. On y dépassa tout ce que nos aînés avaient inventé, même leur charge historique d'avoir enfermé dans le pupitre du professeur une couleuvre vivante, qu'il prit pour une vipère, et dont il eut si belle peur qu'il fut malade huit jours au lit avec .un commencement de dysenterie.

Notre seul regret, c'est que les cours de mathématiques n'eussent lieu que deux fois par semaine. Ceux même qui s'abstenaient, comme moi, de tout tapage, ne pouvaient s'empêcher de trouver, à l'ennui de l'internat, une sorte de distraction mauvaise à assister comme témoins, et peut-être comme complices, à ces scènes de

folie épique. Pourtant, il arrivait plus d'une fois aux élèves paisibles de trouver qu'on allait trop loin, et je me rappelle qu'à la longue, le spectacle de cet homme misérable, turlupiné, insulté, bafoué par tout une classe, m'était devenu un malaise, puis une souffrance.

Je ne puis encore comprendre comment de grands garçons de quinze à seize ans pouvaient montrer autant de cruauté. Il faut croire que la croissance, les élans de la puberté, l'âme trouble qui répandait une pâleur sur leur visage aux yeux cernés, tout ce qui circulait en eux de sève désordonnée , mouvements brusques et gauches, mue et voix rauque, que tout cela sans doute créait en eux un état pathologique semiinconscient et qu'ils n'étaient pas maîtres de dominer. Et puis l'entraînement, l'imitation, la rivalité qui existe dans le mal comme dans le bien, le désir de se distinguer aux yeux des camarades, il n'en fallait pas plus, apparemment !

L'étonnant est que le proviseur, le censeur, les surveillants, le diable et son train ne pussent rien pour protéger M. Jurle. En vain se glissaient-ils, sournois, l'œil au judas de la porte ou l'oreille bien appliquée contre les fentes ; en

vain surgissaient-ils furieusement dans la salle, prenant au collet les meneurs, qu'ils expédiaient d'emblée au séquestre : rien n'y faisait. Derrière leur dos, le « chahut », — c'était le terme consacré, — recommençait de plus belle! En vain, épuisé, ruisselant de sueur, M. Jurle brandissait des retenues, des pensums, des privations de sortie et des pains secs qui tombaient au hasard, comme la grêle. Cette exaspération ne servait qu'à rendre plus mécontents et plus rebelles les punis.

Plus d'une fois, le proviseur, ayant épuisé son indignation en speechs, en reproches, en menaces, disait à Jurle :

— Vous pouvez vous retirer, monsieur Jurle. La classe est finie. Et vous, messieurs, sortez en rang et placez-vous tous devant le mur, au piquet !

Bah ! la classe d'après n'en était que plus agitée. Cris d'animaux, pelures d'oranges volant d'un banc à l'autre, incongruités sonores, écroulement de planches à dessin, c'était un enfer à rendre sourd. Pendant que M. Jurle faisait les démonstrations à la craie sur le tableau, des élèves jouaient à saute mouton, d'autres à la

balle; l'un d'eux allait renverser un encrier dans le chapeau de M. Jurle, qui, la classe terminée, s'en coiffa sans méfiance et inonda son crâne chauve et ses joues de filets d'encre !

Pauvre M. Jurle! Je reverrai toujours sa lamentable figure bouffie, d'un gras verdâtre, et les pointes pendantes de ses moustaches, et ses gros yeux de chien battu, des yeux aux paupières gonflées, qui pleuraient souvent et le forçaient à s'essuyer. Que de fois, effaré et la tête perdue au milieu du vacarme, il porta à ses yeux, au lieu de son mouchoir, le chiffon dont il effaçait les chiffres du tableau! Comme ses vêtements sombres, couverts chaque jour de nouvelles taches et usés par d'anciens nettoyages, évoquaient une idée de tristesse et plaidaient pour la pitié! Certainement, rentré chez lui, il quittait cette livrée honteuse, et, après s'être lavé, il revêtait des habits propres, pour sa femme et pour ses enfants. Que pensaitelle, cette femme, d'un mari pareil? Ne devait-

elle pas être bien humiliée, à moins qu'elle ne le plaignît et ne l'aimât! Mais cela nous semblait impossible, et quand nous sortions du lycée, tous en promenade, cela nous faisait rire de voir M. Jurle, accompagné de sa femme et de ses trois enfants, tourner brusquement court à notre vue, disparaître par des rues de traverse!

Le crâne de M. Jurle, à vingt ans de distance, son crâne surtout me hante; que de caricatures on en faisait! De face on aurait dit une bosse surmontée d'une autre bosse; de profil, il se creusait en vallée; de dos, c'était le dôme des Invalides. Ce crâne exerçait une véritable fascination sur les drôles de la classe ; ils le visaient continuellement de leurs boulettes.

Quand le printemps vint, chauffant les cerveaux, faisant bourgeonner les visages, portant aux migraines et aux besoins d'espace et de lutte, les classes de M. Jurle devinrent impossibles. Chaque fois, nouvelle invention diabolique : hier, on lui avait empoissé sa chaise de glu, et il l'avait emportée, en se dressant, à son derrière. On n'avait pu l'en décoller qu'en coupant le fond du pantalon, une fois la classe évacuée, et le pauvre diable était rentré chez lui le

blanc de sa chemise à l'air, enveloppé d'un grand pardessus prêté par le censeur. Aujourd'hui, un ingénieux système d'hameçon, de fil et de poulie enlevait au plafond le chapeau de M. Jurle. Demain, on lâcherait dans la salle un chat sauvage, miaulant comme un épileptique et s'élançant aux murs avec des convulsions folles !

Tout à coup, une nouvelle imprévue se répandit. Mme Jurle venait de disparaître avec un officier, laissant son mari seul avec les trois enfants. Cela fit de la peine à tout le monde : on eut peur que M. Jurle cessât ses cours. Mais quand on le vit reparaître, la classe d'après, comme si rien ne s'était passé, on se rassura et l'on ne pensa plus qu'à rire. Le premier mot qu'entendit siffler, puis crier, puis hurler à ses oreilles M. Jurle, ce fut, on le devine, celui de cocu! Il l'avala sans sourciller, nous regardant tous bien en face, sans colère, et pour la première fois il ne dit pas un mot, ne donna pas une punition . Ce silence digne et ce regard intimidèrent un instant, puis le boucan recommença.

Ce jour-là, il faisait extrêmement chaud, et toutes les fenêtres étaient ouvertes; cela permettait à l'un de nous de se glisser avant l'heure dans la salle et de tracer sur le tableau noir des caricatures énormes mêlées d'obscénités.

Celle qui revenait le plus fréquemment était l'histoire légendaire de la couleuvre : Jurle mimant une terreur extrême à la vue de l'animal et tombant en syncope, puis accroupi sur un pot de chambre, tandis que Mme Jurle et les trois petits Jurle, faisant la chaîne, en apportaient d'autres, de plus en plus grands, en se bouchant le nez. Cette fois-ci, on avait fait à la craie Jurle abandonné et les trois petits Jurle pleurant sur la marmite et le pot-au-feu renversés, tandis que Mme Jurle dansait un pas de gigue en vis-à-vis avec un officier à grandes moustaches.

Quand nous entrâmes en classe, ce fut, à la vue du tableau, un éclat de rire colossal. M. Jurle, les mains derrière le dos, regardait la

i6o LE CALVAIRE DE M. JURLE.

caricature d'un air de connaisseur. Seulement, cette fois, il ne l'effaça point, comme les autres, d'un coup de torchon. Il nous regarda seulement bien en face, comme l'autre fois, d'un regard sérieux et tragique de bête acculée qui se sent mourir. A ce moment, un œuf cru, lancé par une main forte, passa à un centimètre de son crâne et alla se briser sur le mur en un éclaboussement de soleil jaune et de fusées gluantes.

— Oh! fit toute la salle saisie de stupeur, d'admiration peut-être, et, pour quelques-uns, de honte. Car, vraiment, le silence et le regard de M. Jurle avaient quelque chose de pathétique. Mais le a chahut », un instant calmé, se déchaîna de plus belle. M. Jurle, impassible, avait renoncé à faire sa classe. Renversé dans sa chaise, les bras croisés, les yeux fermés, il avait l'air de subir la Passion. Quand trois heures et quart sonnèrent, il rouvrit les yeux et consulta sa montre. Des lazzis éclatèrent.

— Il voudrait s'en aller! Hé! Jurle...

— Tu hurles !

— Il hurle !

— Nous hurlons !

Et presque tous les élèves poussèrent en-

LE CALVAIRE DE M. JURLE. i6i

semble un beuglement assourdissant. M. Jurle, sans se presser, tira de sa poche un objet roulé dans un journal; il le déplia; c'était un marteau et un grand clou. Il monta sur sa chaise, puis sur sa chaire, et, les bras levés aussi haut qu'il put, il enfonça le clou à grands toc-toc de marteau. Quand ce fut fait, il remit le marteau dans sa poche et en tira une cordelette qu'il ajusta au clou; il fit une. ou deux pesées pour voir si c'était résistant. Après quoi, paisible, il prépara à l'autre bout de la cordelette un nœud coulant. Un grand silence étonné, puis inquiet, puis anxieux, s'était fait; tout à coup un brouhaha terrifié éclata, et toute la salle se leva en tumulte ; des élèves sautèrent par les fenêtres en criant : Au secours ! tandis que d'autres ricanaient , croyant à une farce. Je vois encore le proviseur s'élancer comme un fou dans la salle, et puis M. Jurle qui tire sur la corde passée autour de son cou. Il fléchit de tout son corps, ses pieds pendent dans l'intérieur de la chaire, sur laquelle, en convulsion, ils tambourinent sinistrement. La face de M. Jurle est affreuse, noire, et la langue pend, énorme ; les yeux ressemblent à des globes de lampes. Des nerveux s'évanouis-

i62 LE CALVAIRE DE M. JURLE.

sent ; on hurle d'horreur, et, pâle comme la mort, le proviseur, les cheveux dressés, répète en secouant vainement ses poches :

— Un canif! un canif!

Mais un effondrement et un grand bruit de chute résonnent; M. Jurle disparaît dans la chaire comme derrière un guignol. Le clou a cédé, dans un nuage de poussière blanche. On s'élança, on releva M. Jurle. Il était mort!

Quand Prunel revit, après trois ans de séparation, son ami Croquet, alors marchis au 8' spahis, en congé d'un mois et descendu de la veille chez sa mère, rue Gay-Lussac, la joie de Prunel fut si vive qu'il ne sut comment l'exprimer. Il se tapa la cuisse à plusieurs reprises en répétant : — « Ah bien ! mon vieux ! Ah bien! mon vieux! » Après quoi, comme Croquet, en caleçon et bras de chemise, achevait sa toilette en barbotant dans l'eau, Prunel s'extasia sur sa bonne mine, dont il ne pouvait juger cependant que de dos :

— Mâtin, quels biceps! et tu en as un coup de soleil sur la nuque ! Ah ! mais, tu as doublé, mon bonhomme, tu as doublé !

Mais il se tut, ayant regardé le lit, par hasard :

— Ah ! nom d'un chien! fit-il extasié.

Flambantes, les bottes à gourmettes s'érigeaient, toutes droites ; le pantalon bleu de ciel bouffait, étalant un derrière à mille plis où trois individus auraient pu tenir; à côté, le gilet orné d'arabesques de ganse noire et la veste rouge aux manches de laquelle flamboyait l'or des galons; puis la « chéchia » à gland, le sabre courbe éblouissant, une paire de gants neufs, et encore la ceinture de soie et les burnous blanc et rouge...

A la vue de ces splendeurs, ce ne fut pas un soupir qu'exhala Prunel, ce fut comme un ricanement de douleur et d'envie. Ses pommettes rougirent, ses yeux s'allumèrent.

— C'est plus fort que moi! déclara-t-il. Il faut, il faut que je l'essaye !

Il arrachait son veston et son gilet, avec l'énergie désespérée d'un homme qui se jette à l'eau, et il balbutiait :

— Tu permets, hein? Mâtin de bon Dieu! que c'est chic! que je vais être chic là dedans !

Complaisant, Croquet, avec bonhomie, l'aida. Prunel, dans son feu, enfilait la culotte à l'envers. Et pour se draper la ceinture au ventre,

ce fut toute une affaire : Croquet dut aller au fond du corridor, et Prunel, comme une bobine de fil qui s'enroule, vint le rejoindre, exactement sanglé. Puis Croquet lui agrafa le gilet et lui passa la veste. Les bottes offrirent du tirage, et Prunel crut un moment que tout était perdu. Cependant, avec une grimace, il s'y incrusta, rouge de l'effort. Le sabre bouclé, les burnous élégamment rejetée sur l'épaule, la « chéchia » de travers, il fut complet :

— Bon sang! soupira-t-il. Si je pouvais me voir tout entier!

Dans sa bienveillance inépuisable, Croquet l'introduit dans la chambre de sa mère, qui était sortie, le planta devant l'armoire à glace. Prunel se contempla de haut en bas, de profil, de dos, de trois quarts, en lissant sa moustache, en relevant la queue de son sabre, en se campant le poing sur la hanche :

— Mazette! dit-il. Ce qu'on doit en faire des malheureuses dans ce costume !

Croquet sourit sans dire ni oui ni non. Il marquait le degré de politesse attentive de l'homme qui attend qu'on lui rende ce qui lui appartient, et qui trouve qu'en voilà assez.

i68 LE SPAHI.

Mais une humidité, une langueur mouillaient le regard de Prunel :

— Ah ! soupira-t-il, si tu étais mon ami, tu ne te doutes pas, non, tu ne te doutes pas du plaisir que j'aurais à sortir un peu dans la rue. Je voudrais rencontrer un officier et le saluer, d'un geste large, tiens, comme cela! Je voudrais répondre au salut des soldats, d'un air à la fois affable et dégagé. Oh! je ferais honneur à tes galons! Rien qu'entrer au d'Harcourt, épater Mimi Jarretière. Je te présenterais à des types, le temps de prendre un tout petit bock!

Il avait pris Croquet dans ses bras, le berçait câlinement comme un enfant :

— Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien!

Croquet marmonnait :

— Sale blague ! Prison ! Si on savait ! . . .

— Pas de danger, ma vieille! Où est-il, le danger? Ffut! Envolé! Tu deviens Prunel, moi je suis Croquet, 8* spahis, feuille de route dans ma poche, calepin avec cartes à ton nom. Allons-y, hein? pour l'épate!

Croquet eut la faiblesse de consentir, il revêtit des effets civils; cinq minutes après, tous

deux arpentaient le boul'Mich. Prunel faisait des effets de 'torse en se regardant dans les glaces; au passage, un artilleur qui les croisait le salua :

— Crois-tu que ça y est! dit Prunel.

Des femmes le regardaient, des boutiquiers se penchaient sur le comptoir : devant le bureau d'omnibus, il fit sensation. Un petit voyou se mit au port d'armes, et une marchande de journaux sexagénaire lui sourit. Prunel exalté monta la voix, fît tramer son sabre sur le trottoir.

— Ne parle pas si haut ! dit Croquet vaguement inquiet.

— Si haut! riposta Prunel. Que celui qui le trouve mauvais vienne me le dire. Quand on est marchis au 8% on se...

— Fais donc attention! Un officier! Tu n'as pas salué.

Aussitôt une voix raide et irritée criait :

— Spahi !

Et immédiatement :

— Demi-tour!

Un petit lieutenant d'infanterie, correct et glacé, cria à Prunel :

— A trois pas, maréchal des logis, et faitesmoi le salut !

Croquet devint pâle, Prunel pourpre; toute la tablée d'une brasserie les regardait. Prunel fit ses trois pas et salua, restant pétrifié dans cette pose, le petit doigt de la main gauche sur la couture du pantalon :

— Est-ce qu'on ne vous apprend pas à saluer en Afrique, maréchal des logis? Tâchez de regarder devant vous une autre fois ! Rompez !

— En voilà un pète-sec! dit tout bas Prunel, horriblement humilié. Mais aussitôt il écarquilla les yeux.

— Filons! dit-il.

— Quoi! qu'est-ce qu'il y a encore? demanda Croquet avec un nouveau battement de cœur.

— Filons! Il m'a reconnu!

— Qui, pour Dieu, qui?

— Un créancier! un ignoble créancier! Il a des yeux! Il verrait une aiguille à cinq cents pas. Et cet uniforme si voyant! Filons, je te dis! '

Et voilà que Prunel, au mépris de toute dignité, prit le pas gymnastique, suivi de Croquet qui faillit rouler sous un fiacre. Prunel,

lui, embarrassa son sabre dans les jambes d'un sergent de ville, et ce fut miracle si l'autre ne l'agrippa point au collet.

— Sacré costume de malheur! jurait Prunel sans oser se retourner, de peur d'entendre le terrible : « Arrêtez-le ! arrêtez-le ! » du créancier lancé à sa poursuite.

Croquet haletait derrière lui :

— Ne cours donc pas, tu vas te faire arrêter! Prends un fiacre, plutôt!

— Oui. Cocher! hep! cocher! cria Prunel. Et il s'élança vers une urbaine dans laquelle

un monsieur et une dame se disposaient à entrer. Prunel bouscula le monsieur, s'introduisit à sa barbe dans la voiture.

— Mais, monsieur!

— Cocher, rue Gay-Lussac! Monte, Croq... Prunel! Monte donc!

— Mais, monsieur!

— Cocher, un bon pourboire! Allez donc!

— Ah çà! monsieur, parce que vous êtes militaire, il ne faut pas croire...

— Parfaitement, monsieur, militaire, très pressé. Cocher, vingt dieux! voulez-vous mar cher?

— Monsieur, ça ne se passera pas ainsi! Alors Prunel, exaspéré, au milieu de la foule

qui faisait cercle, sortit de sa poche le calepin de Croquet et tendit une carte au monsieur :

— Vous saurez où me trouver, monsieur!

— Parfaitement, monsieur!

Alors seulement le cocher daigna rompre le cercle des badauds. Il était temps; un sergent de ville arrivait.

— Eh bien ! dit Prunel, crois-tu que je l'ai mouché! Tu as vu comme je lui ai donné ma... ta carte ! Ah ! il verra à qui il a affaire. D'abord, quand il viendra te relancer, j'espère que tu l'enverras faire fiche! Quand je te disais que je ferais honneur à tes galons !

Il y eut un long silence que Croquet passa dans une méditation partagée entre l'exaspération et l'envie de rire.

— Tu vas me rendre mon costume ! déclarat-il sèchement.

— Ah ! tout de suite ! s'écria Prunel. Tout de suite! C'est trop voyant pour moi, mon ami. Très joli, mais trop voyant. Nous voici arrivés, paye, je n'ai pas de monnaie.

Et dans l'escalier, avec hâte, il se débouclait

déjà, prêt à restituer le dangereux uniforme. Ce qu'il fit, sauf les bottes. Elles exigèrent en effet une gymnastique désordonnée et des efforts de transpiration atroces à Croquet, qui ne dit que ce mot, mais l'accent de conviction y était :

— Quand on m'y reprendra!...

to.

La tête appuyée au capitonnage du wagon, la main droite soutenue par la bande de drap où court, en lettres brodées, le nom toujours renaissant de la Compagnie, Henri d'Alleboize, immobile jusque-là dans son coin, sursauta brusquement.

Le train stoppait :

— Chaville !

Des voix d'employés, les unes indistinctes et lointaines, d'autres éclatantes et rapprochées, modulaient ces deux syllabes familières sur un ton si différent, qu'elles lui semblèrent un nom de ville inconnue et mystérieuse.

Chaville, déjà! Et d'Alleboize s'émerveilla que le trajet lui eût paru si court. Voilà, tant il s'était absorbé dans sa pensée, le voyage presque terminé : on allait arriver à Versailles. Il se reprocha de n'avoir pas salué au passage cha-

cune des stations qui jalonnent la route, cette route qu'il suivait à nouveau ce matin pour la première fois depuis quatre ans, et dont chaque tournant, chaque gare, chaque échappée de vue se levèrent avec précision de sa mémoire. Clamart, Meudon, Sèvres! Que de fois il avait passé là! Que de fois ses regards avaient sauté des talus émaillés de fleurettes à l'horizon tantôt clair, tantôt brumeux, où toujours, à travers les coupures des petites vallées, apparaissait l'amoncellement de Paris lointain !

Mais, cette fois, d'Alleboize n'avait rien remarqué du joli décor, et, regardant sans les voir les fils du télégraphe monter et descendre dans le cadre de la portière, il songeait au passé, à l'irréparable, à tout ce qu'il avait ressenti de tristesses et de joies depuis l'affreux événement qui avait modifié si brusquement son existence.

Quatre ans déjà! Voilà quatre ans que sa fiancée, Mlle Rose d'Yvoir, était morte d'une subite rupture d'anévrisme, un mois avant la date fixée pour leur mariage; morte un soir, pendant une promenade dans le parc de Versailles. C'est à Alger, oià venaient de le rappeler des affaires d'intérêt, qu'il avait appris la

fatale nouvelle. Il avait failli devenir fou. D'Alleboize, en effet, avait voué à sa petite fiancée^ qu'il connaissait depuis longtemps, une de ces tendresses graves et profondes qu'augmente chaque jour la toute-puissante habitude. Les premiers moments lui parurent atroces. 11 avait mis des mois, non pas à se résigner, mais à penser moins constamment à cette mort stupide. Puis les mille soins, les mille exigences de la vie, peu à peu, le divertirent de l'unique et amère pensée.

Comme le temps passe ! Dire que voilà quatre ans il faisait chaque soir ce même voyage, assis peut-être dans le même wagon qui l'emportait aujourd'hui! 11 se revit avec un complet d'un bleu gris, tenant un bouquet de roses blanches et de roses soufre. Trente-quatre ans aujourd'hui, voilà tout, au lieu de trente; quelques cheveux blancs de plus; en somme, pas changé sensiblement : le même — à l'âme près.

Soudain, à trois courts tunnels successifs, il reconnut la gare imminente. Le train ralentit, les freins grincèrent, et, dans le cahot d'arrêt, d'Alleboize sauta sur le quai où l'attendait son viel ami le docteur Aucante.

i8o L'OUBLI.

Lui aussi avait peu changé. Tous deux se retrouvaient presque tels qu'ils s'étaient quittés : d'Alleboize, grand, svelte, hâlé, brun, avec cette allure souple et dégagée que donne au corps une vie de grand air, rompue aux longues courses à cheval, dans cette Algérie dont il était devenu l'un des colons les plus actifs; Aucante, rouge, bedonnant et trapu, une grosse ronde figure encadrée de favoris blancs, avec des yeux bleus et bons , pétillants de malice sous les lunettes d'or.

Tout au plaisir de se revoir, hâtant le pas sous les hauts arbres de l'avenue de Sceaux, ils gagnèrent la rue de Satory, où habitait le docteur. Cousin des d'Yvoir, Aucante avait dû jadis servir de témoin à la fiancée de d'Alleboize, en qui d'ailleurs il chérissait le fils d'un de ses plus vieux amis. Autant d'excellentes raisons pour faire honneur à son hôte, ce qui mit une fois de plus la gourmandise bien connue du docteur en repos avec sa conscience. Ce fut donc avec une entière satisfaction qu'on procéda de part et d'autre au ravage du déjeuner, et ce fut également d'un commun accord, le café bu, qu'ils résolurent de faire une promenade dans le parc.

L'OUBLI. i8i

A petits pas, causant de leurs vie, d'Alleboize détaillant l'intérêt qu'il avait fini par prendre à la sienne, expliquant la lutte aux passionnantes péripéties qu'avec les diverses saisons chaque année ramène, le docteur disant les côtés graves et tristes de son métier, tout ce qu'une conscience de médecin doit vouer au silence de secrets lamentables, ils s'en allèrent ainsi, le long de la rue de l'Orangerie. Le glorieux après-midi de juin tendait au-dessus des vieilles maisons son dais d'azur pâle et lumineux. Arrivés à la grille, bien qu'ils le contemplassent pour la centième fois, ils s'arrêtèrent, émus simultanément par l'incomparable grandeur du site.

A droite, l'immense pièce d'eau des Suisses étalait son miroir rectangulaire, où se doublait, comme dans une glace éclatante posée à plat, le ciel profond semé de nuages immobiles. Derrière, toute petite, au milieu d'un solennel hémicycle d'arbres, la blancheur d'une statue équestre faisant tache au loin. Derrière encore, le cercle des bois s'étageait en pente douce, découpant dans la lumière ses masses d'un vert sombre velouté de bleu.

i82 L'OUBLI.

A gauche, des balustres, une douve pleine d'eau croupie, la terrasse de Mansart avec ses parterres brodés et les hauts portiques à colonnes encadrant le double escalier des Cent- Marches.

Ils suivirent quelques minutes la route de Saint-Cyr, traversèrent le Labyrinthe, la salle des Marronniers, revinrent au Miroir d'Eau, et firent halte un moment sous le grand platane du Jardin du Roi.

D'Alleboize parlait maintenant de son avenir, des heures de repos et de joie qui le récompenseraient sans doute de ses efforts constants. Ils étaient arrivés sans presque s'en apercevoir au bassin du Dragon, et se mirent à remonter tout en causant l'allée des Marmousets. Au pied d'une vasque, le docteur brusquement s'arrêta, et tous deux se turent, puis, en silence, ils reprirent leur marche. De vingt en vingt mètres, hors de petits bassins espacés régulièrement, surgissaient des groupes d'enfants, Faunes, Amours, Tritons ou Satyres. Par trois, soutenant les vasques rondes sur l'effort de leurs bras tendus, ils émergeaient en dansant de l'eau morte. Leurs corps de bronze, verts et luisants,

se reflétaient dans cette eau couleur d'or et de rouille, faite de soleil d'automne et de feuilles dissoutes.

Pas un souffle dans la frondaison. Le docteur et d'Alleboize débouchèrent sur le parterre du nord. Le parfum des roses pâmées se mêlait à l'odeur amère des bordures de buis. Çà et là, des Termes dressaient leurs gaines blanches sur l'immobilité des charmilles rectilignes.

— Comme vous voilà grave, docteur! Qu'estce qu'il y a donc?

— Rien.

Et le front du docteur Aucante se rembrunit.

— Parlez, je vous en prie !

Tous deux s'arrêtèrent, debout près d'un banc.

— Parlez, voyons; je sens que vous me cachez quelque chose.

— Vous le voulez, mon pauvre Henri? Regardez! Savez-vous où nous sommes? Non! Ce lieu ne dit rien à votre mémoire, rien?

— J'ai beau chercher!

— Eh bien! c'est à cette place même, sur ce banc, qu'a été frappée celle que nous avons si longtemps pleurée, notre chère petite Rose.

i84 L'OUBLI.

Tous deux, échangeant un regard profond, reprirent alors en silence le chemin de la maison, et ce fut après un long espace de tristes rêveries que le docteur Aucante ajouta, un quart d'heure après :

— Oui, on oublie! C'est l'ordre des choses qui le veut ainsi. Y résisterait-on sans cela?

Lorsqu'il eut vidé, d'un coup brusque de tête rejetée en arrière, la tasse de café qu'il sirotait depuis un quart d'heure, M. Trédulat la reposa avec mélancolie sur le plateau. Puis il promena autour de lui un regard désabusé.

Ni la bibliothèque basse où s'étalaient, dans leur belle reliure verte, ses livres de comptes; ni les fauteuils contournés et raides, semblables à de vieilles parentes de famille dans leurs robes de tapisserie proprette ; ni la plante verte dentelant son feuillage .mince hors du vase rouge suspendu à la rosace du plafond, — rien ne souriait plus à M. Trédulat.

D'un clin d'oeil, il échangea ses pensées avec sa femme, grande, osseuse et maigre personne, dont la face jaune s'était plissée à tirer des traits sous de longues additions, qu'elle relevait

ensuite, le petit doigt en l'air, avec une rapidité foudroyante.

Un escalier de bois tournant menait, de la pièce où tous deux jouissaient après déjeuner des douceurs de la vie, à la boutique. M. Trédulat y débitait tout le jour des ustensiles de quincaillerie, inscrits ensuite avec méthode par Mme Trédulat sur de belles factures. Elle trônait derrière son comptoir entouré d'un grillage vert, en souriant parfois d'une manière vague.

Aujourd'hui dimanche, la boutique était close, M. Trédulat ayant lui-même apposé la veille les volets sur la devanture. Et par la fenêtre ouverte de l'entresol, où sa femme était venue s'accouder près de lui, tous deux songeaient, mordus d'un grand espoir.

Ils regardèrent ainsi longtemps , sans le voir, le tableau qu'étalait devant eux ce calme après-midi d'août. A leurs pieds, la Seine; car la boutique s'ouvrait sur le quai des Orfèvres. Dans son lit de pierres et d'arbres, elle coulait tout d'une pièce, immobile et luisante comme un miroir posé à plat. Une multitude de toits s'amoncelaient sur l'azur profond; et tout làbas, vers l'horizon, flottait une brume légère.

M. et Mme Trédulat regardaient en euxmêmes.

— Est-ce qu'on sait, Lalie? proféra soudain le gros homme, en épongeant son crâne rose et pointu où perlaient des gouttes de sueur. C'est peut-être nous qui le gagnerons.

Eulalie contempla un moment le gilet déboutonné de son époux, puis répondit à l'interrogation muette de ses yeux par un hochement de tête pénétré. M. Trédulat reprit :

— Voyons ! réfléchis. Rien ne s'y oppose ! Il y aura pourtant bien un veinard qui les décrochera, ces cinq cent mille francs.

— Qui les a décrochés, tu veux dire. Car le tirage est fait maintenant.

— Tu crois? Oui, trois heures! On ne va pas tarder à le crier dans les rues. Hein ! si ça pouvait être le 9,743?

A ces mots qu'elle écoutait pour la centième fois, Mme Trédulat se sentit au cœur une émotion délicieuse. Non qu'ils fussent d'accord sur le placement et l'emploi de cette somme magique; mais tous deux s'entendaient à considérer l'aventure d'un tel gain comme une chose possible, probable, parfois même certaine. Unis

iço LE GROS LOT.

toute leur vie dans le même servage, ils n'avaient d'heures dorées que celles oîi se pouvait satisfaire leur égale passion du lucre; et l'espérance dont ils s'entretenaient les flattait au plus obscur et au plus profond de leur cœur. Depuis que, amorcés par cet appeau, il s'étaient procuré le n" 9,743 au guichet du Crédit industriel et commercial, pas desoiroii, sous le rond de la lampe, le précieux billet n'eût été sorti de sa cachette, étalé, déplié, palpé.

D'abord on n'avait eu pour lui qu'un respect limité. Ce chiffon de papier, jamais ça ne pouvait valoir cinq cent mille francs ! Mais peu à peu l'espoir invincible s'ancra en eux.

— Tout de même ! avait dit le lendemain M. Trédulat.

— On ne sait pas ! avait soupiré Eulalie.

Et depuis, rongés par l'envie secrète, ils allaient du doute à l'angoisse, de l'abattement à la joie frénétique. Leur affection se modifia. Quelque chose désunissait pour la première fois ce ménage lié par vingt ans d'intérêts communs, de vie et de labeur quotidiens. L'argent, dans leurs petites âmes, jeta son ferment de discorde.

Ils en étaient venus à considérer ces cinq cent mille francs comme une chose à eux. Cette somme leur était due. l^^lle était là, dans leur tiroir, représentée par le numéro 9,743. La clef du secrétaire où il était enfermé pendait au cou de M. Trédulat, avec une médaille bénite.

Maintenant, c'était chaque jour entre eux, à ce sujet, d'interminables discussions. Que feraient-ils de cet argent? Après le repas, dans la boutique, lorsqu'ils étaient seuls une minute, le soir avant de s'endormir, ils en parlaient sans cesse. Comment l'employer, cette somme?

Leur opinion avait varié. D'abord M. Trédulat avait pensé à agrandir son commerce. La boutique eût été vendue, réinstallée avenue de l'Opéra, avec des quincailleries dignes d'étonner le monde. Il y aurait eu quinze employés, un petit chasseur pour ouvrir et refermer la porte de glaces, — et sur une plaque de marbre noir, au-dessus des vitrines claires, en lettres d'or, ce seul mot : « Trédulat. »

Eulalie s'était fâchée tout rouge. Elle avait eu ce jour-là une des grandes colères de sa vie. Non ! Il valait mieux se retirer tout de suite à la campagne... près de Limours, sa ville natale.

A quoi bon tenter le diable ? Pourquoi ne pas acheter tout de suite une propriété, jouir de ses rentes? Dans sa pensée, elle imaginait une maison blanche, séparée par une allée sablée d'une petite pelouse verte. Des boules de verre bleu et jaune en ornaient les coins. De chaque côté de la grille, elle se représentait une rangée de tilleuls bien taillés.

Avec beaucoup de difficultés, M. Trédulat céda. Soit ! il renoncerait à son rêve. Puisque sa meilleure amie, sa compagne, se refusait à comprendre la grandeur de ses conceptions, il s'en tiendrait à la plate réalité. Son estime pour Mme Trédulat en fut diminuée. Il jugeait stupide l'idée de se retirer à la campagne.

Alors il se rabattit sur un appartement au premier, boulevard Saint-Michel. Là ils vivraient simplement, mais d'une manière large, comme il convient à de riches bourgeois. Il fréquenterait le café du Tribunal de commerce. Et l'on verrait ! Il ne s'expliquait pas, par réserve, sur certaines spéculations. Il comptait seulement doubler bientôt sa fortune. Par une concession aux goûts champêtres d'Eulalie, on irait passer le mois de juillet à la mer.

Et c'était entre les deux époux un feu roulant d'allusions, de remarques aigres-douces. Parfois, le calme renaissait. D'un commun accord, ils faisaient trêve. Leur dissentiment se fondait dans une espérance ardente et vague.

Sans un regard au soleil qui descendait parmi la brume dorée, Eulalie rentra songeuse dans la pièce commune, à la fois salon et salle à manger, où leur fortune dormait dans le tiroir du secrétaire.

— Joseph, la clef! dit-elle.

D'une main fébrile, elle ouvrit le meuble d'acajou, en tira le bon unique, source de leurs prospérités futures, et le regarda avec concentration.

— Passe! soupira M. Trédulat.

Et levant le papier vers le jour, comme s'il espérait lire à travers le filigrane, il le contempla à son tour.

Le silence régna, solennel.

Brusquement tous deux sursautèrent.

Une rumeur vint du bout de la rue. Elle s'enfla, grandit. Les cris, d'abord vagues, se précisèrent :

— Demandez le tirage des bons de l'Expo-

sition, dix centimes! La liste des numéros gagnants ! Demandez !

Tout pâle, M. Trédulat se précipita à la fenêtre. Eulalie, les jambes coupées par l'émotion, tomba dans un fauteuil. Ils tendirent l'oreille.

— Demandez le tirage des bons de l'Exposition ! Les numéros sortis ! Dix centimes !

Le tumulte se rapprocha. Les crieurs passaient sous la fenêtre.

— Demandez! le 9,742, le gagnant du gros lot ! Demandez !

— Qu'est-ce qu'ils disent ? murmura Eulalie, le cœur serré d'une angoisse affreuse. Mais c'est le nôtre, Joseph ! c'est le nôtre !^

Les cris s'éloignaient. La rumeur décrut.

— Demandez ! Le 9,742, le gagnant du gros lot ! Demandez !...

Les yeux fixés avec amertume sur le bon qui trompait si lâchement son attente, M. Trédulat rentra dans la chambre. 11 brandit le papier 'coupable, puis gémit : i D'un chiffre! il s'en faut d'un chiffre ! » et regarda sévèrement sa femme, comme s'il la rendait responsable de sa cruelle déception.

— Vous êtes toutes les mêmes, avec vos sottes idées ! Tenez, le voilà, votre bon !

Et, d'un orestc de dégoût, il le lança sur les genoux de la morne Eulalie, écroulée.

Le petit cahier de papier bleuté voltigea une seconde, puis retomba à leurs pieds.

Et comme, après avoir essuyé ses larmes, elle le regardait sans rien dire, M. Trédulat ramassa lentement le numéro froissé, le plia avec soin et le replaça dans le tiroir ouvert. Ils sourirent alors tristement, et tous deux, muets, sonofèrent aux tiraees futurs.

Nous nous tenions, Proche et moi, sur la plate-forme du tramway, quand deux jeunes filles montèrent, avec cette grâce décidée des étrangères habituées à aller seules dans la vie. Comme elles étaient jolies, l'une brune et l'autre blonde, et séduisantes au possible en leur petit maintien correct qui semblait tenir leurs vis-àvis à distance, nous nous plûmes à les observer discrètement à travers la vitre. Une femme sent tout de suite qu'on la regarde. Elles nous dévisagèrent sans même en avoir l'air, et le résultat de leur sommaire enquête fut que, se retournant et plongeant dans les yeux l'une de l'autre, elles rougirent, sourirent en lueur exquise, puis devinrent sérieuses, puis donnèrent tous les signes de ce malaise absurde qu'est l'envie irrésistible, maladive, de pouffer.

Proche, à ma grande stupeur, devint pourpre,

puis essaya de rire, lui aussi, puis rit nerveusement dans sa belle barbe noire qui lui donne l'air d'un dieu assyrien.

— Tu les connais? soufflai-je.

Il répondit :

— Oui, non ! visiblement gêné et essayant de tenir noble contenance et de faire face à l'ennemi charmant qui, au risque de scandaliser les gens graves du tramway, pouffait, l'une dans un mouchoir, l'autre derrière son petit manchon, et cela sans bruit, avec la démence hilare d'un rire étouffé dont elles avaient les larmes aux yeux, comme dans une agonie convulsive. Je trouvai à Proche l'air bête, en dépit des œillades assurées qu'il lançait; et, éclaboussé par le ridicule qui le couvrait (ridicule d'autant plus agaçant que la cause m'en échappait), il me sembla que, moi aussi, je jouais un sot personnage.

— Tu n'as pourtant pas de noir au nez ! fis-je d'un ton aigre-doux.

Il se fût agi d'autres personnes, plus libres ou équivoques, j'eusse été moins intrigué; mais l'air de candeur virginale de ces misses, — oui, elles devaient être Anglaises, à moins qu'elles ne fussent Suédoises, — leurs yeux purs comme

la fleur du lin, leurs bouches d'enfant innocentes se conciliaient si peu avec leur extravagante façon de poufter; on les sentait si désolées, si honteuses, si indignées contre elles-mêmes et en même temps si incapables de se dominer, que l'irritation de percer ce mystère me fit courir partout le corps — cela joint à une mauvaise honte de vanité — un petit souffle d'horripilation jusqu'à la racine des cheveux. En ce moment je jugeai Proche idiot, malgré son talent de peintre, sa première médaille, son feutre et sa cape romantique, son nez à la François I" et sa barbe noire annelée.

— Je descends, lui dis-je brusquement.

Et, n'y pouvant plus tenir, je sautai du tramw^ay en marche, au risque de m 'aplatir et de changer, cette fois, le fou rire des jeunes filles en atta'que de nerfs. Sitôt à terre, je regrettai cette impulsion de vilaine humeur, d'autant que Proche, plus entreprenant que moi et décidé peut-être à pousser l'aventure, fit un geste désolé, me héla comme pour m'invitera remonter, — ah! non, par exemple! — et, mis en demeure de me rejoindre par la façon dont je m'arrêtai, les bras croisés, se résigna à descendre, non

sans avoir, dans un sourire de gentilhomme et un rond de bras à la Lauzun, envoyé aux jolies misses le plus beau coup de chapeau que j'aie jamais vu.

— Eh bien, parleras-tu? Tu les connais, puisque tu les salues.

Il me répondit, en cherchant son étui à cigarettes, pour se donner une contenance, j'imagine :

— C'est bête comme tout, mon cher! C'est si bête que ça n"a pas de sel. Je ne connais pas ces jeunes filles, et si elles me connaissent, ce n'est que de nom, et c'est pour attacher à mon nom un souvenir grotesque qui, désormais, se mêlera toujours en elles, je le sens, à l'idée de ma personne. Je ris, mais, tu sais, je suis furieux au fond! Et cependant je ne peux pas leur en vouloir. Elles riaient de si bon cœur! Etaient-elles jolies, les mâtines, avec leur désespoir comique et leur confusion sincère et la crise qui les reprenait comme un vertige, paf! dès qu'elles parvenaient à donner à leur visage une expression sévère! Ah! elles s'en sont payé, as-tu vu ça? Crois-tu qu'elles s'en faisaient du bon sang? Tout d'abord je ne les reconnaissais

pas. Ces visages de jeune fille sont si peu marqués, tout dans l'expression de suavité, de pureté angélique. Et c'est cela qui m'amuse et me vexe, de penser que ces anges rient d'une chose vulgaire, bouffonne si tu veux, mais malpropre. Après ça, l'humanité n'a jamais ri que de cela. Le bonheur des enfants, les plaisanteries de couvent ne portent que là-dessus. Toute la gaieté de Rabelais tient dedans.

— Dedans quoi?

Proche rejeta sa cape sur l'épaule et dit :

— Eh bien! cet été, à Bois-le-Roi, j'étais allé peindre et nous étions une bande... mais tu le sais, puisque tu es venu déjeuner le jour oij Ripette, le symboliste, est tombé à la Seine en voulant faire une déclaration trop brusque à la femme de Macarot. Non? ce n'est pas ce jour-là? Tû n'étais pas là quand Siffrède, dans son jardin, faisait de la voltige tout nu sur son cheval à crinière verte? Il prétendait que le vert allait mieux à la pauvre bête, et il lui avait même doré les sabots! Mais si, tu es venu ce jour-là! 11 faisait un temps superbe. Nous avons été cueillir des girolles. Clo a prétendu avoir vu une vipère, au retour, derrière la porte, et nous

avons fait, après le dîner, une battue aux flambeaux. La nuit, au moment de se coucher, Clo ouvre son lit et voit la vipère lovée au bas de l'oreiller. Une vipère en toile peinte, un chefd'œuvre de Macarot, qui ne lui pardonnait pas, — à Clo, pas à la vipère! — de l'avoir lâché pour le gros Rioupe.

Proche adorait les digressions. Je tins bon :

— Pardon, ton histoire!

— Attends! j'y arrive. J'allais tous les jours iciire du plein air à la mare aux Évées. Tu connais l'endroit : la mare reflétant le ciel et les arbres au centre d'un admirable rond-point de chasse; en tous sens, des percées de chemins terminés en ogives de jour bleu ou en courbes de verdure; tout autour, des canaux en pleine terre, sillons assez irréguliers pour ne pas attester la main de l'homme et draguant les eaux de ce bas-fond, qui exhale l'odeur du moisi sylvestre; entre ces bizarres stries, une triple ceinture d'allées qui fait de l'endroit une sorte de labyrinthe en toile d'araignée aux fils nombreux.

— Je connais. Alors?...

— J'y allais donc tous les jours avec Coco.

Tu connais Coco? Non? Je l'avais déjà rendu au loueur quand tu es venu. Coco était un drôle de petit poney dont la graisse sénile fondait, aux suées, en savon blanc. Un commencement de paralysie lui faisait tirer la charrette de guingois, comme un homme ivre. Je ne suis pas bien sûr non plus qu'il ne fût pas aveugle, sous la taie noire et luisante de ses énormes prunelles. Tel quel, le loueur me l'avait garanti pour une bête de race, valant son pesant d'or. Et Coco avait encore la force, avec des ménagements et dix litres d'avoine, de porter mon tableau chaque matin à la mare et de le rapporter chaque soir au village. Bon! tu sais qu'il ne vient pas grand monde aux Evées ! Ce n'est pas dans la partie sélect de la forêt. On va plutôt du côté de Barbizon, de Marlotte, à la mare aux Fées. De-'ci de-là un bicycliste, un vieux ménage en buggy traîné par un poney d'autre apparence que Coco, une gentille petite femme et un joli jeune homme, des amoureux! Somme toute, des gens bien sages qui, timidement, rapidement, passaient derrière moi et donnaient un coup d'œil à mon tableau, en disant assez haut pour que je l'entendisse, mais avec l'air de

2o6 LES SUGGESTIONS RIDICULES.

ne pas le faire exprès : « Très joli, très délicat de tons!... » Ah! Eh bien, un jour, à quatre heures, je rattelle plus tôt Coco, parce que j'attendais des amis de Paris, tiens, Clifoire et Joujou, la petite Joujou aux cheveux rouges. Voilà ma toile hissée sur la charrette, mon pliant, ma boîte à couleurs. Je saute sur la banquette, je prends les rênes :

— Hue, Coco!

A ce moment débouchent cinq ou six jeunes filles, et parmi elles les deux de tout à l'heure. Précédant les autres, elles s'avançaient, sveltes et rêveuses, sans se parler, insoucieuses des petits cris et des causeries de leurs camarades, des étrangères comme elles , cherchant sans doute un motif d'aquarelle, car deux ou trois, assises sur l'herbe, se mirent de suite à crayonner sur leurs albums. Naturellement, les deux pures jeunes filles me regardent, moi et mon attirail. Un artiste, c'est un animal curieux. Je me cambre, je fais le beau, je les regarde venir avec toute la distinction dont je suis capable, j'arrive à deux pas d'elles, et là. Coco, dont les digestions étaient, il faut l'avouer, inégales, s'arrête et, inébranlable sous les coups, tire un

coup de pistolet d'arrière, un autre, un autre encore, puis une mousqueterie réglée au métronome : pan, pan, pan! Ah! mon ami! Je vis les deux jeunes filles, d'abord béantes, se regarder dans l'âme, se prendre par la main, compter à voix muette, mais je crus l'entendre en pur anglais : Six!... SevenJ... T^velveJ... Fourteen! et quand, au quinzième ou seizième au moins. Coco se tut, il passa dans leurs yeux de lin, sur leur face angélique, une expression impossible à dire, et elles partirent, dans leur jeune candeur, d'un éclat de rire, non, mais d'un éclat de rire ! . . .

Et tu vois , termina Proche , elles m'ont reconnu tout de suite !

Il soupira :

— Comme si c'était moi !

André Vernes ouvrit, d'un geste brusque, la porte du salon et se réfugia dans la demi-obscurité, pour fuir la voix de sa femme gourmandant la bonne et les cris des enfants qui se disputaient, dans la salle à manger. Il ne pouvait entendre sans souffrir le ton aigre avec lequel Clotilde parlait, en ses jours d'énervement; et sa mauvaise humeur de maîtresse de maison, à propos du rôti mis trop tard au feu, ravivait en lui le souvenir d'une désagréable dispute conjugale qu'ils avaient eue à propos des dépenses du mois, le matin.

Il se dirigea en tâtonnant vers les fenêtres qui ouvraient leurs yeux clairs sur le crépuscule très assombri de la campagne, sur le brouillard de la nuit, et las, à moitié découragé, il se laissait aller sur la chaise longue, vautré. De nerfs délicats, il détestait les criailleries, bou-

deries de femme ou querelles d'enfants; surmené toute l'année par ses travaux d'ingénieur, il n'aimait pas qu'une scène intempestive vînt gâter son repos des vacances.

Le bien-être d'un farniente momentané le détendit; l'obscurité le protégeait, la chaise longue ployait sous lui comme un sommier; les meubles se fondaient dans une teinte obscure; rentrant dans le néant de l'ombre, ils perdaient de leur personnalité suggestive, ne s'imposaient plus à lui, s'effaçaient discrètement. A peine si le plafond du salon gardait une vie blanchâtre, et le linteau de la porte du fumoir une ligne de clarté morte, cependant que les vitres, lentement, s'enténébraient.

Une mélancolie, avec le froid des pièces inhabitées, sans feu ni lampe, tombait sur le cœur de Vernes; un frisson d'automne passa le long de son dos. L'automne précoce ne s'annonçaitil pas déjà, dans les soirées plus courtes, les arbres tiquetés de jaune, les feuilles de bouleau qui tombaient en tournoyant, le gazon brûlé, les champs nus que les paysans fumaient, la brume bleue qui sort de la terre et de la rivière ? Quelques belles journées encore, pures et enso-

leillées, fraîches le soir, et il faudrait allumer le feu dans les cheminées, avec les pommes de pin qui jonchent la foret. Une année de plus de vécue! Vernes, quoique jeune, se sentit vieux.

Oh ! certes, il ne fallait pas exagérer; il y en avait de plus malheureux que lui. Pauvre aux débuts, il avait conquis, à force de travail, l'aisance, la fortune même. Clotilde n'était pas toujours revêche; elle avait ses bons jours, où ses yeux redevenaient doux, sa figure jolie. Les enfants, deux garçons et une fille, il les aimait bien; ils poussaient dru, en belle santé. Que pouvaient-ils demander de plus ?

Et cependant... était-il heureux ? Non. Pourquoi ? Le savait-il lui-même ? Et le bonheur existait-il, était-il seulement possible? Non, très certainement. Tout ce qu'il pouvait demander à la vie, à l'égal des plus privilégiés, c'était, à défaut de bonheur, la tranquillité, une sorte de paix égoïste, d'équilibre entre l'effort quotidien et la dépense vitale, du confort matériel, et, en plus, quelques joies intellectuelles, telles que la fréquentation d'amis intelligents et le lecture d'un beau livre.

Le bonheur, ah! ah! — il ricanait doucement.

amèrement, — l'avait-il jamais connu, le connaîtrait-il jamais? Tous les malentendus du ménage, toutes les difficultés où deux âmes se heurtent, la solitude d'un cœur qui tâtonne vers un autre, lui revinrent, en goût sur, aux lèvres. Il aimait Clotilde, il l'avait aimée en tout cas, ou du moins il l'avait cru; et encore en était-il bien sûr? Mais elle, l'aimait-elle ? Ses enfants, pouvait-il s'en dire aimé ? Il songeait aux levains d'égoïsme, de jalousie, de haine, qui gonflaient en ces petits êtres fratricides, toujours en guerre, s'arrachant les jouets et les friandises. Et il se disait que Clotilde, avec ses colères sèches et ses bouderies cruelles, leur ressemblait souvent par trop aussi !

Le noir l'enveloppant de partout ne lui laissait plus apercevoir aucune lueur d'objet, aucun contour; sa pensée, doublée de cette acuité singulière que les ténèbres prêtent à l'insomnie, sombra dans un néant de tristesse. Il crut entendre les répliques grommelantes de la servante, se rappela l'air mécontent du valet de chambre lorsqu'on lui faisait une observation; la pensée qu'on n'était pas heureux autour de lui le satura de regret, de confus et inexplicable

malaise. La vie mal faite, comme un vêtement étroit, le gêna de partout, l'oppressa. Et par un contraste ironique des choses, l'odeur d'un faisan aux truffes perçait la cloison et lui arrivait aux narines, symbolisant les pauvres joies humaines sur lesquelles le corps, à défaut de l'ânie, se rejette.

Pourquoi l'existence était-elle ainsi, et non autrement? Pourquoi avait-il épousé sa femme et eu d'elle ces enfants ? Aurait-il vécu plus heureux, si une jeune fille qu'il avait aimée n'était pas morte? Dire qu'il l'aurait épousée, peut-être! Il revoyait le visage disparu, les chers yeux fins et profonds, le délicat ovale du masque, oii la bouche souriait avec une grâce indicible ! La nuit autour de lyi se fit plus dense, il fit lourd sur son cœur. Agnès était morte, mais tout le monde mourrait, lui, Clotilde, les enfants, tout et tous aboutiraient à ce fond d'ombre, s'effondreraient dans le noir, un peu plus tôt, un peu plus tard !

Bah! mourir n'est rien; s'il plaisait au sort qu'il partît le premier, il laisserait aux siens de quoi vivre. Personne n'est indispensable. On le regretterait, on ToubUerait. Et les ténèbres

2i6 DANS LE NOIR.

pesèrent sur lui comme la terre qu'on jette sur une fosse; il se sentit enterré vivant; c'était lugubre et sans douleur, sombre et nostalgique. Il ferma les yeux et, immobile, se sentit sans corps, dégagé des choses, en répétant mentalement :

— Mourir, après? Ce n'est cruel qu'en imagination. Ma femme se remarierait, mes enfants n'en mangeraient pas un dessert de moins !

A ce moment la porte du salon s'ouvrit violemment, la salle à manger éclairée apparut, nappe blanche, cristaux et porcelaines, sous le lustre; et, découpant sa silhouette fine dans la lumière, Mme Vernes disait, d'une voix radoucie et gaie :

— C'est servi. Où donc te caches-tu?

Les enfants riaient, la bonne servait la soupe dans les assiettes, l'odeur du faisan entrait, impérieuse. André Vernes fut saisi d'une impression vive, brusque jusqu'à la torture et indéfinissable; mais, comme c'était un homme sage, il se dressa en disant, d'un ton enjoué :

— A table !

C'était la dernière fois que Mme Hésus posait chez Norl, le peintre à la mode. L'atelier, tendu d'étoffes rares et cloisonné de paravents de peluche, avec ses tapis épais et ses divans bas, fleurait le boudoir et la chambre à coucher. Une collation de fruits confits et de gâteaux sur un guéridon, la jaquette d'astrakan de la baronne au dos d'un fauteuil, l'air snob et souriant de Norl, si correct et beau garçon, tout cela, et en plus les gerbes de roses qui s'épanouissaient dans la tiédeur du hall, dégageaient une sensation d'artificiel et de convenu, l'impression qu'on était chez un costumier, un fleuriste ou un confiseur de marque, bien plus que chez un peintre. Mais c'est cela précisément qu'aimaient les grandes mondaines, les étoiles et les dégrafées célèbres à qui Norl faisait l'honneur, très rare, d'un portrait.

Accablé de commandes, prenant très cher, il avait cherché des défaites, quand Mme Hésus l'avait fait sonder. Il ne peignait, par principe, que de très jolies femmes; et la baronne, avec l'insolence que lui donnaient les millions de son mari, le banquier, avec sa réputation de méchanceté et sa sécheresse de femme sur le retour, lui déplaisait souverainement. Mais le prix, vingt mille francs, l'avait tenté! D'ailleurs Mme Hésus s'était montrée fort aimable.

Il l'avait placée dans un grand fauteuil de brocart, sur un fond de tenture mauve : elle détachait, dans le jour de la grande baie, tamisé par des stores, sa silhouette maigre et sa figure pâle, qu'un nuage ondulé de cheveux roux de henné encadrait. Sa robe, très montante, d'un noir souple, descendait, collée aux contours, jusqu'à son pied qui dépassait, très fin. Elle n'était pas très jolie, certainement. Et cependant, à la regarder fixement, à chercher à dégager d'elle le charme et la jeunesse qu'elle avait pu avoir, le peintre retrouvait, pour le fixer sur sa toile, cet on ne sait quoi de vif et de mystérieux qui est comme la flamme des yeux et l'âme d'un visage. Le portrait, néces-

sairement flatté, était bien venu; et Norl souriait autant au modèle qu'à la copie, de ce sourire aux dents blanches, très fat, que le Tout- Paris connaît.

Ses yeux, à l'expression langoureuse que démentaient des éclairs de volonté dure, s'attachaient avec intensité sur la baronne, des yeux singuliers, attirants, tenaces, qui buvaient la lumière, qui captaient les formes, qui pompaient la vie de l'être sur lequel ils se fixaient ; des yeux qui, se posant sur la peau, y faisaient l'effet de ventouses, et qui, rencontrant d'autres yeux, les immobilisaient magnétiquement. Cela ne réussissait pas envers toutes les femmes, mais la plupart subissaient cette sorte d'envoûtement inexplicable pour elles. Dominées^ fascinées par le regard tendre et cependant brutal du peintre, ces créatures à cervelle d'oiseau sentaient se dénouer et se détendre le faisceau de leurs nerfs. La volonté abolie, tombées à une vague inconscience oii l'odeur trop forte des fleurs et de l'essence pour couleurs mettait une pointe de migraine, elles avaient le sourire perdu de la petite fille qui va s'endormir. Des bouffées de chaleur montaient le long

de leur corps, et elles se sentaient troubles et troublées. Norl, alors, immédiatement suspendait la pose. Mais bientôt, d'elle-même, la femme se replaçait, curieuse et avide de l'étrange sensation.

C'est ainsi que s'expliquaient les nombreuses bonnes fortunes de Norl et la légende parisienne de son regard ensorceleur, qui l'avait fait surnommer le serpent^ soit à cause d'Eve toujours prête à se laisser tenter, soit parce qu'il fascinait vraiment les colibris femelles , ces jolies mondaines au plumage bigarré et aux petits jacassements vides.

Quand il médusait de la sorte une femme, il paraissait, au bout d'un certain temps, dans les yeux de celle-ci, quelque chose d'insaisissable et de cependant flagrant, une lueur sèche, un virement de prunelles, un autre regard, une furtive et instantanée saccade, tel, dans l'eau calme, au bout de la ligne dormante, le sursaut révélateur du poisson grippé par l'amorce !

Certes, Norl ne comptait pas hypnotiser la baronne Hésus, quand tout à coup il vit qu'elle soutenait son regard d'une façon singulière; et,

crac ! dans son œil, un petit point noir s'alluma et s'éteignit; en même temps une langueur se répandait sur son visage. Norl se dit : « Ça y est ! »

Dame, il fut embarrassé, la baronne n'étant pas de celles qu'il eût eu plaisir à faire « à l'œil »; mais, après tout, il fut flatté, le parvenu, chez lui, l'ex-rapin bohème s'éjouissant de penser qu'il avait connu, par des surprises semblables, des femmes auxquelles il n'aurait jamais osé songer; et là, ce n'était rien moins qu'une des reines, fanées, mais encore « possibles », de la finance, des associations de charité, et des fêtes du Tout-Paris. Et puis, les vingt mille francs du portrait valaient la femme.

— Vous êtes lasse? demanda-t-il.

Elle fit signe que oui, se leva, vint à lui, et à ses côtés regarda son image, rajeunie. Ils échangèrent quelques mots indifférents, en croisant de nouveau leurs regards avec une impression mutuelle de contact. Un éclair, Mme Hésus resplendit, mystérieuse, le sourire s'ofïrant en nudité rose. Et ce fut un coup de foudre; Norl, sans savoir comment, se trouva dans ses bras, lèvres jointes aux siennes, et ils

s'abîmèrent sur le divan, derrière le repli oblique d'un paravent.

Flatté, Norl, de plus en plus, mais surpris tout de même, malgré son air de ne s'étonner de rien ! Ah ! ce n'avait pas été long : ni paroles, ni balbutiements, ni baisers après. Un point, c'est tout! Très calme, très froide, avec des gestes aisés, la baronne remettait son chapeau et sa voilette, en se regardant dans la glace. Et le peintre, doutant presque de cette extraordinaire bonne fortune, pour s'en convaincre, se répétait : « Farce! un portrait de vingt mille; et la femme avec! » Il ne vit pas le bref, l'incisif coup d'œil d'ironie que lui décochait, dans le miroir, Mme Hésus. Et s'il l'avait vu, aurait-il compris qu'il venait d'être joué comme un enfant?

Hélas, oui! Quand il revit la baronne, quelques jours après, elle avait repris, comme si de rien n'était, toute sa morgue dédaigneuse; elle éleva des objections sur le portrait, critiqua la ressemblance, bref, elle lui laissa pour compte la toile, le regret des vingt mille francs, et le souvenir d'une jouissance médiocre. Restait un procès et le scandale. Norl eût perdu sa clien-

tèle ! Il s'est rattrapé sur d'autres commandes; mais, depuis, il ne fait plus de l'œil à ses modèles, son œil fanieux et légendaire, l'œ^il du serpejit. Et il devient vert quand il se rappelle la façon dont Mme Hésus, renversant les rôles, Ta fait poser !

Hôpital de Djeîfa.

^ juin. — Cinq heures. La cloche sonne. De la cour plantée d'acacias où ils sont allés chercher, sur un banc d'ombre, un peu d'air, la gaieté des fleurs, mes deux compagnons remontent. Avec leurs grandes capotes grises, leurs savates qui traînent, leur figure pâle coiffée d'un serre-tête blanc, ils ont l'air de forçats. Cet hôpital ressemble à une prison. Les infirmiers, des camaros pourtant, sont plus durs que des geôliers. On ne se doute pas de ce qu'un homme, de ce que tous les hommes, pour peu qu'ils endossent un uniforme qui les distingue, acquièrent aussitôt de morgue et de tyrannie.

Là! voici les petites tables alignées au pied des lits; chacun a devant soi son assiette, avec la fourchette et la cuiller parallèles. Un silence,

et l'on attend. Rien ne bouge plus dans la grande salle presque riante avec le soleil du soir qui la fait toute claire, le plafond blanc, les murs vert d'eau, le parquet bien ciré où court la bande étroite d'un tapis.

La porte s'ouvre. Une procession d'infirmiers se rue avec bruit dans la pièce, portant, qui un plateau où refroidissent des bouts de viande, qui un chaudron où fume de la purée verdâtre, d'autres du lait, d'autres une vannette emplie de morceaux de pain. Un secrétaire d 'étatmajor, petit, brun et sale, les suit, la plume à l'oreille et des lunettes sur le nez : il énumère les droits de chacun, consignés sur un registre qu'il porte ouvert devant lui :

— 4, deux portions, trois de vin! 6, quatre portions, deux de lait! lo, trois portions, deux de vin !

Le cortège méprisant passe le long des lits, et, distribués avec précipitation, bouts de viande et pois cassés fument maintenant dans les assiettes. Puis tout ce monde sort avec fracas. Dans la salle redevenue muette, il n'y a plus que le bruit métallique des fourchettes et le tic tac de l'horloge.

UNE MORT. 23i

^ juin. — Sinistre, cette journée d'écrasante chaleur; les corridors, les escaliers, les salles sont inhabitables. Toutes les maladies qu'on a soignées là sortent des murs avec l'odeur affreuse des médicaments. Le soleil tombe à pic. On sent qu'il pèse aussi, loin, très loin, sur l'immense pays désert. La petite ville perdue, dans sa ceinture de pauvres jardins, grillée par l'astre, est à cette heure-ci vide et silencieuse. La vie est suspendue. Et c'est une étuve que la mince découpure d'ombre où je m'allonge, au pied d'un des maigres acacias de la cour.

10 juiîi^ 8 heures du soir. — Je m'accoude à une fenêtre. La cime des arbres est près de moi. Les malades se promènent dans l'allée. Je ne distingue pas leurs paroles. De grandes traînées pourpres maculent l'azur pâle du ciel, et le soleil disparu teint d'orange et de soufre les nuages tassés à l'occident. Un vent tiède secoue les grappes des acacias. Tout s'abandonne à la douceur du soir.

11 juin. — Sergent! un compagnon pour vous !

Et le caporal infirmier, gros, court et rouge, petit tonneau suant de vie, qui vient d'appa-

raître dans le cadre de la porte, roule sur luimême et laisse passer un homme d'une cinquantaine d'années, petit de taille, tout grisonnant et les épaules voûtées, la figure jaune et souffrante.

Allons ! cela tombe bien ! Je suis seul depuis hier. Qu'est-ce que c'est que ce pékin-là? Mine de vieil adjudant, habits usés et propres de petit employé.

— Vous allez être là comme chez vous ! déclare avec satisfaction le caporal infirmier en tapotant l'oreiller d'un lit qu'il désigne. Mais l'homme, sans mot dire, glisse son billet d'hôpital dans la petite planchette fixée à la tête du lit.

— Ici, on loge gratis! ponctue l'autre.

Pas de réponse. L'homme se déshabille et se couche.

— Peu causeur! m'affirme le caporal à demivoix, et, blessé par ce mutisme inconvenant, il se décide à exécuter une retraite digne et lente, en affectant un air de supériorité entendue.

Me voilà en tête à tête avec le malheureux que je ne connais pas, dont je ne sais rien, ni -la vie, ni les habitudes, ni les pensées. Car il

pense! Mon lit est à un mètre du sien. Je distingue chacune des expressions les plus fugaces qui traversent ses yeux. Comme il a l'air de souffrir! Tout son visage semble tendu dans une idée qui l'absorbe. Je sens bien qu'il n'est pas là, qu'il est loin. Son être se concentre obstinément dans une pensée unique. Laquelle?

Son billet d'hôpital, que je viens de lire en me levant, est libellé au nom du sieur « Mallet, receveur des contributions indirectes ». Il songe sans doute au cher ménage besogneux, à sa •femme, aux enfants, qui, à cette minute même, vont et viennent, quelque part, là-bas, sans se douter qu'il est alité dans un hôpital perdu, qu'il va mourir solitairement peut-être dans cette petite ville inconnue et lointaine.

Car peut-être il va mourir. Des quintes de toux qui l'ébranlent tout entier, des quintes d'une toux qui semble lui arracher les poumons, le dressant parfois sur son séant, et il a dans les yeux, alors, une supplication d'être traqué qui appelle à l'aide; puis il retombe de tout son long et reprend la même expression de désespoir silencieux et farouche.

12 juin (ce matin). — Quelle nuit! Mais pro-

cédons par ordre. Il y avait du mieux dans la soirée. Il a pu se lever pendant une heure. Je l'ai passée à côté de lui. Le pauvre homme faisait peine à voir. Tout ratatiné dans la capote grise qu'on lui avait apportée, deux fois trop large pour son corps maigri, il se tenait dans un grand fauteuil, le buste en avant, appuyé sur ses deux coudes. Et il s'est mis à parler... à parler comme un fiévreux qui sent que les heures sont courtes, que la vie lui échappe :

« Sa femme et ses enfants n'ont que lui. Il les a laissés à Alger. Il est en tournée de contrôle. Sale métier! On lui a fait déposer au secrétariat la boîte où sont ses instruments de vérification, poids et mesures. Pour une retraite tranquille, il n'a pas une retraite tranquille. Toujours courir d'une ville à l'autre! Et avec cela la vie est dure... C'est triste quand on n'a jamais cessé de peiner! Et il parle maintenant de la guerre, du rude hiver de 187 1, des nuits interminables passées sans souliers dans la boue et la neige. » Sur le pauvre visage ravagé par la tuberculose repassent toutes les horreurs de l'année inoubliable.

Mais, brusquement, une quinte de l'impi-

toyable toux l'empoigne et le secoue. Le malheureux raidit les bras, crispe ses poings aux accotoirs du fauteuil, puis se détend, n'est plus qu'une pauvre loque sans conscience; et, au moment où de nouveau il desserre les dents pour l'effort désespéré d'un cri, voilà qu'il dégorge un flot de sang noir qui lui jaillit de la bouche par bouillons.

Courir au corps de garde, réveiller, en le frappant à l'épaule, le caporal qui rechigne, se retourne et déclare avec philosophie : « Ben quoi! faudra bien qu'il y passe! » injurier cette brute, remonter tous deux dans la salle, où nous trouvons le pauvre être épuisé et haletant, glissé de son fauteuil et à demi écroulé par terre; le relever, l'étendre sur son lit, ce fut l'affaire de trois minutes. Mais, à peine couché, le voilà qui se redresse comme mû par un ressort et, griffant l'air de ses mains convulsives, qui passe, étouffé dans un dernier vomissement.

Il me semble qu'elle a duré un siècle, la fin de cette nuit auprès du corps de ce malheureux, dans la salle déserte, mal éclairée par la lueur vacillante d'une veilleuse.

L'aube est venue pourtant. La cloche a jeté

son appel matinal. La vie a repris aux quatre coins de l'hôpital. Et c'est avec un soulagement mêlé d'horreur que je viens d'aider les infirmiers, après la courte visite indifférente d'un médecin quelconque, à ensevelir ce cadavre qui était tout à l'heure un être tel que moi, à ensevelir la dépouille de cet inconnu qu'un hasard avait amené loin des siens mourir là, à ensevelir cette chair inerte, cette épave, ce rien.

M. Sauce regardait ses jambes. Elles trempaient dans un bain de pieds bouillant à la moutarde, dont l'odeur piquait les narines. La concierge, une femme à barbe rougeaude, pareille à un militaire gras, et qui répondait au nom suave de Fanchette, venait d'ajouter au contenu de la cuvette de zinc tout un coquemar d'eau fumante. Il avait semblé à AI. Sauce qu'on lui versait du plomb fondu sur les jambes. Très poli, comme il sied à un sous-chef de bureau, il avait seulement dit :

— Ouille ! you ! you ! ouille !

A quoi la portière avait répondu, d'une voix de basse-taille :

— Faut ça, mon cher monsieur, le médecin l'a dit, pour guérir vos mille-graines !

M. Sauce, héroïquement, résorba deux larmes que la cuisson lui avait amenées aux paupières.

et s'enfonça dans la contemplation de ses jambes . Elles n'étaient pas mal faites, ma foi. Et quand il était jeune!... Drôle de chose, des jambes! Il y avait bien des années qu'il n'avait pas fait attention aux siennes, pas même quand il prenait des bains, chauds l'hiver et froids l'été. Par contenance, et pour équilibrer son corps, il se tenait à deux mains les rotules, pointues comme la pomme de terre des coudes. Ses doigts frôlèrent le haut du genou, descendirent au gras du mollet, frôlant le grenu de la peau et le rebroussement très doux des poils rares.

Ah! ah! cela le chatouillait. Il n'était pas une dame pourtant! Non, une dame aurait eu l'épiderme plus blanc, plus fin, un lacis plus lisse des imperceptibles rides du tissu, elle n'aurait pas eu de duvet palpable sur la rondeur délicate de la jambe. Et, là-dessus, M. Sauce se mit à songer jambes, comme d'autres, à l'heure du repas, rêvent macaroni au gratin ou perdrix au choux. Des jambes, des jambes? Il en avait vu dans son existence ! Et il pensa aux mollets mous et sans os des babys, aux tiûtes des petites filles qui grandissent plus vite que leurs robes courtes ne s'usent, aux bas noirs des eu-

rés, aux maillots des danseuses, au charme des jambes que montrent les jolies femmes en grimpant sur l'impériale des tramways, ou, les jours de pluie, quand elles troussent leurs jupes, qui moulent alors leurs formes bombées.

Cristi ! que ce bain était chaud ! La moutarde commençait à mordre ; c'était comme si un paquet d'aiguilles très fines lui entraient dans la chair. Rien de comparable, même par une analogie toute verbale, aux fameux « aiguillons de la chair » dont parle notre mère l'Eglise. Eh! eh! M. Sauce revit du coup sa première bonne amie. En voilà une qui avait une jolie petite jambe ! Ah ! quel amour de petite jambe ! Et ces pieds d'enfant, toujours dans l'eau, toujours frais, onctueux sous la caresse des savons, de la pierre ponce et des pâtes d'amande ; des pieds soignés comme des mains, avec des ongles roses passés aux complexes instruments d'un onglier d'ivoire. Jamais un durillon, si petit qu'il fût, et une plante des pieds si douce, si douce, qu'on aurait dit la chair mate d'un camélia.

— Il n'est peut-être pas assez chaud! déclara Fanchette en reparaissant.

Et vlan, un broc dont l'eau bouillait à glou-

glous, versa un Niagara d'angoisse sur les tiges recroquevillées, du coup, de M. Sauce! lien pâlit, tout le sang descendu happé par les milles ventouses de l'eau de feu.

— II... il est... très, très... bon comm... comme cela! assura-t-il avec un sourire qui ressemblait au grincement de dents d'un tigre.

Et, bien vite, il ressongea jambes, pour échapper à l'obsession du supplice infligé aux siennes. Mauvais sujet, il se rappela, oui, — oh! rarement d'ailleurs, — certaine maison d'un boulevard extérieur où il allait faire une partie de cartes en compagnie de jeunes camarades de bureau, jadis : une maison très accueillante! Un piano y jouait des airs d'opéra, dans un salon éclairé de lustres et de girandoles, et des dames sans affectation recevaient les hommages des messieurs, bornant, comme il faisait très chaud, leur costume à une paire de bas rouges montant très haut. Ah! le gaillard! Il ne prenait pas de bains à la moutarde , dans ce temps-là!

Il remua les doigts de pied ; il lui sembla qu'il agitait autant de sangsues voraces, en train de lui pomper le sang. Pourvu que Fanchette ne

revînt pas l'ébouillanter encore ! Il retira un peu une jambe : le rouge y affluait tellement qu'il semblait avoir une chaussette pourpre, lignée nettement par le niveau de l'eau.

Cela lui rappela une chose peu gaie, ah! fichtre! une opération à laquelle il avait dû assister : un de ses collègues du bureau avait eu le pied écrasé par un omnibus, la gangrène s'y était mise et on avait dû couper la jambe. Oh! cette jambe, ruisselante de sang, toute rouge, et le cri cri de la scie dans l'os, et le retroussement de la chair vive : ah! là! là! là! là! Rien que d'y penser. M, Sauce crut se trouver mal. Il revoyait, revenu à lui, le pauvre diable, au sortir du chloroforme, criant :

— Ma jambe ! Montrez-moi ma jambe ! Faitesmoi voir ma jambe !

Hélas! on l'avait bien vite emportée, pas belle à voir. Et, depuis, elle pourrissait en terre, et son propriétaire aussi, car il n'avait survécu que huit jours à l'opération. M. Sauce demeura tout triste en regardant ses propres jambes. Guère drôles! On les étendrait un jour, bien raides, sur un lit de sciure de bois, et...

— En voilà encore! dit Fanchette, et cette fois ce fut une marmite de vitriol qu'elle précipita. Diversion salutaire! M. Sauce hurla :

— Est-ce ma mort que vous voulez? Ditesle, est-ce ma mort? Si c'est ma mort, il faut le dire!

Puis il se prit la tête à deux mains, et trépignant son supplice, mais trop esclave du devoir pour ne pas subir jusqu'au bout le remède préconisé par le médecin, — cinq francs de visite et trente sous de farine de moutarde ! — il se mit à chanter, aussi faux qu'un chat auquel on écrase la queue :

Ah! il a des bottes, il a des bottes,

Bastien !

Il a des bottes, Bastien, il a des bottes!

Fanchette béa de stupeur, le croyant devenu fou; vexée aussi : elle qui avait pris si à cœur la perfection et l'efficacité du traitement !

— Si vous avez trop chaud, dit-elle, non sans dignité, que ne retirez-vous vos pieds?

M. Sauce consulta la montre placée sur une table, à côté de lui; ayant constaté que le

temps ordonné s'était écoulé, il répondit doucement :

— \'ous avez raison, Fanchette.

Et il les retira, pareils à de petites langoustes fumantes .

Robert Harnol et sa femme Ève-Lise rentrèrent à Paris, après trois mois de lune de miel passés en Italie. Ce fut une joie pour le jeune ménage d'inaugurer une vie stable, dans le confort du petit hôtel de l'avenue de Villiers, où le peintre, déjà célèbre, avait amassé des trésors de vieilleries en même temps qu'un joli luxe moderne, neuf et clair. Eve-Lise revit sa mère; lui, reçut ses amis. Cela les sortait de leur égoïsme d'amoureux, de cette absorption profonde qui avait fondu leurs âmes et leurs corps. Ils se perdaient de vue pendant la journée; mais, le soir, ils se retrouvaient avec ivresse, et leurs nuils, dans la chambre au grand lit bas, sous les courtines, étaient pleines de soupirs et de baisers. Cependant, comme le peintre aimait son art, il devenait pensif.

La douce oisiveté lui pesait. Des ébauches de

tableaux passaient devant ses yeux. Il songeait au Salon prochain. Son culte pour Eve-Lise ne lui faisait point oublier son ambition. Il rêvait de peindre une figure nue : ce serait l'amour, éclairant, au lendemain des noces, un visage de vierge, d'une rougeur de trouble et d'un sourire de volupté. Il voulait rendre le mystère de cette transfiguration, la femme en bouton de fleur s'épanouissant soudain après une nuit d'hyménée, sous les caresses révélatrices. Elle serait debout, au milieu d'un jardin d'Eden, fleuri de pêchers roses, telle Chloé goûtant au ressouvenir la tiédeur, sur ses lèvres fraîches, des baisers chercheurs de Daphnis.

Mais il fallait, pour ce tableau, un modèle digne de l'œuvre, et Harnol n'en connaissait point. Il s'en ouvrit à ses amis. On lui désigna une très belle fille, maîtresse d'un sculpteur. Il la gardait avec un soin jaloux, ne la laissant poser que chez deux ou trois maîtres. Il consentit pourtant à ce qu'elle allât chez Harnol. Elle commençait à se déshabiller, à la première séance, et, arrêtée par un nœud de son corset, acceptait en riant le secours que le peintre, avec une liberté indifférente, lui prêtait, quand

subitement la porte, qu'il croyait bien avoir fermée, s'ouvrit, et Mme Harnol apparaissant poussa un petit cri désolé et , toute rouge , repoussa vivement le battant et s'enfuit.

Harnol courut à sa poursuite, pour lui expliquer... Il la trouva prostrée sur un divan, la tête dans ses mains, qu'elle^ appuyait sur ses yeux comme pour y enfoncer un affreux spectacle.

— Chérie, qu'avez-vous? Pourquoi?...

Elle fondit en larmes.

— Oh! Robert, Robert! Comment avez-vous pu...

— Mais quoi, ma chérie, que voulez-vous dire?

— Oh! n'ai-je pas vu? Cette femme... et vous, vous qui la délaciez!...

— Mais, chérie, c'est un modèle, c'est la personne dont je vous ai parlé.

Ève-Lise sanglotait plus fort.

— Mais vous ne m'avez pas dit, vous ne m'avez jamais dit que vous prendriez avec elle de telles libertés ! . . .

Il sourit, lui prenant de force sa jolie tête et lui baisant ses yeux trempés :

— Mais, folle et enfant que vous êtes, un modèle, ce n'est rien pour nous; ce n'est pas une femme; à nos yeux, cela n'existe pas. Je vous l'avais bien expliqué pourtant. Vous m'aviez tant promis d'être raisonnable!

— Non! non! Robert, c'est impossible, renvoyez-la, renvoyez-la tout de suite ! Je ne veux pas que vous preniez des modèles, je ne veux pas que d'autres femmes se déshabillent devant vous; oh! pourquoi vous ai-je épousé, méchant!

— Mais , mon Eve-Lise , comment ferai-je des tableaux?

— Vos tableaux, vos tableaux! Eh bien, vous n'en ferez pas. Votre devoir n'est pas de barbouiller des couleurs, mais de m'aimer, monsieur! Et puis, — fit-elle en le voyant baisser la tête, attrapé, — s'il vous faut absolument un modèle, si vous me prouvez par des paroles convaincantes que vous ne pouvez pas vous en passer, eh bien! ne suis-je pas là, moi?

— Vous, vous, mignonne? fît Robert stupéfait.

— Moi, oui, moi!

— Vous poseriez?

— Pourquoi pas?

— Toute nue?...

Elle devint rouge comme le feu, et jetant ses bras autour du cou de son mari :

— Ne suis-je pas votre bien et votre esclave?

— Quand commençons-nous donc? demandat-il, moitié rieur, moitié sceptique.

Elle pouffa de rire dans son cou, et, la joue sur sa joue, les lèvres contre ses oreilles, en un petit baiser :

— Demain, si vous l'exigez, fit-elle.

Mais il eut beau exiger; pendant quinze jours, ce fut toujours demain. Eve-Lise trouvait des prétextes. — Hum! hum! elle s'était enrhumée, et elle avait une petite toux comique. Ou bien elle annonçait des emplettes, sortait tout l'après-midi. Mais le matin? Elle ne se décidait pas à sortir du lit : il faisait trop froid. Le printemps était en retard, cette année, remarquait-elle. Puis, il fallut respecter la nouvelle lune,

Harnol menaça : il allait faire revenir le mo-

dèle; il la harcela si bien qu'un jour, énervée, presque boudeuse, elle lui dit :

— C'est bien, monsieur, disposez de moi.

Il faillit lui obéir, dans un tout autre sens; mais une furieuse envie de travail le tenait; il installa son chevalet et chargea sa palette , tandis qu'Eve-Lise, indécise et troublée, mollement dégrafait son peignoir, avec des petits frissons, malgré le grand feu de bûches qui rougeoyait dans la cheminée.

— Allons! dit-il pour l'encourager. Le peignoir glissa. Elle dénoua les cordons de sa jupe, en surah rose, de l'autre jupe de dessous, en batiste brodée, émergea en pantalon et en corset, comme un drôle de petit garçon.

— Allons! répéta-t-il, amical.

Avec une moue rougissante, qui souriait quand même, et des yeux émus d'on ne sait quel malaise, elle retira le pantalon à la fine blancheur et, s'asseyant, quitta ses petites mules et ses bas à jour. Puis, après un soupir résigné, elle dégrafa son corset mauve et, pudiquement, laissa tomber à ses pieds sa chemise, d'un seul coup.

Il s'était levé brusquement, vint à elle, les

bras étendus. Elle crut que c'était pour l'étreindre sous des baisers, et, dans un effarouchement , elle recula ; mais lui , les yeux froids, le visage calme, la fit se prêter, se cambrer pour la pose. Redevenu artiste, strictement peintre, il lui plia les bras, lui déplaça les hanches, la modelant presque, comme une argile vivante, sous ses doigts II gardait surtout un silence intimidant, un regard absorbé qu'elle ne lui connaissait pas.

Aussi, quand il retourna à son chevalet et qu'elle le vit brandir son fusain sur la toile vierge, elle cria, le cœur gros, sans qu'elle sût pourquoi :

— Suis-je bien ainsi?

— Très bien! Ne bouge pas! déclara-t-il sèchement.

Il commença à travailler; et elle, déjà fatiguée par la pose, avait conscience qu'il la regardait, et qu'il ne la voyait pas, ou plutôt qu'il voyait en elle une autre femme, un être tout de forme et de contours, une réalité sans rapport avec la douce et bonne âme tendre qu'elle revêtait de sa jeune chair. Et lui-même se révélait à elle un homme tout différent; elle ne

reconnaissait pas ce regard dur, ce sourcil tendu à l'effort, cette face contractée par la volonté intérieure. Et pour la première fois depuis son mariage, elle se sentit nue devant lui, comme si c'était un étranger qui l'examinât ainsi, tout à loisir. Ce sentiment de honte confina bientôt à l'angoisse , et la rougeur de sa figure descendit à ses épaules, teignit de rose ses seins et couvrit son corps; elle s'empourpra toute, comme cette étrange maîtresse, la Pudica, d'un des plus beaux contes diaboliques de Barbey d'Aurevilly !

Lui, tout absorbé dans son travail, ne remarquait rien.

— La pose! cria-t-il seulement, tu perds la pose!

Elle eut la moue d'un enfant qui va pleurer :

— Je suis fatiguée, murmura-t-elle.

— Comment, déjà! Encore un petit quart d'heure!

Elle se raidit; mais ses bras lui pesaient comme des bras de plomb, sa hanche gauche lui faisait mal, des fourmis lui montaient le long de la jambe. Et puis, il lui semblait, dans cette gêne pénible, que ce qu'elle faisait là était très

vilain, très immoral. Jamais, dans les transports les plus ardents, sous les regards de Robert la dévorant, la nuit, à la clarté de la veilleuse, dans le grand lit, non, jamais elle n'avait éprouvé cela : l'amour sauvait tout; tandis que là, maintenant, il lui semblait qu'elle faisait une mauvaise action, à froid. Et de sentir son mari si loin d'elle, et tellement envahi par une pensée rivale de la sienne, elle fut jalouse et lui en voulut.

Mais il s'était arrêté. Posant ses crayons, il vint à elle, et s'avançant, reculant, tournant autour d'elle, comme si elle eût été de marbre et non une statue de chair vive, il hocha la tête, et la fouillant de l'index, sous une côte :

— Tiens ! dit-il, tu as un petit défaut.

C'en était trop; elle sursauta et lui cria bien dans le visage :

— Je vous déteste!

11 ouvrit de grands yeux étonnés, puis sourit bizarrement; le peintre, voyant implacable épris d'une beauté idéale, fit place au jeune amant. 11 voulut l'embrasser. Mais elle se débattait dans ses bras.

— Laissez-moi; je vous déteste, je déteste

votre peinture, je déteste votre art. Vous ne m'aimez plus! vous ne m'aimez pas! vous ne m'avez jamais aimée!

Puis, soudain détendue et amollie comme cire par la flamme d'amour qu'exhalaient ses yeux, elle balbutia, prête à pleurer de nouveau :

— Vous pouvez prendre un modèle, je ne poserai plus, jamais plus! J'ai bien compris : je n'étais plus rien pour vous pendant que vous me dessiniez. Ne dites pas non, c'est affreux !

Elle soupira, et, dans un élan de chatte blanche, se serrant contre lui, toute honteuse sous le baiser qui voulait lui fermer la bouche, elle implora :

— - Puisque vous trouvez des défauts au modèle, aimerez- vous seulement la femme encore?...

— Mon Dieu! que je suis malheureuse!

s'écria la grosse Mme Hernie en avalant une sixième gaufre. Je voudrais mourir!

Et comme on souriait autour d'elle à ce que comportait d'invraisemblable un tel souhait, formulé avec virulence après un copieux repas, la volumineuse femme reprit d'une façon lamentable :

— Personne ne me comprend! Que je suis malheureuse !

Carrément assise dans un fauteuil bas, elle jeta sur la table un regard circulaire; elle contempla avec abattement les assiettes à moitié vides où gâteaux et fruits amoncelaient encore leurs pyramides entamées, puis relevant ses manches jusqu'au-dessus du coude, afin de rafraîchir et peut-être de montrer aussi ses bras charnus qu'elle avait encore beaux, Mme Hernie

se tordit les mains. Elle sourit alors comme une personne incomprise, et brusquement, les bras pendant de chaque côté du fauteuil, elle se rejeta en arrière, la tête renversée contre le dossier, en soupirant à nouveau, cette fois avec une expression de béatitude :

— Je voudrais mourir!

Personne ne sourcilla. Les trois filles de Mme Hernie, habituées depuis longtemps à ces assertions disproportionnées, n'avaient d'yeux que pour leur cousin Jacques, lieutenant au I" chasseurs d'Afrique, arrivé le matin d'Algérie.

Elles le regardaient sans rien dire encore, un peu intimidées par sa moustache qui avait grandi, par son teint hâlé, par cette allure dégagée que donne aux jeunes corps le rude exercice de la vie militaire. Jacques et les trois autres convives jouissaient de l'heure exquise. C'étaient Sandier, le sculpteur, Jayr et Lecerf, le poète et le critique, vieux amis du peintre Hernie, restés fidèles à sa veuve. On avait dîné dehors, sur la terrasse devant la maison. Chacun savourait cet instant de silence qui suit les bons repas, et c'était, après la dure journée de

juillet où le soleil avait fait rage, comme se doit de le faire tout bon soleil de 14 juillet, une sensation délicieuse que de sentir tomber la fraîcheur du soir.

Une à une, dans le ciel pâle, les étoiles commençaient à scintiller; à travers le crépuscule lumineux, les masses déjà noires des arbres se détachaient; puis, peu à peu, sans que personne s'aperçut de l'insensible transition, on ne vit plus le bouleau découper sur le transparent d'azur sa dentelle de feuilles immobiles. A pas de velours, la nuit était venue.

Le craquement d'une allumette rompit le charme. Le visage éclairé par la brusque lumière, ravivée par sursauts aux premières bouffées qu'il tirait de sa cigarette, Jacques sourit à la plus jeune des filles de Mme Hernie, la jolie Louise. Ce n'était plus la gamine aux yeux d'eau claire qui chevauchait quatre ans auparavant son sabre de saint-cyrien, ou se campait devant les glaces, un poing sur la hanche, coiffée du shako aux plumes tricolores. Du petit clown déluré, du garnement souple et garçonnier, la jeune fille s'était élancée, comme la rose du bouton. Droite sur sa chaise, le buste

fin et la taille ronde, c'était maintenant une vraie demoiselle; elle avait, avec ses cheveux ondulés en larges bandeaux d'or châtain, un petit air de femme qui, joint à l'éclat de son extrême jeunesse, lui donnait un charme inexprimable. Et Jacques le comprit subitement, en voyant à son sourire la petite cousine d'antan répondre avec ingénuité dans la même langue.

Des flambeaux allumés, qu'on apporta, firent diversion. Droite, sous les globes de verre, la flamme des bougies troua l'obscurité, déchirant d'une lumière brumeuse l'ombre rendue alentour plus dense. La conversation reprit :

— Mourir, ma bonne madame Hernie! Et pourquoi? demanda Jacques avec une affectueuse ironie.

Comme effectivement Mme Hernie n'avait rien à répondre, elle se contenta de hocher la tête d'un air entendu et résigné, en personne qui a sondé le vide et le fond des choses, qui a mesuré l'étendue de la misère humaine, mais qui, pour le moment, dédaigne de s'expliquer. Elle accueilUt d'une expression de mépris les éclats de rire de ses filles qui pouffaient de-

vant cette pantomime familière, réprima cependant d'un « Louise » irrité et sévère leur gaieté intempestive, et promena enfin autour de la table un regard à demi complice et souriant.

— Mourir! répéta Jacques songeur.

— Comme si cela n'était rien! Vous n'y songez pas, madame Hernie ! affirma Sandier en consultant du regard le critique Lecerf. Armé d'un cure-dent, celui-ci luttait obstinément contre un pépin de groseille malicieusement embusqué dans une de ses dents. Il obtempéra d'un clin d'œil :

— Je parie, reprit Sandier, que notre beau Jacques lui-même, dont c'est pourtant la profession de massacrer les gens, y regarderait à deux fois avant de lancer son cheval à plein galop, s'il savait la Camarde au bout de la charge.

— Ça, non, dit Jacques; il doit y avoir, les jours de bataille, une espèce d'ivresse qui s'empare de tous, jusqu'à la pire brute. La notion du danger s'abolit. On voit rouge, et chacun fonce devant soi, le cœur gonflé du vieux sang barbare. Ce que j'admire, c'est la réflexion, le

sang qui reste froid, le calme qu'on garde en voyant venir la mort. Peu sont capables de l'envisager alors sans frémir.

— Dites personne, jeta Jayr.

— Si, quelques-uns. Tenez, il y a huit jours, la veille de mon départ en permission, j'ai assisté à un spectacle que je n'oublierai de ma vie. Une parade d'exécution. Quatre Arabes, condamnés à être fusillés pour meurtre, viol, je ne sais quoi. Toutes les troupes ont pris les armes. A cinq heures, au moment oii le soleil se levait, nous étions formés sur le terrain de manœuvres. En face de nous, la longue ligne bleue des tirailleurs, immobile, avec des éclairs de lumière zigzaguant sur l'acier des baïonnettes; en potence, le long de la route, l'alignement des diverses troupes, bataillon, train, administration; derrière nous, les chefs de peloton, rênes lâches, accoudés sur leurs selles, l'ébrouement et le piaffer des chevaux, la rumeur indistincte de nos chasseurs d'Afrique; et, formant le quatrième côté du carré, sur l'espace laissé vide près de la montagne, quatre sinistres poteaux dressés à intervalles égaux.

Cinq minutes interminables d'attente et d'angoisse; tous les yeux fixés sur la route. Un bruit de galop. Le fourgon arrive. Il pénètre sur le terrain au pas, un pas d'enterrement; quatre sections de douze hommes se détachent en même temps du front des tirailleurs. Les quatre condamnés descendent et vont d'euxmêmes s'adosser aux poteaux. Je n'oublierai jamais la démarche assurée de ces fantômes bruns, drapés avec majesté dans leurs burnous blancs. Ils étaient grands, plus grands que nous tous. La foi brillait dans leurs yeux extatiques. Ces gestes calmes au seuil de la mort, ce mépris et ce silence, c'était admirable.

— Après?

— Rien. Un signal de sabre. Quatre détonations. Et nous avons défilé devant les quatre poteaux, au pied desquels étaient accroupies des formes blanches et sanglantes. Pas fiers, je vous jure, de notre métier!

— Bah! il n'y a pas de sot métier, Jacques; il n'y a que de sottes gens, déclara Lecerf en brandissant enfin son cure-dent vainqueur.

Et, regardant sans ajouter un mot les auditeurs indifférents, la petite Louise toute re-

muée, et le profond ciel où fourmillaient des millions d'étoiles, Jacques sentit alors obscurément qu'en effet tout lui était égal, sinon l'âme enfantine de son amie, flottant comme une fleur dans l'eau pure de ses yeux.

— Ah! sapristi! s'écria M. Lure, je savais bien que nous avions oublié quelque chose !

Il venait d'accomplir avec sa femme neuf visites obligatoires de jour de l'an, toutes avant le déjeuner; et voilà qu'il s'apercevait qu'il avait omis d'aller présenter ses devoirs à une vieille dame, amie de sa famille, dont l'infîuence ne lui avait pas nui, autrefois, pour entrer dans l'administration des domaines.

— Et Mme Morceau que nous avons oubliée ! Ils s'arrêtèrent, consternés tous trois, en pleine rue, le commis principal, Mme Lure et leur fille Sophie, qui, à huit ans déjà, avait un teint de brique couperosé parsemé de boutons acides comme sa mère; seulement celle-ci était plus majestueuse. Elle s'écria :

— Ah bien, tant pis ! Il est l'heure de déjeuner ! Mme Morceau demeure trop loin. Tu lui écriras.

— Non, objecta M. Lure, avec des scrupules de brave homme, non, je lui dois une visite, après ce qu'elle a fait pour moi.

— Qu'est-ce qu'elle a fait pour toi? demanda hardiment Mme Lure.

Comme tous les quinze jours elle posait régulièrement cette question , bien que son mari se tuât à lui prouver qu'il devait de la reconnaissance à la vieille dame, il ne jugea pas à propos d'élucider pour la millième fois la chose, sur le trottoir, pour le plus grand intérêt d'un petit marmiton qui les écoutait; et avec un entêtement placide il déclara :

— Allons-y, nous achèterons en route un sac de bonbons.

— C'est cela, un sac de bonbons! Comme tu y vas! Ne dirait-on pas que ce n'est pas assez de tous ceux que nous avons déjà donnés? Quelle reconnaissance veux-tu qu'elle t'en ait? Elle est riche, elle en reçoit des tas !

— N'importe!

Et comme ils étaient dans l'avenue de l'Opéra :

— Si nous entrions ici? proposa M. Lure en désignant un luxueux magasin où, derrière des

vitrines de cristal, flamboyaient des sacs de satin, des corbeilles en paille d'or, mille drageoirs pleins de bonbons aux alléchantes couleurs.

— Ici? cria Mme Lure, si indignée qu'elle bouscula en se retournant le petit marmiton curieux, dont elle faillit renverser la manne pleine de vol-au-vent qu'il portait sur sa tête.

— (il s'en vengea en l'appelant : Vieille tourte!)

— Ici? hurla-t-elle si fort qu'un sergent de ville fit deux pas vers elle, en ouvrant des yeux à la fois scandalisés et menaçants; — Ici! gémit-elle une troisième fois en marchant sur la queue d'un chien étendu qui aboya et faillit la mordre.

— Ah çà! mais, mon ami, tu es fou, fou, fou! Des bonbons à huit francs la livre, n'est-ce pas !

— Bien, bien, fit M. Lure filant doux, avec la peur d'un esclandre et des yeux goguenards des passants, ne crie pas si fort.

— Et pourquoi ne crierais-je pas? Je ne crie pas, d'abord; je parle, répliqua-t-elle avec dignité. Devant ta fille tu pourrais me traiter plus convenablement !

« Mon Dieu! soupira le commis principal, donnez-moi la patience et la résignation! » Il

prononça ce vœu d'un tel élan, les yeux au ciel, qu'un peu de bien-être s'ensuivit pour lui; et, traînant derrière lui sa femme qui geignait, sa fille à qui des engelures aux pieds faisaient monter la larme à l'œil, il se lança, bousculant, bousculé, dans la grouillante foule des passants, vers le logis de Mme Morceau. . Comme on s'en rapprochait, une petite pâtisserie pauvre tira les yeux de Mme Lure. On voyait sur le marbre de l'étalage des babas secs et des éclairs gluants, à côté de saint-honorés dont la crème semblait de la mousse de savon à barbe. De l'autre côté, en des caisses de fer, des pralines mariaient le rouge vif de leur givre de sucre à l'indigo de dragées de baptême; des marrons glacés s'effritaient, côte à côte avec des chocolats d'un teint douteux; des fondants, non loin, se figeaient, en purée solide.

— Voilà notre affaire, dit Mme Lure.

Elle entra, et demanda à la marchande, qui se tenait la mâchoire d'une main, à cause d'une rage de dents qui lui donnait envie de crier :

— Combien vos fondants, madame?

Le prix lui fit pousser des cris de poule qui a pondu. Non, non, c'était trop cher! Elle passa

en revue tout l'étalage, tandis que la marchande rapetissait les yeux, le front tout ridé, et avançait les dents en retroussant les lèvres en une mimique de torture.

— C'est bien , emballez-moi ça , décida Mme Lure ; et surveillant la pesée, réclamant un sac rose, exigeant des faveurs au lieu de ficelle, elle paya, pièce à pièce et sou à sou; puis plaquant le sac dans les mains de son mari :

— Tiens, le voilà, ton sac! dit-elle.

Par malheur, le trottoir était glissant. M. Lure fit un faux-pas, le sac roula sur le trottoir et s'y crotta légèrement.

— Oh! fit la femme stupéfaite, tant pis pour toi. C'est ça, salis ton mouchoir, maintenant; veux-tu bien ne pas l'essuyer avec ton mouchoir !

M. Lure obéit, le dos bas, n'osant souffler. Heureusement on arrivait devant la porte de Mme Morceau.

— Essuyez-bien vos pieds au paillasson, recommanda le commis principal en donnant l'exemple. Au troisième, il sonna. On les introduisit chez la vieille dame, que défendait un petit chien hargneux nommé Fifi, qui aboyait

aussi faux que peut aboyer un chien. M. Lure, ayant garé ses mollets, fit son petit compliment. Mme Morceau, qui ressemblait à un pain de beurre dans lequel on aurait façonné une effigie humaine, tant elle était luisante et jaune, si bien qu'on avait crainte de la voir fondre au feu qui brûlait, en flammes vives, dans la cheminée, Mme Morceau remercia comme il convenait et fit disparaître le sac de bonbons avec une rapidité de prestidigitateur; en échange elle offrit quelques fondants, en disant, d'une voix molle où se sous-entendait une promesse de cadeau réciproque :

— A l'âge de Sophie, on aime les bonbons, n'est-ce pas Sophie? et on a des dents pour les croquer !

Cette affirmation inoffensive piqua au vif Mme Lure, qui y vit, bien à tort, une insinuation contre le râtelier qu'elle portait. Aussi, quand on eut pris congé, dit-elle avec amertume à son mari :

— Eh bien, te voilà content! Ah! ça te rapportera beaucoup! Elle s'en moque bien, de tes bonbons! Elle les redonnera à d'autres, voilà tout !

— En tout cas, fit M. Lure, elle enverra sûrement à Sophie un sac, comme tous les ans.

— Put! fit-elle, un sac que d'autres lui auront donné ! Avec ça que ça lui fait une belle jambe, à Sophie? Qu'est-ce que tu as, Sophie? pourquoi as-tu l'air de marcher sur des œufs?

— Mais, maman, c'est que j'ai mal aux pieds, j'ai des engelures.

— Eh bien, ma fille, ça vaut mieux que de les avoir au bout du nez. Allons, marchons vivement; le gigot sera trop cuit, et si les pommes de terre ne sont pas brûlées, que j'y perde mon nom d'honnête femme !

Tout le reste du jour, Mme Lure, en dépit du bracelet que son mari lui avait acheté pour ses étrennes, fut d'une humeur déplorable. Elle ne s'adoucit pas lorsque, le soir, au retour d'une promenade au Bois, en voiture, ayant attrapé une migraine parce qu'il faisait froid et que la bouillotte des pieds n'était pas assez chaude, elle entendit sonner.

— Une visite? Nous n'y sommes pas, pour personne !

Ce n'était pas une visite, mais seulement la bonne de Mme Morceau apportant une carte

SOUS enveloppe et un paquet. Mme Lure s'empara de l'enveloppe, bien qu'elle fût destinée à son mari, et lut tout haut :

« Mme Morceau envoie à M. et à Mme Lure ses meilleurs compliments de bonne année, et se permet d'y joindre quelques bonbons pour Sophie. »

— Très bien, tous nos remerciements, ditelle à la bonne en la congédiant.

Elle se mit alors à défaire le paquet, en marronnant :

— Si tu crois qu'elle les a achetés, ces bonbons-là ! Si encore elle nous envoyait une bonne marque, un des premiers confiseurs de Paris, ça me serait égal encore, mais Dieu sait... Oh! oh ! oh ! c'est trop fort !

Elle resta bée, écarquillant les yeux et devenue cramoisie :

— Trop fort! répéta-t-elle étranglée de saisissement. Notre sac! C'est notre sac qu'elle nous envoie! Le reconnais-tu, hein, à cet endroit crotté? Et la faveur du pâtissier! Elle ne l'a même pas ouvert, même pas regardé. Ah! par exemple, c'est un peu fort de vinaigre ! Je t'en donnerai, moi, des sacs de trois francs!

Non, ce toupet, nous faire cadeau de notre sac! J'irai le reporter demain au marchand.

— Il ne le reprendra pas, objecta M. Lure, vexé tout de même, malgré son indulgence.

— Il ne le reprendra pas? Eh bien, alors, je le garderai pour une autre occasion; ou bien, — fit-elle dans un élan de générosité, — Sophie, tu m'ennuies tous les ans avec ta maîtresse d'école, en disant que tes camarades lui portent des bonbons et que toi seule n'en portes pas; eh bien, tu les lui remettras demain, et de ma part. Va, elle n'en mange pas tous les jours de si bons!...

Ce matin-là, ce fut avec un obscur sentiment de malaise que M. le curé Bon visage se réveilla. Entendant vibrer, à travers un demi-sommeil, les dernières notes de V Angélus : — « Bon! cinq heures et demie », pensa-t-il; puis il regarda du côté du jour, et, ne pouvant distinguer à travers les lamelles des volets le temps qu'il faisait, il sauta vivement à bas du petit lit, courut plus qu'il ne marcha, pieds nus sur le carreau rouge, fit sauter le crochet et, repoussant d'un seul coup les persiennes qui claquèrent le long du mur, resta immobile, devant la splendeur du paysage familier.

Un ciel de ces matins de juillet où l'azur a l'éclat d'un satin frais. Groupées autour du clocher de l'église, comme un troupeau, les maisons basses, là, sous la fenêtre. Au premier plan, le damier des champs striés de moissons

jaunes et de moissons vertes, puis la plaine qui dévale avec l'alignement des vergers, le ruban gris des routes, les haies d'arbres droits jusqu'au ruisseau qu'on ne voit pas , mais sur lequel une brume bleue ondule, et là-bas, tout là-bas, le fond vert des bois et des collines. Des oiseaux chantaient. Brusquement le soleil parut, et l'herbe mouillée étincela. M. le curé Bon visage respira alors, avec la lumière, le parfum, du calme paysage matinal, et devant cette gaieté du ciel, ce perpétuel travail de la vie, cette grande poussée continue des choses de la terre, il ressentit jusqu'au cœur une impression de tristesse.

M. l'abbé Bonvisage allait dire sa dernière messe.

A cette pensée, tout le clair tableau s'obscurcit pour lui , et , souffrant sans s'en rendre compte du désaccord ironique entre sa peine et la joie du décor ensoleillé, il se détourna du cadre de la fenêtre.

La petite chambre, avec ses murs nus, peints à la colle d'un vert d'eau, où trois images de sainteté faisaient pendant à un crucifix de plâtre orné d'une branche de buis, avec sa cheminée nue, décorée d'un coquillage sous globe et

de deux vases criards plein de fleurs artificielles, lui parut froide, déserte et désolée comnie sa propre vie.

Il regarda tristement le carreau rouge si jalousement frotté chaque jour par Ursule, la vieille servante despotique et grognonne, les fauteuils de tapisserie élimée, reliques du mobilier de famille, avec leurs carrés de broderie jaunie, ouvrés jadis par sa mère morte ; et lorsqu'il aperçut, à côté de celle de tous les jours, placée avec soin sur une chaise, sa soutane des dimanches, aussi luisante et râpée que l'autre, il ne put retenir ses larmes.

M. l'abbé Bon visage, depuis vingt-cinq ans curé de Sainte-Flaive-aux-Loup, n'était pas aimé de ses paroissiens.

Il méritait de l'être. Nommé à la cure de ce village, la cinquantaine sonnée, il avait apporté à ses ouailles un esprit conciliant, un cœur apaisé. Rien n'avait prévalu contre les âmes butées de paysans brutaux et sordides. Grâce au voisinage de Paris, deux heures de train, ils étaient depuis longtemps tout imprégnés d'alcool, suant le lucre, durcis dans l'indifférence et la stupidité.

Après vingt-cinq ans de sacerdoce, vingtcinq ans de vie personnelle admirablement pure, de soins, de bonté, de sacrifices, l'abbé Bon visage, avec son dos maintenant voûté et ses cheveux blancs, était aussi méprisé qu'au premier jour. Et les petits garnements du catéchisme lui lançaient encore des boulettes de papier mâché, à l'exemple de leurs frères aînés. Garçons et filles, autant pour obéir à la tradition que pour satisfaire la méchanceté de leur instinct naturel, rivalisaient à qui se tiendrait le plus mal à l'église, ferait au curé la meilleure farce. C'est à tout cela qu'il songeait, le pauvre vieil homme, en endossant sa plus belle soutane. Le chagrin de son supplice injuste, subi en silence , s'aggravait encore à l'idée qu'il allait dire tout à l'heure à l'autel de Sainte- Flaive-aux-Loups sa dernière messe. On a beau souffrir des choses. Lorsqu'on vit au milieu d'elles depuis vingt-cinq ans, on s'y rattache par des liens invisibles.

Faisant craquer les marches de l'escalier de bois, il descendit lentement, traversa la salle à manger, où il prit son bréviaire, resté sur le buffet avec ses lunettes, traversa la cuisine en

saluant d'un triste : — « Bonjour Ursule », son vieux grenadier de servante, et pénétra dans le petit jardin.

Ses allées étroites, bordées de buis, se coupaient à angles droits, enserrant des carrés de légumes. Ici le feuillage en dentelles fines d'un champ d'asperges minuscule. Là, des choux énormes, orgueil d'Ursule; plus loin, un plant de tomates objet des soins particuliers de M. le curé, qui cette fois ne leur donna pas même un regard. Les yeux fixés sur une page de son bréviaire, il allait et venait, de la grille couverte de vigne vierge au banc de pierre sous le tilleul; mais les mots se brouillaient à travers le verre de ses lunettes, et, plongé dans une douloureuse rêverie, il n'avait pas lu la première ligne de sa prière accoutumée , lorsque Ursule lui cria du pas de sa porte : « Monsieur le curé, vous allez oublier l'heure! » Prendre sa calotte, ouvrir la porte de communication entre le presbytère et l'église, un signe de croix, traverser la nef où le bedeau allumait les cierges, une génuflexion devant l'autel, pousser la porte de la sacristie, M. l'abbé Bonvisage fit tout cela machinalement et ne fut

rappelé au sentiment de la réalité qu'en apercevant dans une glace, devant lui, le visage reflété d'un enfant de chœur, le petit Mouchinet, qui en le suivant lui tirait la langue avec une horrible grimace.

L'abbé se retourna si violemment que ce cruel voyou trembla un instant pour ses oreilles, mais, vite rassuré en ne recevant du vieux prêtre qu'un douloureux regard de reproche, le jeune Mouchinet, imité par son camarade Buvard, affirma de nouveau son mépris en roulant ses yeux et tordant ses épaules plusieurs fois de suite avec une rapidité extraordinaire, tandis que sa victime ouvrait une armoire pour y prendre un surplis.

Lentement le curé prépara les ornements du culte. Penché sur le tiroir, où l'une sur l'autre étaient couchées les différentes chasubles, vieillies avec lui, il les regarda un instant avec mélancolie et choisit la plus fraîche, un damas d'or brodé de pivoines roses, ancien don de la duchesse d'Yvrande. Puis, quand il eut revêtu l'étole et le manipule, le vieillard fit ranger devant lui d'un coup d'œil les deux sales gamins, dont les pantalons trop courts dépassaient les

dalmatiques rouges, empoigna d'un geste noble le calice recouvert du volet et du voile, et redressant sous l'habit sacerdotal ses épaules courbées, le regard haut, la démarche grave, il entra dans l'église avec majesté.

Sans rien voir, sans rien entendre, il accomplit les premiers rites. La tristesse qu'il éprouvait à remplir pour la dernière fois l'office divin s'apaisait en lui peu à peu dans un grand sentiment de calme, de pardon, d'oubli. Lorsqu'il se retourna vers l'assistance, embrassant d'un regard cette réunion d'hommes et de femmes, indifférente ou hostile, ce fut sans arrière-pensée qu'il ouvrit ses deux mains pour la bénédiction et murmura avec ferveur les paroles sacramentelles : Dominus vobisciim!

Ce qui se passait dans l'âme du prêtre, peutêtre ces brutes en comprirent-elles la tristesse et l'obscure grandeur, car à mesure que la messe se déroulait^ plus de recueillement se fit, si bien qu'au moment du prêche on eût entendu voler une mouche.

M. Bonvisage s'avança alors et, d'une voix tremblante d'émotion, fit à tous ses adieux en recommandant son successeur aux fidèles. Il

pria qu'on lui pardonnât tout ce qui avait pu déplaire dans sa conduite comme il pardonnait tout le mal qu'on lui avait fait.

Puis, soulagé, sentant descendre en lui une douceur infinie, au milieu des bruits étouffés dans les mouchoirs, des chuchotements, des pleurs même de quelques-uns, le vieux prêtre fit de nouveau face à l'autel. Se recueillant au plus profond de soi, tandis que la petite clochette tintait par trois fois dans le grand silence, il tendit vers le ciel avec l'hostie consacrée l'humble sacrifice de son âme, et lorsque après un moment, dans le carillon joyeux et le bruit des chaises remuées, il releva la tête, il sentit, le pauvre abbé Bonvisage, une joie sans amertume emplir son cœur allégé.

— Louisette, ma chère, va chez ton grandpère, dit Mme Hosquier.

Bien qu'elle n'aimât pas son beau-père, le vieux général Maubours, et qu'elle ne lui eût pas pardonné, si vieux qu'il fût, infirme et sur le bord de la tombe, des griefs qu'elle et lui seuls savaient, elle tenait fidèlement le pacte, imposé par son mari, de laisser sa fille passer chaque jour, après déjeuner, une heure avec le vieillard. L'heure écoulée, miss Nogg, sèche gouvernante anglaise, venait chercher l'enfant.

Louisette, grêle fillette aux cheveux de chanvre et aux yeux bleu de lin, descendit en sautant les marches du perron. Quoique le jardin de ce vieil hôtel de Chamarelles, petit, avec de très grands arbres, jouât mal le parc en plein Paris, elle se sentait vite perdue, tant l'ombre

était fraîche et le feuillage compact. Les contes du Petit Poucet et du Chaperon rouge se mêlant dans son cerveau, elle tira de sa poche le reste de son pain du déjeuner et l'émietta pour retrouver sa route, au cas oia le loup qui l'attendait dans le pavillon — tire la chevillette et la bobinette cherra ! — ne la mangerait pas encore cette fois-ci.

Ce n'est pas qu'elle eût peur de grand-père; elle l'aimait bien et savait caresser ses cheveux de neige et tirer ses lons^ues moustaches en lui demandant des histoires. Mais c'était plus drôle de s'imaginer qu'il pouvait être le loup. Louisette, précoce j disait à son ami le petit Contran des Nelles : « Attends, tu vas te cacher et me faire bien peur ! » Elle frissonnait à l'idée qu'une main pouvait lui happer le pied, le soir, quand elle grimpait dans son lit. Elle adorait les contes noirs et rouges, qui se passent la nuit, avec du sang.

Le vieux Romain, l'ancienne ordonnance de grand-père, l'attendait sur le seuil et lui fit le salut militaire. Elle dit très vite, d'une voix de nez impertinente, comme il sied aux princesses en visite :

— Bonjour, Romain ! Ouvrez-moi vite cette porte, je vous prie !

Car, n'est-ce pas? si l'on a des gens, c'est pour se faire servir. On a des égards pour eux, mais on les commande. C'est Louisette qui à cinq ans avait dit : « Oh! moi, j'épouserai un domestique, parce qu'ils sont très bien habillés et qu'ils répondent toujours : Oui, madame! » Quand on lui rappelle cela, elle hausse les épaules avec une moue dédaigneuse de ses dix ans pour son enfance. Il ferait beau voir qu'elle épousât un domestique, et ce Romain si vieux, avec ses yeux jaunes et sa moustache rêche qu'il n'a jamais consenti à couper. Au fait, il a l'air du loup, Romain. C'est peut-être lui, le loup. Un jour, dans un corridor sombre, il la saisira à pleines griffes, à belles dents. Bah ! elle se sauvera, et les petits oiseaux des allées, en train de manger les miettes de pain, lui montreront le chemin.

La petite « imaginaire » est toute surprise de se trouver dans la pièce claire, tapis d'Orient et odeur de cuir gaufré, panoplies d'acier, où grandpère, en un grand fauteuil, après les deux œufs à la coque de son sobre déjeuner, l'attend. Elle

murmure : « Bonjour, grand-père ! » et vient s'agenouiller sur le coussin qui est sa place, entre les genoux du vieux.

Mais M. Maubours n'a pas bougé. Parfois il est absent, quoique là. Il descend peu à peu, les yeux ouverts, en des rêveries lointaines, comme si sa pensée allait se perdre dans des souterrains, tandis que son corps reste immobile, en sentinelle. Ces silences effrayent souvent Louisette; elle tire alors le vieillard par la manche en criant très fort :

— Grand-père, qu'est-ce que tu vois? Raconte-moi ce que tu vois. Où es-tu allé, grandpère ?

D'autres fois, M. Maubours dort. Courts sommeils qui ne se distinguent de son immobilité coutumière que par les yeux clos, la bouche à peine ouverte, une pâleur minérale au grès du visage, aux mains pierreuses, si dures, si froides quand on les touche que, a déclaré Louisette, « ce n'est plus de la peau » .

Aujoud'hui, le vieillard dort. Elle contemple, ébahie un peu et attrapée, une mouche qui se promène sur le front chauve du dormeur, un grand front de cuirassier de l'Empire, que le

casque a dégarni. C'est drôle que grand-père ne sente pas la mouche ! Louisette espère un froncement de sourcils, une palpitation de narines, un pli de moustache, une ombre de grimace qui l'amusera. Doit-elle le réveiller? Ce ne serait pas poli. Mais lui, est-il poli de dormir quand on lui rend visite ?

Elle tourne sur un pied, vexée, s'approche des panoplies. S'il était éveillé, elle ne pourrait pas. Il lui interdit le divan, depuis qu'une lourde épée, un jour, arrachant un clou trop vieux au lambris effrité, s'est précipitée en fracas sur le plancher, frôlant d'un centimètre la nuque de l'enfant. Quelle colère M. Maubours avait eue! Quels sacrements, quel tonnerre! Puis il était devenu si blanc qu'elle avait cru qu'il allait mourir. Depuis, c'est une obsession pour elle de toucher aux armes meurtrières, pistolets arabes longs comme des carabines, yatagans, sabres, épées. Elle passe doucement son petit doigt sur le fil, elle appuie sur la pointe, et elle voudrait se faire mal, un tout petit peu, et qu'une goutte de sang perlât.

Bon! voilà qu'il y a deux mouches sur le visage de grand-père. Une petite qui descend la

vallée des joues dans le chaume ras de la barbe pas faite, l'autre qui grimpe le long du nez. Eh bien! elles sont sans gêne! Psst! Allez-vous-en, vilaines! Voulez-vous bien vous en aller, mouches ! Elle fait un geste près du visage ; les mouches s'envolent en un petit bourdonnement grave, un dzzz importun. Comme il y en a dans les rideaux! Louisette s'écarte de la fenêtre. Elle n'aime pas les mouches. Ce sont des bêtes malpropres, souvent méchantes, les mouches à miel, les mouches à viande, et, ce mot mystérieux et mortel la hante : les mouches à charbon. Allons, encore ! Elle secoue son mouchoir. Les mouches s'en vont pour revenir, entêtées, l'une sur la main, l'autre sur le faux col. Cellelà semble dire : « Ça m'est permis. Je ne fais rien de mal, du moment que ce n'est pas sur la figure. ))

Louisette s'approche de la table. Il y a là des pains à cacheter; c'est si drôle de s'en coller un sur le front ou sur les joues, les noirs surtout! cela fait paraître la peau blanche, blanche ! . . . Il y a, dans une soucoupe de cristal, de la poudre d'or et, dans une autre, de la poudre d'argent. Une fois, elle s'en est mis dans les cheveux,

comme les dames qui se poudrent pour se déguiser, et il a fallu lui laver la tête ; sa mère l'a bien grondée. 11 v a encore des plumes d'oies qui font cra-cra sur le papier. Grand-père, maniaque, ne veut pas qu'elle y touche. Pourquoi tout ce qui est amusant est-il défendu?

Louîsette cherche les grands ciseaux. Quand elle est sage, grand-père les lui confie; elle coupe des danseuses dans les cartons d'invitation. Comme on doit s'ennuyer quand on est vieux! Être toujours là, seul, n'aller rendre visite à personne... C'est agaçant que grandpère dorme si bien : pourquoi ne dort-il pas la nuit? Elle, n'a pas d'insomnies. Du coucher au réveil, sa nuit passe d'un trait. Justement elle voulait qu'on lui racontât l'histoire des voleurs dans la caverne.

Oh ! ces mouches !

Elle lève les yeux sur le vieillard et reste pétrifiée: Ce n'est plus deux, ce n'est plus trois, c'est cinq, six, sept; elle ne peut les compter tant elles s'agitent en tous sens, noires et actives. Horribles petites bêtes, impudentes et acharnées! Il y en a une qui veut entrer dans l'oreille, il y en a deux qui contournent le bas

de la bouche, d'autres sillonnent le menton, et il y en a une grosse, accroupie, collée au coin de l'œil, la sale !

— Grand-père ! crie Louisette ; et elle se cache le visage , de peur que les mouches , fâchées, ne se retournent toutes ensemble contre elles.

Le vieux ne bouge pas. Il a son air de pierre, on ne voit pas sa poitrine bouger, pas un poil de sa moustache ne vibre sous l'haleine. Un pan de soleil tombe de la baie vitrée à travers laquelle on voit le ciel et les arbres, et ce soleil fait luire le caillou de son front.

— Grand-père! crie plus fort Louisette; et elle voit avec horreur d'autres mouches s'approcher, comme elle a vu à la cuisine, en été, tout un essaim s'ébattre sur un morceau de sucre. Brave alors, avec l'idée d'un péril, elle s'arme du petit balai à crins rouges de la cheminée et à bout de bras effleure le visage du vieillard. Les mouches bourdonnent, tournent en rond, la harcèlent, reviennent sur grand-père.

Alors, dans le grand silence, Louisette pousse un cri affreux, se bat avec la serrure et se précipite dehors, les bras levés. Romain terrifié

court derrière elle, la gouvernante se précipite au-devant. Mme Hosquier paraît sur le perron. Louisette se jette dans ses jupes en bégayant :

— Les mouches... les mouches veulent manger grand-père !

On entra dans le pavillon. M. Maubours ne bougeait pas. Son visage était couvert d'un fourmillement noir.

Il ne devait plus se réveiller.

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