CONCLUSION
Vers la fin du mois de novembre, le marquis de Thyzai reçut une lettre de Paris ; et il fil un geste de plaisir en reconnaissant l'écriture.
— C'est de notre cher Abel Rideau, dil-il en rompant le cachet.
— Lisons, ajouta madame Jeanne avec le plus vif intérêt.
Le marquis mit ses lunettes, et les dames attentives se rapprochèrent pour apprendre ce que disait le jeune M. Abel Rideau.
« Cher marquis,
« Voici la seconde fois que je vous écris, et je vais le faire un peu longuement, puisque madame Jeanne m'en prie et veut savoir l'impression que Marianne et moi nous avons reçue de notre lointain exil. J'ai déjà eu l'occasion de vous raconter notre arrivée; je m'en vais aujourd'hui vous dire ce que nous sommes, et comment nous menons notre barque.
« El d'abord, permettez-moi de vous remercier encore, de vous remercier toujours.
Je n'avais rien; à aucun prix je ne voulais engager le peu de fortune qui doit revenir à l'enfant de Marianne ; vous, vous avez compris cela, et vous m'avez prêté dix mille francs, de celte façon qui n'appartient qu'à vous. Sans votre généreuse intervention, je me serais trouvé dans un grand embarras; maintenant, je mène ma vie, grâce à vous, et je commence à voir clair dans mon avenir.
t Je vous dirai, cher marquis, que maintenant je suis bien sûr d'être tendrement aimé, profondément aimé de ma chère Marianne, et voici comme j'en juge :
« Le premier mois que nous passâmes à Paris, tout allait le mieux du monde dans mon modeste ménage. J^ promenais Marianne dans les splendeurs populaires d'une superbe capitale; vous ne sauriez rien ima-
giner de [ilus naïf, de plus délicieux que celte suite non interrompue de longs étonnemenls chez une imagination cliampôlre. Je sentais son cœur battre, je voyais son esprit s'élargir. Pas une de ses émotions ne m'échappait; et chaque soir, quand nous rentrions harassés de fatigue, elle tombait dans d'étranges rêveries; ses yeux étaient immobiles et son intelligence assaillie de toutes parts. Puis elle me faisait mille questions, puis elle finissait toujours par me dire :
« — Que verrons-nous demain ?
« Cependant, quand elle eut tout vu ou à peu près, quand elle eut bien saturé son esprit de toutes ces choses nouvelles, je vis que ma douce exilée sentait poindre en elle un sentiment encore inconnu. Je l'étudiais presque autant avec ma passion d'observateur
qu'avec cette passion d'amour qui grandit à
chaque heure en moi.
« Nous demeurons dans la rue d'Enfer; j'ai loué un quatrième étage qui donne sur le
jardin du Luxembourg, et si notre horizon est riant, il faut bien avouer que notre voisinage ne l'est guère. Par un soir du mois d'octobre, nous rentrions chez nous, et nous longions la rue des Francs-Bourgeois. Il faisait un de ces froids humides et pénétrants, si communs à Paris. Le brouillard que nous respirions nous semblait fétide et abominable ; les pavés étaient couverts d'une boue noire, sale et abondante. Les nombreux passants cheminaient silencieux, mornes et pressés, crottés jusqu'à l'échiné; les becs de gaz s'allumaient lentement ; cette maigre lumière, dans cet océan de brume et de boue, jetait
sur toute chose une teinte blafarde qui sentait la tristesse et la misère. Un fiacre qui ressemblait à la hotte d'un chiffonnier, lancé au grand train de deux chevaux qui semblaient avoir été volés aux charniers de Montfaucon, vint à raser le trottoir pendant qi;e deux portefaix, demi-pris de vin, nous repoussaient vers la chaussée. Je poussai un cri, je soutins Marianne, et le fiacre passa en inondant ma pauvre femme de celte boue affreuse où pataugait la capitale du monde. « Bonne Marianne ! elle qui est à la fois plus propre et plus soigneuse d'elle-même que la belette la plus déhcate ! Elle qui respirait à Valnay un air si pur, et qui aimait tant en décembre les flammes souriantes de son four, presque autant qu'en avril les premières fleurs de son jardin!
« La première question qu'elle me fit, après avoir changé de vêtement, fut celle-ci :
« — Est-ce que l'hiver est long à Paris?
« Ce premier mot d'impatience et d'ennui me fit frémir, je l'avoue ; et ce fut bien autre chose, quand elle se mit à me parler de Valnay, de madame Jeanne, de Pierre Auton et de vous-même, et de son oncle Fabius, avec une petite voix si mélancolique, que j'en fus tout d'abord atterré.
«Pendant quinze jours, elle fut presque malade. Un peu de boue au visage lui fit oublier toutes les magnificences de Paris; elle ne voulait plus sortir, et quand elle ouvrait sn fenêtre, vous ne sauriez rien vous imaginer de plus triste et de plus doux que le regard dont elle poursuivait les dernières feuilles jaunes qui tournoyaient dans l'air.
« Marianne était donc atteinte de la nostalgie, ce mal étrange qui est le principe de tous les maux de l'esprit liumain. Depuis les Hébreax qui demandaient la Terre Promise, jusqu'au sauvage qui aspire à des prairies plus vertes et à des forêts plus remplies, tout est nostalgie dans l'intelligence humaine : mon humble Marianne souffrait de ce mal terrible qui, dans ses paroxysmes, précipite à leur ruine les hommes et les nations.
« Je résolus de pousser son mal à l'extrême, et je me mis à pleurer avec elle. Tous les soirs nous soupirions de longues élégies au coin du feu; nous nous répondions- comme des bergers de Virgile , et souvent nous veillions de la sorte assez avant dans la nuit.
« J'ai toujours estimé qu'un des meilleurs moyens de donner du courage aux créatures,
c'est de leur persuader qu'elles ont une lâche à remplir. Un moment Marianne me crut plus malheureux qu'elle : et dès lors sa guérison fut assurée. Ce fui elle qui vint à moi la première, et me supplia de moins rêver de Valnay si je ne voulais pas mourir à Pari?. Ce fut elle qui s'irtgétiia de mille moyens pour me prouver que le bonheur était possible dans une ville où l'on reçoit de la boue au visage. Elle se mit à sonder son cœur, elle y trouva des ressources, elle en trouva dans son esprit, elle en trouva partout. Vous ne sauriez vous imaginer quel était mon ravissement quand je la voyais ainsi se guérir elle-môme en essayant de me ramener à la santé! Tout ces détails fins et délicats qui seraient ennuyeux dans un livre, je les savourais avec un indicible bonheur. Elle affermissait son
esprit, elle fortifiait son cœur, elle se disait à part elle : mon mari a la nostalgie; je n'ai plus le temps d'être malade, il faut que je le guérisse. Et je voudrais vous faire comprendre ses profonds ravissements, quand elle avait trouvé quelque raison nouvelle pour me faire oublier Valnay.
€ Tenez, marquis, depuis que je suis à Paris, j'ai fait d'immenses progrès dans l'art de rendre heureux, et, pour un esprit calme comme le mien, il ne se peut rien de plus doux que d'avoir à diriger un ménage ou quoi que ce soit, tout en en laissant l'honneur à celui qui peut en être heureux et fier. Permis à certains de rechercher les apparences du pouvoir et d'en renier le fardeau. Moi j'aime le pouvoir pour lui-même, et j'ai horreur de l'apparat.
t Marianne est donc guérie ; et je la vois dans un état tel que son bonheur me semble de plus en plus assuré.
« Cependant de vous à moi, cher marquis, je vous avouerai qu'il y a souvent du vrai dans mes regrets, bien que je ne les fasse paraître que juste au moment où je le juge nécessaire. La vie de l'étude a ses charmes; mais la vie des champs en a peut-être de plus souverains. J'ignore ce que les événements feront de moi, mais si tout va selon mon esprit, vous me reverrez un jour revenir avec ma chère femme dans quelque retraite ignorée de votre abondante et pittoresque province. Je ne sais si je me trompe; mais je doute que, même dans les sommités de l'art et delà science, je rencontre jamais des hommes de la trempe de Pierre Aulon ,
mon ami. Je crois que l'indépeniance des idées est bien l'are chez ceux-là qui viven! de leurs idées el s'en sont fait une siluaîion Leur esprit n'est plus qu'une machine (jui te meut selon l'impulsion première ; el quand il leur arrive de penser, ils se hâtent de transformer leurs pensées selon les besoins et les possibilités de l'action qu'ils méditent. Ce ne sont plus des gens qui cherchent un nouvel horizon dans le champ de l'inteUigence, ce sont des soldats qui luttent et qui transforment l'esprit en matière, la parole en épée. Gela dégoûte ; et je préfère à ce poète qui ne cherche que des armes dans l'arsenal de ses idées, ce rustre qui demand(> à son esprit abon ; uit un rayon de vérité.
« Que vous dirai-je encore, excellent marquis de Thyzai? J'ai vu, chez lui, le duc de
Neyra, voire hôte, qui m^a reçu avec la plus affectueuse affabilité. Il me charge de vous dire que bien décidément les nobles n'émigreront pas ; et que, pour le moment du moins, nous serons quitte- de la révolution pour la peur. Il y a bien encore, par-ci, par-là, quelques émeutes à Paris ; mais, en vérité , elles ne sont pas avec le sentiment public, et il y a lieu d'espérer qu'elles seront facilement contenues. J'ai vu, chez le duc, certains des hommes qui se croient appelés à diriger l'avenir de la France ; en général, ce sont des gens doués de la plus abominable fatuité. Rien de simple, rien de grave, rien de réfléchi... Hormis un toutefois, un petit homme bilieux, altier de visage, d'allure sévère et violente à la fois. Si j'en juge d'après la nature de son talent, cet homuie-là fera de la poli-
— uo —
tique trop cassante, dans ce temps où bientôt il va falloir de la politique féconde.
« Adieu donc, cher marquis de Thyzai.
Marianne vient lire par-dessus mon épaule, et cette lettre n'est pas pour elle. Je la termine. Dites à tous nos amis de Saint-Baudel et de Valnay que nous penserons bien plus à eux quand nous les regretterons et pleurerons moins amèrement. »
Le marquis de Thyzai ferma le lettre, et dit:
— Fasse Dieu que ce brave homme n'ait pas à se repentir ; et i\ue ce bonheur si laborieusement conquis ne soit pas plein d'effroyables représailles !
CENDRILLE
Qu'est-re que l'art ?. . . Qu'est-ce que la poésie?... Qu'est-ce que cette faculté extraordinaire de charmer avec des accents qui émeuvent, des notes qui entraînent, des pages éclatantes de coloris, des tableaux pleins de
rêverie, des chanls radieux d'enthousiasme, des gestes et des attitudes qui s'imposent brusquement à l'imagination des hommes assemblés?
J'ai toujours cru très- sincèrement que l'art, c'esl-à-dire le talent dans ses manifestations les plus diverses, n'étail, à proprement parler, qu'un détournement de sensations violentes, un insatiable appétit de quelque chose qu'on n'est plus libre de se procurer, une douleur qui se plaint avec une grâce infinie, un accent d'autant plus émouvant que les larmes intérieures sont plus amères. Un grand poète n'est rien autre chose qu'un conquérant sans épée, un législateur sans tribune ou un souverain sans couronne, qui, irrité de ne pouvoir remuer le monde des réalités vivantes, s'en venge en
recréant dans un solennel silence les vieux mondes évanouis. Un grand peintre n'est, la plupart du temps, qu'un poète qui n'a pas la faculté de reproduire ore libero ses sensations et ses idées. Une belle cantatrice, une adorable danseuse, ont trouvé bien souvent la révélation de leur talent dans une illusion perdue, un regret violent, une colère à triple dard qui fait éclciler mille transports pleins de charme ou d'entraînement, dès que l'artiste acquiert la puissance de les régler en les dominant.
Le talent, en un mot, c'est la coupe réglée du regret et de la douleur.
Il y a quelques mois à peine, j'assistais un fantaisiste de mes amis en la gestation brillante et heureuse d'un de ces petits chefsd'œuvre de grâce et de finesse que l'igno-
rance publique laisse enfouis dans les bonbonnières Ihéâlrales du boulevard Beaumarchais; c'était un.'; première représentalion, dans une vraie coquille de noix, un Drury-Lane de Lilliput. La toile était à peine levée que déjà la salle tout entière saluait d'un murmure approbateur uni- Colombiue ravissante, qui jouait pour la première fois sur celte scène déjà visitée par la vogue.
— Parbleu I me dit mon voisin de gaucbe, je ne me irooipe pas, c'est Cendrille, la transfuge du Tliéâlre-'Moderne, la pensionnaire à Corpulet. Vient -elle oublier là les infidélités du petit Pascal, et sa fin tragique avec l'autre?
— Eh oui! dis-je à mon tour, sans paraître faire attention le moins du monde aux propos indiscrets de mon voisin, c'est Cen-
drille. La pauvrette n'est pas heureuse en amour. Aussi quel jeu ravissant, délicat, naturel, passionné... Il semble qu'elle fasse revivre dans son rôle toute la vie ardente d'un bonheur qu'elle n'espère plus. C'est une admirable comédienne.
— El jolie! répartit mon voisin, qui paraissait s'y connaître.
En effet, la Cendrille pouvait passer pour une femme à peu de chose près accomplie. Son nom de guerre lui venait de la couleur de ses cheveux, qui n'étaient pas même couleur de cendre, mais bien presque enti«^rement blancs, avec une teinte dorée, ondes naturellement, soyeux, abondants jusqu'à la profusion. Singuliers cheveux, qu'au premier abord on était tenté de proclamer repoussants j mais à un examen plus sérieux on les
trouvait en si parfaite harmonie avec l'ensemble du visage, que, non-seulement on s'y habituait... mais oa Unissait même par se dire que cette flile étrange eût été absurde avec des cheveux noirs ou bruns; et que pour achever la saisissante originalité de cette figure, il lui fallait quelque chose d'inouï, d'énorme, d'impossible, d'excentrique et de vagabond, si bien qu'à l'heure où cette singulière fille vous regardait en face, il semblait qu'elle vous dît avec une sorte d'insolence:
— Je vous défie de trouver ridicule la couleur de mes cheveux !
Et personne n'acceptait le défi. Cendrille avait un front grand et plein, avec des tempes larges, où le bleu des veines allait se mêlant au duvet soyeux de ses belles nattes. Ses
yeux étaient gris, bien fendus, pleins de feu, par moments presque sévères, puis tout à coup ruisselants d'abandon et de folle gaieté. Sonnez, légèrement retroussé, pouvait passer pour un chef-d'œuvre; les ailes en étaient si fines, les narines si élégantes, le contour si attrayant, qu'on aurait pu défier l'idéal de rien créer de semblable. La bouche était moqueuse et bien faite, les lèvres très-pures, un peu retroussées vers ces déhcieuses fossettes que nos prétentieux grands-pères appelaient des nichées d'amour. Qu'on joigne à cela une peau d'une blancher éblouissante, d'une transparence inouïe, avec mille tons bleus et roses ; des dents fermes et brillantes qui annonçaient une rare énergie, un menton exquis, un cou large et plein, des épaules superbes; et l'on aura une première idée de
cette Cendrille,"qiji venait de s'exiler dans le voisinage de la Bastille.
— Eh! mais, au fait, reprit mon voisin, vous avez piqué ma curiosité. Vous avez dit que Cendrille n'était pas heureuse en amour? Il faudrait alors qu'elle n'eût aimé que des bouviers.
— Ce n'est pas là qu'est le vrai. Mais la pauvre enfant a commis le grand péché de son siècle. Elle a aimé trop bas ou trop haut.
— Trop haut?... Je comprends, et vous voulez parler du petit Pascal. Mais trop bas... Que signifie?.. Cette magnifique créature a-t-elle déjà écrit ses mémoires ?
— Je ne crois pas, mais je sais son histoire, car c'est une enfant de mon pays.
— Bah!...
— Oui, vraiment; elle est des campagnes de Sainl-BenoU-du-Sault, à sept ou huit lieues de La Châtre, en Berry. George Sand a célébré La Châtre pour la beauté de ses grisetles, et c'est justice. Mais les paysannes de Saint-Benoît n'ont rien à leur envier... rien que le mâle talent du peintre.
— Contez-moi ça, je vous en prie. J'adore les histoires de paysans, et je voudrais bien savoir comment cette même Cendrille...
Le spectacle fini, l'auteur applaudi, mon voisin me prit par le bras, et me dit à demi voix : ^
— Dussiez-vous ne rentrer qu'à deux heures du malin, vous me conterez l'histoire de Cendrille. Il fait une nuit superbe; nous sommes en septembre ; les étoiles sont pures, et je ne vous lâche plus.
— Bien volontiers, répondis-je, avec an double frémissement de rapsode toujours prêt à monter sa lyre, et de coureur de nuit toujours prêt aux plus extravagantes flâneries. A cette époque, cependant, elles commençaient à se faire plus rares, ces belles nuits de 1843 ou de 1844, que nous passions sur l'asphalte du boulevard, nuits délicieuses et jamais assez longues , qui commençaient par mille discussions d'art et de littérature, pour se terminer par un fort buisson de crevettes, cinq ou six tranches de veau froid, et quelques flacons de fin bourgogne. 0 belles nuits de notre première jeunesse 1 Elles me reviennent souvent en mémoire. Mais quand j'essaye d'en retrouver la h"ace évanouie, je m'aperçois bien vite qu'une révolution burlesque à la fois et profonde a
promené son pied deslructeur sur ces tranquilles bitumes, où nous passions insoucieux ; ils sont tombés, ces arbres charmants qui croissaient heureux et vivaces, là où la hache de juillet avait abattu les ormeaux séculaires.
A minuit, vers le mois de juin, temps des roses, ces arbres, jeunes emblèmes de la dynastie alors régnante, ces arbres, bourgeois et satisfaits, n'exhalaient rien moins qu'une odeur de corruption. Leurs longues grappes, qui ressemblaient aux touffes vertes de la vigne en fleurs, en avaient aussi à peu près le parfum suave et pénétrant : d'un bout à l'autre du boulevard, on était poursuivi par cette senteur printanière. El la jeunesse aidant, et le choc des idées, et les sourires de l'espérance, nous allions devant nous dans la
nuil, ne sachonl encore de la vie littéraire que les ardeurs de l'élude et les ivresses de l'illusion.
- - Ici, disais-je à l'ami qui m'écoutail déjà pensif, Victor Séjour m'a raconté le plan de Richard III; là, Dugué m'a parlé des Pharaons ; Michel Carré i^'a dit des vers de V Eunuque.., Et tant d'autres dont la fortune fut moins heureuse! Promenons-nous dans la nuit ; car si le cœur est un peu moins plein, la lêle plus expériente, la jatnbe est verte, et ne fléchit pas encore sous le poids du premier cheveu gris.
Ainsi devisant, je fus bientôt revenu à mon sujet, et je poursuivis :
— Cendrille est une des personnes les plus intéressantes que je connaisse; un jour, vous ou moi, nous raconterons son histoire;
cette histoire si étrange et toute pleine de déceptions inouïes. Mais puisque vous y tenez, je vais vous raconter conuiient celte belle fille a quitté son humble chaume, et ses guenilles et ses moutons. Vous savez que ce n'est pas la premièri; fois que de hautes renommées artistiques sont venues delà bergerie ou du poulailler. La Duchesnois apprit à psalmodier Racine en épluchant ses herbes; telle autre célébrité muderue m«.uiait paître les oisons avant de fulminer des anathômes contre le Capitole ; telle autre plus célèbre encore jouait de la guitare au coin dus rues. Spiritus flat ubi vuU. Il va où il veut; et il vient d'où il peut!
Ainsi, mon cher, s'il vous plaît de vous reporter à une dizaine d'années en arrière et de m'accompagner dans les délicieuses campa-
gnes de Sainl-Benoîl-dii-Sault, du côté des cascades de Mont-Garnaud, à l'ombre des bois mystérieux , sur les bords limpides et pierreux du Portefeuille ou de la Gargilesse, petits torrents qui bouillonnent et serpentent à travers mille collines couronnées de verdure, nous y trouverons, au pied de quelque chêne séculaire, une grande fille de quatorze ou quinze ans, blanche comme du lait, rose comme un api, et bâlie comme avec une serpe; regardez. Elle est enveloppée de la tête aux pieds dans une vaste capiche passablement éraillée; un lourd bonnet, large et aplati, ne laisse pas voir une mèche de cheveux horribles, qui sont la honte de la pauvre enfant ; elle a les pieds nus chaussés de gros sabots de bois -, un fichu rouge et bleu lui vient jusqu'au cou; sa joue est un peu
hâve et pas absolument propre. Elle est perdue de lâches de rousseur; et ses grands yeux gris, d'une timidité farouche, sont tristes et indolents. Elle a les mains fort rouges, de longs bras secs et décharnés; c'est une bergère comme n'en a guère vu Boucher; et sa houlette n'est autre chose qu'une vile quenouille enveloppée d'un énorme paquet de chanvre. Celte Cendrille,que les paysans berrichons avaient lout prosaïquement surnommée Filasse, n'avait plus ni p'-re ni mère; un bon fermier l'avait recueillie presque par charité et lui donnait le vivre et le gile, en attendant qu'elle fût en âge de trouver une condition, c'qsI à-dire de se louer comme domestique. Depuis environ toute une semaine, cependant, Filasse était moins triste, moins inclinée, moins rêveuse, qu'à l'ordinaire. La
pauvre Qlle, grande, robiisie et déjà bien prise pour son âge, ne pnssait déjà plus, disaiton, ses journées absolument seulette. Seinblnble à tous les élres instinctivement supérieurs à leur condition, elle était dans son entourage généralement délestée. Mais il lui était arrivé aussi ce qui presque toujours arrive aux meilleurs longtemps méconnus, une réparation éclatante, un bonheur inespéré, un triomphe à faire damner mille rivalités haineuses. Cette Filasse tant rebutée, tant insultée, avait tout simplement inspiré de l'amour au plus beau garçon du pays, un vrai gars de belle race, qui se nommait Pierre Lebeau, et qui certes portait noblement son nom. Déjà trois fois Pierre Lebeau était venu aux champs trouver la délaissée, et, comme il était connaisseur, il n'y a pas à douter un mo-
ment qu'il n'eût deviné sous l'humble fillette en haillons la magniflque personne que nous applaudissions lo ;l à l'heure.
Un jour', enûn, Pierre L'ibeau fit ses grands aveux, et dit à la sauvage enfant :
— J'ai vingt-trois ans, ma belle blonde; dans six mois tu en auras près de seize. Si tu veux, foi de Pierre I.ebeau, je ferai de toi ma femme à la barbe de lout le village. Les autres filles m'ont tant réputé que tu étais un laidron, qu'en le regardant jo me suis avisé de ne te point trouversi lai-iron [m ça. T'as des yeux comme deux chandelles flambantes; tu es une bonne fille, point trop rieuse, brave à l'ouvrage; et t'as comme ça par moments des petites raisons qui me font plaisir à entendre. Vois-tu, petite, moi, je suis un honnête garçon qui ii'iii point il'inltjilion mauvaise. J'ai parlé
de loul ça à mon père, qui était fort l'ami du tien ; et mon père dit qu'il n'y a rien de meilleur pour un paysan qu'une femme vaillante et rude à l'ouvrage.
— Ah! le pauvre cher homme!... dit la bergère tout en versant une vraie larme de joie, faudra le ben soigner quand il sera vieux, parce que c'est là une parole de lui qui va me rendre ben fiire et ben heureuse pour toute ma vie. Va, j irai l'embrasser de bon cœur ce soir avant la veillée.
La pauvrette avait parlé d'un ton si doux à la fois et si ardent, que Pierre Lebeau en fut tout ému. Il prit la main de son accordée, puis il se mirent à se regarder dans les yeux avec une muette extase, et ils restèrent là près d'une heure, sans faire un geste, sans pro-
noncer une parole, selon la méthode galante du pays.
— Je ne tedemande qu'une chose, dit Pierre en quittant son entliousiaste maîtresse, c'est de ne te point laisser manquer de respect par toutes les mijaurées du village ou par leurs muscadins. Je veux que tu te fasses belle, que tu laisses voir îes cheveux qui me plaisent, que je trouve beaux, et qui me sont plus ngréables à voir que la perruque rousse ou noire de telle ou telle. Ils disent que tu as des cheveux blancs... mais, jarnigoi ! t'as assez d'autres choses qui font voir que tu n'es pas une vieille! D'ailleurs, je ne veux pas qu'on te moleste, moi, ou je casse les reins au premier qui s'en avise.
Le leudcmain on savait dans tout le village que Pierre Lebeau devait épouser Filasse, el
que le père Lebeau donnait son consentement à cette union un peu étrange. Vous dire la rage, la fureur, le délire que provoqua cette nouvelle, on n'y pense pas seulement. De toutes les filles du canton, il n'y en avait pas une qui ne prétendît à la main de Pierre Lebeau. Quand on apprit donc que le lion, le lovelace, le don Juan du pays, avait promis mariage à Filasse, ce fut un tonnerre d'invectives contre le Daphnis trop flatté et la Chloé trop méconnue.
Huit jours plus tard, il y avait foire à Saint- Benoît; j'y étais, et je puis vous raconter, à dire d'expert, les plus vives péripéties de ce petit drame où allait débuter notre Cendrille.
Je ne m'attarderai point à vous d'écrire la très-pittoresque petite ville de Saint-Benoît.
C'est une manière de bourgade moitié arabe, moitié moyen âge, avec des maisons carrées et presque sans lumière extérieure, des rues tortueuses et grimpantes, de noires murailles féodales, et des pavés de silex qui datent au moins des croisades. C'est sur la grande place, qui domine tous les quartiers tortueux de la ville, que la foule prenait ses ébats. Bœufs et vaches, moutons bêlants, chevaux effarés, charrettes encombrées, gendarmes vigilants, troupeaux de volailles liées par les pattes et qui s'agitaient dans la poussière; cabarets improvisés sous des tentes, ccrnemuseurs montés sur des barriques; groupes de iilles en belle humeur, de garçons légèrement émus, de gros fermiers ou de maquignons préparant leurs plus diaboliques ruses... Tel était Taspect général de
cette réunion, semblable d'ailleurs à toutes les autres de ce genre, à celle foire traditionnelle dans les pays agricoles où pas un vivant n'arrive , je dis pas un, sans une pensée de tromperie. Près de l'église, vieille masure du quinzième siècle , entée sur des ruines romanes, une quarantaine de jeunes gens et de jeunes filles dansaient ou, si mieux on aime, piétinaient la bourrée, aux accords discordants d'une vielle et de deux cornemuses. Il fallait voir!... Non je n'ai jamais conçu que des chrétiens de chair et d'os, des êlres faits à l'usage de tout le monde, puissent se délasser ainsi à ce piétinement sauvage et fiévreux dans un vrai simoun de poussière dévorante. Ils vont, ils avancent, ils reculent, toujours avec la même cadence traînante, enthousiaste et cependant presque stupide. La sueur
les inonae, la chaleur les étouffe ; ils se regardent entre eux avec une gravité ardente, comme s'ils montaient à l'assaut d'une redoute; puis ils essayent de sourire, et poussant par moments des cris aigus qui dominent toute cette harmonie incisive et somnolente, ils tournent un moment sur euxmêmes pour reprendre bientôt la lourde cadence du pas en avant suivi du pas en arrière.
Tout a une fin, même la bourrée.
— Chienne de poussière! dit un gros joufflu de paysan plus rouge qu'une betterave en salade, ça va mettre du blanc sous les béguins; de sorte qu'il n'y aura plus ici ni lirune ni blonde, il n'y aura plus que des Ji lasses.
La plaisanterie eut un succès extraordi-
naîre, car l'infortunée péronnelle était là, soutenue par Pierre Lebeau, qui avait voulu la montrer. Déjà ce n'était plus la pauvre orpheline, perdue à la queue de son troupeau. Vêtue avec une certaine recherche rustique, en elle il y avait déjà quelque chose : son œil était plus confiant, ses épaules moins empaquetées, sa taille d'un dessin moins primitif. Fière d'être aimée, elle se sentait déjà belle, et son orgueil se fortifiait dans un remarquable besoin de représailles.
— Eh donc ! fit-elle en toisant le railleur avec une magnifique impertinence, s'il est permis de se gausser des filasses, ça n'est pas prudent aux filous.
Un silence solennel fut la conséquence de ce perfide jeu de mots, bien perfide en effet, car l'agresseur avait mauvaise réputation
dans la contrée ; et l'on disait towt bas que, sous prétexte d'aller en moisson, il avait fait connaissance, quelques années auparavant, avec la police correctionnelle.
Le railleur pâlit. Il fit un pas menaçant du côté de la bergère, et s'arrêtant juste en face de Pierre Lebeau, calme et grave comme un pilier de cathédrale, il dit :
— Fais attention, petite engeance, que je. ne te moleste point. Mais si tu tiens à ta pe^u, tiens ta langue.
— Orçà, dit Pierre Lebeau, en portant sur l'épaule de l'agresseur une main herculéenne, tu vas trop loin, mon gars, et faut être plus couard qu'un lièvre pour menacer comme ça une fillette. Fais attention, car c'est une autre cl(jche qui va sonner la même an-
tienne; si lu tiens à ta peau, tiens ta langue...
— Je ne te parle point, dit le paysan visiblement effrayé.
— Si fait, tu me parles, et je veux que tu te taises.
— Moi!
— Toi-même. Tiens ta langue ! vingt-cinq millions de nom de nom d'une chopine... tiens ta langue.
Le rustique voulut parler ; mais il n'acheva pas sa menace, car déjà un formidable coup de poing lui avait mis en marmelade les mandibules et les dents. Les amis s'interposèrent ; il y en eut pour l'agresseur, il y en eut pour Pierre Lebeau ; dix minutes plus tard la bourrée était devenue une formidable bourrade^ où le chapeau cornu des
gendarmes faisait déjà son omnipotente apparition.
— C'est pour rire, dit un jeune bûcheron
dont l'œil était poché d'une façon atroce ;
c'est des propos, des cancans, des mauvaises
paroles. On s'est expliqué... Tout s'arrange.
Tout s'arrangeait en effet, à ce point que déjà quelques paysans emportèrent le filou,
qui avait trois dents de moins, un pied foulé,
une épaule démise, pendant que l'autorité
compétente mettait bien et dûment la main
sur Pierre Lebeau et l'emmenait en prison.
Quanta la pauvre Filasse, elle s'accrochait
aux gendarmes et leur criait en sanglotant?
— Tuez-moi tout de suite, tuez-moi... je ne veux pas qu^il aille en prison !
— C'est donc bien ça!... reprit (non voisin de stalle en éclatant dii rire. J'avais en effet maintes fois remarqué que les narines de Cendrille se plissaient un peu plus (jue de raison, et que son œil flambluyait en scène
quand il lui arrivait de prononcer le nom d'un gendarme. N'a-t-elle jamais chanté quelque part le Brigadier de Nadaud?
— Permettez... il est une heure du malin; si vous voulez la fin du récit, je vous prie de ne me pas interrompre.
— Je m'abstiens de tout colloque et vous supplie de continuer.
— Je poursuis donc. Pour nous autres gens de Paris qui tous, depuis le premier jusqu'au dernier, nous tenons pour des hommes politiques; pour ceux même qui, ayant oublié de venir au monde avec trois mille livres de rentes, oublient par contre de payer leurs dettes ; pour ceux en outre qui font la sourde oreille aux injonctions du capitaine rapporteur de leur compagnie... la prison n'est pas une affaire. La prison est uu moyen comme
un autre de faire parler de soi ; la prison est un piédestal.
Mais aux champs, on y fait plus de façons. A Paris, on ne redoute que l'indifférence ; on veut de la renommée à tout prix. Aux champs, on distingue encore entre la bonne et la mauvaise renommée.
Quand Pierre Lebeau se vit entre les quatre murs d'une vieille tour carrée d'origine mauresque, il eut froid dans les os, et déjà peut-être il connut le repentir d'avoir cherché une alliance avec une fille qui, n'étant pas son égale, devait exciter autour d'elle mille vacarmes injurieux.
Il y avait eu coups et blessures emportant incapacité de travail; cependant, comme la réputation de Pierre Lebeau était excellente, et que l'origine de la querelle n'avait pu de-
meurt r inconnue, il fut possible d'épargner la cour d'assises à ce digne garçon qui, après tout, n'avait fait que répondre assez vertement, il est vrai, à une provocation évidente. Trois semaines plus tard, cependant, il fallut quitter Saint-Benoît et s'en aller à Châteauroux, par-devant messieurs les président et juges de la police correctionnelle.
La pauvre Filasse, plus morte que vive, avait supplié qu'on la laissât partir avec l'inculpé. Pierre Lebeau s'y était formellement opposé. Rendu libre sous caution, il avait enfourché la petite jument du curé de l'endroit, et déjà il arrivait l'âme un peu triste au-devant de quinze jours de prison, dans le chef-lieu du département de l'Indre.
Mais essayez donc d'arrêter une ûlle amoureuse, quand son amant va expier une faute
dont elle est un peu la cause. Cendrille eût rongô à belles dents les barreaux de son cachot, plutôt que de demeurer à Saint-Benoît, quand elle se figurait déjà son cher fiancé chargé de chaînes et envoyé aux galères, pour avoir un peu secoué l'échiné à un paysan malotru. Elle possédait dix francs sur ses gages ; un beau soir donc elle s'enveloppa dans sa capiche, et elle partit à la nuit tombante pour faire son chemina pied, dans un pays qu'elle ne connaissait point. Oui, mon ami, cette belle étourdie que nous an^ plaudissons, plus vaillante qu'une fille gauloise du temps des Druides, s'échappa un soir toute seule avec dix francs dans sa poche pour aller à douze lieues de là voir juger le lendemain l'homme qui s'était battu pour elle.
Depuis ses amours avec Pierre Lebeau, Cendrille, en connaissant le bonheur, avait appris l'orgueil, l'audace, la décision. Le succès échauffe les timides; il relâche les fibres trop tendues, et donne parfois aux plus humbles une démoniaque éner e.
Aussi crâne qu'un sergent-major en congé, aussi résolue, la courageuse enfant marcha droit chez le curé lui conlnr ses peines et lui demander un gîte, un taudis, l'hospitalité pour tout le temps que Pierre devrait passer en prison. L'honnête vieillard se mit à sourire ; il commença par gronder; il finit par remettre la pauvre fille aux soins d'une servante sexagénaire, et lui dit avec une douceur infinie:
— Petite fille, vous êtes ici dans la maison du pauvre, dans la maison de ceux qu onl
la foi. Votre foi me parait honnête, puisque votre amoureux vous a promis mariage et qu'on le dit homme de parole. Restez donc ici tant que vous voudrez; mieux vaut pour vous vivre pendant vos jours d'épreuves avec la servante d'un curé, que dans le recoin d'une auberge.
Cendrille, enchantée, passa une nuit pleine de somnolentes rêveries. La fatigue et l'espérance lui procuraient ce délicieux sommeil, ce sommeil béni qui repose les membres sans fatiguer l'âme. Le lendemain elle s'en allait se blottir dans un coin bien sombre de l'audience, car elle ne voulait pas que Pierre apprît sa petite escapade avant l'heure charmante de la déhvrance. Déjà comédienne dinsliiicl, elle improvisait dans sa jeune tête ie plus cliartnanl coup de théâtre. A l'heure où Lebeau sorli-
rait de prison, elle voulait être là, sur la borne prochaine, lui sauter au cou la première, et lui dire avec mille excuses :
— J'ai voulu souffrir pendant que tu souffrais toi-même. A présent nous sommes libres; prenons-nous vite bras dessus bras dessous, et allons-nous-en nous marier.
Quand Pierre Lebeau vint s'asseoir sur la sellette des accusés, Cendrille se leva dans la foule, et, s'appuyantàdemisur l'épaule d'une personne qui la touchait de près, elle essaya de voir un peu quelle figure faisaient les Rhadamauthes qui s'apprêtaient à condamner son amant.
— Fais donc attention, petite sotte! dit la bourgeoise en repoussant la pauvrette, tu m'as marché sur le pied.
— Oh! pardon, excuse, Madame! dit Cen-
drille toute décontenancée, je voulais voir. La dame se retourna vivement et grommela d'un air indigné:
— Pouah ! comment laisse-t-on entrer ça ici? Ce n'est pas une chrétienne, ça, c'est une albinos. Dites donc, madame Pinard, voyez un peu cette petite masque, avec ses cheveux blancs,. . D'où sort cette péronnelleï. . À coup sûr, c'est quelque échappée de Bohême... Ah! fi! qu'elle est laide, fi!
— Taisez-vous donc, madame Colas, repartit madame Pinard, vous allez vous faire avertir par l'huissier, taisez-vous; venez près de moi et regardez un peu là-bas... Hein? en v'ià un bel homme!... Quel luron pour un paysan!... Venez donc ici, vous ne voyez que son dos. Dieu ! la belle tête, les beaux yeux, un air ouvert, hardi, intelligent, ah !
Cendrille eu embrassé volontiers les deux commères qui trouvaieul son amant si beau. Cependant elle fit un pas en arrière pendant que madame Colas, rejoignant madame Pinard, dévorait des yeux l'accusé.
Pierre Lebeau était un garçon simple, assez modeste pour un bel homme, mais grand parleur. Il avait voulu se défendre lui-même, car il ne doutait pas un moment que ses naïves explications ne fissent le plus grand effet sur les juges.
Il ne s'était d'ailleurs trompé qu'à demi. Il parla bien; il fut écoulé; les témoins lui furent presque exclusivement favorables ; mais les blessures avaient été trop graves pour que l'accusé pût espérer un acquittement pur ( t simple. Il fui donc condamné à cent francs de dommages et intérêts et à huit jours de
prison. Son âme candide en frémit... Le naïf ignorait sans doute que Chateauroux n'est qu'à soixante-huit lieues de Paris, et que, là aussi, la prison peut devenir le piédestal des grandeurs.
A la sortie de l'audience, pendant que notre Cendrille retournait chez le curé; pendant que Pierre Lebeau, désireux d'en finir tout de suite, prenait le chemin de la prison, les deux commères sus-nommées s'en retournaient pensives du côté de leur faubourg. Madame Colas était une grosse et lourde pers(mne de quarante-huit ans environ, épicière de profession et propriétaire en outre d'un b[ireaude tabac, cette manne politique qui lombe parfois aussi chez les petites gens. iMadame Pinard avait meilleure allure; veuve d'un huissier honnête homiue dont elle avait
hérité quelque chose comme une trentaine de mille francs, ce qui, joint à son bien personnel, lui donnait à peu près deux mille cinq cents livres de revenu ; âgée de trente -quatre ans à peine, presque jolie, forte en hanches et rondelette, le teint animé, les yeux^ noirs, le nez au vent, les cheveux en aile de corbeau, madame Pinard avec tous ces avantages n'était pas heureuse. Mariée à un homme plus âgé qu'elle de trente ans au moins, elle avait, disait-on, fidèlement conservé le trésor de la foi conjugale. Mais devenue veuve et sentant déjà loin la jeunesse, la bonne dame soupirait et demandait une existence en rapport avec ses goûts simples et affectueux. Tout éclairée à l'intérieur de cette bonne et rustique poésie de province qui cherche mille petits bonheurs dans un
horizon Irès-borné, madame Pinard pleurait de joie en entendant parler de la vie des champs; d'une jolie maison adossée au penchant d'une colline, avec des prés, des vaches, des poules, des pigeons, des petits enfants et un grand mari jeune encore.
— Faut vous remarier, ma petite, disait madame Colas d'un air important. Les partis ne vous manquent point. Le successeur de votre défunt vous adore; je sais trois ou quatre bons greffiers des environs qui vous prendraient les yeux fermés. D'autres même n'y feraient pas plus de façon; vous êtes jeune encore, belle personne, suffisamment riche; et pour peu que Vous m'en portiez le défi, je suis femme à vous trouver un vrai monsieur, sans rien dire d'un certain vieux juge ruiné qui vous regarde avec des yeux...
un personnage enfin, une de mes meilleures pratiques.
— Pour des vieux, dit madame Pinard, j'en ai assez. A l'âge où je suis, je veux trouver un peu de satisfaction, ma chère, voilà tout.
Puis elle soupira et reprit :
— Je serais si heureuse d'avoir un joli petit enfant, deux, trois, quatre au besoin. Puis je vous dirai tout franc, chère madame Colas, que je n'ai point de goût pour le beau monde, moi; mon père était paysan. Il ne voyait rien de beau comme un habit noir, et il fit la sottise de donner sa fille unique à un monsieur. Croyez-vous que je n'aie pas regretté souvent ma jeunesse, moi. . . Ah ! si fait : les assemblées, les jeux du soir, les soins du ménage, et puis le grand air, les champs, ça m'allait, c'était ma vie; sans doute c'a été un grand honneur
pour moi d'épouser un personnage, un homme cossu qui donnait à dîner aux employés de la préfecture ; mais de l'honneur, Toyez-vous, de l'honneur comme ça, du moins, c'est viande creuse. Je n'en veux plus. Je ferais une belle figure, vraiment, à devenir la femme d'unjuge... Il ne me manquerait plus que ça. Voyez-vous, dirait un chacun, cette grosse paysanne qui fait la dame, eh bien ! c'est la fille au père Thomas, la veuve de l'huissier Pinard. Non, non, j'en ai assez; j'aime mieux être la princessedans ma maison, que la très-humble dans celle des autres. Quant à revenir à la chicane, je n'en veux pas non plus. Quand feu mon mari entrait dans l'exercice de ses fonctions, j'avais toujours envie de l'étrangler. Je faisais fuir les gens qu'il poursuivait; je déchirais ses assigna-
lions; je lui jouais des tours atroces... Ce sont là des choses qui ne me vont point. J'aime mieux élever des veaux et des canards que de faire vendre ceux des pauvres. Voyez -vous, madame Colas, je ferai un coup de ma tête; je vendrai tout ce que j'ai en ville, et j'achèterai des champs, des prés, une maison. Je suis née au grand air, j'y mourrai.
— Ta, ta, ta, dit madame Colas, vous n'y pensez point, mignonne. On ne va pas demeurer aux champs toute seule ; pour faire ce que vous dites, il faut d'abord vous remarier, mais épouser un propriétaire, un rentier... Eh! les propriétaires, on se les arrache. Vous qui êtes devenue une élégant'', une belle dame, vous ne voudriez pas épouser un rustre, un paysan, un...
— Hein? dit madame Pinard avec un cer-
tain accent de fierté, et pourquoi donc pas? Plaise à Dieu que je trouve un rustre, un paysan !
Puis elle reprit avec emphase :
— Pourvu qu'il soit honnête homme !
Puis elle continua d'un ton plus radouci :
— Et pas trop vieux !
Et elle ajouta d'une petite voix mourante :
— Et un peu beau garçon. Ah ! ah ! un paysan... Amenez m'en un pareil à ceux qui me faisaient la cour quand j'avais dix-liuit ans, et je vous laisserai de grand cœur vos huissiers qui se font battre chez les malheureux, et vos juges qui les condamnent. Si c'est pas une horreur, quoi! Comme aujourd'hui, par exemple, ce brave Pierre Lebeau,
si bien nommé : huit jours de prison, cent
francs d'amende, pour des riens, des taloches, une querelle de contredanse !
Madame Colas s'r.rrêta tout court. Elle regarda madame Pinard dans le blanc de ses yeux, puis elle grommela d'un air narquois :
— Peste!
Elles se turent et cheminèrent ainsi pendant quelques minutes ; puis elles arrivèrent à l'entrée du faubourg, où madame Colas avait sa boutique.
— Mignonne, dit celte dernière d'un ton mystérieux, vous savez que la femme du gardien de la prison est ma nièce, ma propre nièce. J'y vais quelquefois, les soirs, et je...
Madame Pinard rougit un peu ; elle balbutia quelques mots, puis elle finit par dire d'un ton de veuve aux abois ;
— Non, non, tout ça c'est des bêtises. Je
me rendrais malheureuse à plaisir, ne me parlez jamais du bien nommé; c'est trop jeune et trop beau pour moi. Bonsoir, bonsoir.
Elles en reparlèrent si peu, que le lendemain dans la soirée les deux commères faisaient la causette cliez la nièce à madame Colas, et que cette dernière lui disait :
— Hier, nous l'avons fait souper avec nous. C'est de la prison pour rire, ça. Il ne met pas le nez dehors; mais là, vrai, il ne rentre dans la [)rison que pour se coucher. C'est un garçon si avenant, si bien fait, si agréable. Ah! ah! il ne laisse pas tomber la conversation, celui-là, et, pour un paysan, il a une fameuse plaline. Son père est un gros fermier à Saint-Benoît ; il parait que le gaillard s'était amouraché d'une lilletle des en-
rons, histoire de rire, sans doute. Il ose dire encore qu'ill'épousera!...
Madame Pinard se mordilles lèvres; elle entraîna madame Colas et lui dit à l'oreille : — Vous me ferez perdre la tête. Jamais je ne remettrai les pieds ici.
De tout cjuoi il résulta que, le lendemain, madame Pinard et madame Colas dînaient avec Pierre Lebeau en personne, lequel fut avec la jolie veuve d'une galanterie extraordinaire.
Pendant ce temps, que faisait notre pauvre Cendrilleî
Tous les soirs elle venait s'accroupir au cotft de la borne située au-dessous des grilles sévères. Là, elle pleurait et s'arrachait i'àme en songeaht aux chaînes, aux cachots infects, au pain amer, à l'eau saumâtre, à travers es-
quels elle entrevoyait la pâle figure de Pierre Lebeau , le(juel, en ce moment, ô illusion! caressait une oie aux marrons, entre trois commères et un geôlier bon vivant!
Le huitième jour fut bientôt venu.
Dès l'aube, Cendrille s'était levée, frémissante d'enthousiasme. Elle s'échappa de la maison du curé, et courut s'accroupir haletante, non plus cette fois sous les grilles, mais à la porte môme de la prison. De belles vapeurs blanches couraient dans l'air ; le silence était profond et à peine troublé par le doux gazouillement des hirondelles qui venaient avec le matin faire leur première provision d'insectes et de boue. Cendrille ne leur faisait pas peur; elles voletaient sur les pavés humides, mettant à profil la paresse humaine pour un moment de liberté. Tout d'un coup
un sifflement joyeux se fit efftendre, et un gros garçon parut, empaqueté de la tête aux pieds, la canne à la main, se dirigeant vers l'auberge d'où partaient les voilures publiques.
— Credié ! dit-il en avisant la promise à Pierre Lebeau, voilà une gaillarde qui... Fichtre ! les beaux yeux, et la drôle de chevelure! Puis il courut à elle les bras ouverts, et dit en parodiant un vers de Louis XI, encore en vogue à cette époque :
Pasque Dieu! mon enfant, c'est le roi qui t'embrasse!
Effroyable calembour ! c'était un commis voyageur qui s'appelait Leroy, et qui, avec cet instinct familier à ces joyeux chercheurs d'aventures, devinait déjà Cendrille sous l'humble enveloppe de Filasse.
Mais voyez un peu la raaleuconlre? Le ga-
lant voulait un baiser, et il reçut un soufflet, un vrai soufflet de fille en colère, un soufflet de main de maître.
— Peste! s'écria l'étourdi, situ reçois ainsi les galants dès l'aube, que leur reserves-tu pour le soir?
— Faites donc attention, dit la bergère d'un ton rude et sévère, v'ià les grelots qui tintent, M'sieu. Vous allez manquer la voilure.
— Ah! crénom, crénoml dit le commis voyageur en s'élançant au pas de course, crénom de nom!..
Dix heures sonnées, la porte de la prison s'ouvrit enQn, et Pierre Lebeau parut, non pas maigre et défait comme pouvait le supposer Cendriile, mais frais, rosé, coquet, pim-
LA. PAROISSE DE VAr.NAY. II. 19
pant, bien peigné, les yeux brillauls el la lèvre heureuse.
CcLÙfille courut à lui et tomba dans ses bras, tant l'émotion la dominait ; il lit un petit cri de surprise, où la soupçonneuse fille crut comprendre autre chose que du plaisir.
— Tiens, tiens ! dit Pierre d'un ton em- ' barrasse et embrassant froidement sa promise, toi ici petite! qui l'a amenée en ville?
— Hé! dit la pauvre Filasse d'un ton à fendre l'dme, j'y suis ben venue toute seule. Depuis que tu es en prison, mon pauvre Pierre, je n'ai pas bougé du coin de la rue. Le curé m'a donné asile, el j'ai vécu avec sa bonne vieille servante. J'étais là quand on t'a condamné ; j'étais là quand tu es entré ici, et je suis là quand tu sors. Allons-nous-en.
Pierre Lebeau était visiblement embar-
iassé. Mais en général le paysan est égoïste ; la le cœur plus froid que la tête ; et, en particulier, le paysan bel homme. Pierre Lebeau reprit d'un ton presque dur :
— Et comment es- tu venue ici?
— Toute seule, à pied, en une nuit Ça ne m'a point fatiguée.
— Voilà qui n'est pas bien. Une honnête fille, qui ne veut pas faire jaser d'elle, ne court pas ainsi la prétentaine. Tu devais rester chez mon père.
— Allons, bon ! dit Cendrille, dont les dents claquaient de colère, je comprends... tu ne m'aimes plus.
— Je l'uime encore , mais épouser une fille qui vague de la sorte sur les grandes routes... c'est ben risquable.
— Reviens-tu à Saint-Benoît? dit Cen- (Irille navrée et tremblante.
— Un moment. Le gardien m'a prêté du tabac quand j'étais en prison, et il faut que j'aille en acheter pour le lui rendre.
— Voilà une marchande à deux pas,
— Non. Celui-là ne vaut rien. Le meilleur se vend au faubourg.
— Veux-tu que j'aille avec toi?
— Non. Il faut que tu le reposes, ayant une longue route à faire.
Pierre Lebeau s'en alla froidement, pendant que Cendrille stupéfaite, la bouche béante, demeurait là pareille à la statue du Désespoir. Puis tout d'un coup elle éclata en sanglots et poussa des cris comme si on l'eût assommée. La nièce à ma'me Colas sortit; et
rien qu'à la couleur des cheveux elle eut bientôt reconnu Cendrille :
— Ah ! pauvre chère enfant, dit-elle en la prenant dans ses bras, te voilà bien avancée. Ton galant sort de prison ; mais dans quinze jours il se marie avec la veuve de M. Pinard , une belle brune, qui a cinquante mille francs de bien. Voyons, ma ûlle, lu n'as pu croire un moment que lu serais la femme de Pierre Lebeau... ça n'était pas raisonnable.
Cendrille cessa de crier ; ses yeux llamboyèrenl; puis elle dit d'une voix gutturale :
— La veuve à M. Pinard!.. Qu'est-ce que c'est que ça?
— FJi! Jésus, la pauvre lille à l'air folle, dit la jeune femme en fermant brusquement sa porte. Faudra prévenir la police.
LA l'AlluîSSE M' YALNAY. II. 20
Puis le sieur Leroy traversa de nouveau la me, ol s'approchant de Cendriile :
— Petite masque ! s'écria-t-il, lu m'as fait manquer la voiture.
Cendriile n'avait pas entendu. Elle attendit vaillamment Pierre Lebeau; et quand celuici revint au bout de trois longues heures, elle marcha droit à lui avec un air menaçant :
— On dit, Pierre, que tu épouses dans quinze jours la veuve à M. Pinard, une belle brune, qui a des rentes... Est-ce vrai?
Pierre Lebeau essaya de sourire, puis, prenant Cendriile sous le bras, il Tenlraina sous la grande porte de la prochaine auberge, la fit asseoir sur un banc de bois; et après un long discours sur les convenances, la nécessité d'accroître sa fortune, d'élever sa condi-
lion, il en vint à dire, mais d'une voix presque embarrassée :
— Non, je ne puis pas l'épouser ; mais je l'aime» aussi vrai que je m'appelle Pierre Lebeau. Relourne loule seule au village ; rentre chez ton maître... On n'est pas marié... on s'aime tout de même. . . je vas devenir riche. . . et je... je le ferai un sort.
— Il faulqae lu soïsben sûr de moi, pour que lu ne craignes pas que j'aille raconter à celle qui l'épouse les honnêtes propos que lu me tiens. Mais va, Pierre, la mahce me fait tant de mal, qu'elle m'ôte toute la mienne. Apprends, méchant homme, (\m si lu avais été marié quand je l'ai connu, j'aurais passé dans le -feu pour faire les «juatre cents volontés. Je me serais fait servante chez ta femme afin de mieux la tromper; je l'aurais
tuée au besoin... mais quoi!... grand vaniteux que tu es, tu as le cœur de me renvoyer pour épouser une chipie qui a des écus, et tu as le cœur d'épouser la folle qui te veut faire du bien en songeant déjà à la tromper ! . . . Va, il n'y a point de justice au monde, car on t'a mis en prison pour des coups de poing aussitôt rendus que donnés; et voilà que tu n'uses de ta liberté que pour songer à un vrai crime... mais il n'y a point de justice. Épouse donc la veuve à M. Pinard ; et quand je serai pressée de devenir la maîtresse de quelqu'uo, je jure Dieu de me donnera tout le monde, avant de me donner à toi.
— Faut pas s'exaller comme ça, dit Pierre Lebeau, qui se sentait très-humilié par l'àpre résolution de celte future Hermione. Je ne te reconnais plus, et je commence à croire
que je suis trois fois raisonnable de ue poiut épouser une diablesse.
— tin v'ià assez I dit la dramatique femelle. Laisse-moi ; je te défends de me parler.
— Voyons, montre-toi plus calme et laissemoi du moins te ramener à Saint-Benoît.
— Moi!... Allons donc I je suis bien venue en marchant sur mes deux pieds ; j'aimerais mieux m'en aller sur mes deux mains que de m'en aller avec toi ; ça te compromettrait aux yeux de la veuve Pinard !
Pierre fronça le sourcil et fit un geste de menace. Puis poussant une grande exclamalion de colère et de dédain affecté, il tourna les talons et reprit la ruute du faubourg, pendant que maître Leroy revenait tourner auprès de Cendrille.
— Coquine, lu m'as fais manquer la voi-
lure du malin, mais avant de parlir par celle de midi, ventre sainl-gris ! je l'embrasserai.
— Où allez-vous?
— A Paris.
— Qu'est-ce qu'on fait là?
— On oublie tout, et l'on s'amuse.
— Emmenez-moi?
— Un rapt!... matière. criminelle.
— Je n'ai ni père, ni mère, ni parents.
— Eh quoi ! je ne demandais qu'un baiser, et l'on m'offre...
— Rien, que des gifÛes par douzaine, si vous n'êtes pas raisonnable.
— Mais que deviendras-tu là-bas?
— Je n'en sais rien, mais emmenez-moi.
— Vertu de ma vie. cette fille est admirablement belle ! elle a cent mille francs de rente dans les cheveux et dans la tournure.
Pour clore, ajoulai-je à mon voisin de slalle, je vous dirai que, me trouvant par le plus grand des hasards dans la cour de l'auberge au moment où Cendriile montait en voiture, j'enlendis le colloque suivant, dès qu'elle fut assise à côté de son Desgrieux de nouvelle fabrique :
— Voyons, je n'en aurai pas le démenti.
— Et quelle fut la réponse?
— Une nouvelle paire de soufflt'ts bien carrément appliqués. Tel fut, Monsieur, le premier début dans la vie do la ravissante comédienne que nous venons d'applaudir.
FIN DU TOME DEUXÎEMK ET DERNiER.