Voir Bulletin du Parler français, vol. III. p. 1J
paresseux, l'indignation et le dédain se peignait sur sa figure ; puis elle prononçait ces mots avec énergie: "Que veux-tu que je te dise, c'est un paresseux, un paresseux." — Je vous assure, chers amis, que ces paroles dites, comme la grand' grand'mère savait les articuler, valaient, à elles seules, un long discours. Elle avait bien le droit de s'indigner contre les paresseux : elle était si laborieuse, et avait si bien su inspirer l'amour, je dirai même, la passion du travail à tous ses entants ; rappelez- vous votre grand' père Paquet ; regardez encore l'oncle Olivier, l'oncle Ignace, la vieille tante Clément qui n'arrêtent pas plus que l'eau qui coule. — Avant quatre heures, elle était sur pied ; c'était le réveil-matin de la maison, réveil-matin qui ne se dérangeait jamais, et qui était plus régulier que l'antique horloge que vous voyez encore, dans la salle à dîner de votre tante Nathalie. La première sur pied à ouvrir le combat, elle était la dernière à battre en retraite et à rejoindre son lit.
" Avec des habitudes semblables, rien d'étonnant, chers amis, si les armoires, les coffres et les commodes étaient remplis d'effets de tous genres, qui tous avaient été fabriqués à la maison. Aussi, était-ce avec un noble orgueil qu'elle montrait ses richesses à ses amies, qui admiraient les belles pièces de toile, de grosse et de petite étoffe, et les bas de toutes couleurs et de toutes grandeurs. Comme vous pouvez bien le deviner, pendant tout l'hiver, les rouets ronflaient et les coups de châsse du métier faisaient sonner les vitres de la maison, et cela, avec accompagnement, non pas d'harmonium, — cet instrument était inconnu alors, — mjais de joyeuses chansons. Cependant j'ai rarement vu filer votre grand'mère Paquet, encore moins, Tai-je vu travailler au métier: ses occupations favoiites, pendant les 20 dernières années de sa vie, étaient de faire le ménage, de préparer à manger, et de tricoter.
" Dans la cuisine, les dépenses, et les différentes pièces du logis, tout était à sa place, dans un ordre parfait et luisant de
propreté, comme c'est encore le cas, d'ailleurs, dans la maison de votre tante Nathalie qui a été élevée et formée par la grand'grand'mère Paquet. Elle était une excellente cuisinière pour tous les mets ; mais elle excellait dans la préparation des omelettes au lard, des ragoûts de mouton et de pattes de cochons, dans la mianière de faire les beignets, les croquignoles et les pâtés aux pommes.
" Tout en connaissant et en surveillant les marmites, elle ne cessait pas de faire jouer les broches de son tricot. Je n'ai connu qu'une seule personne qui ait peut-être tricoté autant que la grand'grand'mère Paquet, c'est son amie, la tante Basile Deniers. La maison de votre père ne pourrait pas contenir les bas et les chaussettes que ces deux femmes ont tricotés.
" La grand'grand'mère Paquet savait lire : elle avait un beau livre de prières, imprimé en gros caractères : elle le lisait avec dévotion à la messe et souvent aussi à la maison. Elle portait lunettes. Lorsqu'elles n'étaient pas sur son nez, elles étaient enfermées dans un étui en métal, qui sonnait dans sa poche avec son couteau à ressort, sa tabatière, son dé d'argent et ses piastres espagnoles.
" Elle avait donc de l'argent ? Oui, outre ses belles qualités, elle possédait encore ce puissant moyen de se faire aimer. Bien des personnes ont des écus. mais souvent, elles ne savent pas s'en servir pour se faire aimer. Il m'en était pas ainsi de votre grand'grand'mère Paquet: son plus grand plaisir était de donner et de faire des heureux ; elle connaissait cette parole de l'Ecriture Sainte et savait en savourer les fruits : " Il y a plus de plaisir à donner qu'à recevoir. "
" Votre grand'grand'père Paquet, que je n'ai pas eu le bonheur de connaître, à en juger par le trait suivant, était un homme fin et qui connaissait bien le cœur humain. En mourant, il avait dit à sa fidèle épouse :
"Marguerite, s les - >nt établis. Ce que
laisse, - argent placé à rent nstituée en biens
fonds, garde-le pour toi. Le petit revenu que cela te rapportera, tu t'en serviras pour te taire des amis: tant qu'on a de l'argent que l'on sait donner
" Et c'est ce que la grand'grand'mère Paquet a fidèlement
serve. Le vénérable on lenjamin retirait se- petites
rentes et lui payait exactement le loyer de ses terrains en piastres espagnoles. Avec ses piastres, elle faisait ses largesses et répandait le bonheur et îa joie autour d'elle et s'attachait de plus en plus les oev
'" Le jour de Tan était l'époque de ses distributions générale ait aussi l'époque de ses grandes jouissances
** Au renouvellement de l'année, la grand'grand'mère quet, aidée de l'oncle Benjamin, faisait trois réceptions. Plus de huit jours avaient été employés à faire les préparatifs culinaires. Je n'ai pas besoin de vous donner le détail des mets, vous le connaissez : la tar.te Xathalie et la tante Esthe ont parfaitement conservé la tradition, pour tout ce qui regarde le menu des repas des fêtes de Xoël et du jour de l'an. Le soir du premier jour de l'année, la grand'grand'mère cevait ses enfants et les réunissait tous autour de la même table. Comme filleul de l'oncle Benjamin, j'ai eu quelque: le privilège de me trouver à cette réunion des anciens. Voici ceux dont ma mémoire a conservé le souvenir: l'oncle Augustin Gingras et sa femme Marguerite. Papa et M air. l'oncle Clément Deniers et sa femme Christine, l'oncle Olivier Grégoire et sa femme Marie, l'oncle Olivier Paquet et sa femme, l'oncle Ignace et sa femme. Après le souper qui durait à peu près une heure et pendant lequel tous les conv: avaient rivalisé de gaité. on jouait aux ca la conver- -
tion continuait avec beaucoup d'entrain: on passait en revue
>ms reviendront plus loi:..
les événements. de l'année écoulée, et on se communiquait les projets pour celle qui commençait. La grand' grand' mère, toute rayonnante de joie, parcourait les différents groupes et d'une manière discrète faisait ses étrennes à ses filles et à ses brues : à l'une, elle donnait deux piastres, à l'autre trois, à une troisième, quatre, même cinq, quelquefois dix, suivant les besoims de chacune, ou suivant qu'on avait su toucher son cœur par d'habiles lamentations. L'oncle Benjamin, se tenant derrière son comptoir, donnait un mantelet, des tabliers, des mouchoirs, ou même une robe. Vers la fin de la veillée, on servait une ponce au vin rouge, avec des croquignoles et des tartes; puis, tout le monde se retirait content, en bénissant la grand'grand'mère qui était plus heureuse que tous les autres.
" La deuxième réception avait lieu dans la matinée du lendemain du jour de l'an. Elle se composait de tous les petits enfants de la grand'grand'mère, depuis l'âge de cinq oui six ans, jusqu'à celui de douze ou treize ans. La grand'grand' mère, la tante Nathalie, la tante S. François de Borgia, plus tard, la cousine Julienne, les amusaient, les faisaient causer, leur distribuaient des bonbons, des pommes et des pâtisseries. A midi, ils dînaient, s'ils en étaient capables. Vers deux heures de l'après-midi, tout ce petit monde disparaissait, chargé de présents ; à chacun, la grand'grand'mère avait donné, outre des étrennes en commestibles, une petite pièce d'argent.
" Après le départ des enfants, le personnel de la maison travaillait aussitôt à remettre tout à sa place et à préparer la grande table pour le souper de la troisième réception. C'était le bataillon de la brillante jeunesse des petits enfamts, filles et garçons, en âge d'avoir des cavaliers et des blondes ; vous comprenez facilement, chers amis, la joie bruyante et la franche gaîté qui régnait parmi tous ces cousins et ces cousines, ainsi réunies à une même table, présidée par la plus ai-
Là
Mme B.-T. Paquet (Marg. Filteau).—II. Benj. Paquet. — 77/. Dr J. Lyonnais. — IV. Et.-Théo. Paquet.— V. Mme Paquet (Nath. Moffet).
niable des grancTmères : à eux se joignaient ceux qui étaient déjà mariés.
" Le repas terminé, on s'amusait à des jeux honnêtes, quelquefois, o horreur! on allait mêmje jusqu'à danser; mais sans violon et seulement sur le chant de votre tante Esther et de de votre tante Nathalie: leur langue était tellement déliée et leurs mélodies tellement entraînantes que les cousins et les cousines y obéissaient comme aux instruments les plus charmeurs.
" La grand'grand'mère questionnait ceux et celles qui étaient d'âge à former des projets d'établissement: elle les plaisantait sur leur mariage prochain, et leur glissait à l'oreille, de ne pas oublier que c'était elle qui avait le privilège de payer la piastre du mariage. Puis, chacun et chacune recevait, pour ses étrennes, au moins, un bel écu neuf, quelquefois une piastre, si la grand'grand'mère espérait que les noces auraient lieu dans l'année, et cela, sans préjudice de la piastre du mariage. Si la grand'grand'mère avait vécu quelques années de plus, peut-être votre oncle Théodule " se serait-il laissé tenter par la piastre d'Espagne.
' A peu près tous les mois ou touis les deux mois, la grand' grand'mère venait faire une visite chez Etienne. Elle allait aussi, de temps en temps, chez ses autres enfants: mais elle visitait plus souvent votre grand'père. Etienne était l'aîné des garçons et il avait laissé, le premier, la maison paternelle ; de plus, la grand'grand'mère avait beaucoup d'affection pour Ursule, votre grand'mère et pour ses enfants. Puis Ursule était la sœur de Rose, la femme de l'oncle Benjamin, avec laquelle la grand'grand'mère. avait vécu pendant plusieurs années et qu'elle chérissait tendrement. Toutes ces raisons
22. Théodule Paquet, frère de Mgr Benjamin, est mort célibataire, comme nous le verrons ailleurs.
faisaient que nous avions l'avantage de recevoir assez souvent sa visite.
' Autant de visites, autant de fêtes, surtout pour les petits enfants: car ses deux grandes poches étaient toujours remplies de bonbons et de présents. Généralement, sa visite durait vingt-quatre heures, et elle ne partait que lorsqu'elle n'avait plus rien a donner. Nous la reconduisions des yeux, aussi loin qu'il nous était possible; sa démarche dégagée avait quelque chose qui nous charmait. .
" Parmi tous ses petits enfants, votre tante S. Borgïa et moi, étions peut-être les plus choyés. L'oncle Benjamin n'avait pas d'enfants, et voyant que votre grand'père en était abondamment pourvu, il adopta, toute jeune, votre tante S. Borgia (Isabelle). Il l'emmena chez lui, l'éleva et la traita toujours comme si elle eût été sa propre enfant. La grand' grand'mêre, votre grand'tante Rose avaient pour Isabelle une affection de mère. En sorte que votre tante S. Borgia jouissait de la tendresse de trois mières et de deux pères. Toutes ces affections ne l'ont pas empêchée de dire adieu, au monde, de se faire religieuse.
" Tous les jours et même plusieurs fois par jour, en allant à l'école ou en en revenant, j'arrêtais avec votre père chez l'oncle Benjamin, mon parrain; nous avions toujours quelque commission à remplir, et la grand'grand'mère ne manquait jamais de nous faire quelque petit présent, un fruit, des sucreries, une pâtisserie.
" Pendant mes études au Petit Séminaire de Québec, chaque fois que je venais à Saint-Nicolas, j'étais fidèle à faire visite à mon parrain et à ma grand'mêre. Lorsque j'étais sur le point de partir, elle s'approchait de moi, avec son beau sourire sur les lèvres, un son argentin se faisait entendre dans ses poches et m'annonçait qu'un écu allait tomber dans ma main. " Tiens, mon cher Benjamin, pour acheter des nanans. " Plus tard, lorsque j étais au grand Séminaire,
à chaque visite, elle me donnait une piastre d'Espagne, en m'adressant ces paroles : " Je n'ose plus te dire, pour acheter des nanans, mais tu en feras ce que tu voudras. " Oh! la bonne grand'mère! Des grand'mères comme elle ne devraient jamais mourir. Du moins, elle n'est pas morte toute entière: son souvenir est encore vivace dans la mémoire de ses enfants, de ses petits-enfants et de ses arrières-petits-enfants que la mort a respectés.
" Questionnez maintenant, chers amis, votre tante Nathalie, elle pourra vous raconter encore bien des choses et vous dire si mon récit est exact. Elle ne manquera pas d'ajouter que. dans le verger sur la côte, il y avait un pommier que l'on appelait le pommier de " mémère ", que ce pomimier portait de belles pommes plates, jaunes comme de l'or, exhalant un parfum délicieux et d'un goût non moins exquis ; il est disparu depuis quelques années; mais je me glorifie de l'avoir, avec l'aide de votre oncle Louis-Honoré, fait revivre par la greffe. Le nouvel arbre donne maintenant des pommes absolum/ent semblables à celles de l'ancien, comme je l'ai constaté avec joie l'automne dernier.
" Je vous souhaite, mes chères nièces, d'être toujours de bonnes filles, afin que vous soyez plus tard de bonnes mères de familles, puis enfin d'excellentes grand'mères, et qu'ainsi, à l'exemple de ma greffe qui perpétue les pommes du pommier de mémère, vous puissiez aussi perpétuer les belles qualités et les vertus de la grand'grand'mère Paquet.
" Cette lettre est déjà trop longue; je ne puis pas songer à vous parler aujourd'hui de votre grand'mère; ce sera pour une autre fois. En attendant, lisez attentivement celle-ci, et retenez bien l'histoire abrégée de votre grand'grand'mère Paquet, la meilleure des grand'mères. "
Nous avons tenu à citer dans son entier cette lettre de Mgr Paquet, toute débordante d'affection et de piété filiale. L/érninent prélat nous dévoile le fond de son âme aimante, gêné-
reuse et vibrante de la reconnaissance la plus vive. Ces notes écrites au fil de la plume le font bien connaître lui-même. Elles nous peignent surtout de façon admirable une époque regrettée, et si pleine des plus réconfortants souvenirs.