PREFACE
Un poète canadien, jetant un regard sur le passé, pour rappeler à sa mémoire les choses que son cœur et son esprit aimaient à revoir, disait, dans un langage bien simple mais plein d'enthousiasme, cette belle parole : ^Passez devant mes yeux, souvenirs que j adore /"
Ces souvenirs qu'il évoquait et auxquels, par un coup hardi de sa poétique imagination, il donnait ordre de passer devant lui, comme dans une mystique procession, c'était le toit sous lequel il avait vu le jour, le petit bocage où il avait souvent couru à la poursuite des oiseaux, les eaux du fleuve où il avait tant aimé à faire la promenade en canot, le petit ruisseau au doux murmure où il avait pris plaisir à installer des roues hydrauliques ; c'était l'église, avec son haut clocher qui semblait du doigt lui montrer le ciel et dans laquelle il avait entendu le curé annoncer la parole évangélique ; c'était la maison d'école où, malgré bien des fredaines de jeunesse, il avait puisé l'éducation première ; c'était l'image d'un père chéri et respectable, d'une mère tendrement aimée, d'un frère, d'une sœur, d'un ami, d'un compagnon d'enfance ; c'était le récit des légendes dont on avait bercé son enfance et des travaux entrepris par ses an-
cêtres, sur ce coin de terre où ils avaient vécu ; c'était enfin tel ou tel événement, un petit rien même qui avait pour lui les plus grands charmes.
Cette parole de l'un de nos poètes — Pamphile Lemay, — nous la prenons pour épigraphe, au moment où nous voulons entreprendre la narration des événements qui se sont passés sur ce tout petit territoire, situé entre les deux rivières EtcJiemiu et Chaudière, et connu aujourd'hui sous le nom de paroisse de Saint- Romuald d^Etchemin. Et je dirai avec lui :
Passez devant mes yeux, souvenirs que fa dore !
Rien de plus doux et de plus agréable en effet que de faire passer devant ses yeux et son cœur, — non pas les grands événements qui trouvent leur place dans l'histoire générale d'un pays, — mais les principaux souvenirs intimes qui se rattachent à l'histoire de la paroisse dans laquelle on a vu le jour et grandi.
Ajoutons aussi que rien n'est plus utile et plus instructif en même temps, que de chercher à connaître les premiers hôtes, devenus invisibles et silencieux, des lieux que l'on habite, de saisir la physionnomie des premiers temps d'un village ou d'une ville, d'étudier les mœurs, les idées, les coutumes, les croyances religieuses des ancêtres, et de les suivre dans le progrès de leurs travaux, dans leurs joies et leurs tristesses. On peut très souvent en tirer des leçons très pratiques pour la gouverne des affaires publiques et privées.
Si donc, dans le récit des faits qui se sont passés à Ktchemin depuis les premiers établissements jusqu'à nos
jours, nous arrivons à dire des choses qui soient en même temps et agréables et utiles, nous aurons amplement atteint notre but, suivant cette parole d'Horace : Omne tulit punctum qni miscuit uiile dulci. (i)
Nous voulons, dans les pages qui vont suivre, retracer l'histoire des faits et gestes des familles établies à Etchemin depuis le commencement, et nous n'aurions pas voulu sortir de ce cadre ; cependant il nous faudra bien, au moins d'un manière générale, suivre la marche des événements dans la seigneurie de Lauzon, aux différentes époques de son histoire. Vu aussi que la population catholique d'Etchemin a été desservie pendant cent cinquante ans, par les missionnaires et les curés de St-Joseph de la Pointe-Lévy, nous devrons faire connaissance avec ces prêtres, qui ont été pendant si longtemps les aviseurs spirituels de ces âmes dont ils avaient charge, et raconter les événements auxquels les gens cP entre les deux rivières auraient pu être mêlés avec ceux de St- Joseph, jusqu'en 1829. Pour la même raison, nous devrons aussi mentionner les progrès de la colonisation, dans les rangs en arrière d'Etchemin, et assister à la formation de la paroisse de St-Jean-Chrysostôme, à laquelle le territoire d'Etchemin a été attaché pendant vingtcinq ans. Mais après 1854 — époque de l'érection de la paroisse de St-Romuald d'Etchemin, — nous resterons sur
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le territoire de la nouvelle paroisse, pour en suivre le développement qui fut rapide et considérable, et nous ne ferons qu'une exception, en racontant l'histoire de la formation de la jolie paroisse de Notre-Dame de Charny, près du saut de la Chaudière, en 1902.
Afin de donner le plus de renseignements possibles et de la manière la plus exacte, nous avons consulté les registres de Notre-Dame de Québec, de St-Joseph de la Pointe-Lévy, de St-Jean-Chrysostôme et de St-Romuald ; nous avons étudié les vieux papiers, jaunis par le temps et conservés dans les familles anciennes de St-Romuald. Ces actes des anciens notaires sont très précieux, quoiqu'ils soient souvent écrits d'une manière quelque peu hiéroglyphique. Nous avons aussi ouvert et étudié le dictionnaire généalogique de Mgr Tanguay, ce monument colossal qui a été élevé après vingt-cinq ans de patience et de travail, et qui a rendu un service immense à la nationalité canadienne française en éclairant, d'une lumière plus que suffisante, les origines de nos familles canadiennes.
Mais la moisson la plus abondante de renseignements, nous l'avons faite en pénétrant dans cette forêt de dates, de faits et de pièces de tontes sortes que l'honorable M. Chapais qualifie d'œuvre si vaste et si touffue ( 1 ) et qui s'appelle " l'Histoire de la seigneurie de Lauzon ", par M. Jos. Edmond Roy.
(1) " L,a Nouvelle-France, " Tome IV, page 560.
" Les détails relatifs à l'ouverture de tel rang dans telle paroisse, continue Thon. M. Chapais, (i) au tracé et au redressement de telle route, de tel chemin vicinal, sont attrayants surtout pour les descendants des anciens pionniers de Lauzon. Mais au milieu de tout cela, l'auteur a su disséminer des renseignements historiques, des traits, des scènes et des descriptions qui raniment et retiennent l'attention, et font de ces précieux volumes quelque chose de plus et quelque chose de mieux qu'une histoire locale à l'horizon morne et restreint. Tantôt l'auteur nous entretient des industries auxquelles s'adonnaient les ancêtres ; pêcheries, tanneries, moulins à farine, scieries, etc. Tantôt il nous dépeint la vie paroissiale, les habitudes sociales de nos aïeux au XVIIième et au XVIII ième siècle. Il nous parle du commerce qui se faisait à ces époques lointaines ; du mode des transactions et des marchés, des procès auxquels recouraient trop souvent les Canadiens de jadis, qui ont transmis à leurs descendants leur goût pour la chicane. Il nous renseigne sur la manière dont fonctionnait notre régime féodal. Les figures et les types d'autrefois nous apparaissent avec un singulier relief. On voit tour à tour défiler, devant nos regards curieux, le vieux curé canadien, l'ancien seigneur, le tabellion, le juge bailli, l'habitant, le voyageur, le tranquant, le médecin des temps passés. L'auteur nous donne les renseignements les plus précis sur les vieilles méthodes de culture, sur la vie intime, les travaux, les amusements de nos pères, sur notre organisation religieuse, sur les relations du clergé avec le peuple et l'au-
(1) Libro citato.
IO
torité civile, sur nos premiers essais d'instruction primaire, sur les débuts de notre régime électoral. De temps en temps, le chroniqueur cède la place à l'historien. L'auteur voit se dresser devant lui de graves événements, comme le siège de Québec et les campagnes mémorables de 1759 et 1760, comme l'invasion américaine de 1775. Et son érudition lui permet d'ajouter des informations inédites à celles que nous possédions déjà sur ces époques tragiques.
" M. Roy a consacré plusieurs des belles années de sa vie à explorer les voûtes poudreuses, à compulser les vieux registres, à scruter les greffes hiéroglyphiques de nos anciens notaires. Il a fait là un véritable travail de bénédictin."
Travail de bénédictin, science légale cFun parfait notaire, amour passionné des détails intimes de la belle histoire du Canada, voilà les trois grands leviers qui ont fait surgir de l'oubli, en six gros volumes, l'histoire de la seigneurie de Lauzon, regorgeant de faits, de pièces justificatives, de matériaux choisis et variés.
" Charlevoix, Garneau, Ferland, Bibaud, ouvriers de la première heure, ont apporté les matériaux, creusé les fondations et dessiné les o-rands traits du vaste édifice de l'histoire du Canada. M. Roy s'est appliqué à reconstituer la vie des masses, de cette collectivité de colons dont on ne parle nulle part, et dont pourtant l'endurance et le dévouement avaient donné un monde à la France. Il a voulu faire connaître comment ont vécu,
pensé, agi, ces obscurs. Quels ressorts, quelle influence les avaient fait se mouvoir ? Quelles étaient leurs aspirations, leur volonté?" (i)
Le travail que M. Roy a fait pour la seigneurie de Lauzon en général, nous voulons le tenter pour la paroisse de St-Romuald en particulier, en faisant connaître les familles qui y sont passées, leurs travaux, leurs progrès et leurs défaillances, les événements qui y sont survenus, pendant deux siècles et demi, soit au point de vue social, soit au point de vue civil, soit au point de vue religieux, enfin les principaux hommes qui, comme les deux seigneurs Henry et John Caldwell, Hamilton, Atkinson et autres, ont beaucoup contribué au développement matériel de la paroisse.
En cela, nous réaliserons, en partie du moins, un des désirs ardents de M. Roy qu'il exprime comme suit, dans sa préface :
" Chacune de nos paroisses devrait avoir son monographe qui ferait revivre les traditions et les moindres épisodes du passé. Ce passé est sans flétrissures, il est simple et si imprégné de mœurs naïves et saines que Ton devrait être fier de le faire connaître au monde entier. Chacun devrait pouvoir dire de sa paroisse, de son village, de son hameau, avec autant d'orgueil que Virgile : " Mantua me geuuit "— " Mantoue m'a donné le jour ! "
M. Roy, nous l'espérons, pardonnera à son premier
(i) Voir Préface Histoire. S. L.
professeur d* histoire, les larges découpures que nous avons faites dans le domaine de Lauzon dont il est aujourd'hui le haut et puissant seigneur, par droit de conquête, non à la pointe de l'épée, mais à la pointe
de la plume. *
Québec, juin 1936.
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