LES ADIEUX
rariiiie tl(3 ces belles soirées delaiiiuraoûl, pendiHit que le soleil tombait derrière les bois de Cliateauneuf , iiii groupe de quelques persoiiues s'arrêta sur les pelouses qui bordent le Clier,en face d^'s forges de Bigny. Une
légère charrette couverte d'un drap blanc arrivait au grand trot d'un petit cheval noir aux jambes fines et à l'œil ardent.
Abel Rideau, triomphant comme un monarque, l'œil vif, la main haute, guidait son char de victoire avec celte profonde allégresse qui est dans le cœur des jeunes gens, alors qu'on leur permet une action neuve et un tant soit peu magistrale. Le vent soufflait dans ses cheveux blonds; le petit cheval dressait la tête, et les roues légères volaient sur la pelouse sans faire aucun bruit.
La carriole arriva sur le rivage, et Abel Rideau ne put s'empêcher de rougir en voyant un superbe curé à cheval qui s'apprêtait à passer la rivière.
H y avait aussi là ce même Gaulois gigantesque qui jadis, d'une main robuste, avait
sauvé la vie à ceux que le torrent emportait. Marianne penchait la tête en dehors de la voiture; rien ne lui échappait de ce spectacle providentiel; elle prit la main de son mari, la serra avec force, et lui dit tout bas :
— Vous souvenez-vous?
Une profonde émotion faisait alors battre le cœur du ci-devant cure Rideau. Il revoyait toute sa vie passée, sa sublime mélancolie d'apôtre chrétien, puis c-, s douceurs irréfléchies de l'amour qui vient et de l'extase qui s'en va, puis C( s déclurements terribles qui tant de fois l'avaient prosterné, puis ces colères insensées du prêtre pieux et Odèle, puis ces adorables langueurs d'un ho. urne tendre que la nature envahit.
— Pardon, Monsieur, ût le nouveau curé, je vais bien à Valuay de ce pas?
— Oui, pasteur, vous y allez. C'est vous sans doute qui venez remplacer à la paroisse le ci-devant curé Rideau ?
— Oui. Monsieur, c'est moi-même. Un bien grand scandale vient d'avoir lieu ; et il faut qu'un tribunal soit étrangement composé... avoir consenti à marier un prêtre!... Mais, quoi! ne voilà-t-il pas que nous marchons de nouveau dans le chemin des révolulionsl
— Vous connaissiez le curé Rideau?
— Certainement. Un gros vilain homme indigne de son habit... Il buvait; il avait une servante jeune et belle... Il a porté la débauche dans une famille ; le mari en est mort de chagrin; et ce prêtre indigne a coiironné ses scandales par une lettre d'injures qu'il a osé adresser à notre saint archevêque. Tant
il y a q\ui la familli' d'î ia jeune femme a forcé notre homme à épouser la victime de ses coupables séductions, et que, grâce au nouveau mouvement révolutionnaire...
Marianne retomba dans le fond de la voiture en poussant un long gémissement. Abel Rideau, pâle, froid et immobile, contemplait d'un œil fixe son étrange successeur.
— Mille tonnerres! s'écria le Gaulois en se dressant sur ses étriers, compère curé, vous allez un peu loin ce me semble! Foi de Nivernais du Morvan, je m'en vais relire en rentrant un chapitre de Voltaire ou un pamphlet de Paul Courier. Se peut-il que l'instinct de la malice soit si tenace même au cœur des curés cancaniers? N'avez- vous point de honte, gros joui'llu que vous êtes, de (1 biter ce las d'infamies sur un de vos
frères en Dieu et sur un de vos frères en soutane? Et si le curé Rideau doit être damné, est-ce de la sorte que vous comptez prier pour lui?
— Mis(^ricorde ! s'écria le prêtre; qui peut me valoir une aussi violente diatribe?...
— Frère, dit Abel d'une voix douce et grave, je vous pardonne et je vous remercie. Je suis le ci-devant curé Rideau dont vous venez de parler avec si peu de charité. Je vous pardonne, parce que, prêtre ou citoyen, je n'ai point de fiel dans le cœur. Je vous remercie, parce que vous venez à la fois d'éclairer mon esprit et d'arracher de mon âme un remords. J'avais le plus pur amour, le plus saint respect pour mon vœn ; il me semblait que chacun de ceux qui savent souffrir et prier devait me plaindre et non me maudire. Miis,
qaoi! vous jetez sur inooi niallieur le manteau de l'infamie, et c'est vous qui me repoussez du pied quand les autres me tendent la main! Que faites- vous donc de la prière, que faites-vous de la charité?... Le prêtre était stupéfait.
— Je... je ne pouvais pas savoir...
Abel Rideau fouelta son cheval, qui partit comme un Irait, faisant voler l'eau et le sable. La rivière était si basse que les femmes la passaient à gué, et ce n'était plus comme jadis un impétueux torrent.
— Hue, Bichelle! s'exclama le Gaulois de sa voix de stentor; et il poussa son énorme jument dans le clair et modeste courant du Cher.
Il était nuit noin; fiuai.d Abel et Mariann(3 arrivèrent à Valna y. Un iiu souper ies atlen-
dail chez la boulangère, prépare^ par les soins de Prudence Rabot, qui, toujours gaie et vermeille, reçut à bras ouverts son gentil M. Rideau.
Pierre Auton arriva; son couvert était mis; et le brave pêcheur, fier et heureux de ce qu'il regardait un peu comme son ouvrage, vint s'asseoir entre sa Marianne et son cher curé, qu'il aimait avec cette passion naïve que l'homme sincère et tendre inspire parfois à l'homme des champs.
— Pierre, dit le jeune homme, je viens souper à Yalnay pour la dernière fois. Je viens te faire mes adieux, et à toute celle belle campagne qui va laisser en moi de si profonds souvenirs. Je suis arrivé de nuit ici, parce que j'ai résolu de ne plus être vu dans ce village où j'ai été prêtre et calomnié. Mais
toi, mais mon église, mais ma chambre solitaire, mais la bonne Prudence que voilà, mais la croix noire que j'ai plantée de mes mains sur la tombe du bon Louis, mais le jardin de Marianne, j'ai voulu revoir tout cela une dernière fois.
— Ah! ah! vous allez... vous allez partir, dit le rude paysan qui cUgnalt de l'oeil pour dissimuler une larme. Ah! cher M. Rideau, j'ai entendu cent fois les paysans mes voisins, 0(1 mes amis, crier contre la vie ou contre les hommes; mais, voyez-vous, ce sont de pauvres gens qui n'ont jamais eu le bonheur d'aimer un brave et digne homme comme vous. Cré nom! vous allez partir... Ah ! vous ne pouvez pas savoir le chagrin que came fait. Vous êtes meilleur que moi, vous; vous avez une belle et brave femme qui vous
aime; vous aurez de beaux enfants, de bons amis peut-être... Mais allez, vous n'en troii- Terez point qui vous aimeront autant que le vlain paysan que vous voyez pleurer pour la pre:iiière fois de sa vie. Ah ! si vous saviez comme c'est doux pour nous autres, pauvres gens rudes et ignorants, de rencontrer un esprit qui cause avec nous, qui nous comprenne, et à qui nous puissions prouver que nous comprenons. Nous sommes pleins de bonnes idées, de bons suniimenls parfois; mais nous n'osons rien dire, nous craignons la moquerie; nous pensons, nous réfléchissons, nous rêvassons avec nous-mêmes, et personne jamais ne sait rien de ce qui se passe dans nos tètes chaudes et rustiques. Mais vous, si bon, si doux, si aimable, jamais méchant, jamais railleur; ça me rendait
si fier de causer avec vous, d'écoii'.fT vos belles raisons, de vous dire aussi les miennes... C'est égal... c'est égal, quand je serai vieux, comme mon bonhom'^e de père, voyez-vous, je dirai à mes petits enfants que les meilleurs jours de ma vie se sont passés sur le bord du Cher à causer fièrement comme un vrai sage avec le bon curé Rideau. Ah! il manquera quelque chose à mon soleil, quelque chose à ma vigne et à mon champ; mais, du moins, si je vous sais heureux, cher bon homme, ainsi que la belle Marianne... Fxcusez-moi, je suis un vieux fou, un enfant, une cervelle molle et sans courage... Allons, tenez, voilà que c'est fini. Venez visiter un moment voire église, je vous ferai un petit brin de conduite, ctpui«, je lâcherai de m'habituer à celte méchante idée de ne plus voir le chcrM. Rideau.
Marianne pleurait, Prudence pleurait, et le curé lui-même serrait les mains du pêcheur avec la plus vive émotion.
— Où allez-vous enfin? reprit le bonhomme en essuyant ses yeux avec le revers de sa manche.
— Écoute, Pierre, et toi aussi, Marianne, je veux, autant du moins que cela sera possible à mon énergie, racheter par le dévouement et la vertu, ce qu'il y a eu de désespérant et de scandaleux dans ma vie. Le bonheur est en moi; mais je m'en croirai indigne si je ne fais, pour le mériter, autant que j'ai fait pour le fuir. Je vais aller à Paris, où j'ai résolu d'étudier la médecine. Je sais un peu l'art de guérir les maux de l'âme; je veux apprendre celui de guérir les maux du corps. Marianne est de mon avis.
— Voilà la première fois que je me sens une sorte de regret d'être père de famille, dit le pêcheur en soupirant.
— Pourquoi cela?
— Je vous aurais suivi partout. ^
— Pas de folies, ami ; nous nous reverrons. Avant qu'il soit longtemps, tu auras repri- l:s douces habitudes de rêverie et de contemplation solitaire. Les barbillons du Cher t'ap pelleront, et tu mourrais de chagrin peut-ôlre si lu quittais le sable de tes rivages et tes ravissantes oseraies. Demeure à Valnay, camarade; et quand tu te promèneras sous les peupliers, quand tu sentiras la douce odeur des acacias, quand le soleil te cuira l'échiné et que ton enfant t'apportera des nids d'oiseaux, pense un peu à ton camarade Kideau
qui, en ce temps-là, disséquera les morts et soignera les malades.
Ils sortirent bientôt, résolus de prendre sans délai le chemin de Saint-Baudel. Pierre courut préparer le cheval, et Âbel Rideau marcha vers son église tenant la main de sa jeune femme.
— Chère Marianne, dit il en contemplant la croix de l'église qui se dessinait dans la nuit, disons adieu à cette bonne église où tant de fois j'ai frémi de cette guerre étrange que m'y faisait ton image. Je suis presque heureux de me rappeler les violences de mon amour, à présent que je n'en ai plus que la douceur. Je t'aime tendrement, bien tendrement, Marianne; et je crois que chaque jour je t'aimerai davantage. Aimer une femme et des souvenirs, c'est peut-être le comble du
bonheur ici-bas, et je crois que bien réellement nous allons être heureux. Les hommes ont grand loft de se repaître de fol orgueil et de vaine illusion. Se contempler et s'adorer soi-même, c'est démence ; laisser dormir son esprit dans le souvenir des êtres qu'on a aimés, épancher son cœur dans le sein des êtres qu'on aime, vivre doucement, et avoir pour soi plus d'estime que d'amour, je crois que c'est la vraie sagesse et aussi le vrai bonheur : Nous nous aimerons bien, n'est-ce pas, Marianne ?
— Vous parlez d'or, Abel ; un peu plus tard, quand je serai moins folle d'amour, nous causerons de tout ça, et je vous dirai mes petites raisons. Mais, quant à présent... parler n'est pas bon quand on a le cœur trop plein.
tir
Pierre arriva avec la charrette, el prit les devants pendant (]ue les deux nouveaux mariés le suivaient à pied, se retournant de temps en temps pour regarder les conto:;rs des maisons de Valnay, qui se perdaient dans la nuit.
Ils arrivèrent au rivage. La lune inondait de lumière les grands acacias de la route, et la rivière faisait entendre un doux murmure.
Ils traversèrent le courant, et bientôt ils s'arrêtaient sur la grande pelouse, en face de la forge d'où jaillissaient de magniQques gerbes d'étincelles.
— Adieu, mon cher monsieur Rideau, dit le pêcheur en pren; it avec timidité la main de son ami.
— Adieu, mon frère, mon bon camarade,
le meilleur do mes amis ! s'écria le jeune homme en se jetant dans les bras du paysan.
— Adieu, marne Marianne; et venez un peu baiser la barbe grise à maître Pierre. Vous serez heureuse, allez!., ou il n'y a point de justice au monde.
— Allons, suffit! rei)rit-il presque durement; ça ne convient point à un homme de mon âge de faire l'enfant comme ça.
Il enfonça son bonnet sur ses oreilles, et il courut au rivage. Abel et Marianne le virent un moment faisant voler l'eau avec ses larges pieds, puis ils n'entendirent plus rien qu'un léger murnuire, et la grande taille du pécheur de barbillons dispiiriit dans les brouillards de la nuit.
— Adieu, beau pays! s'écria le jeune homme avec effusion; adieu, fier paysan,
plus simple et plus b.'aa qu'un pasteur de la Genèse ! adieu !
Marianne était déjà blottie dans le fond de la carriole, et, vers une heure du matin, les nouveaux mariés sonnaient à la porte du château de Colombes, revenus de cette promenade nocturne qu'ils avaient résolue dès le lendemain de leur mariage. Cette heureuse cérémonie s'était accomplie à la satisfaction générale, et le maire de Saint-Baudel s'i tait dès ce moment senti soulagé d'un grand poids.
€oiiclu.^ion