FAIBLESSE ET FIERTÉ DE FEMME
-^ iMarianne, dit le curé pâle et debout auprès de la belle veuve, je viens vous parler, mon enfant, vous parler avec force, sûr de moi-même, et sachant bien ce que je fais. Quand voire mari est mort, Marianne, il a
— ft —
exigé de moi le serment que je ne vous quittasse pas avant de vous avoir mariée. Il comprenaitbien, le pauvre mourant, qu'une jeune mère de famille, belle comme vous, et heureuse de vivre, ne peut rester longtemps sans avoir un soutien, un ami, un maître. Une veuve qui est jeune, belle et mère, se doit à elle-même de rentrer dans la condition de tout le monde, si elle veut échapper à la malice des femmes, à l'indiscrète présomption des hommes. Je pourrais concevoir, Marianne, que si vous aviez aimé votre mari avec cette fièvre et celle passion qui est parfois dans le cœur des femmes, vous hésitassiez à vous remarier; mais vous êtes assez ma sœur pour m'avouer qu'il n'en était point ainsi. Vous aimiez votre bon Louis assez pour le rendre heureux, pas assez pour que son souvenir
détruise tn vous l'espoir d'une union qui sera plus heureuse, et surtout plus duruble. J'ajoute que ce que vous devez à votre réputation vous le devez à votre enfant; vous lui devez un second père. Un homme est à Valnay, Marianne, depuis trois semaines environ, qui désire vous épouser. C'est votre oncle Fabius qui l'a choisi. Le jeune Baslien Rivaut a tout ce qu'il faut pour plaire à une belle femme comme vous; il a quelque fortune, un visage agréable, une santé robuste, un esprit au-dessus de sa condition. Vous pourriez vivre de longues années sans rencontrer un meilleur parti, Marianne; c'est un cœur droit et honnête, qui vous aime et prendra soin de votre enfant comme s'il en était le [)ère. Je connais un peu les hommes, ma chrre MarianuL', et les méchantes gens no peuvent
guère tromper mon instinct. Je vous répète que vous ne sauriez mieux rencontrer, et que vous devez consentir à ce mariage, qui vous fera heureuse et qui me dégagera de la parole que j'ai donnée à l'ami que nous avons perdu.
Marianne était bien pale , comme avait dit le paysan. En ce moment, elle se t^inait les mains jointes sur ses genoux; elle relevait la tête, et ses grands yeux erraient dans le vague, avec l'expression mystique de la plus profonde mélancolie.
— Pourquoi dites-vous que je suis heureuse de vivre, curé Rideau... Vous voulez que je me remarie ; je ne sais pas si vous avez envie de danser à ma noce, mais, quant à moi, je vous assure que je me trouverais mieux d'aller rejoindre Barillaut dans le cimetière de Valnay que de prendre Bastien pour mari.
Vous prétendez que les méchanles gens diront du mal de moi?... Ah! soyez tranquille làdessus; avant deux ans, si le chagrin ne m'a pas tuée, je serai assez vieille, et assez paie, et assez laide pour que les femmes cessent d'être jalouses, et les hommes d'être amoureux. Pourquoi voulez-vous que j'épouse Baslien? Pour apporter dans sa maison ma tristesse et ma laideur! Vous voyez bien que je m'en vas de ce monde aussi, moi, comme disait mon brave défunt. Je m'en sens honteuse rien que d'y songer, mais je n'ai plus le cœur à rien ici-bas, et quand mon petit enfant vient rire dans mes bras , ça me donne envie de pleurer. Vous voulez donc que je le trompe, ce bon Bastien, et que je lui donne en mariage un cœur encore plus [lâlc que mon visage!... IVon, curé Rideau, je ne me marierai pas,
parce que je ne suis ni en étal de grâce ni en état de mariage.
— Mais qu'avez-vous? Qui est-ce qui vous tourmente? Pourquoi êtes-vous malade? Malheureuse enfant! vous n'en savez rien vousmême; il n'y a pas une seule idée qui soit claire en votre fol esprit, et bien avisé serait celui qui devinerait le mal dont vous souffrez. Tout est vague, indécis, irréfléchi dans votre âme, et ce tourment inconnu qui vous brise serait emporté comme un nuage si vous redeveniez épouse et mère, femme occupée des soins du ménage. Si vous entendiez une voix mâle, sonore, chanter tous les soirs ces refrains heureux que vous aimez. C'est l'ennui qui vous tue, un ennui déraisonnable , un ennui qui cessera dès que le mariage aura remis du calme en voire âme cl vous aura reconciliée
avec l'amour de la vie, avec l'auiour de l'enfant que vous avez, de ceux que vous pourrez avoir. Ne vous étonnez pas si je vous parle avecctlte fièvre inquiète, cette violence, cette apreté... Mais vous êtes ma sœur, j'ai promis au mourant que vous seriez heureuse, et je ne veux pas, non, je ne veux pas que vous souffriez ainsi; épousez Bastien, Marianne, épousez-le, et dans quelques années vos paroles seront aussi vives pour me remercier qu'elles le sont aujourd'hui pour vous plaindre. Mariez-vous.
En disant ces paroles , le curé Rideau déchirait avec rage un mouchoir qu'il tenait entre ses doigts crispés. Une salive blanche et brûlante humectait les coins de sa bouche, et ses yeux bleus lançaient d'inimaginables flammes.
Deux larmes venaient de tomber sur les mains pâles de Marianne.
— Non ! s'écria^t-elle en regardant de côté et d'autre avec un sentiment de terreur, ce n'est pas l'ennui qui me tue, et vous le savez bien. Est-ce ma faute si je n'aime point Bastien? Est-ce ma faute si j'en aime un autre? Je vous dis que je vais mourir, et je peux bien, comme une mourante, dire aussi un peu ce que je pense. Est-ce ma faute si je vous ai aimé du premier moment où je vous ai vu? Est-ce ma faute si vous m'avez sauvé la vie quand je me noyais dans le Clier ? Est-ce ma faute si le cher défunt ne pouvait passer une heure sans me répéter que vous étiez le meilleur et le plus beau des hommes? Est-ce ma faute si, quand vous parlez, je crois entendre la voix des anges du bon Dieu?... El croyez-
VOUS que ça ne soit pas donner vingt coups de marteau à une malheureuse comme moi, que de lui proposer un mari quand elle a la mort dans l'àme, et que son cœur saigne de chagrin? Cela vous est bien égal à vous qui n'aimez rien que la sainte hostie; à vous que rien ne saurait remuer de ce qui désole et tue les autres; mais moi, je vous avertis que je meurs à la peine, et que j'ai plus besoin d'extrême-onction que de mariage. Barillaut vous a légué sa femme; moi je vous lègue mon enfant, et je vous prie d'avoir mieux soin de lui que vous n'avez eu de moi.
Le curé s'approcha de Marianne et répondit avec ui) courage trois et quatre fois héroïque :
— C'est là que je vous attendais, parce que, après la voix de la raison, j'ai à vous faire
entendre la voix de la plus ardente prière. Marianne, je suis prêtre, plus encore de cœur que de soutane, et la loi de mon ordre m'est plus sainte que vos douleurs. Vous êtes jeune, tendre Marianne, vous avez pris pour de l'amour un sentiment qui ne s'adressait qu'au Dieu que je représente; vous aimez en moi les anges , vous aimez en moi ma sainte et sublime religion; mais vous n'aimez rien de l'homme chélif et malingre, et vous me verriez en habit de laboureur, que vous me prendriez en pitié. Épousez Bastien, Marianne, épousez-le, vous n'aurez pas vécu six mois avec lui que vous aurez oublié l'humble curé de village que vous croyez aimer d'amour. Épousez Bastien, vous dis-je, et alors, moi, je vous aimerai mille fois plus que toutes les autres créatures; j'aurai pour vous une rc-
connaissance profonde; je baiserai la trace de vos pas ; vous me donnerez le soin d'élever votre enfant, je l'emmènerai avec moi, j'en ferai un honnête homme, un homme savant, un homme heureux ; ce sera la passion de ma vie, et un jour je reviendrai vous voir, quand il sera grand et que je serai vieux. Alors, Marianne, vous serez une forte mère de famille; kl santé sera revenue à votre corps et la paix à votre cœur, et nous nous rappellerons avec enivrement ces affreuses douleurs du passé. Je vous en supplie pour moi, je vous en supplie pour vous-même. Déjà, vous et moi, nous souimes la proie de la calomnie ; on espère, on attend du scandale, et nous ne saurions faire un pas dans ce village sans être épiés et suivis. Ohî oliî je vous en supplie à mains jointes, pendant (^u'il on est lemps en-
core, faites cesser celle inlolérable supplice... ou vous me forcerez de menlir à mon serment.
— Non, non, je n'épouserai point Rivaul. Vous ne savez pas comme je vous aime, et de quelle maladie monpauvre cœur est affligé. Je ne savais pas, je ne comprenais rien autrefois à toutes ces folies d'amour dont on égayait nos veillées; mais à celte heure, je comprends tout, et j'aime mieux mourir de chagrin que de tromper un homme qui ne m'a point fait de mal. Vous ferez comme il vous plaira; vous partirez, vous resterez, que je n'en demeurerai pas moins veuve et souffrante, parce que jamais il ne m'entrera dans l'esprit que je puisse aimer quelqu'un qui n'est pas vous; il y a longtemps que vous le savez. Je ne suis pas une finaude, moi; et ce
-loque je sens dans le cœur, on le voit tout de suite sur mon visage. Je vous parle de ma souffrance comme si je le disais à confesse ; mais vous cesserez de me prier, quand vous aurez compris que ça n'est pas honnête de me pousser à épouser un homme que je ne rendrais pas heureux.
Abel Rideau tomba aux pieds de Marianne, dominé par le plus grand trouble qui l'eût encore effrayé dans le cours de sa douloureuse existence. Il lui prit les mains avec une ardeur mêlée d'épouvante, et il se mil à crier d'une voix sourde cl désespérée :
— Tu veux donc me perdre! femme ou démon, ange ou monstre, je te supplie à genoux! En vérité, je veux te fuir, rends-moi cette liberté que j'ai engagée par un serment, et lai?se-moi quitter ce sol maudit oùdésor-
mais je ne saurais vivre. Si ma religion ne défendait pas la mort, il y a déjà longtemps que je serais libre, et que je ne végéterais plus en ce monde, ne m'échappant de la douleur que pour trébucher dans le chemin du crime. 11 faut que je m'en aille, il faut que je m'échappe de toi; et cependant je ne veux pas emporter un déshonneur dont je le laisserais la moitié. Si tu persistes dans tes refus, on dira que j'ai quitté ce village afin d'éviter le scandale; ta pâleur t'accusera plus encore que ma fuite; et nous serons enveloppés dans le même tissu de calomnies. Tu dis que tu souffres, Marianne; me crois- tu, moi, sur un lit de roses ; et l'ai-je dit les désespoirs de mon âme? Je ne te les dirai pas; tu es trop fille de la terre pour être la sœur de mon esprit; et je ne ferais que l'arracher de nouvelles
larmes. Fais-toi violence, Marianne ; suppose un moment que tu portes aussi ma tonsure et ma soutane; suppose-loi quelque amour coupable sous ce vêtement lugubre, et songe un peu quel courage, quel courage inouï te deviendrait nécessaire!.. Je ne t'aime pas d'amour, Marianne; mais je pourrais t'aimer, cela est humainement possible; et si cela était, comprends-tu?., comprends-tu que ta douleur ne serait rien auprès de la mienne?.. Suppose que je t'aime, Marianne, supposele!... Eh bien! quand tu me vois là, brisant mon cœur, m'arrachùnt l'ame, et te conseillant un mariage, comme si rien ne vivait en moi des emportements de l'amour et de la jalousie!.. Ah! n'auras-tu pas un peu de force, et ne veux-tu pas être ma sœur en énergie comme tu voulais être ma sœur en amour?..
Le curé parlait avec un enlraînenient presque fou. Marianne penchait la tôle; sa joue était pourpre d'émotion; deux longues larmes tombaient de ses yeux; et ses mains brûlantes retenaient avec force les mains du curé Rideau.
— Si je savais élre aimée, dit-elle d'une voix brûlante, lâche et hypocrite, j'aurais mille et mille courages dont on ne peut pas se douter.
Le curé perdit tout h fait sa tôle.
— Eh bien! Marianne, je t'aime et je souffre plus que toi. Es-tu contente, femme cruelle et impitoyable? Tu arraches tout de mon cœur, et tu vas n'y rien laisser de vivant que ton amour. Je veux bien être abject à tes yeux, mais je ne veux pas être déshonoré en déshonorant ma soutane. Laisse-moi, et
dis résolument que tu épouseras Baslien.
Un long soupir s'échappa du sein de Marianne; ses yeux se relevèrent brillants et purs comme s'ils eussent revu le soleil après de longues nuits d'obscurité. Une joie immense sembla rayonner sur son beau et pâle visage, puis sa tête se pencha, elle perdit un moment le sentiment d'elle-même, et tressaillit en sentant courir sur ses lèvres le souffle brûlant d'un baiser.
Abel Rideau fit un effort désespéré, il s'échappa de l'étreinte de Marianne, et se croisa les bras à quelques pas d'elle, l'œil fixe, les cheveux hérissés, la figure tout à fait bouleversée.
Marianne, en relevant les yeux, fut terrifiée de l'éclat surhumain, de l'horreur convu!sive (les regards du jeune curé. A son tour
elle tomba à genoux, joignit les mains, et dit de sa voix la plus tendre et la plus soumise :
— Je ferai tout ce que vous voudrez, j'épouserai môme Bastien si ça peut vous être agréable. Mon bonheur est uni, mais j'en ai assez pour le temps qui me reste à vivre. Partez si bon vous semble, je suis aimée, je suis contente.
La figure renversée du prêtre avait effrayé Marianne \ elle se sentait coupable et satisfaite à la fois; elle demandait pardon, elle offrait d'expier la faute dont en un moment elle venait d'épuiser la douceur.
Ce consentement coulait cher sans doute au pudique jeune homme, mais à ce moment il ne voyait que sa victoire, et il s'écria d'une voix déjà plus humaine :
— Je te bénirai, je te bénirai.